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  Sommaire - Livres -  A - F -  La Vermine du Lion



"La Vermine du Lion"
de
Francis Carsac

Editeur :
Eons Futurs
 

"La Vermine du Lion"
de Francis Carsac


Cela faisait des siècles qu’on attendait ça, et enfin, Eons le réalise pour la plus grande joie des lecteurs. En publiant dans une version augmentée ce roman au charme fou, l’éditeur démontre à quel point un auteur peut facilement se hisser au niveau d’un Jack Vance ou d’un Silverberg, dès lors qu’il est pris du même génie créatif et du même sentiment de communiquer à ses lecteurs les grandes interrogations humaines par le biais de la fresque du Space-Opera. Un monument du genre !


10/10

Les publications de cet excellent éditeur s’accumulent et le nombre des lecteurs pour les lire augmente régulièrement. Il faut dire qu’avec une si belle maquette (la belle couverture de Michel Koch) , l’oeuvre du grand Carsac, dont on sait déjà l’excellence, gagne en prestige. Car Francis Carsac c’est un peu notre Vance, notre Silverberg, ou un peu de tous ces auteurs qui savent mêler si habilement les grandes gestes de science-fiction, de très pertinentes considérations ethno-linguistiques ainsi que de belles gestes aventureuses au pays de toutes les extrapolations et de toutes les prouesses si caressées jadis par la prose contagieuse du grand Hemingway dans le registre classique.
Et c’est bien de contagion dont il est question quand on parle de l’oeuvre de Francis Carsac. Une planète lointaine, un écosystème qui provoque la convoitise d’un conglomérat militaro-industriel, une belle exploratrice cherchant à réaliser le reportage du siècle, un héros hors norme relevant à la fois du John Carter de Burroughs, du Conan de Howard et du Han Solo de Lucas, un Paralion surdoué, des affrontements dignes d’Indiana Jones, des gun-fights, quelques visions ethnologiques er paléontologiques de toute beauté, bref, Carsac réalise avant la lettre le roman d’aventures spatiales total, une référence absolue pour le genre en France dont il est l’épigone majeure, un monument, au même titre que Stefan Wul. Anayse donc d’une oeuvre singulière et belle, décomplexée et ambitieuse dans ses moyens et ses expressions.

Aventures en îles lointaines

Eldorado est une planète, et comme son nom l’indique, une oasis riche en métaux précieux et peuplades mystérieuses. Sa population est arrivée à un degré d’évolution quelque peu plus avancée que l’espèce humaine. Cela n’empêche pas cette planète de souffrir des convoitises féroces de la part du B.I.M. , une corporation militaire et commerciale pour laquelle les richesses minières de la planète sont des possibilités supplémentaires pour asseoir leur hégémonie sur l’univers. Le bureau international des Métaux, malgré la charte restreinte imposée par la loi, exploite sans vergogne une terre riche et fertile en métaux précieux, et use de tous les stratagèmes pour obtenir les pleins droits d’exploitation.
La première aventure figurant dans ce recueil, "Dans les montagnes du destin", est une remarquable mise en place des topos propres à un archétype du Space Opera très proche des "mises en perspectives" typiques des serials de Jack Vance, où, l’aventure se fait voyage, exploration, et au moyen d’un sens du pittoresque remarquable. Elle est quelque peut indépendante des autres nouvelles du recueil dans le sens où elle s’attache à relater l’arrivée de Téraï Laprade sur Ophir 2. Dans cette première aventure, Laprade est employé par le B.I.M. en tant que Géologue et à son corps défendant, puisque il a surtout besoin d’argent. On retrouve dans ce personnage haut en couleurs toutes les forces vives qui ont fait des héros comme John Carter, quelques attitude propres aux personnages de Howard comme Steve Costigan mais avec une bienveillance et un coeur qu’on devine sous ses airs bourrus mais serviables. En quelques pages, Carsac nous dresse le portrait d’un homme illustre destiné à une grande geste. A la manière du Adam Reith de Vance dans le cycle de Tschaï, Laprade est un explorateur, curieux, aux réflexes vifs et précis, avec un très grand sens de la répartie et ce dialogue complice qu’il entretient avec son Paralion, Léo, figure tutélaire du frère de sang de toutes les batailles. Cette première nouvelle est un condensé de toute la verve de son auteur, à savoir cette prolixité à l’exploration qui évoque les récits sur l’Afrique mythique de Ridder Haggard, les mondes perdus de Burroughs (cf Ophir) , et ce sens de l’épique, violent et musclé des meilleures nouvelles de Howard. Avare de dialogue mais également de descriptions fortes, comme l’écoulement d’un vieux Rhum dans un gosier sec, Carsac tisse son aventure, sans précipitation ni baisse de régime. On suit ainsi les première pérégrinations de Laprade sur Ophir 2, au contact du peuple des Sticks qui lentement disparaissent, rongés par un mal étrange. On est fasciné par une faune qui n’a rien à envier à celle du cycle de Mars de Burroughs (Barsoom saga) , comme ces loups des montagnes à la peau glabre. Pas à pas, entre confrontations, choc des cultures et rites d’initiations, on découvre peu à peu le mystère qui terrasse cette tribu, les Louhis, et on fini, grâce à la puissance évocatoire de Carsac, par communier avec un monde remarquablement décrit, avec une précision discrète, celle d’un paléontologue patenté, celle d’un ethnologue rêveur également. Cette première mouture était donc des plus louables, non pas pour donner plus de corps à un monde, mais plutôt pour mettre en résonance les lecteurs avec cette aventure fantastique en terre lointaine. Je dis bien "terre lointaine", car, magie évocatoire de la narration, nous avons l’impression étrange de nous trouver à la fois sur notre terre en un autre temps et sur une autre planète, figurée par ces trois lunes qui se poursuivent inlassablement sous le regard poétique de ce Paralion, icône du lien ineffable qui sous-tend cette odyssée à la manière d’un Darwin sur une autre terre. Haggard, Merritt, Howard, Burroughs, la plume de Carsac caresse habilement tous ces styles contant la grande aventure, pour arriver à une écriture totale et homogène qui ne sera jamais égalée ni surpassée.
Dans "Les mains propres" Teraï Laprade fait figure de Tarzan subsidiaire quand deux tribus rentrent en guerre pour des raisons obscures. Frère des tribus Lhambés et Umburus, le héros se verra entraîné vers des confrontations inévitables, mais toujours avec le soucis de rétablir l’ordre et le respect. Guerrier humaniste, gouailleur intarissable, Laprade incarne jusqu’au bout des doigts son rôle de Héros protecteur, ce "self made man" typique de Howard.
Enfin, le dernier récit, "Eldorado" est un peu celui d’une rencontre et des pérégrinations qui feront cette rencontre germer un amour inavouable mais irrésistible, comme dans ces vieilles histoires de Haggard, mais de façon moins démonstratives. Intimiste et beau, cette longue nouvelle est la meilleure du lot.
L’i.B.M. n’a pas tous les droits sur la planète Eldorado, tout simplement parce que sa population locale est très avancée et proche de l’homme. Or, un jour débarque sur Eldorado, à Port Métal, la belle Stella Henderson. Elle n’a qu’un désir, celui de réaliser un reportage sur les peuplades autochtones d’Eldorado. Teraî Laprade, géologue indépendant, sera engagé par cette dernière. Rixes multiples, aventures sauvages en terre inconnues, affrontements guerriers, tous les lieux communs de la grande aventure sont ici mis à contribution pour faire de cette odyssée l’une des plus belles geste humaine, avec toujours au-dessus, ce Laprade qui est un autre Conan, un autre Tarzan, irrésistible, fort et pourtant d’une très grande richesse. Car tout en voyant l’homme total chez Laprade, le pinceau habile de Carsac n’hésite pas non plus à esquisser des harmoniques cachées, des reflets secrets, dont les scintillements offrent aux lecteurs de grandes voix pour l’analyse du personnage, ses motivations, et enfin, sa fonction comme autre archétype du genre, prouesse à laquelle est parvenue l’auteur, accouchement d’un nom même dont la prononciation aura autant de force que John Carter, Savage, Conan ou Tarzan. Vision lucide sur les perversions du colonialisme, cette nouvelle, ainsi que "La vermine du lion" qui en est son épilogue anti-impérialiste, est un violent préposé à la liberté des peuples d’aller et venir et à leur droit à l’autonomie et à l’auto gestion.
Une charte sur les droits de l’homme dont chaque coup de poing de ce Steve Costigan ou Turlogh O’Brien est un rappel sourd et vital. Du grand, du très grand récit, que les éditions Eons ont eu la judicieuse idée d’offrir à nouveau aux lecteurs qui se demandent s’il existe une SF française qui pourrait rivaliser avec le grand Space-Opera
américain....

Carsac l’hybride

Les héros de Francis Carsac sont un peu comme la vie en grand, cette vie qu’il a toujours poursuivi, fidèle qu’il fut à ses convictions universalistes. De fait, Téraï Laprade a une quadruple origine. Il est Polynésien, Européen, Chinois et Amérindien. Ce confluent multi-ethnique lui confère un peu plus ce caractère de père protecteur, proche des autres, à l’écoute du peuple. On pourrait même avancer qu’il possède les vertu positives d’un certain socialisme communiste adoucit par une attitude très similaire à celle des prospecteurs de la conquête de l’ouest. C’est ce côté américanisant qui le rend insaisissable, tout comme sa force de caractère, son sens de l’honneur et ses réaction épidermiques évoquent un guerrier Mahoris. Ce qui transparaît enfin de son ascendance européenne, c’est peut-être cette facette de l’homme providentiel, ce coeur qui le porte à écouter les autres, à échanger, à se faire accepter, des vertus beaucoup moins acquises de façon guerrière, comme c’est le cas du John Carter de Burroughs, ce qui en fait un héros valeureux (il sauve non pour s’approprier un titre, un honneur, mais de façon désintéressée, ce qui constitue un rite de passage pour être accepté par les autochtones comme égal) plus qu’un héros "accumulateur". Carsac a ce don de faire éclater ses accointances pour dresser un portrait vivant, authentique, terriblement fidèle à ce qu’il ressentait lui-même probablement au contact avec ce monde. Une vision humaniste nuancée par un regard de paléontologue, une science qui a beaucoup aidé Carsac à générer un tel monde, avec son écosystème propre, ses rites, ses lunaisons, bref un univers Vancien avant la lettre qui évoque quelque peu le système de "L’Aire Gaïane". Mais ne nous leurrons pas, Laprade est aussi et surtout une force de la nature et la version idéalisée de Carsac, prèt à en découdre avec les légions de cons peuplant l’univers.

Le jeu des rapports, ou quand John Wayne/Gary Cooper s’amourache de Maureen O’Hara.

Ce qui est frappant à la lecture de "La vermine du lion" c’est cet univers western planté en une jungle que n’aurait pas renié une Jean M. Auel ou un Rosny Ainé. Le fait d’avoir pris pour cadre une planète dans laquelle voisine une préhistoire, des prospecteurs chercheurs d’or, des peuplades qui évoquent celles de l’Afrique et de l’Amazonie sur Terre (les belles paraboles romanesques de Ridder Haggard et Burroughs) , n’est pas innocent et témoigne de préoccupations constantes sur le devenir de notre monde, mais surtout de "ces mondes" autour de notre monde. Car, au bénéfice du soi-disant progrès, doit-on condamner un peuple qui gêne, qui empêche à prospérer et prendre ce qui ne nous appartient pas de droit, mais que notre savoir nous apporte en quelque sorte l’excuse nécessaire pour leur voler ? De profondes interrogations éthiques voisinent la grande aventure. Avec Carsac, l’Amérique revit le massacre des Indiens et l’esclavage des noirs. Et c’est dans cet univers baroque mais terriblement familier que Carsac se permet d’autres audaces romanesques, comme les sentiments timides qui s’installent peu à peu entre Teraï Laprade et Stella Henderson. L’auteur nous suggère par des simulations, par des retenues, des débuts de scènes de querelles ou des manifestations d’admiration, toute une échelle de valeurs que chaque personnage va entretenir dans son fort intérieur. Cette mise en abîme du rapport direct entre amoureux, théâtralisée par les faux-semblants et les monologues avortés, démontrent chez Carsac un grand sens du récit, une mise en scène totalement maîtrisée, qui, quelque part, lui donnent 20 ou 30 ans d’avance sur tous les autres écrivains du genre. Les amoureux s’aiment mais ne se l’avoue pas, tout est mimé par des gestes, des remarques, des réflexions, des actes de bravoure, bref, Carsac fait du serial américain sans ne devoir en rendre aucun compte à ses inspirateurs.
Ainsi, correspondance romanesque, dialogue à travers le temps, point de rencontre entre deux écritures, le couple Laprade/Henderson correspond au couple Cowboy/Sara de Walter Jon Wiliams dans son roman Cablé et ses suites.

Un Héros comme "archétype nuancé", entre Doc Savage, Tarzan, Alan Quatermain, Conan et John Carter.

Certes, Teraï Laprade correspond à tous les clichés du genre, on peut même dire qu’il incarne un authentique et peut-être le seul héros "pulps" français digne d’estime. Deux mètres de haut, musculature hors du commun, parole facile, il possède également les attribut du héros Elisabethéen, tel le Solomon Kane de Howard. Il pense de façon manichéenne, pas de moyen terme, d’un côté le mal, de l’autre le bien, et ainsi va le monde. Mais là où il est remarquable, c’est dans sa façon d’aborder la rencontre avec l’autre. Elle est soit violente, un peu à la manière d’un John Carter, ou plutôt celle du Tarzan de Burroughs (Laprade pousse un cri avant d’attaquer) , soit elle se fait à la façon d’un père protecteur (d’employé de la B.I.M, Laprade va passer à celui de justicier rédempteur, quand il saura le sort réservé aux populations locales) . Laprade est également un héros pragmatique, quand cela est nécessaire, il en vient aux mains, use des gun-fight avec dextérité, idem pour le maniement des explosifs. Il est là comparable à Doc Savage. Il a la prestance d’un Conan, cette volonté de faire fis face à l’adversité, et quand bien même le combat semble perdu d’avance. Laprade enfin, empruntant ce caractère bienveillant et cette empathie avec les animaux à Tarzan, entretient des liens forts avec ce Paralion, ce compagnon, qui, bien que surdoué, fait partie également du monde animal et constitue en quelque sorte un instrument de contrôle des excès de démesure du héros. Ainsi, en agissant parfois plus violemment que Laprade, Léo le Paralion est calmé par son maître. C’est ce lien qui évite au héros d’être entièrement assimilé à un barbare ou un pur guerrier sans mesure. S’il est un écho à Alan Quatermain c’est par cette curiosité faussée par son air bourru, par cette subtile volonté à aller vers les autres différents, mais toujours avec détachement, altruisme, ce qui lui vaut d’être accepté. Bien sûr, Laprade est un héros total, mais il est aussi un fin stratège. Ainsi, il usera de sa force de persuasion sur le peuple Lhambés pour servir sa quête vengeresse contre les B.I.M. et leurs dirigeants. Du bon usage des vertus politiques d’un Machiavel, Laprade fera son habit de stratège.
La Vermine du Lion est une oeuvre unique, vraie, puissamment évocatrice et actuelle. Au moyen d’une prose alerte et sincère, Francis Carsac nous brosse un monde chatoyant d’avant la grosse urbanisation et ses déforestations. Son portrait des personnages est quelque chose qui restera durablement dans la mémoire du lecteur. Ce n’est pas tous mes jours qu’un colosse marchant aux côtés d’un Lion surdoué et grand buveur de Coca-Cola, ébranlent à eux seuls les conglomérats interstellaires mangeurs de mondes. Dernière correspondance enfin, il est à relever une autre ressemblance, certe de surface, mais qui a son importance. La Vermine du Lion peut, d’un certain point de vue, être comparé aux livres de Mike Resnick (Ivoire 1 & 2, etc..) mais il s’en distingue par une tendance chez ce dernier à un mysticisme et un épanchement très new-age, alors que Carsac pratique un romanesque hyper-réaliste et virile, bien loin des allusions à une Gaïa, une terre mère, et quelques autres totemismes. Il est à remarquer la couverture sublime réalisée pour ce roman. Ce Michel Koch se révèle être un artiste de talent. La Vermine du Lion est un des plus grands romans de SF au monde, une vision de poète joyeux où le sens du picaresque se marie parfaitement avec une vision de paléontologue sur les mondes anciens, si loin si proches, si différents et pourtant si semblables au nôtre. La boucle est bouclée et Francis Carsac a allumé une nouvelle étoile dans le ciel de nos imaginaires divergents......






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