SF Mag
     
Directeur : Alain Pelosato
Sommaires des anciens Nos
  
       ABONNEMENT - BOUTIQUE - FAITES UN DON
Sfmag No108
108
2
2
 
j
u
i
l
l
e
t
RETOUR à L'ACCUEIL
BD   CINE   COUV.   DOSSIERS   DVD   E-BOOKS  
HORS SERIES    INTERVIEWS   JEUX   LIVRES  
NOUVELLES   TV   Zbis   PD-AP  
Encyclopédie de l'Imaginaire, plus de 13 000 articles
  Sommaire - Livres -  A - F -  Arlis des Forains



"Arlis des Forains"
de
Mélanie Fazi

Editeur :
Bragelonne
 

"Arlis des Forains"
de Mélanie Fazi



Arlis des Forains
Mélanie Fazi
Bragelonne
10/10

On attendait depuis longtemps un roman en langue française qui puisse supporter la comparaison avec ses rivaux américains. Il semblerait bien que l’on tienne avec ce deuxième roman de Mélanie Fazi quelque chose qui puisse bien constituer l’une des plus remarquables oeuvres publiée en France à ce jour.

Arlis est un jeune orphelin recueillis par une troupe itinérante de forains. Emmet et lindy, qui lui servent de parents subsidiaires, Aaron et Katrina la dresseuse de serpents, Jared enfin, le cul-de-jatte. Deux Ouistitis et un Ours complètent cette petite troupe traînant son errance de part cette Amérique réinventée.

Arrivés dans la petite bourgade de Bailey Creek, ils vont planter leur tente en un lieu qui sera le topos de leurs discordes et le moment de leurs confrontations avec une mort moirée de mystère et de magie, où les fantômes et spectres du passés vont resurgir. C’est en ce lieu sacré, lieu tellurique, qu’Arlis fera la connaissance de la mystérieuse fille du pasteur, Faith, et en même temps avec la plus incroyable des païennes, pratiquant d’anciens rites magiques liés à une forêt étrange limitant un champ de maïs, lieux sur lesquels siège un épouvantail des plus inquiétant. Arlis n’est pas un enfant comme les autres, et dans ce récit évocateur sur l’enfance et ses maléfices, il va prendre une autre dimension et en même temps gagner sa maturité dans la fuite. Magie, sorcellerie, totémisme, panthéisme, fantômes, revenants, tous les qualificatifs sont bons pour tenter d’expliquer l’histoire d’un enfant et de ses pouvoirs bien particuliers.

Avec cette évocation douce et cruelle où plane l’ombre des récits sur l’enfance si chers à Bradbury (La Foire des Ténèbres) ou à King, mais faisant écho également aux récits centrés sur le monde du cirque (Le Cirque du Docteur Lao de Finney, Le Cirque de Baraboo de Longyear) , Mélanie Fazi nous brosse l’histoire d’une ville, d’une rencontre, et des conséquences de ces événements dans la vie d’un enfant. Mais c’est avec un réalisme marqué que Mélanie Fazi va distinguer son histoire des purs récits sur l’enfance magique en donnant aux lecteurs des personnages vivants et un réalisme magique somme toute matérialiste, refoulant en cela les évasions au royaume des illusions suscitées par le paysage et l’urbanité propres aux américains. L’auteur ne commet pas le même crime de lèse majesté que ses confrères américains, comme le grand Bradbury qui souvent (mais pas toujours) met en relation étroite le mythe de l’enfant en devenir (mais qui se refuse à cette mutation) et une Amérique de rêve qui suscite du prodige, du merveilleux par sa sauvagerie et sa magie géographique secrète. Mélanie Fazie a préféré revenir à l’individu et ses méandres, l’individu et ses conflits internes, ces scories propres à produire du prodige, et en même temps propres à faire revenir à la surface les fantômes et hantises du passé. Sur les rites magiques pratiqués par la jeune Faith et par opposition au biblisme protestant du père, Fazi a forgé un maléfice généralisé, un charme qui aura eu raison du jeune Arlis. Mais en ouvrant les portes du passé, celles de l’oubli, on risque également d’ouvrir celles de la perception et d’un imaginaire fou, un imaginaire magique qui accouche des noeuds inconscients, faisant de fait du jeune enfant le coupable/victime véritable Nécromant d’un jeu maléfique avec le monde du réel et les chimères d’une imagination sans retenue, uniquement soumise à tous ces ressentiments que sont la haine, la vengeance, le remords, ainsi que tous ces non dits qui font qu’on a bel et bien une âme, fragile pile, point de contact entre le réel perçu et l’imaginaire rêvé. Roman sur l’enfance et ses crises, nouvelle évocation de marginaux quelque soit le contexte social qui les enferme, Arlis des Forain est une écriture fluide et complexe, forte et douce à la fois, tout comme notre enfance avec laquelle on en à jamais vraiment terminé.
Douceur et cruauté, torture morale et beauté des archétypes attachés à la terre, au sol, à la campagne mystérieuse, entièrement soumis à une prose imagée et personnelle, Arlis des Forains est probablement l’un des plus beaux romans fantastique de ces dix dernières années, rivalisant sans peine avec King et Barker mais pêchant un peu par un trop grand réalisme qui aurait pu nuire dans d’autres contextes narratifs. Arlis des Forains est une évocation pleine de rigueur emplie de réflexions sur la vie et le monde mais sur un mode qui reste cruel et paradoxalement beau. La fin, en forme d’exode intimiste vers la terre promise, est d’une grande poésie et d’une grande justesse. Elle confère au récit un souffle à la Jack London ou Mark Twain, en ces départs pour les grands espaces, ces grandes contrée perdues qui rappellent ceux des Colons en partance pour cette conquête de l’impossible, ces espaces vierges et autres lieux de magies et de transformation pour cet enfant coupable et en devenir. Un très beau récit et un texte à traduire en langue anglaise d’urgence, ne serait-ce que pour le traitement de ce régionalisme magique propre aux américains, que l’auteur parvient parfaitement à maîtriser.

Arlis des Forains, Mélanie Fazi, Bragelonne, couverture superbe de Didier Graffet, 311 pages, 13 Euros.






Retour au sommaire