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  Sommaire - Livres -  A - F -  La Nébuleuse d’Andromède



"La Nébuleuse d’Andromède"
de
Ivan Efremov

Editeur :
Eons Futurs
 

"La Nébuleuse d’Andromède"
de Ivan Efremov



10/10

Ça faisait longtemps qu’on l’attendait celle là. Les éditions Eons ont encore fait merveille en nous ressortant ce vieux classique qui semble avoir souffert de la même indifférence polie que celle que put connaître en son temps l’excellent cycle de Dorsai de Gordon Dickson ou la série des marchands Interplanétaires du trop peu publié Poul Anderson. Là où on reprochait à ce dernier ses positions de droite en ce qui concerne la guerre du Vietnam, du moins est-ce la putride raison qu’on lui a accolé à l’époque, Efremov souffrit de répandre une dangereuse utopie néo communiste. Alors fallait agir vite, il fallait frapper juste. Aux petits doctrinaires de la bonne sf de faire le ménage, et hop, 20 à 35 ans sans ces Efremov et Anderson qui pourrissaient trop le si beau paysage de la SF. Au lieu de ces "monstres" et bien nous eûmes les miettes que les américains et anglais voulurent bien nous laisser à bouffer. Ne nous plaignons plus, ceci se passa il y a très longtemps, du moins on espère. Le Bélial se chargeant de Anderson, et on les remercie pour cela (en espérant qu’ils penseront un jour au superbe cycle de "La Ville d’ys") , Eons se dit sous les hauts candélabres de la sf française "nombriliste" et has been (mais Marchika, Névil et Di Rollo sont arrivés heureusement à temps pour montrer ce que la sf française pouvait avoir encore de remarquable) prend en charge ce monument de la Science-fiction pour notre plus grand plaisir.....

Le Tantra est un immense vaisseau servant une humanité future pour l’exploration des étoiles lointaines. Alors qu’il revient de l’une de ses innombrables missions, il se voit peu à peu prisonnier du champ gravitationnel d’une étoile noire dont un vaste nuage opaque avait dissimulé à l’équipage le danger imminent, trompant même jusqu’aux instruments de bords. Echoués sur une planète solitaire en orbite non loin de l’astre malveillant, les membres de ce vaisseau sans plus aucune ressources vont faire alors une découverte qui de la simple étude archéologique va se transformer en un contact avec quelque chose de totalement étranger à tout ce qu’ils ont pu connaître jusqu’ici. Près d’une ancienne épave d’un vaisseau terrien porté disparu depuis un siècle on découvre une autre épave de forme "discoïdale". Or, tous les peuples appartenant au système de l’Anneau sont répertoriés scrupuleusement dans les livres officiels, mais cette étrange nef semble issue d’une autre civilisation extraterrestre bien plus énigmatique que ce à quoi cet équipage pourtant rompu à la recherche ont pour habitude d’être confrontés.

Une Science-fiction communiste ?

C’est à Jacques Bergier que nous devons cette fresque faussement communiste, du moins d’un communisme qui aurait fonctionné comme il se doit si le grégaire des individualités triomphantes voulant se faire la providence de tout un peuple ne s’était chargé de nous en dissuader. Utopie communiste, certes, mais d’un communisme réévalué à l’aulne d’une pensée humaniste promulguant par la didactique d’une société organisée, un ordre (on prend déjà peur et pourtant...) valable pour tous, en un temps où les hommes se seraient enfin débarrassés de leurs intérêts particuliers pour ne plus vouloir poursuivre qu’un but altruiste et commun. C’est que les personnages de Efremov se donnent du mal. Ils sont presque parfaits, tant physiquement que moralement, battant en cela en brèche les "nazismes" et "communismes" brassant le peuple à la loupe, éliminant les plus faibles ou les plus imparfaits, les réfractaires et les douteux face au nouvel ordre. Non, le monde de Effremov est étrange, on dirait qu’il en a été toujours ainsi. En une prose aux effets "distanciés" mais mettant en scène des personnages généreux et volontaires même aux tâches les plus difficiles, l’histoire se délite en une vaste fresque humaine. Sorti en France dès 1970, ce premier volet d’une puissante trilogie fait montre dès les 6 premiers chapitres de dialogues distanciés, des voix qui apparaissent comme désincarnées, tellement les personnages semblent être des êtres superficiels, répondant à un principe d’actif/réactif, suscitant plus des êtres agissant et raisonnant de façon quelque peu machinale, en symbiose avec un univers post mécanique où la technologie est présentée comme une leçon didactique à l’usage des générations de lecteurs. Corps, esprits et technologie semblent être étrangement liés comme des données interdépendantes dont l’accord serait l’équation parfaite de ce futur qui annonce avant la lettre cette science fiction avide de complexes scientistes toujours corrélés à de la métaphysique ou un humanisme providentiel. Bref, la Hard-Science voyait là son plus beau prototype, et ce n’est pas l’apparente faiblesse du réseau régissant les mondes de cet univers, l’Anneau, répondant en gros au système Hertzien, qui fera chavirer ce monument du genre. Il semblerait que ce serait plutôt ce problématique terme de communiste mis en scène comme un système infaillible qui ait rendu les éditeurs jusqu’ici quelque peu frileux. Mais l’univers débarrassé des scories du mal tribal si typique des systèmes comme le stalinisme ou le nazisme semble s’en tenir à un angélisme d’un système qui correspondrait en gros dans une certaine mesure à l’évangélisme américain. Ce qui, du coup, rend encore plus passionnant ce récit aux identités politiques parallèles en quelque sorte. Le marxisme a triomphé et cet espèce "d’aboulie" accouchée par le communisme qu’on connaît semble avoir été dépassée.
Interchangeabilité des emplois, règne de la dialectique, sans toutefois oublier les médiateurs essentiels que sont une raison nécessaire et suffisante d’inspiration néo-kantienne et un culte des sentiments qui viennent à point pour éviter à ces personnages de n’être que du marbre ou d’étranges créatures sans aucun autre but qu’une espèce de mécanisme concentrationnaire, le monde de Effremov s’affichent à la fois comme leçon de cours et récit du souvenir, mais d’un "souvenir" bien particulier.

Un système de communication comme une caisse de résonance universaliste ?

Un autre aspect de ce monument de bonnes intentions et de destins partagés, est ce vaste système d’échanges dialectiques qui évoque furieusement notre malheureuse tentative de poser un langage universel en la personne de l’Esperanto. Ce système dit "Du Grand Anneau" permet d’établir un lien entre toutes les races de l’univers par un système "langagié" simple. Le défaut de ce système qui nous laisse pourtant bien rêveur est ce décalage entre les distances incommensurables qui séparent les civilisations. Voulu ou non par l’auteur, ce système faillible confère cependant une plus grande valeur réaliste à cet univers du futur où, malgré l’avancée des techniques, le temps semble être encore et toujours le maître mot d’une histoire qui ne peut plus se connaître qu’avec des décalages se comptant en siècles. Ce qu’il y a des merveilleux dans cette histoire c’est de voir à quel point l’auteur saura s’en souvenir pour mettre en scène une histoire d’amour entre un humain du futur et une créature morte depuis des siècles, une belle parenthèse romantique qui évoque le vécu "sentimental" du "Docteur Jivago" de Boris Pasternak où les personnages semblent traîner avec eux une vieille histoire accrochée en quelque miasme de leur mémoire accompagnant l’histoire de leur peuple, ici de leur univers. Ainsi, en restant fidèle à une certaine tradition du récit Russe, Effremov, et là des critiques auraient pu en faire au moins la remarque, bâti une histoire terriblement liée aux "devenirs individuels et singuliers" , le collectif reliant au particulier, l’épopée d’un peuple avec enfin un destin commun. Si on épargne à son auteur l’erreur des normes physiques et morales uniques, ce récit peut se compter parmi les dix plus grands romans de la Science-fiction mondiale. L’auteur poussera plus loin son audace romanesque jusqu’à mettre en scène et donc en corrélation des histoires d’amour à la fois sur le pont de ce vaisseau "Tantra" (y voir un emprunt intentionnel de la figure religieuse Hindouiste) et des morceaux épars d’existences ici bas sur Terre. Entrecroisements, émois, rencontres, souvenirs, l’auteur surpasse la plupart de ses confrères en évitant le piège classique du ressentiment, de la haine, des fantômes de la jalousie. Et ce qui pourrait alors apparaître pour une tentative ratée d’un romanesque léger est en fait le triomphe de ce romanesque si typiquement Russe, où les vanités et les haines sont finalement balayées par le souffle d’une histoire, où les individus prennent toute leur "corporalité" dans ces échanges, ces rencontres et ces amours touchés, effleurés, consommés ou ratés, mais jamais dans la souvenance du "cela aurait pu être mieux". A la fin, la parabole humaniste fera corps avec tout un ensemble d’histoires pour donner en arrière plan une image aussi puissante et belle que celle du livre de Pasternak. Un lieu-monde édificateur est posé en énigme à la fin par le personnage de l’Africain. Au "J’ai peur" de Véda correspond la parabole du "Qui sommes nous ? La Terre ! ". A l’apparente naïveté qu’on pourrait relever dans ces deux exclamations fort belles au demeurant constituant le final de ce premier volet correspond la vision qui hante tout le livre de Pasternak, celle de la demeure familiale cristallisée par les glaces. "Nous sommes Terre", cela voudrait peut-être dire que nous sommes comme Terre, nous nous incarnons et demeurons dans un destin commun, nous nous attachons à ce qui nous relie intimement et nous donne cette incroyable familiarité avec ce qui est cette Terre de mémoire mais sans véritable centre, Terre de toujours et d’ailleurs, Terre du jamais et du toujours d’une même histoire. C’est en liant Histoire, La Terre et les individualités éphémères que Effremov a battit un livre profondément enraciné dans l’humanité qui passe, une narration empruntée en droite file au romanesque Russe, à moins qu’elle n’en soit la continuité pure et simple. L’humanisme qui tente vaille que vaille de se faire promesse n’en est plus qu’un rêve, une illusion, avec tous les grandes espérances qu’il convoque avec lui, sur les rives de la vie, qu’elle soit future, présent ou passé. Ne demeure que le souvenir......

Une utopie constructiviste

Le défaut souvent relevé chez Effremov est bien ce didactisme trop ouvert, parfois même outré. Mais malheureusement pour les critiques trop hâtives, il semblerait, au contraire, que ce didactisme passe plutôt bien dans cette tentative d’établir une société idéale voir idyllique. Ainsi, l’auteur passe au scalpel de son idéologie du future toutes les modalités qui font de la société des hommes une société composée de "matières", de catégories, de fonctions enfin, des aspérités qui font justement une société être et progresser. L’éducation est surveillée mais ouverte aux libres entreprise individuelles, on y apprend à raisonner mais aussi à connaître son prochain, ou plutôt, dans le monde de Effremov, son partenaire, son coéquipier, pas son camarade syndicale. Le travail est organisé selon un système strictement égalitaire, chacun pouvant à sa guise occuper un emploi différent selon ses besoins ou envies. Les tâches, même les plus difficiles, sont alors appréhendées comme des plaisirs, des devoir partagés dans une commune harmonie. La pollution n’est plus, comme un mauvais souvenir, une maladie vaincue. Par contre, les espèces animales nuisibles à l’hommes ont été purement et simplement éliminées. Quand à l’axe terrestre, on songe à procéder à son inclinaison. C’est que l’homme chez Effremov est devenu omniscient et presque un Dieu. Sa volonté ultime, sa profession de foi, est de conquérir le cosmos.
On attend impatiemment les deux suites de cette fresque remarquable, "Le coeur du serpent" et "L’heure du Taureau" pour jauger au mieux cette écriture à la fois enracinée dans un romanesque Russe et capable de belles images universelles de ce que pourrait être le futur d’une humanité qui aura su s’affranchir de ses propres antagonismes et vanités. Une vision faisant contrepoids à la vision socialiste donnée par Ian Banks dans son cycle de la Culture, à moins que l’idéal se trouve quelque part entre ces deux systèmes. Eons, comme à son habitude, fait oeuvre d’excellence, et le couple Alary/Blary fait merveille. Eons serait-il le premier éditeur en France de SF ? Disons qu’il est un remarquable support pour ceux qui avaient besoin qu’on leur rappelle ce que la SF pouvait receler encore comme merveilles un peu trop vite oubliées. Ce livre est à conseillé à tous ceux que les Hard-Science commence à lasser ou à ceux qui sont restés nostalgiques de cette grande aventure futuriste qui demeure toujours dans l’ordre du plausible à défaut d’être probable....
Vous vous direz probablement en lisant cette chronique que je ne me suis pas rendu compte de la dimension idéologique presque pamphlétaire du récit d’Efremov et de son parti pris ouvert sur le communisme. Si cela peut se remarquer d’un certain point de vue, il faut y voir, au-delà de la parodie de l’idéologie tournant en rond, une intelligente et vivace vision de ce que le communisme aurait pu être et ne fut jamais au grand dam de ses propagateurs. Ce récit ne se lira donc plus comme une gaufre trop sucrée, mais comme un réservoir des futurs possibles, par-delà l’idéologie détestable qu’elle semble mettre en scène, et je dis bien "semble". Il faut s’en tenir au romanesque pour mieux comprendre ce roman, qui pour peu qu’on eut cru qu’il ressortait du pur socialisme communiste, n’en demeure pas moins une image de ses limites, tares et perspectives cachées. Comme quoi, même le romanesque peut échapper à l’écrivain, et "l’intentionnalité" du récit couvrir un champ bien plus vaste que celui imposé par l’idéologie dominante......

Milioukov à la loubianka
Pierre Gévart
10/10

Ah, la bonne vieille nouvelle, cette petite histoire qui clôt un livre. On y pense pas souvent, mais c’est un véritable honneur offert au lecteur que de laisser perdurer cette belle tradition héritée des défuntes éditions Galaxie-bis.
L’image de Efremov fait écho à ce non sens de l’idéologie dans la nouvelle de Pierre Gévart. Ce baroudeur des terres gelées s’est amusé en quelques pages à nous grimer l’image d’une société ayant la main mise sur tout, même sur la fiction. Une idée qui n’est pas vraiment nouvelle mais qui sous les éclats de la prose pince sans rire de Gévart fait l’effet d’une belle comédie, aimable au possible. Elle nous montre par l’us de la fiction décalée (un monde futur où un écrivain est convoqué pour la question parce que son roman envisage l’échec du communisme dans la conquête de la Lune et ses conséquences néfastes sur le devenir du socialisme communiste) , combien les "étatismes" nous démontrent que ce sont les "systèmes" qui pourrissent le vouloir vivre ensemble, combien ce sont ces pensées uniques nous instaurant un ordre social et un ordre culturel qui poussent aux pires conséquences et à l’abrutissement généralisé. La fin est une interrogation par extension sur le thème récurrent de l’histoire qui se répète. Une nouvelle qui évoque comme d’autres certains épisodes de "la Quatrième dimension", un dictateur en appelant un autre dans des systèmes politiques qui, bien que s’affichant comme différents nominalement parlant, n’en sont pas moins des pensées indifférenciées et identiques du monde comme une sphère opaque où même les mots doivent souffrir de la même asphyxie...

La Nébuleuse d’Andromède, Ivan Efremov, Traduit du Russe pas H. Lusternik, Milioukov à la Loubianka, Pierre Gévart, Eons Futurs, 371 pages, 23.10 €.






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