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"Soleil Ascendant"
de
Catherine Asaro

Editeur :
Mnémos-Collection Icares SF
 

"Soleil Ascendant"
de Catherine Asaro



10/10

En prenant le risque de publier un nouvel auteur en France, et qui plus est, dans un genre aussi risqué que celui de la Science-fiction, on aurait pu craindre là une possible méprise de la part des éditions Mnémos quand à la qualité réelle de l’oeuvre, chose arrivant parfois à d’autres éditeurs. Et bien, force est de reconnaître que cette jolie maison d’édition a su encore une fois faire montre d’une réelle originalité.
Commencé en Mars 2003 avec "Point d’Inversion", La Saga de l’Empire Skolien" nous raconte une vaste fresque cultivant à la fois deux registres fort différents, à savoir, un épique teinté d’archaïsmes urbains aux relents d’Empire Romain et une haute technologie mariant bioméca, psiber-espace et des antagonismes politico-tribaux qui rappellent la plume aérienne d’une Carolyn J. Cherryh.
Faisant suite à "Radiance" et "Quantum rose" (prix Nebula 2001) , ce quatrième volet de cette fresque remarquable a, tout comme les volets précédents, la vertu de pouvoir se lire séparément. L’auteur s’est refusé au linéaire, lui préférant une narration plus discontinue. Chaque roman devra donc se lire comme un volet arraché à une histoire aussi vaste que la nôtre, sauf que là nous sommes dans une civilisation interstellaire, l’Empire Skolien, confronté à la nôtre dans quelques dizaines de siècles.
Ainsi, Kelric est un autre portrait de ce monde, un autre visage de cette civilisation mise à bas par les oppresseurs alliés des terriens lors de la terrible guerre de Radiance et ses inévitables répercussion sur le devenir d’un peuple. Presque toute sa famille a été assassinée, alors que Kelric s’est vu emprisonné sur Coba, la planète Autacique. 18 ans après, Kelric revient dans un monde qu’il ne reconnaît plus, ou si peu, un monde croupissant encore sous les cendres de la civilisation Eubienne. Héritier de l’Empire, il veut retrouver les membres survivants de sa famille et décidera de s’engager sur un navire marchand. Mais les Aristos, peuple de dominants et d’assassins détenant déjà le frère de Kelric, Althor, captureront cet ultime survivant afin de le soumettre à la torture, et tel à un animal prodigue, lui soustraire sa puissance mentale, véritable drogue télépathique et substantifique moelle pour un peuple cruel et avide de conquêtes.
Le lien puissant qui unissait l’Empire Skolien, les Eubien et les Aristos s’est définitivement rompu et Kelric part pour un chemin d’errance dans un univers où il ne semble plus être que le Sisyphe d’un autre et invisible Zeus, rejouant perpétuellement le même drame de la ré-appropriation et de la chute. Heritier d’un Empire de poussière, Kelric devra en outre mettre tout en oeuvre pour contrecarrer le plan diabolique échafaudé par les Aristos : se servir de la descendance sacrée des Eubiens pour ouvrir une porte dans le continuum espace-temps, et au-delà, dominer l’univers.........

Une chronologie morcelée et une narration à la française ?

La plus grande qualité du cycle de l’Empire Skolien c’est cette impression qu’on a ,lorsqu’on le lit, d’explorer une vaste histoire narrée de façon faussement chronologique et pas forcément avec les mêmes personnages dans chaque tome. L’auteur nous fait découvrir des figures différentes prises à des moments différent de la chronologie d’un univers bien particulier. Cet univers, l’auteur ne se borne pas à le déployer par rapport à un point centralisateur, mais il le raconte comme s’il s’était agit d’un Empire fait de pays différents, avec leurs régions, leur propre histoire participant à l’édifice d’une histoire plus universelle, celle de l’Empire Skolien. Car Aasaro, contrairement à beaucoup d’auteurs, s’est rendue compte qu’un récit, bien qu’il puisse se dérouler de façon linéaire, n’est à aucun moment valide pour rendre compte d’un quelconque flux temporel continu. Loin des feuilletons fleuves des vieux serials du Space-Opera, Asaro nous présente des histoires participant à une même histoire, des clichés pris sur le vif de romanesques intimistes mais toujours imbibés par le même drame de le rupture et de l’affrontement originel entre Eubiens et Aristos, dans toutes les déclinaisons possibles. Ca si l’auteur nous donne une histoire sans réelle chronologie ou du moins sans ce linéaire classique, c’est pour mieux suivre une autre chronologie, une chronologie événementielle. Asaro nous chronique des jeux de rapports de force, des haines, des mélanges aussi, de ces mékanges que provoquent les amours interdits. Tous ces dérivés (les personnages) dissociés du drame originel, mais interagissants entre eux, tissent une toile de l’univers composé de vécus, d’amour, d’engendrements. Si bien qu’au final, le lecteur aura l’étrange impression d’avoir été au plus près d’une vaste histoire générée par les hommes et les femmes qui l’auront fait être comme telle, qu’ils soient de peau dorée ou non. La facture ancienne teint l’ensemble de cette fresque historiciste du délicat parfum des anciens jours. Comme si cet air épique était là pour signifier la vraie histoire, celle qui perce toujours au travers du vernis des civilisations. Parfum d’épique, romance feutrée sous les artefacts scientistes d’une civilisation en guerre, la Saga de l’Empire Skolien est une réussite totale de la littérature de Science-fiction. Ainsi, cette stupéfiante histoire pétrie de romanesque, mais également soutenue par des éléments scientifiques cohérents, conférera à tout lecteur exigeant l’impression d’avoir découvert non pas un univers dans sa globalité descriptive mais quelques beaux paysages dont l’auteur parsème ses récits avec parcimonie, et qui son autant de voiles levés sur d’infimes parties de cet univers.
L’autre particularité de cette histoire est l’usage qui est souvent fait par l’auteur de formes nominales exotiques, de locutions verbales où se mêlent un scientifique élaboré basé sur une certaine idée du virtuel, et d’autres faisant plus appel à un vocabulaire emprunté aux facultés parapsychiques. Ainsi, Kelric, hormis le fait qu’il est un être à peau dorée, est doté du pouvoir "d’empathe", et ses Aristos pratiquent des pouvoirs presque ritualisés, comme la faculté de "transcender". Ce qui confère à l’ensemble de l’oeuvre une facture magique, pour ne pas dire mythique. Bien loin de s’être perdue dans des "psychologies absconses", Asaro s’est attardé à mettre en rapport de force des personnages complexes, mais entier. Les pouvoirs psi (les psion, les donneurs) évoquent Bradley et la facture messianique de Kelric rappelle le Paul Atréide de Herbert. Mais les comparaison s’arrêteront là. On pourrait même dire de cette saga qu’elle est atypique dans son déroulement narratif et novatrice dans les topos et schèmes romanesques qu’elle met en relief. "Les lions des étoiles", "La Dynastie de Rubis", "Empire", tous ces noms et formes nominales renvoient à une antériorité de l’histoire qui concède à cet univers un voile antique, des rapports entre maîtres et esclaves, des échanges amoureux entre des corps en parfaite symbiose avec des esprits qui fusionnent. Bref, Catherine Asaro doit se situer quelque part entre d’un côté les outrances langagières et esthétiques d’une Tanith Lee, et de l’autre, la psychologie ainsi que les topos usités par la plume de Cherryh dans son "Cycle de Chanur", "La Forteresse des étoiles" et quelques autres belles constructions littéraires comme seules des femmes savent le faire. Contrairement à ce qu’on pense en règle générale, prostré que nous sommes dans notre immobilisme intellectuel français, Catherine a bien plus à voir avec Honoré de Balzac, du moins dans le début de son "Père Goriot", que la plupart des auteurs de fiction en France. D’un point de vue littéraire, et plus précisément en "Narratologie", si on s’attardait à définir la "focalisation" opérée dans ce roman, on peut dénoter sans crainte une omniscience de Catherine Asaro, à l’image même de son illustre prédécesseur, Balzac. Ainsi, en renvoyant la qualité de l’écriture de Asaro à des modèles (antique, égyptien, etc...) on y devinera de très ingénieuses duplications relevant de concept issus de l’esthétique. Le plaisir est donc entier, la forme littéraire secondée par des contenus esthétiques, parvenant à ce qu’on pourrait nommer une oeuvre homogène et totalement assumée. Asaro réussit là où la fiction française semble avoir déposé depuis longtemps les armes de son impertinence et de ses audaces romanesques. Enfin, le fait que les oeuvres de fictions américaines aient autant à voir avec nos auteurs classiques témoigne une fois de plus des liens intimes qui nous relient avec cette Amérique qui est et demeurera notre patrie soeur, soeur historique pour ses fondements révolutionnaires, et soeur littéraire pour ce legs classique qu’elle ne cesse de ressasser et d’ingérer, inconsciemment ou non, pour nous donner des constructions narratives nouvelles et belles, son éternelle déclaration d’amour. Il reste à la fiction française d’emprunter le chemin inverse et de toucher les lèvres de cette Amérique belle et fidèle, impertinente et courageuse. Un projet que semblent avoir compris des auteurs comme le grand très grand Thierry Di Rollo, Xavier Mauméjan, Colin Marchika, et quelques autres brillantes plumes.....
La saga de L’Empire Skolien se révèle être une puissante fresque épique et moderne nous rappelant le meilleurs de Carolyn J. Cherryh et Tanith Lee avec une narration totalement maîtrisée, tant d’un point de vue descriptif que des dialogues. L’un des meilleurs cycles de la sf de ces dernières années, et un auteur qui s’inscrit d’emblée dans la cour des grands du genre.
Et que dire donc de l’illustration de couverture si ce n’est qu’en revenant sur le devant de la scène, Formosa confirme qu’il est l’un des plus grands peintres de la Science-fiction mondiale. Un retour qui devait être salué à sa juste mesure. Merci Gil, tu nous fais toujours rêver autant....

Soleil Ascendant, Catherine Asaro, Editions Mnémos, Collection Icares, Couverture de Gil Formosa, 379 pages, 22.50 €.






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