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  Sommaire - Livres -  A - F -  Au travers du Labyrinthe



"Au travers du Labyrinthe"
de
Georges Foveau, S. Gaillard, P. Daniel, B. Biancarelli, H. Deslandes, sous la direction d’Anne Fakhouri

Editeur :
Les Trois Souhaits
 

"Au travers du Labyrinthe"
de Georges Foveau, S. Gaillard, P. Daniel, B. Biancarelli, H. Deslandes, sous la direction d’Anne Fakhouri



10/10

Or, quand bien même un site pour le moins passionnant décide de se publier lui-même, on a souvent des doutes, voire des craintes quand à savoir si des efforts conjugués pour un but précis, à savoir un objet fini se nommant livre et constituant une volonté de signifier, parvienne à une oeuvre aboutie qui puisse se parer du dénominateur commun qu’est littérature. En parcourant ce court recueil, on est rassuré, voir, d’un certain point de vue, conquis par une oeuvre concise, percluse d’idées bonnes et justes, comme justement le désignerait une thématique axée sur le Labyrinthe.
Or, Georges Foveau s’est dit un jour qu’il était grand temps de mettre à jour ce vieil archétype de nos pensées des alcôves et couloirs aux éternels tournants, nos bribes de mémoires futiles, vagabondes et versatiles, ce palimpseste grégaire de nos idées des contournements, ce Labyrinthe tant redouté et pourtant si célébré par les arts, qu’ils soient littéraires, picturales, voir de purs jardins élevés en épreuves pour les fidèles pêcheurs ou en parcours libertins pour les amoureux libres, voir mieux, pour les libres penseurs étant parvenu à extraire leur pensée de la gangue des système "bondieusement" contrits, et des idéologies honteusement labourées par les mêmes sempiternels troupeaux de soumis.
L’entreprise était belle et grande, prometteuse aussi, même si on avait un peu peur que ces explorateurs ne se perdent quelque peu. C’était bien sûr sans compter sans Georges Foveau, maître timonier devant l’éternel et laboureur des pensées enterrées, fiévreuses et enclavées par les siècles passés. C’était également sans compter sur Stéphanie Gaillard, Blanche Biancarelli, Philippe Deniel et Hérélys Deslandes, qui, de part leurs plumes alertes et trempées au coeur de nos archétypes, redonnent vie avec brio à ce Labyrinthe, topos de tous les dénouements et de toutes les pertes.
Nous avons donc quatre nouvelles, quatre visions différenciées par leur approche du mythe, mais reliées entre elles dans leur perspective de faire éclater le vieil édifice pour en faire contempler les reflets et nuances mordorées à notre modernité finie mais non achevée.

La première nouvelle qui ouvre cette étude, "Labyrinthe", semble faussement s’axer sur le mythe du Graal et sa si belle naïveté. Cependant, Georges ne s’est attardé sur la chose que pour en montrer l’élasticité et la symbolique, dès lors qu’il s’agit de mort, ou plutôt de l’état qui nous fait nous voir mort, cette accroche fragile qui nous arrivera ou non quand il s’agira d’y passer. Georges nous fait donc le récit d’un état, de cet état qu’on se trouve quand, arraché à cet autre qui vit ici bas, nous nous trouvons en une étrange pérennité du mythe. Ainsi, le chevalier en quête du Graal se retrouve avec ses compagnons morts, terrassés par l’hydre gardienne du Graal. On a donc une vision inversée, un récit qui, d’une antériorité absolue d’un mythique relevant de l’innée (un chevalier s’éveille, prisonnier d’une sphère de métal) , va vers son futur achevé (le corps d’un homme en partance pour le plus grand match de football joué par son équipe de seconde division) . L’auteur ne s’est pas enfermé dans une vision simpliste et bornée, propre à tous les récits autour du Graal, mais il a voulu montrer combien les flux et reflux du labyrinthe sont éternels dans leur expression des difficultés d’accomplir un parcours (le voyage des amis pour le stade mythique/la quête des chevalier pour le Graal introuvable) quand à ces quêtes que le destin, cet "Amor fati" du vouloir vivre, achève de son injuste couperet. En conférant à son personnage une dimension christique il en ôte la dimension religieuse pour lui rendre sa dimension existentielle. Ainsi, la cinétique s’inverse également, et le regard de l’homme fait chevalier n’est plus celui de la fièvre du Graal, mais par un regard réfléchissant, le regard porté sur le corps mort de son double originaire (l’homme mourrant auprès des corps déchiquetés de ses amis suite à un accident de voiture) , prise de conscience et altérité inversée de celui qui, revêtu de ses habits de l’éternité de la quête, voit son propre corps, le corps absent de tout mythe, celui éclairé par le grand midi de notre monde. Cette nouvelle, remarquable à plus d’un titre, met à jour, par l’intermédiaire de la triptyque sentimentale constituée par le personnage/héros/trépassé deux perspectives, deux regards qui sont pour chacun altérité du même comme autre. Ainsi, "en se regardant mort", le personnage comprend mieux ce qu’une symbolique du labyrinthe peut avoir d’essentiel dans la vie de chacun. De ses quêtes grandioses à ses quêtes plus simples, il n’y a que les faux semblants d’un labyrinthe qui est énigme et promesse, Graal et coupe de France. Cette nouvelle, sensible et belle nous offre une remarquable vision symboliste et un pont dressé entre le populaire (un match de foot qui pourrait être aussi du pugilat ou un marathon aux temps des Grecques) et le grandiose, entre le profane et le sacré.

La seconde nouvelle, "Aubépine", par Stéphanie Gaillard, fonctionne sur un autre registre, celui de la fable. En effet, reprenant la trame de "La belle au bois dormant", l’auteur va renverser totalement les perspectives en se plaçant en quelque sorte du côté du vilain petit canard. La jeune fille qui se raconte dans l’histoire semble être de ces personnages échoués là, en quelque château, endossant un rôle qui ne lui était pas forcément alloué dès le départ. En brisant le cercle philosophique théorique du pur spéculatif, ne s’attardant qu’au théorique du conte, l’auteur s’inscrit dans une "practis" voulant que sa "princesse" improvisée, éprouve, expérimente même la règle du conte. Elle s’éveille, mais au lieu de vivre cela comme une libération, et donc un dénouement, elle va subir la tension de l’épreuve (les chevaliers s’escrimant dans le labyrinthe pour la délivrer) et l’impuissance à interagir, si ce n’est involontairement (elle désire que l’un échoue et il échoue) . En renversant les données du féerique, Stéphanie Gaillard instaure une comptine qui contredit la morale populaire voulant que ce soit la plus belle, la plus élevée socialement (la princesse) , et donc la plus gentille, qui s’en tire. Dans cette nouvelle, la princesse est une enfant gâtée, et ses courtisanes des pimbêches, sans honneur ni respect pour cette "laissée pour le conte". Ainsi, le conte des frères Grimm devient le conte à la façon de Tim Burton, la morale réparatrice s’offrant plus aux exclus, à ceux dont on ne parle jamais. Cette mal aimée va alors avoir à endurer des tourments qu’elle pensera éternels, la diagonale du fou semblant éternellement se réduire à un regard (la princesse à son balcon) , un souvenir qui en est la trace (son exclusion de la docte société et du cénacle princier) , et une "impossibilité à" (communiquer avec ces corps sans parole, figés par le temps, se sauver avec le prince élu) . La fin est comme une résolution logique. Le prince vient à vaincre les tourments du Labyrinthe et s’en va avec sa belle, sans se poser de questions, sans de baiser libérateur à apposer sur les lèvres de la princesses assoupie. Le nom de la princesse est celle d’une plante, "Aubépine", celle sous laquelle les fées venaient à se réunir, se réfugier. Ainsi, sous la plume de Stéphanie Gaillard, la sur-nature ayant une fonction d’objet dans le conte, la légende traditionnelle, se fait être de chair et de sang, être désirant. Cette subversion des règles du contes figées par la tradition sécrète pourtant le même sentiment d’enchantement, de ravissement. Aubépine la plante des fées, Aubépine la sorcière, peu importe, le renversement a été effectué et la jeunesse dans la rencontre a fait son effet, bien plus que tous les sorts du monde.
Mais tout le brio de l’auteur se situe dans le fait que, la sorcière ayant réussi la subversion, le conte ne s’arrête pas là, et quand cette dernière quitte le château, le Labyrinthe reprend ses droits, perpétuant le souvenir du conte et la règle de l’attente (le prince à venir pour la princesse dormante) , comme si cette aparté, bien loin d’avoir brisé le conte, n’en a qu’écarter les rideaux de soie, pour lui arracher une justice "différenciée" , un fruit subtile, celui du droit à s’emparer un temps du bon rôle. Et c’est cet autre renversement qui fait toute la saveur de ce récit sans fausse pudeur ou concession. Après tout, si le conte de fée est là pour permettre au miracle d’accomplir les souhaits, pourquoi ne le ferait-il pas pour les contraires, les exclus, ceux qui ne sont pas dans l’histoire mais "avec" l’histoire. C’est cette permissivité de pouvoir s’emparer et de jouir de l’instance magique du conte qui hausse cette nouvelle au niveau des plus beaux exercices d’écriture.

"Le Monde Hasard" de Blanche Biancarelli, s’inscrit, lui, dans la thématique de l’enquête lovecraftienne. Marie et Frederique Mérigo sont de jeunes professeurs et chargés de TD dans une fac qui vont commencer à s’interroger sur la disparition mystérieuse de quatre étudiants. En effet, il semblerait que cette disparition ne fut pas la seule, puisque tous les quatre ans, quatre étudiants disparaissent aussi mystérieusement, sans laisser de trace aucune. Commençant une vaste enquête, motivée par la lecture d’un best seller, "L’Ange de la Mort", qui les mènera tous deux en un des lieux insoupçonnés, ils vont découvrir les dangers qu’il y a à prendre les mots d’un mystérieux manuscrit, "Le Monde Hasard", pour argent comptant, ou quand la volonté de croire nous entraîne dans l’onirisme d’un monde où le pensée créatrice engendre des chimères qui peuvent enchaîner la vie même dans les corridors d’étranges Labyrinthes. En croisant le récit lovecraftien avec des considérations sur le pouvoir des mots écrits, Blanche Biancarelli nous donne un récit alerte et plein de vie, sur l’aventure d’un couple qui se retrouvent dans leurs contraires (l’une est une rêveuse impénitente, l’autre un rationaliste curieux, et pourtant, contrairement à la trame classique, c’est la personne la plus fantasque qui sauvera l’autre) , en un monde où même derrières les plus doctes professeurs peuvent se cacher les pires secrets. Humour pince sans rire, pouvoir de la pensée, pouvoir des mots, cette quête policière qui se double avec celle du savoir et de l’accouchement difficile (même avec les menottes aux mains, son professeur rappellera à Fred son devoir d’accomplissement de sa thèse) , cette nouvelle, métaphore sur le savoir et ses fleurs vénéneuses, est un vrai délice de lecture.

"Le Prisonnier" de Philippe Deniel est une excellente "dystopie" qui tout en reprenant les personnages célèbres qui ont fait la légende du labyrinthe du Minotaure (Ariane, Le Minotaure, Thésée, Dédale) procède à une remarquable réactualisation du mythe dans notre monde contemporain, ou plutôt, dans cette nouvelle, à une suite inédite, voir une autre version de la légende basée sur le célèbre "et si" . Nous y découvrons un guide qui, venant acheter son quotidien au même marchand de journaux, discute avec ce dernier sur les mystérieux meurtres qui endeuillent sa petite ville. En effet, tous les sept ans, sept filles et sept garçons jeunes et très beaux, viennent à être massacrés, et encornés comme par un taureau, leur coeur arraché, emporté, sans jamais que le psychopathe en question ne soit arrêté.
Par touches successives, avec un réel sens de la mise en scène et une montée progressive de l’intrigue, Philippe Deniel parvient à nous raconter l’autre histoire, celle que nous ne connaissions pas. Dans une ville aux tournants multiples par lesquels les touristes se perdent fatalement, l’auteur nous raconte comment le Minotaure, adapté à notre modernité, a survécu et perpétue son rite sacrificiel, comment la Déesse Ariane vie son immortalité comme celui d’une vieille sur un banc, comment Dédale est désespérément condamné à alimenter la machine sacrificielle qui permet à leur ville de perdurer, comment Thésée n’est plus qu’une loque désespéré de ne pouvoir réparer son erreur à avoir épargné le Minotaure, et quelques autres, parachutés dans cette ville, sans plus aucune mémoire que celle d’un quotidien. Cette remarquable nouvelle illustre parfaitement ce qu’il pourrait être si on prenait au pied de la lettre quelque légende issue de la Grèce mythique, la Grèce ancienne. On y découvrirait des dieux et Demi-Dieux, des hommes et des femmes accrochés à une ville qui est à la fois leur raison d’être et le but de leur existence. L’auteur nous fait découvrir un monde clôt où finalement tout le monde s’arrange de la malédiction, car personne n’en sort, personne n’en réchappe, tout le monde reconduit le prodige de jadis et tout le monde se soumet à l’architecture qui les condamne à la répétition du même. La lecture achevée, on aura plus l’impression d’avoir lu un autre village issu d’un autre "Cent Ans de solitude" écrit par un autre Gabriel Marcia Marquez, mais dont la main est celle d’un être auquel on aurait définitivement coupé les ailes et qui s’en contenterait finalement très bien.
Avec cette nouvelle, nous avons la confirmation de la laïcisation du Labyrinthe, qui, du pur symbole est devenu un concept, mieux une urbanité totale et homogène, seule apte à signifier cette vérité radicale, plus réelle que le réel même, pour reprendre la thématique Nietzschéenne.

"Un Souffle de Soufre" de Hérélys Deslandes, illustre, elle, une thématique différente, une thématique centralisée sur une sur-nature dormant en un Labyrinthe. Une enfant est la proie de terribles cauchemars, puis, en se réveillant, annonce un grand malheur au village de Werdonia. Demeurant en bordure du village, ses parents ne prennent pas ombre de cette hantise. Mais à la faveur d’un terrible orage qu’annonçait la prophétie, l’enfant s’en va dans le terrible labyrinthe, ses parents à ses trousses. Cette nouvelle, concise, noire, aurait très bien pu être empruntée à un passage de L’Enfer de Dante, tellement est forte l’impression d’un enfer perpétuel, un éternel recommencement du malheur d’un monde détruit par le mal pur, le mal comme punition. La mort elle-même semblant subir sa propre malédiction, celle de répéter toujours la même maléfique vengeance. Ainsi, La Mort n’est pas la grande triomphatrice de cette nouvelle dure et âpre, elle en est un mouvement qui s’annule, un bout qui n’est que reconduction d’un trajet. Trompeuse maîtresse des songes, donnant la mort sans crier gare, elle semble souffrir de la même impuissance que les personnages de cette contrée perdue. La parole de l’enfant aura mieux fait que cette mort dont les vestiges des actes s’envolent au vent, le feu de l’enfant prophétesse demeure, La Mort réduit à un trône, La Mort réduite ç contempler le feu dispensé par cette enfant "prométhéenne" . Le ton est désespéré, sans aucune lumière autre que ces flammes qui brûlent toujours, comme un pied de nez et cette Mort dont les actes s’envolent comme poussière au vent victorieux. Nouvelle auto-résolutive, sans message véritable, si ce n’est un tableau saisissant qui nous donne un autre aperçu d’un enfer perpétuel condamné à la répétition et à une entropie sinueuse et diffuse, sans autre réelle ligne directrice que l’écriture. Nous avons là un schéma labyrinthique qui est un type d’organisation que "la mort" veut réaliser et par quoi elle se réalise elle-même mais à laquelle pourtant la fin du récit enlève le droit de siéger au sommet de la chaîne des conséquences.

Entre Zoroastrisme et Mithraïsme, le mythe du Labyrinthe connaît avec ce recueil une remarquable mise en apposition. En avortant le mythe pour en faire transparaître la porosité des acteurs qui le font être, les auteurs ont évité le piège du pur spéculaire ou miroir réfléchissant de nos interrogations et aventures dans un devenir matériel offert par le labyrinthe en tant qu’urbanité à énigme. Ils sont parvenus à faire immerger en surface le corps du labyrinthe, pour, en le crevant, exposer ses splendeurs immémoriales et ses significations logiques. Oeuvre de la mémoire, subterfuge de la raison qui se fait "théurgie", le Labyrinthe n’est définitivement plus un topos, une urbanité à explorer, mais un prétexte au passage alchimique, à l’oeuvre au noir, passant de la sphère du profane à celle du sacré, mais un sacré très intimement lié aux personnes, à leur peau même, à leur mémoire aussi. Un remarquable recueil où ce qui est en question n’est plus le Labyrinthe comme réceptacle de la sur-nature, mais plutôt comme forme symbolique, prétexte à la mise en scène de "l’être là dans un monde" à côté de notre monde, celui des phénomènes. En impliquant cette double nature, les auteurs sont parvenus à de remarquables mises en perspectives de vies parallèles, que ce soit par l’usage du pur conte, l’intrigue policière à caractère fantastique, la survivance des mythes dans la modernité et comme symbolique d’une mémoire génétique de la mort.

Au travers du Labyrinthe, Anthologie, sous la direction de Anne Fakhouri, Les Trois souhaits, Actu SF éditeur, 105 pages.






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