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  Sommaire - Livres -  Livres Jeunesse -  Stone Rider




"Stone Rider "
de
David Hofmeyr

Editeur :
Gallimard-Jeunesse
 

"Stone Rider "
de David Hofmeyr



Adam n’a qu’une seule amie, sa « Békane », une Longhtorn. Et sur cette terre d’après une grande catastrophe qui l’a condamnée à un climat quasi désertique, on peut dire que ses perspectives d’avenir sont plutôt réduites. Soit il se contente de travailler à la mine d’où l’on extirpe un matériau qui participe de beaucoup à la vie de tous les jours, et avec le risque de mourir jeune, soit il tente sa chance lors de la grande course sur le circuit de Blackwater. Motivé par son désir de vengeance sur la personne de Levy Blood, responsable de la mort de son grand frère, Frank, Adam décide de participer à cette course dangereuse mais prometteuse : qui la réussit gagne l’espace dans une base où la vie est idyllique. Engagé sur un long chemin où il sera confronté à des tribus sanguinaires et des adversaires sans scrupules, Adam fera pourtant la connaissance de deux personnages singuliers : Kane et Sadie. L’un est une espèce de fantôme, un personnage sans attache aux mystérieuses origines. L’autre, une femme à la beauté féline mais rompue à ce monde d’hommes impitoyables. Ensemble, ils vont mener cette quête, chacun pour des raisons différentes, tous pour cette illusoire espérances qu’est « La base ».

Les livres pour la jeunesse s’accumulent, mais rares sont ceux qui parviennent à retenir l’attention. Hormis ce premier tome d’une trilogie très prometteuse de prime abord. Road Movie déjanté très inspiré par « Mad-Max », voire « New-York 1997 », mais au caractère dystopique discutable, « Stone Rider » marque d’abord le ton par l’univers qui y est décrit. Bien loin de se contenter d’une trame simpliste avec des protagonistes encore plus simplistes, l’auteur y insuffle une originalité qu’on n’avait pas vue depuis les délirantes métaphores lovecraftiennes d’un China Miéville. Ainsi, ces « Békanes » sont-elles dotées d’une sorte d’esprit totem mémoriel, sorte de chaîne existentielle reliant les esprits des anciens propriétaires de la moto au nouveau propriétaire. Adam se voit de fait relié à la fois à son père mais aussi à son frère. Ce trait proto-biblique fascinant d’une filiation humanise, voir spiritualise une existence bien morne au demeurant, et dans laquelle l’humanité est en quelque sorte « tronquée » de toute unité.

Ensuite, l’idée d’avoir inventé cette « base » dans l’espace pourrait rappeler la belle idée de « cité céleste » générée par les visions d’un Saint Augustin. Sauf qu’ici elle devient vite une sorte de faire valoir propice à rétablir un commencement de dialogue entre des protagonistes au langage mécanique, entièrement alloué à un monde dur et encré dans une masculinité grégaire. Par conséquent, si la vision d’ensemble demeure ici masculine, l’espoir de tirer les personnages vers autre chose est lointainement féminin, même si cette cité céleste risque elle aussi de mener à un coup de théâtre, un peu à la manière des films de la saga de La Planète des singes » inspirés du roman de Pierre Boulle.

Et c’est là que revient l’épineuse question du caractère dystopique ou pas de cet univers. Même si le recentrement sur l’idée que toute anticipation sociale professant un avenir néfaste est de la dystopie, nous serions plus tentés de voir cette dernière rattachée à sa vieille définition universitaire d’un état du monde généré par une politique extrême ou une idéologie infernale. Ici, de prime abord, la raison de cet état du monde semble belle et bien être d’origine écologique. Générée ou pas par la main de l’homme, il n’y a pas de volonté pure et simple de la part d’un système, donc pas vraiment contrainte. Nous serions en outre plus tentés de rattacher cet univers à celui de « La planète des singes » s’il y avait eu dominance d’une catégorie d’individus sur une autre, ce qui n’est pas vraiment le cas ici non plus, car c’est trop anarchique. Tout au plus, pourrions-nous rattacher l’idée d’un sanctuaire à celle développée par Nowlan et Thurston dans leur œuvre qui donna la série télé « L’âge de cristal ». Mais là non plus, il n’y a pas obligation ou claustration, mis plutôt fatalité. Cette course est choisie ou pas, le reste de la maigre population terrienne se contentant d’une vie dans les mines. Utopie écologiste, pourrions-nous dire tout au plus, mais Dystopie semble un peu tiré par les oreilles.
Nous nous trouvons donc dans une histoire bien éloignée de celles développées par des œuvres comme le « 1984 » d’Orwell, « Le meilleurs des mondes » d’Huxley ou encore « Orange mécanique » de Kubrick pour le cinéma voire « THX 1138 » de Georges Lucas. On ne nous parle pas d’une société donnée mais d’une humanité dispersées, perdue, sans pensée organisatrice ayant pour fonction de faire sens, à part peut-être ce fantasme de « la base », qui n’est probablement qu’une ficelle scenaristique nécessaire pour justifier de cette histoire allant toujours de l’avant.

Ecriture nerveuse, hachée, froide par certains moments, le style de l’auteur sécrète cependant une imagerie très marquée par la mélancolie, ce qui engendre très souvent de belles images aux envolées poétiques certaines. Hofmeyr écrit impeccablement bien, il choisit à la perfection ses mots et leurs rimes, même s’il se laisse parfois un peu trop entrainer par l’univers très violent et masculin qui oint ses personnages, notamment Sadie qui fait plutôt figure de soumise dans cette histoire. Mais la vision qui en découle, sans concession et d’un lyrisme certain, emportera tous les suffrages pour qui se laissera séduire.

La seule erreur de l’auteur sera de n’avoir pas osé un grand roman pour adulte aux détriments d’un préposé adolescent qui pêche un peu par orgueil. En effet, prendre un héros de quinze ans alors qu’il eut été mille fois mieux de choisir un adulte entre vingt et trente ans afin d’incarner un personnage plongé dans un univers aussi violent aurait travaillé dans le sens d’une crédibilité plus affirmée et une véritable baffe donnée aux institutions bien pensantes. Mais c’est peut-être là la nouvelle mode des années deux mille, prendre des gamins pour faire le boulot des adultes, et faire de ces derniers des vieux dès qu’ils oscillent entre 30 et 45 ans. Cette nouvelle donne pour la « fiction adulte interprétée par des adolescents viriles » ou qu’on voudrait matures dès l’âge pubère, est à ce prix, semble-t-il, celui de voir disparaître ces films ou séries où on aimait se prendre pour des adultes, sans pour autant nous voir nous-même dans notre corps d’adolescent, et en tant que génération élue et dominante, propulsés dans une histoire. Ce nouveau réalisme qui évacue la fantasmagorie classique des adolescents se projetant dans l’aventure sous les traits d’un adulte est-il toujours salutaire ?

Le syndrome « Club des 5 » ne vaut que dans un certain espace de l’aventure, et il est fort louable pour qui a déjà lu ce registre particulier et délicieux du genre. Le voir ainsi trop généralisé et monopolisé n’est pas une mauvaise chose mais dégage parfois un sentiment de malaise. Comme si, peu à peu, l’adulte se voyait chassé de la fiction. Ce qui pour un premier tome d’une trilogie aussi ambitieuse devient parfois impardonnable. L’esprit Boyscout n’est jamais négligeable dans la fiction. Mais il est parfois un peu disproportionné quand on lui alloue trop de responsabilités ou des enjeux qui auraient mieux été à des adultes bien plus crédibles dans un genre plus viril qui manque un peu à présent dans le consensuel dominant (la disparition de la franchise Riddick avec Vin Diesel en est un exemple navrant). La responsabilisation des adolescents dans la fiction, leur instrumentalisation de plus en plus flagrante dans la violence, l’évacuation du modèle adulte, sont-ils les réelles symptômes d’un malaise dans notre monde ?
Il est certain que dans une société où on promeut d’un côté un adolescent capable d’exploits équivalents à ceux d’adultes dans des jeux vidéo ou romans ultra-violents, pendant que de l’autre on fait la chasse aux armes à tire-bouchon pour pré-adolescents dans les supermarchés de peur de les voir devenir des assassins, révèle peut-être un problème de positionnement par rapport au réalisme, voire au réel tout court.

Ce premier opus s’inscrit donc dans la vaque de la nouvelle romance pour jeunes adultes, ou adolescents. Il est excellent là ou ailleurs il se révèlera faible. Car étendu à un public plus adulte quelle merveille il aurait pu donner. Dommage, et en même temps c’est normal. Mais l’ambition littéraire est là. Hofmeyr est à lire. Si on lui pardonne le fait un peu incongru de faire rouler des ado sur de grosses cylindrées qu’ils ne pourraient même pas monter dans la vie réelle. Mais demande-t-on à la fiction d’être réaliste même si mentalement elle est tout à fait conforme à une société où les enfants deviennent adultes trop vites sans pour autant mieux faire que leurs aïeuls, voire parfois bien pire ? Une saga partie sur les chapeaux de roues, mais qui se serait bien mieux sentie dans une franchise pour adultes.

Storm Rider, David Hofmeyr, traduit de l’anglais par Alice Marchand, Gallimard Jeunesse, 312 pages, 15 Euros.

Emmanuel Collot






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