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  Sommaire - Livres -  A - F -  Meddik




"Meddik"
de
Thierry Di Rollo

Editeur :
Le Bélial
 

"Meddik"
de Thierry Di Rollo



10/10

Thierry Di Rollo serait-il un cannibale triste qui, au détour d’une rue sombre aurait, par dépit, faute d’un Camus, dévoré à belles dents un Lovecraft rendu fou d’amour par la perte de sa fiancée, Mme Shelley ??
Voilà comment on pourrait commencer par poser le problème Di Rollo, supputer un style qui dérange, saisir au cou une prose qui interpelle par son infâme beauté et son charme étouffant comme l’inhalation involontaire d’un nuage de poussière, cette poussière qui porte avec elle les songes intempestifs pourris et vénéneux d’une histoire décalée.
L’usage maladroit de la trope semble le plus approprié pour tenter de donner forme à ce surprenant mutant dont les mots se déversent un peu comme la bile d’un improbable clochard céleste, une bête étrange taillant dans l’Onyx ses songes interdits et ses histoires qui, tout en désenchantant, parviennent tout de même à susciter l’enchantement de notre "envers", cette autre face, la part d’ombre qui s’accroche à nos peaux, nous étouffe et nous magnifie, nous humilie et nous fait être ce que nous sommes, coquilles putrescentes en attente du pourrissement, en oubli de la rédemption par un Dieu mort, ne voulant plus rien d’autre que poursuivre avec cette pensée du quotidien, de l’immédiat, plus sensée, moins rassurante. Sans avoir engendré de gigantesques cycles de Space-Opéra, de grands romans de conjectures scientistes ou des gestes pleines de bons sentiments, les romans de Di Rollo s’imposent peu à peu comme des fleurs noires, des plantes fanées dont les parfums ont cet odeur de pourri qui à force de faire entendre leur chant odorant et triste, amènent à penser que Brussolo pourrait avoir un successeur. Mais Di Rollo c’est pire que ça. Si on était tenté d’en faire un successeur de Brussolo, il s’en distinguerait, car sa prose reste unique, "déflationniste" (par son tri et son économie restrictive des mots, sa chasse à l’emphase pour imposer sa propre emphase mais sciée des bases classiques, bref sa propre langue, un peu comme le fit jadis Brussolo) et entière. Racontons donc, faute de nous en saisir totalement, cette histoire, qui, une fois de plus, fait de son auteur un cas unique dans le genre, un peu comme Jess Kaan dans un registre plus fantastique.

Une Histoire-Monstre d’une Ville-Monstre

Grande-Ville est un toponyme grotesque, mais également une mise en abîme vitale pour bien faire ressentir au lecteur l’univers en déliquescence propre à Di Rollo, ce monde bouffé par l’entropie d’un mal qu’on devine par des détails suggestifs qui, par accumulation, ont la même fonction qu’un tableau de peintre, à savoir susciter une ville dans ses couleurs, ses onomatopées, tous ces bruissements, infimes fantômes, qui sont les manifestations périphériques d’une ville dans sa psyché, suggestion schizophrène d’un visage de l’abandon, d’un visage composé de morts, qu’ils soient humains ou urbains, le tout étant ramené au même niveau. Monde d’après ou d’avant, Grand-Ville expose son ventre puant à la face d’un ciel gris que domine des vautours mutants dévoreurs des corps en danger. Pas de salut dans la Grande-Ville, des guérillas amnésiques sans plus aucun idéaux à défendre, des rapports humains brisés, ramenés au comportement primal, au meurtre, à la concupiscence débarrassée des remugles du Dieu culpabilisant. Mais la société des dits "Juste" s’est emparée des consciences, du moins est-ce sa prétention quand à un semblant d’hégémonisme élitaire sur cette terre coupée d’une planète Mars qui lui a définitivement tourné le dos. Mais John Stolker, héritier de l’Empire Gormac, s’en fou, tout comme il se fou des cours sur Dieu de la société des Justes et la téhorie du Monde-Berceau scandés par la bouche postillonnante de Mme Kirby.
Il préfère s’oublier dans une drogue nouvelle, une drogue totale qui lui permet de voyager et de dialoguer avec des chimères et ses folies narratives qui valent mille fois mieux que cette société branlante qu’il rejette. Avec Roman et Susie, il écume les étages d’un immeuble, entre séance de voyeurisme et réflexion sur le vol des vautours, en attendant, impatient, une mort qui le salue tous les matins, comme une vieille amie. C’est là qu’il fera la rencontre terrible avec le grand Manitou, cet Eléphant géant qui ravage et terrasse tout sur son chemin. Suivant son chemin de lumière, John répandra la nouvelle parole, son absurde parole dans un monde encore plus absurde.......................

Une science-fiction dirimante et un fantastique urbain de l’aboulie.

S’il y a un particularisme dans l’écriture de Thierry Di Rollo, c’est ce minimalisme des effets, l’économie des procédés narratifs au profit d’un style dépouillé, arride, mais vif, fort, radical dans l’expression des idées. Sans le médium d’un verbiage excessif ni même l’usage de quelconque termes techniques, l’auteur fait oeuvre d’écrivain, renonçant aux conventions des genres, refluant toute tentative de catégorisation vers leur point d’origine. Ainsi, on hésitera avant de dire que c’est de la Sf, du Fantastique ou une étrange Fantasy-urbaine. L’écriture de Di Rollo dépasse les enclaves des genres pour inscrire sa différence dans une narration virulente et belle, aux mots qui sonnent toujours justes, des mots qui se font dialogue en même temps que description, réflexion en même temps qu’action.
Ainsi, même dans les scènes d’action ou de violence il y a toujours un espace pour le temps de la réflexion, une phrase de fin qui annonce une nécessaire correction, un besoin de mise à l’épreuve. Soit l’auteur nous fait réfléchir dans l’instant présent à des idées que d’autres auteurs n’auraient pas pu forcément relever dans les mêmes scènes, soit il brouille volontairement toute volonté de faire de son histoire dans son déroulement une simple enquête sur le sens de nos actions ou l’incohérence de nos certitudes. Sa démarche demeure Nietzschéenne, intempestive, les plus grandes idées venant en marchant avec son héros qui est un peut chaque lecteur et en même temps totalement autre. Ainsi, si on adhère parfois aux actions du héros et au dialogue surréaliste qui s’établit avec son monde double, on sera rebuté par certaines autres de ses actions. C’est qu’il s’agit des valeurs, et cette mise à l’épreuve sous l’aune de la vérité du grand midi fait de ce simple récit bien plus qu’un exercice littéraire ou un simple roman sur l’altérité du "je est un autre".
En annulant la puissance oratoire du récit classique et constructif de la SF dite spéculative, en effaçant la charge "archétypale" du récit de fantasy, en brouillant le pur spéculaire propre à la littérature fantastique, Thierry Di Rollo pose les bases d’un récit de SF entièrement autonome, déraciné par rapport à ses origines et spolié de sa légitime prétention à produire des ponts avec un quelconque savoir ou un réservoir de sens. C’est en rendant le récit de SF à une narration dépouillée de toute construction de sens que l’auteur brosse un tableau saisissant d’un futur désaxé, happé, abandonné, condamné à s’abîmer dans les chimères sécrétées par les sociétés humaines. Le héros ne désire plus rien d’autre que de dénouer les fils constitués par les chaires qu’il tranchera, perforera au laser, priant en fumant une cigarette de "K. Beckin", communiant en se faisant le témoin des apparitions du Dieu Eléphant Meddick, celui qui indique le chemin, et le valide, aidant ainsi notre héros des failles à supporter le poids le plus lourd, la belle évidence Nietzschéenne, cette prise de conscience qui frappe le personnage pour lui offrir en retour la grande santé......

La Fable d’Achabb

S’il y avait un référent mythique ou plutôt littéraire à allouer au récit de Thierry Di Rollo, ce serait bien cet écho, involontaire ou non, avec le célèbre récit de Melville, Moby Dick. Ainsi, tel le capitaine Achabb, John Stolker s’en ira suivre l’animal mythique, l’animal totem, cette chose qui un brin manque de l’obséder, mais qu’il sublime par son équipée. Mais là où Achabb suit un parcours unique vers la rencontre libératrice, celui de John se fera sous de multiples épiphanies, semant morts et cadavres, questionnements sur un monde malade et ses dirigeants déviants, un monde qui n’a plus besoin de croire pour périr, un monde qui ne semble plus rien vouloir d’autre que de s’abandonner totalement à son propre nihilisme intérieur.
Récit hallucinatoire, fable désenchantée, Meddik est un livre Monstre dont la marche inexorable entraîne chaque protagonistes vers leur résolution commune, la mort et l’oubli salutaires. Meddik n’est pas la baleine expiatoire de Moby Dick, il est le Dieu tutélaire d’un monde en faillite, d’une vie impossible et d’un homme convaincu que la psychopathologie est la plus sereine des attitude à adopter. Tuer et voir le Dieu Meddik saluer chacun de ses pas, l’équipée de John Stolker prend les couleurs du récit de Conrad "Au coeur des ténèbres", et ses réflexions se font récits du récit, geste symboliste presque, où le sens émerge des ruptures avec les normes et valeurs. Etrangement, à la lecture de ce récit faussement noir, on en éprouve un subtile sentiment de folle jubilation. Non pas qu’on se verrait convertit à une quelconque philosophie qu’on pourrait mettre en parallèle avec les "pouf sans cervelles" qui jalonnent notre quotidien, mais plutôt que le fait de voir un personnage de fiction exprimer de telles attitudes, pleines de santé et de conviction, nous dédouane d’un quelconque sentiment de vouloir en rendre compte dans le réel. Un remarquable récit, court, incisif, comme une violente claque à toutes nos convictions, et un remarquable traité sur notre humaine nature, sans aucune possibilité de nous sauver de ce que nous sommes.
Uu roman sur le dernier homme, le dernier croyant et une belle image d’un monde en miettes. Pas de rédemption ni de salut possible avec Thierry Di Rollo, nous sommes déjà pris dans les rets d’une machine malade et folle, dont les rayons noirs sont composés d’autant de débris de nos pensées des profondeurs.......Un grand livre tout simplement.........
Quand on voit la qualité de certains livres (Meddik, Les Loups de la pleine lune, Sphinx) on se demande ce que font les producteurs en France. Il existe enfin des romans relevant des trois genres de l’imaginaire et qui peuvent soutenir largement la comparaison avec les anglo-saxons. Reste à savoir si les bonnes volontés vont un jour s’attarder sur ces trésors d’intélligence. De telles oeuvres, générant pareilles merveilles, mériteraient beaucoups les faveurs d’une caméra subtile et ambitieuse, cela nous changerait. Y aurait-il un réalisateur dans la salle ?????

Meddik, Thierry Di Rollo, Le Bélial, illustration de couverture par Eikasia, 237 pages, 13 Euros.






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