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  Sommaire - Livres -  A - F -  L’éveil de la magie




"L’éveil de la magie"
de
Jude Fisher

Editeur :
Fleuve Noir-Collection Rendez-vous Ailleurs
 

"L’éveil de la magie"
de Jude Fisher



10/10

Spécialiste de l’Islandais ancien et titulaire d’une maîtrise d’études scandinaves, Jude Fisher s’est donnée à la fantasy comme on peut se donner à quelque obscure déité, si bien qu’avec ce premier volume de la série de "L’or du fou" elle ouvre de nouvelles voix au genre tout en lui restant d’une extrême fidélité. Là ou Bakker ("Autrefois les ténèbres" même éditeur) réinvente le religieux en le sortant du contexte de vérité pour le reléguer à un univers de Fantasy aux archétypes fascinants, Fisher imprime au genre scandinave une très intéressante vision en pénétrant dans la trame même d’une histoire magnifiée par un magique mis en scène non pas comme un pur artifice de jeu de rôle mais plutôt comme un véritable pouvoir touchant à tous les niveaux de vie une société encore tournée vers ses origines primitives.

Parce qu’elle a osé gravir le mont sacré, la jeune et belle Katla a commis un sacrilège et encourt le bûcher. C’est que Katla Aransen est la fille d’un marchand originaire des îles nordiques d’Eyra, maîtresse en art des couteaux et une sensitive toute particulière dans le fait qu’elle a la capacité de lire, de décrypter des éléments morts comme la pierre et le métal. Pour sa première participation à la grande Foire de la Plaine de Tombelune, elle a osé enfreindre un lieu sacré et a de fait déclenché un terrible sortilège ancien qui, lentement, va se répandre de part le monde. La Plaine de Tombelune est un lieu emblématique, un lieu qui permet une fois l’an la rencontre entre les deux peuples antagonistes de l’Empire d’Elda, les Istrien et les Eyrains, qui vont pouvoir procéder à des échanges commerciaux et pratiquer des jeux entre eux. Chaque peuple a édifié son propre rapport au sacré en cette Plaine de Tombelune. Les Istriens, peu respectueux des femmes, y vénèrent leur unique déesse vengeresse, quand aux Eyrains, ce lieu est pour eux celui du temple de Sur, Dieu de la mer et principe d’égalité entre femmes et hommes. C’est en ce lieu emblématique élu par ces deux peuples ennemis que la jeune et intrépide Katla va commettre ce pêcher irréparable si ce n’est par la mise à mort. En un style fluide, mettant en scène un grand nombre de personnages qui sont autant d’histoires annexes à cette grande histoire, Jude Fisher pose les bases d’une incroyable saga de fantasy prenant ses racines dans les peuples du grand nord européen, baignant dans un exotisme islandais et une certaine conception du commerce où tout est monnayable. Un remarquable premier volume où de nombreuses pistes sont ouvertes pour brouiller les repères, magie et combats rythmant un univers sur lequel tourne la roue inlassable du temps et des grandes destinées qu’il charrie, comme celle de Katla qui sera amenée à édifier sur la chaos que son acte a engendré de bien grandes choses.

Tombelune une Agora populiste

Tombelune est un lieu quelque part entre le Newhon de Leiber et la Cimmerie des peuples nomades de Howard, mais aussi et surtout Tombelune stigmatise le lieu de tous les absolus où finalement chaque peuple y retrouve son comptant. Topos commercial, Tombelune est une place où tout s’échange, que ce soit le sexe, les femmes esclaves ou princesse à vendre à des souverains d’empires lointains, mais également les denrées commerciales les plus diverses jusqu’au savoir, la connaissance, et même les accords et influences politiques. La durée de cet événement est de deux semaines, deux semaines durant lesquelles vendeurs de potions magiques, jeteurs de sorts et créateurs de sortilèges se réunissent pour "faire affaire". Ainsi, un grand nombre de personnages cherchent à réussir un gros coup, que ce soit Tychi Issian venu vendre sa fille au plus haut dignitaire ou à un Roi du grand Nord acculé à la chute, mais encore ce Ravn Asharson qui est venu établir des alliances politiques.

Une histoire aux multiples confluents

La grande particularité de ce premier volume est d’avoir su faire graviter autout du personnage de Katla un grand nombre d’histoires annexes qui nous font dès lors mieux découvrir toutes les aspérités du monde, dans toutes ses cultures conflits et particularités ethnologiques. Vu le nombre de personnages on aurait pu craindre le pire, mais la prose de Fisher est habile et évite tous les pièges classiques pour tisser un écheveau d’intrigues propre à complexifier l’histoire sans pour autant en brouiller la trame centrale, à savoir la propagation de part le monde d’un ma ancestral réveillé peut-être par le sacrilège de Katla. Les phrases plus courtes, plus incisives, qui terminent l’ouvrage, témoignent d’une fausse satire propre aux récits feuilletonesques mais sont en quelque sorte relayées par un arrière fond méditatif sur la magie qui ailleurs s’éveille et sur ce qui se meut, encore voilé, dans le coeur de l’un des personnages. En outre, l’auteur n’hésite pas à adopter différents points de vues dans son histoire, faussant toute l’attention de départ apportée à Katla pour renseigner avec passion les lecteurs sur les autres personnages. Un exercice difficile mais dont l’auteur s’acquitte avec brio. Ainsi, nous découvrons Saro qui est un personnage vivant un drame profond, celui de la désillusion, mais encore Virelai qui est une sorte de judas de service, opportuniste, affairiste et méprisable. Mais ce dernier est excusable en cela qu’il fut jadis l’esclave/apprenti d’un maître qu’il a réussi à duper par un filtre de sommeil. Sa rancoeur, il l’évacuera par une attitude envers l’existence totalement cynique. Mais c’est au contact du noble Istrian que Virelai connaîtra une certaine rédemption. Interaction, interconnexion, les personnages se croisent, se mêlent et finalement échangent par un jeu subtile et presque magique, où chacun apportera à l’autre la nécessaire matière pour combler certains blancs de leur vie, et ce même si la chute parait inévitable, même si Virelai semble convaincu que c’est son cruel maître qui reprendra sous peu sa tutelle sur sa propre vie. En cela Jude Fisher se hisse au niveau des plus grand prosateurs du genre. Lutte pour la liberté, combat pour la reconnaissance de la femme en tant que sujet, tous ces symboles dorment sous le pas des aventuriers qui vont mener cette histoire haute en couleur. Sans manichéisme primaire ou exagération, Fisher engendre d’un véritable petit traité des vices et des vertus d’un monde où même la magie est chosifiée. Terrible constat à la fin de ce premier volume : rien ne s’est vraiment passé, comme si le noeud central de ce monde n’avait fait que sommeiller, ce qui suscite encore plus d’impatience pour lire la suite. C’est cette interaction distanciée à la fin entre les divers protagonistes qui s’éloignent chacun de leur côté du monde, qui fait tout l’enjeu de l’écriture de Fisher. On peut même ajouter que si c’est bien là la pierre d’achoppement de son oeuvre c’est en même temps le processus de destruction du schéma classique des histoires de fantasy qui ont toujours besoin de liens très sérrés entre les diverses intrigues. Fisher parvient à couper tous les liens sans pour autant en finir avec chaque personnage issu de chaque milieu socioculturel différent. Cela s’appelle tout simplement du génie narratif, un talent que les vrai connaisseurs, on peut le souhaiter, sauront relever.

Un roman non manichéen ?

De l’empathie ressentie pour les protagonistes multiples, de cette presque sympathie que même les plus vils caractères parviennent à transmettre aux lecteurs, il en découle un inévitable réajustement des valeurs. Nous ne sommes pas sous un monothéisme tranché entre les sempiternels réservoirs à valeurs que sont Bien et Mal. Non, avec Jude Fisher nous rentrons dans une étrange abolition des antagonismes classiques et balisés par le religieux. le sujet ne concerne ni le bien ni le mal, ce qui en Fantasy peu porter préjudice. Il y a juste cette ancienne magie issue du monde, sécrétée par Gaïa, la terre mère, une magie qui, lentement, pénètre les esprits pour à jamais les marquer de son sceau discret. Il n’y pas les éclatements d’énergies et de couleurs magiques comme dans toute bonne high-Fantasy qui se respecte, mais on devra plutôt parler d’une magie aux effets plus modestes, plus intérieurs, moins touchée par l’emphase que ce à quoi la traditions "rôliste" de pacotille nous avait habitué. Le Cliffanger de fin entre les personnages est plus un embrasement intérieur et des ébats et gesticulations propre au théâtre Shakespearien, plutôt que de véritables affrontements contre Dragons et mages. C’est cette subtile prise de conscience de la magie qui couve sous le monde qui fait de la fin une véritable symbiotique du genre, emplie de poésie et d’affectation, preuve que nous avons bien affaire à des être de chaire mais aussi de pensée, et dont le monde qui les porte est le plus grand des Dieux. Mais le paradoxe de cette histoire de Fantasy atypique c’est la fatalité avec laquelle s’articulent les évenements. Au vol succède la délivrance, à la délivrance la capture, tous ces épiphénomènes s’enclenchant avec la précision d’une mécanique mentale qui elle ressort du magique le plus puissant, un magique qui, au travers des rixes qui deviennent des guerres et des affrontements qui deviendront des meurtre, s’annonce comme une irrémédiable apocalypse à retardement. Au patriarcale théocratique et répressif du Sud, Fisher oppose la dureté sauvage et les haines faciles du Nord, ralliant ainsi avec talent les légendes Nordiques avec la texture ouatée des contes des Mille et unes Nuit, à moins que ce ne soit quelques épisodes surprenants et inédits du Vathek de Beckford.
Jude Fisher, collaboratrice de Peter jackson sur la trilogie du Seigneur des Anneaux est amenée à un grand avenir au regard de ce premier opus totalement aboutit d’un point de vue stylistique et dramatique. On est en droit de beaucoup espérer d’elle à l’avenir. Un grand merci encore (cela devient une habitude) à Bénédicte Lombardo, Béatrice Duval et Estelle Revelant pour cette nouvelle plume traduite sous l’égide de Fleuve Noir........ La couverture de Marc Moreno est tout à fait sublime et transcrit admirablement le pictural d’une histoire rêvée par la plume d’une poétesse inspirée par tous les Dieux morts et pour le bonheur de ces Dieux vivants mais impuissants que nous sommes tous......

L’éveil de la Magie, Cycle de l’or du fou 1, Jude Fisher, Traduit de l’anglais par Elisabeth Vonarburg, Couverture de Marc Moreno, 372 pages, Fleuve Noir, Collection Rendez-Vous Ailleurs, 20 €.






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