CRITIQUES DE LIVRES  

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Vernor Vinge

Au tréfonds du ciel

+++++

Au-delà des régions galactiques déjà colonisées par les humains (l’histoire ici se situe environ huit mille ans avant Un Feu sur l’abîme, le roman précédent de Vernor Vinge), deux flottes convergent vers une étoile étrange, nommée Marche-Arrêt à cause de son cycle d’activité : elle reste quasiment éteinte pendant 215 ans puis se rallume pour trente-cinq ans. Mais au-delà de cette anomalie astrophysique, un autre détail attire les explorateurs dans le secteur : Des signaux radio, qui émanent sans équivoque d’une espèce intelligente, les “Araignées”, qui habitent la planète unique dans ce système stellaire et qui sont prêtes à développer une technologie semblable à la nôtre au XXe siècle (informatique, énergie nucléaire, conquête de l’espace). Un événement que l’humanité attend depuis des millénaires, et une source de richesses incalculables pour ceux qui réussiront les premiers à établir le contact avec ces inconnus.

Forcément concurrentes, les idéologies respectives des deux groupes humains sont diamétralement opposées. Les Qeng Ho appartiennent à une vieille culture marchande qui a patiemment tissé un réseau interstellaire d’échanges commerciaux et de communication, préservant leurs connaissances face à des civilisations planétaires éphémères. Par contre, les Émergents sont envoyés par un jeune régime tyrannique qui cherche à conquérir de nouveaux mondes par la ruse ou par la force. Ce sont ces derniers qui prennent initialement le dessus, détruisant la plupart des navires Qeng Ho dans une attaque-surprise et asservissant les survivants. Car les Émergents possèdent un avantage de taille : la Focalisation, méthode dérivée d’une maladie neurologique qui permet de contrôler l’esprit d’autrui. Mais parmi les vaincus se cache Pham Nuwen (présent aussi dans Un Feu sur l’abîme), fondateur légendaire des Qeng Ho et maître de toutes les stratégies. Et ni les uns ni les autres n’ont pris en compte l’avènement et l’importance de Sherkaner Underhill, le savant de génie qui est en train de révolutionner le monde des Araignées.

Vernor Vinge combine savamment des séquences d’action avec l’exposition des idées fortes – notamment sur l’astronomie, la biologie et le développement technologique – pour créer une intrigue dense et passionnante autour de ce clash triangulaire entre trois cultures très différentes. La narration est très astucieuse, et même des aspects qui semblent au premier abord boiteux ou franchement naïfs se révèlent finalement être calculés au millimètre près pour préparer aux ultimes rebondissements. On voit aisément pourquoi ce roman a reçu le prix Hugo en 2000. C’est un exemple triomphal de la hard SF américaine à la fin d’une décennie pourtant riche en chef-d’œuvre du genre. Les amateurs de Bear, Benford, Brin et autres B’s vont devoir ajouter un double VV à leur panthéon.

Vernor Vinge, Au Tréfonds du ciel, Laffont/Ailleurs & Demain, 818 p. (Trad. Bernard Sigaud)

Tom Clegg

 

J.G. Ballard

Super-Cannes

+++++

La société des loisirs ! On en parlait encore à la fin du XXe siècle. Le loisir comme bien de consommation courante. Le capital prenant en charge nos “temps libres”, culture du divertissement organisé. L’idée a fait long feu, faute de rentabilité. Aujourd’hui, le nouveau Reich monétaire réinvente la société du travail. Valeurs anciennes réactualisées : les cadres supérieurs deviennent les nouveaux modèles sociaux. Cela vous fait froid dans le dos ? Alors le nouveau roman de Ballard va vous glacer le sang… Dans Super-Cannes, œuvre visionnaire et magnifique, le maître anglais de l’anticipation sociologique oppose les restes d’une civilisation déchue aux potentialités effrayantes d’une époque qui est déjà la nôtre. D’ici cinq ans, six ans ? A peine. L’entreprise comme idole du XXIe siècle, c’est encore de la science-fiction, mais la science-fiction est, plus que jamais, une littérature du présent. Super-Cannes n’est donc pas si loin. C’est Eden-Olympia, une cité high-tech construite sur les hauteurs de Cannes. Le royaume des cadres sup’, le paradis des décideurs, ville champignon déshumanisée où “la caméra de surveillance et la police privée remplacent la démocratie représentative.” Ici, travail et vie quotidienne se confondent. Le travail EST la vie, le but, la finalité de l’existence. L’art, la création sont inutiles. Perte de temps, perte d’argent. Vieux schémas, applications nouvelles.

Mais un événement inattendu vient bouleverser ce meilleur des mondes : un médecin bien coté abat froidement une dizaine de cadres et se donne la mort. Simple coup de folie ? Surmenage ? Le problème va occuper les journées d’oisiveté de Paul Sinclair, aviateur anglais blessé accidentellement, et dont la femme est désignée pour remplacer le médecin “fou” d’Eden-Olympia. Personnage faible mais tenace, Sinclair découvre petit à petit les habitudes perverses d’une société autarcique où rien, dit-on, n’est laissé au hasard. Sauf…

Décrivant avec subtilité les implications psychologiques et morales d’un environnement néo-utilitariste, l’auteur de Crash et de L’île de béton nous propose une œuvre salutaire. À nous d’en prendre conscience.

J.G. Ballard, Super-Cannes, Fayard, 426 pages, Trad. Philippe Delamare

Denis Dargent

 

Arthur C. Clarke / Mike McQuay

10 sur l’échelle de Richter

+ +

Terre 2025. La couche d’ozone est détruite, le Moyen Orient rayé de la carte par une explosion nucléaire sans précédent, les pays sont possédés par des entreprises privées ultralibérales, des spots publicitaires sont projetés sur les façades des immeubles et sur la Lune, les Noirs et les Hispaniques sont enfermés dans des Zones de Guerre. Indifférent à tout cela, Lewis Crane, sismologue génial, inspiré et indéniablement fou, rêve tout haut de prévoir avec la plus grande précision les tremblements de Terre, et tout bas d’en débarrasser définitivement la planète.

Oscillant entre cyberpunk et roman catastrophe, 10 sur l’échelle de Richter est plein de bonnes idées, elles sont insuffisamment exploitées, jetées pêle-mêle, et les auteurs cèdent à un certain nombre de facilité de scénarios (les recherches scientifiques de haut niveau coûte cher ? qu’à cela ne tienne, un ami multimilliardaire et philanthrope saura vous tirer de ce mauvais pas. Les hommes politiques demandent des preuves tangibles et si possible spectaculaires ? Facile ! Le Big One attendu si longtemps est justement pour tout de suite !) Au final même si le roman se laisse lire, il est facilement oubliable.

Arthur C. Clarke / Mike McQuay, 10 sur l’échelle de Richter, J’ai Lu Science-fiction, 475 p.

Maria Bellosta

 

William Gibson

Bruce Sterling

La machine à différences

+++

Quand les papas du cyberpunk s’associent pour écrire un roman à deux mains, ils reprennent une des idées classiques qui a fait le genre (vol de support informatique cf. Johnny Mnemonic) et installent l’action dans un univers… steampunk.

Cette machine à différences est donc un gigantesque super-ordinateur avant l’heure inventée par Lord Babbage et qui a révolutionné la révolution industrielle, ouvrant la voie à des centaines de nouvelles inventions fonctionnant toutes à la vapeur.

Dans un Londres en proie à la fièvre du progrès, et souffrant par ailleurs de la pollution qui en découle, nous suivons les pérégrinations d’Edward Mallory, explorateur à ses heures, à qui la fille de Lord Byron (l’actuel premier ministre) a remis un paquet de cartes mécanographiées que se disputent la moitié des grandes puissances de ce XIXe siècle alternatif.

Passées les premières découvertes enthousiasmantes, et après s’être émerveillé des richesses que recèle le monde développé, on ne peut que regretter que l’histoire en elle-même ne soit pas à la hauteur de l’univers proposé. On passe cependant quelques heures très agréables en découvrant une uchronie très fouillée à défaut d’être originale.

William Gibson & Bruce Sterling, La Machine à différences, Le Livre de Poche, coll. SF, 572 p. (Trad. Bernard Sigaud)

Manuel Hernandez

 

Neal Stephenson

Le réseau Kinakuta

++++

Le premier volume du Cryptonomicon nous avait séduits mais, malgré tout, laissé quelque peu sur la faim. Ce deuxième volume (le troisième est prévu pour le mois d’août), tout aussi séduisant, a cette fois comblée nos appétits. Si l’intrigue reste… intrigante – les comportements des personnages obéissent à des motivations pour le moins cryptées ! –, le chassé-croisé des époques, des descendances familiales et des causes ou pseudo-causes historiques atteint ici des sommets. Certes, on en apprend un peu plus sur les transactions scabreuses entre Nippon (le japon imaginaire de Stephenson) et le IIIe Reich et sur la première révolution informatique menée sous la contrainte de la Seconde Guerre mondiale, mais l’auteur prend un plaisir malin à échafauder un récit passionnant sur les pièces d’un puzzle qui demeure relativement obscur. Il faut se laisser entraîner dans les dédales des “cryptosystèmes” dont l’auteur tire une poésie certaine.

Neal Stephenson, Le Réseau Kinakuta (Cryptonomicon, tome II), 422 pages, Trad. Jean Bonnefoy

Denis Dargent

 

V. E. Mitchell

Fenêtres sur un monde perdu

++

L’équipage de l’U.S.S. Entreprise explore les ruines d’une civilisation disparue. Les scientifiques sont particulièrement intrigués par un étrange monolithe, qui n’est pas sans rappeler 2001 – L’Odyssée de l’espace. Les ennuis commencent lorsque Pavel Chekov tombe dedans et disparaît ! Le monolithe semble être un dispositif de téléportation, mais où conduit-il et que deviennent les hommes qui l’ont traversé ? Le brave Spock devra encore faire appel à toute sa logique pour résoudre cette énigme !

Fenêtres sur un monde perdu est une histoire sans originalité. Le côté un peu rétro de l’intrigue en amusera plus d’un (le Capitaine Kirk se retrouve transformé en crabe géant !), mais reste dans l’esprit de la série d’origine. Les romans inspirés de la franchise “Star Trek” en français se font de plus en plus rares. Les ventes ne sont pas à la hauteur des espérances des éditeurs, ce qui est difficilement compréhensible à l’heure actuelle où les séries sont enfin diffusées régulièrement dans la langue de Voltaire. Néanmoins, le Fleuve Noir annonce l’excellent roman de Peter David Imzadi II – Triangle (qui développe le triangle amoureux entre Will Riker, Deanna Troi et Worf à la fin de “La Nouvelle Génération”) pour septembre 2001. Il ne nous reste plus qu’à prendre notre mal en patience…

V. E. Mitchell, Fenêtres sur un monde perdu, Fleuve Noir, 226 p. Trad. Isabelle Troin.

Jean-Michel Abrassart

 

Mike Resnick

Sous d’autres soleils

++++

Attention, ce livre est une petite bombe. En rassemblant huit de ses nouvelles sur l’Afrique, Mike Resnick nous offre le meilleur de lui-même : une science-fiction à la fois colorée et imaginative tout en étant porteuse de messages importants. Avec la même verve et le même talent, il aborde des sujets aussi différents que les guerres tribales, la colonisation, la recherche sur les singes, le Sida ou bien encore la politique africaine au XXe siècle. Tout est, pour ce grand érudit de ce continent, source d’inspiration. Il s’offre même de petits plaisirs comme la rencontre entre les dieux africains et le dieu de la religion catholique. Et lorsqu’il nous conte une uchronie avec le président des États-Unis, Théodore Roosevelt parti en 1910 démocratiser le Congo, on sent bien qu’il s’amuse follement. Tant mieux ! Son lecteur aussi. Lui oscille entre le rire, l’émotion et l’action. Bref, dans la droite ligne de Kiringaya (Folio SF) ou d’Ivoire (Denoël), Sous d’autres soleils est une nouvelle perle africaine de Resnick. À lire de toute urgence.

Mike Resnick, Sous d’autres soleils, Imagine Flammarion, 320 pages, Huit nouvelles

Jérôme Vincent

 

Gérard Klein

Les seigneurs de la guerre

++++

Les éditions du Livre de Poche ont eu la bonne idée de rééditer cet excellent livre. Georges Corson est un soldat qui a échappé à la destruction de son vaisseau et qui se retrouve en compagnie d’une étrange créature sur une planète hostile. Il va être amené à voyager dans le futur afin de se racheter car il est considéré comme un criminel de guerre par ses descendants. Un livre étrange et fascinant qui aborde d’une façon déroutante la question du voyage temporel. On découvre aussi une vaste planète en guerre perpétuelle où s’affrontent toutes les armées humaines et ET de notre passé et de notre futur. On se laisse prendre par le récit et Gérard Klein fait montre d’un talent certain. Écrit dans les années soixante-dix, cet ouvrage garde toute sa pertinence même si certains thèmes abordés nous paraissent lointains aujourd’hui. Toutefois l’auteur en profite pour débattre du rapport de l’homme à la guerre. On suit avec intérêt le héros qui découvre petit à petit toutes les possibilités qu’offre le voyage temporel et de la façon dont au final il réussit à s’en servir. Un livre à redécouvrir.

Gérard Klein, Les seigneurs de la guerre, Le Livre de Poche, coll. SF, 226 p.

Olivier Collin

 

Roland C. Wagner

L.G.M. Tome I & 2

++++

On ne présente plus Roland C. Wagner, auteur de plus de quarante romans dont certains ont été primés et de plus de cent nouvelles. Il appartient à cette catégorie d’auteurs qui ose, pour notre plus grand plaisir, mélanger humour et SF. Une fois de plus, il nous livre un récit délirant publié par la toute jeune maison d’édition nommée Onyx. Cette uchronie part du principe que les Russes ont été les premiers à mettre le pied sur Mars. Cette fameuse planète rouge est habitée par des petits hommes verts qui ont dépêché un ambassadeur sur Terre. Ce dernier est d’ailleurs la source d’un grand nombre de problèmes car de nombreux services secrets tentent de lui mettre la main dessus. On découvre un monde fou et hilarant où l’on s’amuse à suivre les pérégrinations du petit homme vert et de son protecteur l’agent Boris. Le lecteur découvrira entre chaque chapitre, des notes de contextes permettant de mieux comprendre cet univers où l’URSS est le leader mondial alors que les USA se sont renfermés sur eux-mêmes. Le deuxième tome est terrible, on y découvre l’ambassadeur devant tester tout un ensemble de produits chimiques afin de le faire parler. Roland C. Wagner nous convie à un voyage humoristique et à la découverte d’une uchronie intéressante.

Roland C. Wagner, L.G.M. Tome I & 2, Onyx, 88 p. et 90 p.

Olivier Collin

 

 

 

 

Robert Silverberg

Légendes

++++

Signalons l’édition en poche de la remarquable anthologie Légendes du grand Silverberg. Je rappelle que la critique du livre en grand format est parue dans Phénix 52. L’idée de base était de commander à de grands écrivains de fantasy une nouvelle relevant de leur monde créé. De King (“ Les petites sœurs d’Elurie”, excellent avatar de La Tour Sombre) à McCaffrey, tous ont répondu. Même Silverberg lui-même, avec une nouvelle aventure de Valentin. Le grand intérêt de cette parution, pour nous francophones, est de faire la connaissance de cycles et d’auteurs moins connus. Je cite, par exemple, Tad Williams, Terry Goodkind, George R.R.Martin et Raymond E. Feist. Chaque récit est précédé d’un résumé de l’intrigue du cycle, ce qui rassure le lecteur affolé de ne rien connaître. Une anthologie qui fait date, certainement, et qui témoigne de la foisonnante invention des écrivains de fantasy contemporaine. Un must, assurément.

Robert Slverberg présente “Légendes”, Éditions J’ai Lu, 898 pages

Bruno Peeters

 

 

Nicola Fantini

La variable de Berkeley

++

La littérature SF italienne commence à arriver de ce côté des Alpes. Après Valerio Evangelisti, Luca Masali, voilà Nicola Fantini qui a déjà remporté pour ce roman le prix Cosmo 1994 et qui pratique aussi la poésie. Ce roman est à placer dans la mouvance cyberpunk. La Terre a été victime de catastrophes et l’Italie est un pays ravagé où la population répartie entre les privilégiés et les déshérités survit. Ahram Lee Coxie se retrouve empêtré dans une enquête dont il aurait aimé se passer. Une tueuse s’en prend à certains pontes et les services de sécurité comptent sur le runner pour mettre à jour ce qu’ils croient être un complot. On arrive difficilement à rentrer dans le monde mis en place par l’auteur. On perçoit mal la façon dont il fonctionne et les décors sont souvent laissés dans le flou. On nage dans un ensemble de concept mis en place pour donner de la consistance à son univers sans forcément réussir à les comprendre. Il est agaçant de suivre une histoire dans un univers cyberpunk qui reste juste une esquisse, reste l’histoire qui sans être exceptionnelle se laisse lire.

Nicola Fantini, La variable de Berkeley, Fleuve Noir, 376 p. Trad. Jean-Pierre Pugi

Olivier Collin

 

Lucius Shepard

L’Aube écarlate

+++

Le temps des changements (pour paraphraser Silverberg) est venu pour le monde et la Famille. Quand certains rêvent encore d’immortalité, d’autres, précurseurs, parlent juste d’hypocrite longévité. Les maîtres de la nuit ne pourront jamais régner pleinement ici, en Europe, entourés de ces mortels avec qui ils ne veulent collaborer autrement que pour des entreprises “sustentatoires”… Ils envisagent de trouver refuge en Orient quand le Nectar est assassiné… Volupté et cruauté : deux marques laissées par ce roman dans la chair du lecteur. Le sang afflue dans les jugulaires quand les jupons des dames crissent en même temps que les couteaux percent la peau. Un polar gothique où tout se joue dans les ténèbres d’un monstrueux château qui s’étend sous terre, à la manière d’une bête. Un Neverwhere (Neil Gaiman) enterré ici dans un linceul plus anecdotique. Mais bien emballé tout de même.

Lucius Shepard, L’Aube écarlate, Folio SF, 372 pages, Trad. Jean-Daniel Brèque

Nathalie Caccialupi

 

Michaël Moorcock

Voici l’homme

++++

Les éditions de l’Atalante rééditent cet ouvrage de Michaël Moorcock écrit en 1971 et épuisé depuis. L’auteur revient sur une des pages les plus importantes de notre histoire : la vie de Jésus. Un jeune chercheur du nom de Karl Glogauer revient dans le temps afin de pouvoir assister à la crucifixion du Christ. Après le crash de sa machine à remonter dans le temps, il se retrouve coincé dans le passé à la recherche de Jésus que personne ne semble connaître. Un récit amusant qui alterne entre la recherche de Karl Glogauer et son propre passé. Passionnant de bout en bout, ce livre est une des meilleures réussites de Michaël Moorcock. Il nous réserve une fin que certains trouveront peut-être un brin facile mais qui malgré tout possède son charme. Il s’agit avant tout d’un dialogue entre le héros, son passé et sa conscience, le tout trouvant sa réalisation dans la société antique de la Palestine. Un ouvrage iconoclaste que les fans de romans décalés apprécieront. Une nouvelle facette à découvrir de cet auteur.

Michaël Moorcock, Voici l’homme, L’Atalante, 186 p. Trad. Martine Renaud/Pierre Versins

Olivier Collin

 

Maïe Zelay

Le théorème de Gödel

+

Pour Le Théorème de Gödel, Maïe Zelay commence avec une bonne idée : raconter l’après révolution d’un pays imaginaire et les luttes sans merci pour le pouvoir entre les différents clans d’anciens opposants. L’auteur met même en jeu un élément supplémentaire et exotique en la présence d’une ambassadrice, forcément jeune et jolie, et dont chacun essaie de s’attirer les bonnes grâces. Il faut dire que l’appui de son pays pourrait donner l’avantage à l’un ou l’autre des mouvements qui s’affrontent. Bonjour l’ambiance ! Autant dire que le climat n’est pas franchement aux festivités et que tous les coups sont permis dans cette course politique… Tout ceci aurait pu être sympathique si une incroyable sensation de fouillis et de désordre ne se dégageait pas de ce livre. À moins d’être très concentré, on sombre vite dans une narration difficile et embrouillée. Et au bout d’une centaine de pages, on en est toujours à essayer de distinguer les différents protagonistes du roman. Dommage… Le Théorème de Gödel est à réserver exclusivement aux plus courageux d’entre vous. Les autres passeront vite leur chemin.

Maïe Zelay, Le théorème de Gödel, Cylibris, 242 pages

Jérôme Vincent

 

Gregory J. Keyes

Les Démons

du roi-soleil

+ + + +

Premier tome d’une trilogie intitulée “L’âge de la déraison”, Les Démons du Roi-soleil est un roman de steampunk tout à fait réjouissant. Dans ce XVIIIe siècle parallèle, la science a fait rapidement d’énormes progrès grâces aux découvertes d’Isaac Newton. Mais toute cette science est fondée sur des bases alchimiques, ce qui lui donne un tout autre visage que celle que nous connaissons.

Le roman se déroule simultanément sur deux fronts. Tout d’abord à Boston, où le jeune Benjamin Franklin, apprenti imprimeur, intercepte les communications de savants européens qui peinent à résoudre une équation qui permettrait la réalisation d’une arme redoutable, capable de mettre fin à l’interminable conflit qui oppose la France et l’Angleterre. D’autre part, à la cours du roi Louis XIV – devenu quasiment immortel grâce à un élixir – Adrienne de Mornay de Montchevreuil, une jeune savante obligée de cacher ses connaissances scientifiques parce qu’elle est une femme, travaille elle aussi à la résolution de l’équation. Mais lorsqu’elle comprend que toute utilisation de l’arme aurait des conséquences terribles, elle entreprend de saboter ce projet démentiel.

Caractérisé par une ambiance de complot à Versailles qui n’est pas sans rappeler l’excellent La Lune et le roi-soleil de Vonda McIntyre (éd. J’ai lu), Les Démons du Roi-soleil est un livre subtil et passionnant, qui mêle des personnages historiques à des aventures débridées. L’univers créé par J. Gregory Keyes est très cohérent et plein d’inventivité, grâce aux appareils et aux techniques qui découlent de l’alchimie. Si la fin ouvre bien sûr sur une suite à venir, ce premier volume peut se lire indépendamment. Mais ce serait tout de même dommage de se priver de deux autres tomes, pourvu qu’ils soient dans la même veine…

J. Gregory Keyes, Les Démons du roi-soleil, Flammarion/Imagine, 362 p. Trad. Olivier Deparis

Marie-Laure Vauge

 

 

Midori Snyder

Les Innamorati

++++

L’auteur s’est intéressée à une période peu usitée par les auteurs de SF, à savoir l’Italie du XVe siècle. On découvre un certain nombre de personnages qui ont tous un problème qu’ils assimilent à des malédictions. Il existe un moyen permettant de les lever. Il faut pour cela se rendre au Labyrinthe et l’affronter. Midori Snyder nous présente une galerie de personnages attachants telle Anna la fabriquante de masques capable de leur donner vie, Rinaldo possédé par son épée et le combat, la sirène à la recherche de sa voix… On plonge avec merveille dans l’univers décrit par l’auteur. Elle réussit avec brio à reconstituer un monde fabuleux. On suit avec passion les mésaventures des pèlerins du Labyrinthe. Elle réussit à évoquer des ambiances nous plongeant hors de notre réalité pour s’immerger avec saveur dans son imaginaire. Les Innamorati est un livre à lire et à découvrir qui allie poésie, humour, tendresse, drame et forcément avec un titre pareil amour. Un auteur à surveiller surtout qu’elle travaille sur un nouveau roman reprenant le contexte des Innamorati.

Midori Snyder, Les Innamorati le labyrinthe des rêves, Rivages/Fantasy, 454 p. (Trad. Monique Lebailly)

Olivier Collin

 

Terry Pratchett

Les tribulations d’un mage en Aurient.

+++++

Et voici paru le 17e tome des Annales du Disque-monde !

Chaque nouvel épisode de cette saga délirante est un petit événement dans le monde de la Fantasy. Pratchett, c’est un ton, un humour délirant, une critique acide de la société et un univers fantastiquement absurde dans lequel évoluent des personnages très éloignés des stéréotypes habituels du genre.

Pour les rares troglodytes qui n’auraient pas encore entendu parler de cet auteur, un petit cours de Pratchettisme.

Terry Pratchett a inventé un sous-genre de la Fantasy : la Fantasy burlesque. Une sorte de mélange improbable entre J.R.R. Tolkien et Woody Allen, dans lequel Bilbo le hobbit consulterait un psychanalyste : “Ma femme m’a quitté. Elle ne supportait pas que je porte des bijoux”.

Auteur prolifique, il a tâté de tous les genres. Depuis la Science-fiction jusqu’au Fantastique, en passant par la Fantasy, il impose sa verve et son humour, sans jamais sacrifier à l’histoire. Mais son plus grand succès reste les Annales du Disque-monde, terrain de jeux favori de son imagination débridée.

Cela commence par une tortue géante qui vogue dans l’espace. Sur son dos, sont juchés quatre éléphants qui soutiennent un disque. Ce dernier est un monde constitué de plusieurs états tels Klatch, les montagnes du bélier, la ville tentaculaire d’Ankh-Morpork (aux étranges accents londoniens) et XXXX le continent oublié, peuplé de guerriers à la peau noire et de souris pugilistes géantes.

Au fil des épisodes, Terry Pratchett a affiné sa géographie et son histoire, par un savant mélange d’inventions et de pastiches de la société actuelle. Ainsi, dans les épisodes précédents, s’est-il attaqué à des sujets aussi divers que l’intégrisme religieux, Hollywood, le tourisme pittoresque, les films noirs des années cinquante, l’esprit rock & roll, la mort ou encore les contes de fées.

Dans ce 17e opus, l’action se déroule dans l’empire agatéen d’Aurient, pour une version totalement freestyle de la révolution populaire chinoise. Raconter l’intrigue en quelques lignes est impensable. Sachez cependant qu’on y retrouve quelques-uns des personnages majeurs des annales : les mages de l’université de l’invisible plus potache que jamais, Cohen le barbare octogénaire et sa horde de papys souffreteux, rebaptisé pour l’occasion “Gengis Cohen”, et surtout Rincevent le mage couard accompagné comme toujours par le coffre à pattes. Tout un programme qui vous enchantera. Saluons au passage Patrick Couton, le traducteur de Pratchett, dont la qualité du travail donne souvent à croire que le texte original devait être en français.

Terry Pratchett, Les Tribulations d’un mage en Aurient, L’Atalante, 418 pages, Trad. Patrick Couton

Julien Schwartz

 

Pierre Pevel

Les Ombres de Wielstadt

+++

Uchronie ? Fantasy fantastique ou historique ? De quel genre relèvent les événements qui se déroulent en 1620 à Wielstadt en cette deuxième année de ce que l’Histoire retiendra comme la Guerre de Trente Ans ?

Kantz, de retour d’une mystérieuse mission, doit combattre une Ombre, un démon qui s’est emparé du corps et de l’esprit de la logeuse d’un de ses amis.

Parallèlement, que fomente cette silhouette haineuse en rappelant à " la vie " ces six affreux mercenaires morts empoisonnés par de tout aussi affreux voyous à qui ils essayaient de " refourguer " les produits de leurs rapines ?

Premier tome d’un cycle, Les Ombres de Wielstadt restitue l’atmosphère des villes du nord et du XVIIe siècle, où manquent la lumière et la chaleur. Les décors comme le mode de vie des personnages sont rapportés avec une grande rigueur historique. Si, pour l’instant, la qualité de l’intrigue n’est pas exceptionnelle, elle est par contre fort bien traitée et animée. Car on s’étripe " joyeusement " dans ce livre autour d’une galerie de personnages riches en caractère. L’auteur mêle, en un amalgame cohérent, nombre de croyances religieuses, magiques, superstitieuses de l’époque dans ce port imaginaire, commerçant et prospère au bord d’un Rhin au cours et au lit quelque peu modifiés.

Un roman à découvrir parce qu’il laisse espérer une suite intéressante.

Pierre Pevel, Les Ombres de Wielstadt, Fleuve Noir SF, 310 p.

Serge Perraud

 

Mathieu Gaborit

Les rives d’Antipolie et Revolutsya

(Bohème 1 et 2)

+++

Avec cette œuvre qui tient autant de la Fantasy que du Steampunk, Mathieu Gaborit nous plonge dans une Europe impériale en pleine déliquescence à la fin d’un XIXe siècle fantasmé, tout en revisitant le thème, récurrent chez lui, de la création artistique comme discipline quasi-magique. Il rend, à travers ce cycle, un hommage aux pulps et aux romans de gare qui ont fait le ravissement de notre enfance.

Alors qu’à Moscou les révolutionnaires attendent leur heure, une jeune femme exerçant la profession d’Avocat-duelliste quitte Prague pour récupérer le contenu d’un dirigeable qui s’est échoué dans l’Ecryme, substance cotonneuse et maléfique qui a recouvert le Globe. Contrainte de gagner Moscou, elle combattra aux côtés des révolutionnaires, contre le régime et ses créatures abyssales sorties de l’Ecryme. Pour les vaincre, il lui faudra comprendre la nature secrète de l’écryme pour enfin, peut-être, rejoindre Bohème.

Comme d’habitude chez Gaborit, l’intrigue est bien ficelée et les trouvailles narratives foisonnent. Le décor, superbe, évoque à la fois les gravures de Gustave Doré illustrant les romans de Jules Vernes, l’univers d’Enki Bilal et la Cité des Enfants Perdus de Caro et Jeunet. Malheureusement, au milieu de ce tableau aux couleurs délicieusement délavées aux tons de rouille, de sang et de pluie charbonneuse, Mathieu Gaborit oublie ses personnages qui restent esquissés à gros traits et son dénouement qui semble flotter dans l’incertitude la plus totale jusqu’à la dernière ligne qui ne nous en apprend pas plus. Ainsi, Bohème, le lieu mythique qui donne son nom à la saga ne sera-t-il évoqué (brièvement) que dans les quatre derniers paragraphes du livre second, au point que l’on se demande si un troisième tome ne serait pas nécessaire pour éclaircir cet embrouillamini. Enfin, pour en finir avec les critiques de ce qui reste une œuvre de jeunesse préfigurant les chefs-d’œuvre futurs (je vous en parle au prochain numéro, promis), il est dommage que Gaborit n’ait pas plus (et mieux) exploité son background révolutionnaire qu’il ne traite que comme un élément de décor, flou et manichéen.

En effet, le Steampunk, genre bâtard en soi, ne se justifie que par la réinterprétation fantastique d’une Histoire qui nous est familière (je vous renvoie pour un exemple mieux maîtrisé de steampunk, à l’excellent ouvrage de Tim Powers : Les Voies d’Anubis – J’ai lu SF Fantasy 1994 – prix Apollo).

Mathieu Gaborit, Les rives d’Antipolie et Revolutsya (Bohème 1 et 2), Éditions Mnémos Science-Fiction, 214 et 212 pages

Julien Schwartz.

 

David Farland

La Confrérie des Loups

++

Les Seigneurs des Runes sont dotés du pouvoir de devenir des surhommes en s’appropriant les attributs physiques et/ou intellectuels de leurs sujets : Dons de Vue, d’Odorat, de Voix, de Force, de Métabolisme, de Constitution, d’Agilité, de Charisme, d’Intelligence, etc.

Un nouveau Roi de la Terre est apparu après que son père eut succombé au cours de la bataille l’opposant à Raj Ahten, le Seigneur-Loup détenteur de milliers de dons, qui rêve de prendre le contrôle absolu des royaumes du Rofehavan. Mais, très vite, le Roi de la Terre est confronté à une menace bien plus redoutable encore : les Maraudeurs, des monstres qui n’étaient plus sortis de leurs tanières depuis des siècles et se massent désormais aux frontières des territoires humains, frappant sans distinction les soldats et les populations civiles des deux camps. Le Roi de la Terre ne voit alors plus qu’une solution : s’allier avec Raj Ahten, même si cela apparaît comme étant contre nature. À cet effet, il envoie Borenson, son garde du corps négocier avec la favorite du harem de Raj Ahten tandis qu’une idée saugrenue germe dans l’esprit de l’épouse de Borenson, qui envisage à son tour de devenir un Seigneur-Loup en acceptant de recevoir des attributs d’animaux au mépris d’un tabou majeur chez les Seigneurs des Runes. Le Roi de la Terre, qui aspire à sauver l’Humanité tout entière, devra alors faire appel à tous ses pouvoirs pour briser le Sceau de la Désolation, invoqué par le Mage Funeste.

Dans les deux tomes que constituent La Confrérie des Loups, David Farland nous plonge dans un univers d’heroïc-fantasy où prédomine la magie et où se côtoient toutes sortes de personnages et/ou de créatures terrifiantes : Tisseurs de Flammes, Mages Aquatiques, Maraudeurs, Femme Verte, Éclats Invincibles, Éclats Ténébreux, Greaks ou encore Chevaliers Équitables n’ayant prêté qu’un seul serment celui de détruire les Seigneurs-Loups. Dans cet éternel combat entre le Bien et le Mal s’entrecroisent au fil des chapitres magie, héroïsme, alliance, mésalliance et trahison.

David Farland, La Confrérie des Loups (La Dernière chance, Tome I, 352 p. et Le Sceau de la désolation, Tome II, 378 p.), Pocket, coll. Fantasy, Trad. Isabelle Troin.

Josèphe Ghenzer

 

Neil Gaiman

Stardust

+++

Neil Gaiman est un producteur d’OVNI. À chaque livre, il étonne et trace sa propre voie. Son nouveau roman, Stardust, ne déroge pas à la règle. Plutôt que de donner une histoire de Fantasy classique et musclée, le voilà parti dans un conte délicieusement absurde et drôle. Un jeune garçon se voit obligé d’aller dans le pays des fées pour une promesse qu’il a faite à sa bien-aimée. Il s’est engagé à lui rapporter une étoile tombée sur Terre pour lui prouver son amour. Et pourtant, le pays des fées est un endroit qu’il vaut mieux éviter pour les humains… Sorcières et autres joyeusetés attendent les voyageurs imprudents. Malgré ses apparences simplistes, Stardust est un très bon roman de Fantasy. Neil Gaiman a un style particulier, entre l’humour et la poésie, qui rend ses récits tout simplement savoureux. Pour passer deux très bonnes heures, Stardust est un choix idéal.

Neil Gaiman, Stardust, J’ai Lu, Millénaires, 236 pages, Trad. Frédérique Le Boucher

Jérôme Vincent

 

 

Laurent Kloetzer

Mémoire Vagabonde

+++

Le printemps 2001 restera sans doute comme une série de bons moments pour Laurent Kloetzer. Entre la réédition de la Voie du cygne aux éditions Folio SF et Réminiscence 2001 à paraître chez Nestiveqnen, Mnémos a décidé de ressortir en grand format son premier roman : Mémoire Vagabonde. Écrit il y a cinq ans maintenant, son auteur l’a retravaillé pour l’occasion. L’histoire, elle, n’a pas vraiment changé. Le lecteur suit toujours les traces de Jaël, écrivain schizophrène, qui roule sa bosse de par le monde. Mais de temps en temps, il se prend pour le personnage qu’il invente dans ses romans : Jaël de Kerdhan, un bel esprit, séducteur et libertin qui n’a pas à rougir de son passé. Malheureusement, la vérité est tout autre pour Jaël. Notre héros aura bien du mal à faire face à ses souvenirs pour se débarrasser de ce double encombrant. Avec son prix Julia Verlanger obtenu en 1998, Mémoire vagabonde est un roman en demi-teinte. Si l’on s’attache aux personnages et si l’histoire reste sympathique, la trame souffre, elle, de petits défauts inérants à beaucoup de premiers romans. Rien de bien grave cependant. Le charme de ce livre les fait vite oublier.

Laurent Kloetzer, Mémoire Vagabonde, Mnémos, collection Icares, 360 pages

Jérôme Vincent

 

Guy Endore

Le loup-Garou de Paris

++++

Les Pitaval et les Pitamont se haïssent. Un Pitamont se glisse, déguisé en moine, chez les Pitaval et trucide le couple seigneurial. Découvert, il est jeté dans un cul-de-basse-fosse creusé pour lui, et abandonné pour toujours, hurlant comme… un loup. Par ce prologue historique débute cet étonnant roman américain de 1933 (oui, l’année de King Kong), révélé par Jacques Finné, auteur d’une très intéressante introduction, dans cette belle collection des “Introuvables”. Roman très bien construit, qui suit, petit à petit, l’évolution de Bertrand, fruit du viol d’un curé frénétique, descendant des Pitamont, au milieu du XIXe siècle, et d’une très jeune fille. D’agneaux égorgés en chasse à la balle d’argent, la carrière de Bertrand se poursuit, effroyable. Il fera l’amour avec sa mère, s’enfuiera, tuera et boira le sang de son meilleur ami, mordra les putains au bordel (dans une scène particulièrement délectable), pour aboutir dans le Paris assiégé de 1870, où il violera joyeusement les tombes du Père-Lachaise. Après un amour… cannibale en pleine Commune, il finira dans un asile et mourra comme il a vécu, en s’assouvissant. Roman fort, à l’intrigue lente, sourde, et admirablement menée, Le Loup-Garou de Paris peut être considéré comme l’ouvrage fondateur du thème du loup-garou, à l’instar de ce que signifie le Dracula de Bram Stoker pour le vampire. Si l’on y rajoute l’extraordinaire description du Paris communard et le pertinent développement psychologique des protagonistes, on peut véritablement affirmer que ce livre, aux relents érotiques très nets, mais loin de tout “gore”, constitue une véritable découverte, qui ravira les historiens, bien sûr, mais qui passionnera aussi tous les amateurs de fantastique vraiment dérangeant.

Guy Endore, Le loup-garou de Paris, Éditions Naturellement, coll. “Les Introuvables”, 462 p., Trad. Jacques Finné

Bruno Peeters

 

Jean Pierre Andrevon

La Cachette

++

Ce n’est pas à proprement parlé du Fantastique ou de la SF, ce serait plutôt un huis clos. Mais comme Andrevon est quand même un auteur majeur dans les domaines qui nous intéressent, nous ne pouvions pas ne pas parler de ce roman.

Jack Frazetta est un glandeur. Il vit dans une petite ville des États-Unis et ne fait rien de ses journées. Avec deux amis, il braque une banque. Malheureusement pour lui, l’affaire tourne au vinaigre et Frazetta doit s’enfuir abandonnant derrière lui un de ses complices mourant et son butin. Poursuivi, il parvient à entrer dans une maison et à se cacher sous un lit…

Mais ce lit qu’il croyait vide est en fait occupé et son séjour de quelques heures dans cette cachette, durera finalement un an.

S’organise alors la vie de Jack. Il doit se nourrir, se laver, se soulager de ses besoins naturels, et cela à l’insu des occupants de la maison dont la femme, psychologiquement malade, reste au lit toute la journée.

Passé les vingt premières pages, on est pris par l’histoire. On s’attache au personnage de Jack qui nous devient sympathique et familier. Les trouvailles sont nombreuses et Andrevon parvient à nous faire sourire et à nous faire aimer son personnage. Un excellent exercice de style.

Jean-Pierre Andrevon, La Cachette, Éditions du Masque, 236 p.

Marc Bailly

 

 

Bentley Little

L’ignoré

++++

Le commun des mortels. Un homme qui se cherche dans un décor banal et anonyme. Comme une poignée de main moite. Il dégote un emploi ennuyeux, pire, inutile. Un poste que la direction aurait très bien pu supprimer sans que personne ne s’en aperçoive. Ses collègues ne semblent d’ailleurs même pas le remarquer. Les passants le bousculent dans la rue sans se retourner. À moins qu’ils ne passent à travers lui… Mais il n’est pas le seul et bientôt rejoindra le groupe terroriste pour l’Homme Ordinaire.

“L’ignoré” est un homme invisible dans une société de consommation. Un individu effacé dans la masse. Le roman est une fable sur les terrains d’expériences de grandes firmes commerciales qui cherchent à plaire au plus grand nombre (des consommateurs moyens) en distillant des produits fades. Ou quand le conformisme tue le vivant !

Bentley Little, L’Ignoré, Presses de la Cité, 456 pages, Trad. Jacques Martinache

Nathalie Caccialupi

 

Nicolas d’Estienne d’Orves

Le sourire des enfants morts

+++

La nouvelle titre de ce recueil “Le sourire des enfants morts” est en fait une novella de 15 chapitres. On y retrouve un journaliste raté en apparence, quadragénaire et marié à une femme d’affaires, qui trouve une échappatoire à une vie professionnelle et familiale qui ne lui plaît qu’à moitié. Un jour, un vieil ami libraire lui transmet un curieux livre qui va l’entraîner dans un Paris qu’il ne connaissait pas à la découverte de huit tableaux mystérieux et dans une aventure où il va être victime d’une conspiration occulte.

La seconde partie du recueil est une effroyable trilogie utérine “La Sainte famille” qui règle des comptes freudiens par le biais de massacres, de fantasmes incestueux et d’abominations médicales entourant la naissance d’un supposé bébé.

Les autres nouvelles vous présenteront un gastronome cannibale, une hostie qui parle, Hitler qui connaît une fin plus tardive, mais beaucoup plus effroyable.

10 nouvelles remarquablement construites par un jeune écrivain bourré de talents et dont l’imaginaire totalement personnel vous séduira au plus profond de vous-même. Fantastique, horreur, ésotérisme, obsessions morbides et humour sont présents. Une belle plume à suivre.

De plus, ce qui ne gâche rien, un très beau livre que l’on a plaisir à manipuler.

Nicolas d’Estienne d’Orves, Le Sourire des enfants morts, Le Grand Cabinet Noir, 194 p.

Marc Bailly

 

Clive Barker

Sacrements

+++

Entrer dans un roman de Clive Barker, c’est forcément entrer de plain-pied dans un univers dérangeant. Une affirmation peut-être évidente pour certains, mais pas pour un lecteur qui découvrirait cet auteur anglais, cinéaste, auteur de théâtre et peintre à ces heures. Dans Sacrements, le personnage principal (Will Rabjohns, un photographe naturaliste) se frotte à l’extrême dans le but ultime de se faire peur. Une tendance excessive qui finira par le pousser entre les griffes d’un ours polaire (pas la plus sympathique des bestioles, malgré une apparence bonhomme) et le faire flirter avec la mort.

Tombé dans le coma, Will retrouve, enfouis au plus profond de sa conscience, les souvenirs d’une expérience traumatisante vécue lors de son adolescence.

Le fantastique étant une littérature de la transgression, Clive Barker est sans aucun doute possible un maître moderne de ce genre trop souvent galvaudé. Car au fil de son œuvre, ce natif de Liverpool pousse sans arrêt le lecteur dans les derniers retranchements de sa conscience. Questionnement sur le sexe, la mort, l’homosexualité… Et finalement sur la vie, Sacrements est un voyage putride dans l’âme d’un homme qui se croyait blasé mais finira par découvrir que certains secrets ont souvent le poids énorme de la simplicité.

Sacrements est un roman isolé dans la bibliographie de Barker qui ne se rapporte ni à la série de l’Art ni à la nouvelle œuvre entamée avec Galilée, mais un roman qui puise sa force dans la simplicité de ce propos. Et sa faiblesse reste sa longueur, Barker ayant définitivement décidé que rien ne peut s’exprimer en profondeur en moins de cinq cents pages.

Un roman de qualité, qui pourrait constituer pour les novices une excellente porte d’entrée dans l’univers d’un auteur totalement à part sur la scène internationale.

Clive Barker, Sacrements, Rivages, 492 p.

Christophe Corthouts

 

Benoit Attinost

Céphalophage

Tome I & 2

+++

Onyx est une toute nouvelle maison d’édition (cf. SF Mag 15) dont le principe d’édition reste le roman feuilleton. Benoit Attinost est un jeune auteur issu du milieu du jeu de rôle auteur de deux romans publiés chez feu les éditions Kom-heïdon. Avec Céphalophage, il signe un polar fantastique tirant vers le gore. Keneth Williams est inspecteur de police criminelle à Washington D.C., il doit enquêter sur une série de crime commis par un serial killer qui ne s’intéresse qu’aux têtes de ses victimes. Pourtant très vite ce qui ne devait être qu’une banale enquête plonge dans le fantastique au plus grand dam du héros. Si le premier tome est plutôt classique, le second volume accélère l’action. L’auteur réussit à très bien rendre l’horreur et certaines des scènes décrites sont terribles. Par contre, les deux volumes sont d’inégales qualités. Avec le second tome, on sent visiblement que Benoit Attinost maîtrise mieux son histoire et réussi à nous captiver. Les fans de X-Files ou les amateurs de Cthulhu devraient particulièrement apprécier. En attendant la sortie du troisième et dernier volume, vous allez pouvoir redécouvrir le frisson.

Benoit Attinost, Céphalophage Tome I & 2, Onyx, 90 p. et 94 p.

Olivier Collin

 

Graham Joyce

Rêves égarés

+

J’avais été séduit par l’idée d’un autre livre de Joyce : Indigo. Mais je m’y étais ennuyé.

Alors j’ai tenté une autre lecture.

Dans Rêves égarés, l’action se passe sur une île grecque. L’action ? Il n’y en a pas. On s’ennuie sur cette île, de baignades dans le plus simple appareil en beuveries et gueules de bois. Deux couples, une maison (hantée ?) sur laquelle on peut lire l’inscription : “Haus der verlorenen Traume” (Maison des rêves perdus, d’où le titre…)

Ce livre est publié dans la collection “Terreur”. Mais n’ayez crainte, vous ne serez jamais terrifié.

“Sur l’île, la révélation était toujours imminente” écrit l’auteur (page 304). Dans le livre aussi et jusqu’à la fin elle reste imminente.

Si on réfléchit un peu, on comprend le but de l’auteur.

Il écrit page 61 : “Il détestait la féroce puissance obscurantiste de l’Église orthodoxe grecque ainsi que de l’Église catholique…”

Et il fait dire à son personnage principal, sur la sainte Trinité : “Premièrement, personne ne raconte jamais toute l’histoire. Deuxièmement, il ne faut même pas essayer. Troisièmement, si quelqu’un essaie, il ne faut pas le croire.”

Cette “plaisanterie” peut aussi très bien s’appliquer au livre lui-même !

Je vais de ce pas lire L’intercepteur de cauchemar.

Mais j’ai peur !

De m’ennuyer…

Graham Joyce, Rêves égarés, Pocket/Terreur 384 pages. Trad. Michelle Charrier

Alain Pelosato

 

Dean Koontz

Seule

survivante

+++

Si Stephen King est devenu le maître incontesté de l’Amérique Profonde et de ses dérapages quotidiens, Dean Koontz lui est, depuis la parution de Chasse à Mort l’empereur du Grand Complot et des vicissitudes de l’Amérique urbaine. Dans Seule survivante, nous faisons la connaissance de Joe Carpenter, prostré depuis la mort de sa famille dans un terrible accident d’avion. En pleine spirale vers les ténèbres et la folie, Joe sauve de justesse une jeune femme qu’il avait surprise en train de faire des photos de la tombe de ses proches. Rapidement, il découvre que cette inconnue a survécu au crash, qu’elle n’est pas la seule et que d’étranges individus cherchent à l’éliminer. Pourquoi ? Comment ? C’est évidemment tout l’objet du récit ! Écrit dans la grande tradition Koontzienne, baigné dans une paranoïa qu’apprécie particulièrement le public américain, ce roman est avant tout, l’histoire d’êtres humains. Des êtres dépassés par la réalité, plongés dans le surnaturel et l’imprévu. Même si l’explication finale plonge ses racines dans un sol souvent labouré par Koontz, Seule survivante fait partie des toutes bonnes variantes sur le thème de prédilection du Californien. Mené à un rythme soutenu, cette aventure aux confins de l’étrange et de la paranoïa est du genre à vous faire veiller tard dans la nuit !

Seule survivante, Dean Koontz, Pocket Terreur, 418 pages, Trad. Valérie Rosier

Christophe Corthouts

 

 

Michel Meurger

Histoire naturelle des Dragons

+++

J’ai toujours admiré comment Michel Meurger parle des sujets de folklore avec sérieux et obstination. Il utilise sa bonne vieille méthode dans ce livre qui traite des études sérieuses (naturalistes, si on peut dire) qui ont été menées sur les dragons. Eh oui, il faut savoir que de nombreux naturalistes se sont penchés sur cette tâche. Avec plein de preuves : témoignages, ossements, etc. Et, comme d’habitude, Michel Meurger analyse tout cela en scientifique, froidement, sans parti pris. Donc, il faut bien comprendre comment et pourquoi on pouvait croire aux dragons pendant des siècles. À la base, il y a la bible et son serpent et les histoires de serpents géants ramenés d’Afrique ou d’Amérique n’ont fait qu’alimenter cette foi.

Pour une fois, une étude sur les dragons parle de la Tarsque, dragon rhodanien subjugué par sainte Blandine (l’une des saintes qui accostèrent aux Saintes Maries de la Mer). Par contre pas un mot sur cet autre dragon rhodanien : le Drac. Enfin, ne soyons pas trop exigeants.

Et notre auteur ne manque pas de souligner que notre vénéré Dom Calmet (1672-1757), auteur célèbre d’une étude sur les vampires, a aussi étudié les dragons. Il possédait même chez lui un crâne de cette fabuleuse et féerique bestiole !

Michel Meurger, Histoire naturelle des Dragons, Terre de Brume, 250 pages

Alain Pelosato

 

Peter Straub

Monsieur X

++++

Deux livres, publiés coup sur coup, nous renvoient à la magie de Peter Straub, sans doute l’un des tout grands écrivains fantastiques contemporains. L’un des plus denses en tout cas. A l’image d’une littérature chaude, sensuelle, gorgée d’étrangetés, de visions et de réminiscences.

Monsieur X tout d’abord. Roman épais à plusieurs voix, classique dans sa thématique : une quête d’identité dans l’Amérique des classes moyennes, vaste et déshumanisée. Trop vaste pour des individus comme Ned Dunstan, un personnage central somme toute très commun, mais doté de pouvoirs psychiques incontrôlables et incompréhensibles. A l’instar de ce double imprévisible, le frère “égaré” de Ned, être quasi-immatériel mais de plus en plus lourd à supporter… Certes, Ned est issu d’une famille où furent révélés, naguère, de forts curieux dons (dont celui de “tomber” dans le temps), mais ce n’est pas là chose essentielle. Straub ne s’étend pas sur ce côté obscur. Il préfère utiliser ces éléments pour dresser une impressionnante et savoureuse galerie de portraits. Ce qui fait le piquant du livre. Un entrelacs de personnages tous plus extravagants qui, à la manière d’un gigantesque puzzle, construisent patiemment un récit qui pourrait se résumer à l’histoire d’une petite ville du Midwest comme tant d’autres. Là où le rêve américain se brise encore et encore. Dans cette espèce de saga familiale fantastique, Ned Dunstan s’incruste de manière naturelle, comme dans un flou artistique et magique. Juste se laisser glisser. A la recherche d’un père qui est devenu presque un mythe (mais un mythe assassin…), aiguillé sur les sentiers de la mémoire par une mère mourante. Dunstan focalisera ainsi les passions et les haines ancestrales qui, grâce au talent de l’auteur, resurgissent là où on les attend le moins.

Du tout grand roman.

Peter Straub, Monsieur X, Plon, 483 p. (Trad. Michel Pagel)

Denis Dargent

 

Peter Straub

Magie de la terreur

++++

Parallèlement à Monsieur X (voir ci-contre), est publié un recueil de sept longues nouvelles, intitulé Magie de la terreur. L’une d’entre elles, “Pork Pie Hat”, était déjà parue en français dans l’anthologie “Forces Obscures” n° 3 (Naturellement). L’un des plus beaux textes de Straub, l’un de ses plus beaux hommages au jazz qu’il affectionne tant. Le jazz qui sert ici de prétexte à une plongée dans la mythologie de la musique noire américaine, à la recherche de ses légendes, de ses mystères. Le fantastique de Peter Straub procure d’ailleurs cette même impression de fuite dans le passé des personnages, où s’enracinent les perversions les plus diverses. Dans ces nouvelles, splendides, l’auteur superpose différents plans de réalité. Cela crée une espèce de distorsion. On est, à l’instar du narrateur, dérouté par des apparitions soudaines (“Le village fantôme”). Elles éclairent, sous des angles variés, ces réalités vacillantes. Les portes de l’étrange s’ouvrent devant nous. Derrière, nous n’y trouverons que des choses bien plus étranges encore. Même quand il s’engage sur les sentiers de la nouvelle policière (“Isn’t it romantic ?”, “Mr. Clubb et Mr. Cuff”), Straub fait en sorte qu’il nous reste dans la bouche ce goût âcre des choses irrésolues, des anomalies qui, à bien des égards, flirtent avec le surréalisme. Du grand art.

Peter Straub, Magie de la terreur, Pocket, coll. Terreur, 435 p. (Trad. Michel Pagel et Jean-Paul Gratias)

Denis Dargent

 

David Gemmell

Légende

++++

Un demi-million de Nadirs s’apprête à assaillir Dros Delnoch, la principale forteresse Drenaï. Cette dernière est perdue à moins que… un héros, une légende, ne vienne la sauver. Druss, la légende en question, a plus de soixante balais et traîne un sacré mal de genou ! Avec l’aide des trente templiers blancs, la Dros a peut-être une chance…

Comment ne pas s’enthousiasmer pour ces fiers défenseurs, pour ce Fort Alamo à la sauce fantasy ? Comment ne pas retrouver une joie simple en lisant Légende de David Gemmell ? Et bien c’est chose impossible car force est de constater que ce roman, le premier de l’auteur, possède quelque chose en plus ! Peut-être est-ce dû à la raison qui l’a poussé à l’écrire. En effet, son médecin lui ayant certifié qu’il allait mourir dans les six mois, Gemmell décide de réaliser ce qu’il n’a jamais eu l’occasion de faire : écrire un roman. Non seulement c’est un succès mais, en plus, le médecin s’est trompé de dossier ! Bref, un roman prenant, teinté d’une réflexion simple sur la valeur de la vie et sur les légendes.

David Gemmell, Légende, Bragelonne, 357 p. (Trad. Alain Névant)

Pierre-Alexandre Vigor

 

Peter F. Hamilton

Consolidation

+++++

L’Alchimiste du neutronium fait suite à Rupture dans le réel et constitue le troisième tome du roman-fleuve L’Aube de la nuit… Pour ceux qui n’auraient pas tout suivi, disons que Peter F. Hamilton nous livre ici une œuvre digne de figurer dans la bibliothèque de tout amateur de science-fiction, et plus particulièrement de space opera.

Dans ce volume, la Confédération est confrontée à un problème très grave : les morts ont réussi à prendre possession des corps des vivants et se répandent, à une vitesse effrayante, sur un nombre toujours croissant de planètes. Les autorités sont prises au dépourvu car les morts ont la maîtrise d’une forme d’énergie incroyable qui leur permet de façonner tous les objets qu’ils désirent et qui s’avèrent être aussi une arme redoutable. Parmi les ressuscités, Al Capone met en place une organisation criminelle structurée comme de son vivant et devient un leader très efficace. Pendant ce temps, le docteur Alkad Mzu cherche à récupérer l’alchimiste, une arme qu’elle a inventée trente ans auparavant, et qui est suffisamment puissante pour détruire une étoile. Tous les personnages sont donc menacés sur deux fronts en même temps !

Avec ce troisième volet, le cycle de L’Aube de la nuit gagne encore en intérêt. Peter Hamilton maîtrise parfaitement son récit et tient son lecteur en haleine d’un bout à l’autre du livre. L’intervention de personnages historiques comme Al Capone est de plus une idée brillante, qui apporte une touche d’humour. Le seul problème est toujours le même : arrivé à la fin du livre, on enrage de devoir attendre le tome deux, Conflit, pour savoir la suite. Pitié, faites vite !

Peter F. Hamilton, Consolidation (L’Alchimiste du neutronium, t.1), Robert Laffont, coll. Ailleurs et Demain, 620 p. (Trad. Pierre K. Rey et Jean-Daniel Brèque)

Marie-Laure Vauge

 

Philippe Monot

Frère Aloysius et le petit prince

++++

Le monde est en proie à l’Effacement, un mal mystérieux qui gomme les reliefs et les couleurs et les remplace par une grande plaine grise. Par hasard, Frère Aloysius, moine et magicien, découvre une étrange chanson populaire qui pourrait apporter la solution du mystère. Il se lance dès lors dans un grand périple au gré de son intuition. Il rencontre ainsi de nombreux obstacles, dont le compagnon de voyage avec qui il sera obligé de cheminer.

Ce roman est ce qui pouvait arriver de mieux à la fantasy médiévale hexagonale. On y trouve tous les ingrédients classiques du genre, mais, ici, il y a, outre une réelle volonté de dépaysement, une verve et un humour digne de Jack Vance. D’ailleurs, Béthorne le compagnon cynique et opportuniste de frère Aloysius n’est pas sans rappeler un certain Cugel. Bref, il est permis de penser que Philippe Monot est appelé à un grand avenir et va devenir l’une des valeurs sûres du genre.

Philippe Monot, Frère Aloysius et le petit prince, Nestiveqnen, 318 p.

Fabien Lyraud

 

Jonathan Carroll

Le Bûcher des immortels

+++

Jonathan Carroll est un auteur hanté. Inlassablement, il revient sur la question que nous nous posons tous : qu’est-ce que la mort ? Régulièrement ses personnages sont confrontés à une mort annoncée, qui influe sur leur vision du monde et les amène à réfléchir sur la meilleure façon de vivre le peu de temps qui leur reste. Le Bûcher des immortels ne déroge pas à la règle mais il est certainement l’un des textes les plus réussis et les plus aboutis.

Tout commence pourtant de manière très positive : Miranda Romanac est une Américaine passionnée par son travail, qui consiste à dénicher des livres rares pour de riches bibliophiles, mais elle est assez seule dans la vie. Enfin, elle trouve la perle rare, l’homme parfait, Hugh Oakley, qui répond à toutes ses attentes. Il est marié mais quitte femme et enfants pour vivre avec elle. Bientôt, Miranda est enceinte et le bonheur du couple est à son comble lorsque, brutalement, Hugh meurt. Miranda plonge alors dans un univers où le temps et les réalités se mélangent, car elle a involontairement changé le cours du destin. Il était en effet écrit que Hugh resterait avec sa femme… et de nombreuses conséquences découlent de ce changement.

Le Bûcher des immortels est donc un roman très onirique qui joue avec la notion de mondes parallèles. C’est aussi un véritable voyage intérieur qui offre à son héroïne l’occasion de tout remettre en question et de se découvrir. Foisonnant, beau et captivant, c’est une bonne porte d’entrée dans l’œuvre de Jonathan Carroll.

Jonathan Carroll, Le Bûcher des immortels, Flammarion, coll. Imagine 292 p. (Trad. Hélène Collon)

Marie-Laure Vauge

 

Walter Jon Williams

Plasma

++++

Plasma est un roman de science-fiction particulièrement réussi, qui offre la description des différentes classes d’une société élitiste, où tout est régenté par le plasma, une énergie phénoménale qui permet de plier la matière à sa volonté, se déplacer mentalement, se régénérer…

Ayah est issue d’une famille pauvre et essaye péniblement d’améliorer sa condition. Elle travaille pour l’Office, organisme qui contrôle les sources de plasma. Sa tâche est de repérer les utilisations frauduleuses de cette précieuse énergie. Alors qu’elle recherche l’origine d’une explosion qui vient de ravager tout un quartier, elle découvre un gisement inconnu de l’Office et inexploité. Elle voit là l’occasion de réaliser tous ses rêves et d’oublier enfin tous ses soucis d’argent… mais cela implique de passer dans l’illégalité. Elle décide de vendre ce gisement à un riche industriel, Constantin, en ignorant qu’il fomente un coup d’état. Elle se trouve donc, bien malgré elle, mêlée à de sombres manipulations politiques, mais il est trop tard pour reculer car elle a pris goût à cette vie où le plasma coule à flot.

Walter Jon Williams signe ici un roman original et riche en rebondissements dans lequel on ne s’ennuie jamais. Ses personnages sonnent juste et la société qu’il décrit, en particulier les rouages de l’administration et le système de castes déguisé, est hautement plausible. Enfin, ses descriptions de l’utilisation du plasma sont magiques. En bref, Plasma est un livre qui mérite le détour !

Walter Jon Williams, Plasma, J’ai Lu, coll. Millénaires 392 p. (Trad. Guy Abadia)

Marie-Laure Vauge

 

Jean-Pierre Hubert

Planète à trois temps

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Jemael, Solann et Floresta sont trois membres de la confrérie des Chantres de Terra, planète-mère de l’humanité repliée dans une autarcie écologique rassurante. Ils ont été contactés par le régent de la planète Zhyl pour faire une tournée à travers les mondes humains. Contraints à une escale forcée, la naïveté des héros va se heurter à une réalité fort déplaisante : la galaxie humaine est gangrenée par la guerre ! Les Chantres vont ainsi être entraînés dans une aventure à l’échelle de l’univers dont l’enjeu ne sera pas moins que le destin de leur propre race.

Ce roman est paru originellement en 1975. L’aspect politique y est pourtant plus modéré que dans bien des textes de l’époque. Hubert y renvoie tous les régimes politiques dos à dos car il n’y a pas de système parfait. Ce roman est proche par certain aspect de La Bohême et l’ivraie d’Ayerdahl. En effet, ici aussi, l’art est une arme capable de changer le monde. Cependant, Hubert va encore plus loin car l’art, seul réel rempart contre la guerre, est capable de sauver le monde ! Bref une œuvre à redécouvrir.

Jean-Pierre Hubert, Planète à trois temps, Editions Naturellement, coll. Les introuvables, 207 p.

Fabien Lyraud

 

Mary Gentle

Les Fils de la sorcière

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Les Fils de la sorcière est un roman de science-fiction ethnologique, dans la plus pure tradition de ceux d’Ursula Le Guin. Totalement dépaysant, c’est une plongée dans un univers et des modes de vie résolument étrangers.

Lynne de Lisle Christie est envoyée par le Dominion de la Terre pour établir des relations diplomatiques et commerciales avec Orthé, une planète dont la civilisation n’a pas encore atteint le stade du développement technologique. Elle s’immerge alors complètement dans ce nouvel environnement, au point d’en oublier parfois que ce monde n’est pas le sien et que la Terre attend d’elle un rapport. Elle découvre petit à petit que les habitants d’Orthé sont en réalité bien plus évolués qu’ils n’y paraissent et qu’ils rejettent la technologie en connaissance de cause. Cela ne laisse rien présager de bon quant aux relations diplomatiques…

Sur cette toile de fond, Mary Gentle vient greffer une foule d’événements et de rencontres, tout en se focalisant sur les sentiments contradictoires éprouvés par le personnage de Christie. Elle nous fait découvrir avec émerveillement la faune, la flore et les coutumes de Orthé avec une précision incroyable. Le seul “inconvénient” de ce livre en découle d’ailleurs : le texte est parsemé de mots orthéen et le recours fréquent au lexique est parfois fastidieux. Hormis ce petit détail, qui aide à nous couler dans la peau d’un visiteur innocent, Les Fils de la sorcière est un roman vraiment passionnant qui vaut le détour.

Mary Gentle, Les Fils de la sorcière, Folio SF, 738 p. (Trad. Jacques Guiod)

Marie-Laure Vauge

 

Pierre Bordage

Orchéron

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Les filles et les fils d’Abzalon et d’Ellula ont, en 800 ans, colonisé le continent du Triangle sur la nouvelle Esther. L’harmonie pourrait régner dans cette société matriarcale et agraire sans les umbres, ces prédateurs volants qui surgissent à tout moment et sans les protecteurs des sentiers. Ces derniers prônent la révolte contre les mathelles, ces femmes qui régentent les domaines et traquent “les lignées maudites”.

Orchéron le potier, accusé d’être le rejeton d’une telle lignée, doit fuir sa mathelle d’adoption. Commence pour lui la quête de son identité, en un parcours initiatique sur cette “Terra Nova”.

Pierre Bordage s’en donne à cœur joie en nous contant les péripéties des survivants d’Esther. Il lâche la bride à son imagination et démontre son goût pour la conception de nouveaux mondes, de nouvelles structures sociales en recherche d’équilibre entre tradition et ignorance. Il chante ce rapport avec la nature, cette communion primaire et sensuelle avec tout ce qui compose celle-ci. Il multiplie les personnages et leur donne cette présence et cette force qui “crèvent” le papier et les rend si attachants, si humains avec leurs outrances et leurs souffrances.

L’auteur entreprend de démontrer l’absurdité qui consiste à utiliser l’héritage spirituel et moral de personnages d’exception pour s’assurer une légitimité et faire ainsi accepter ses propres motivations et cautionner ses actes. Bordage use de l’artifice narratif permis par les journaux intimes pour jouer subtilement sur plusieurs plans, au nez et à la barbe du lecteur. Bien que… des petits indices soient semés ! La conclusion, par contre, est un peu abrupte. Mais ne doutons pas que les éclaircissements se trouveront dans le prochain volet de cette trilogie. Sociologie, ethnologie, humour et amour de la vie et de l’instant présent se conjuguent avec une écriture dense, forte, aboutie pour faire d’Orchéron un grand cru Bordage à ne pas laisser passer.

Pierre Bordage, Orchéron, L’Atalante, 466 p.

Serge Perraud

 

Ada Haynes

La quête de Kysma

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C’est toujours une découverte que de lire le premier roman d’un nouvel auteur. Avec La Quête de Kysma, Ada Haynes frappe fort. Dans ce récit initiatique faussement naïf, elle parvient à renouer avec la grande tradition des romans de SF des années soixante-dix, qui mêlent la description d’une société exotique à la réflexion politique.

Un cataclysme a en effet inondé la quasi-totalité de la Terre, mais a épargné l’Afrique. Ce continent a connu un essor économique mais un déclin des connaissances scientifiques. Dans le même temps, des entités extraterrestres sont apparues sur Terre, sans vraiment chercher à communiquer avec les humains ; elles se contentent de demander à être approvisionnées en plancton. Le héros du roman, Kysma, est un paria car un hasard de la génétique a voulu qu’il naisse blanc dans une population majoritairement noire. Rejeté de tous, il est doté d’une forte curiosité et est prêt à tout pour réaliser son rêve : rencontrer les entités. Il entame alors un périple émaillé de découvertes qui l’aident à construire son propre destin.

Si ce récit est essentiellement basé sur l’évolution du personnage principal, il donne également à son auteur l’occasion de décrire des lieux et des modes de vie totalement dépaysants. Avec La Quête de Kysma, un roman prenant, tantôt grave, parfois plein d’humour, Ada Haynes démontre un talent prometteur.

Ada Haynes, La quête de Kysma, J’ai Lu, coll. SF, 252 p.

Marie-Laure Vauge

 

Paul J. McAuley

La Lumière des astres

++++

Suite à Quatre cents milliards d’étoiles, ce roman reprend l’histoire de Dorthy Yoshida, femme télépathe du IVe millénaire. Dix ans après sa victoire écrasante dans le conflit contre les Aleas, la Marine de l’Organisation des Nations Réunies garde Dorthy toujours prisonnière, car son esprit a été contaminé par sa rencontre avec l’adversaire. Elle est enlevée/délivrée par Talbeck, un riche Golden (bénéficiaire des traitements de longévité) qui a ses propres griefs contre l’ONRU et qui a besoin du talent et des connaissances de Dorthy pour une mission d’enquête vers une étoile étrange qui se dirige à toute vitesse sur la Terre. La Marine est déjà sur place, craignant qu’il s’agisse d’une riposte de renégats Aleas. Cette étoile baladeuse n’est, en fait, que la première étape d’une aventure où se décidera le destin de tout l’univers.

McAuley fait une belle démonstration de sa maîtrise parfaite de la confection d’un récit de hard science plutôt classique, tout à fait comparable aux meilleures œuvres de Clarke, Pohl ou Benford. L’étalage des concepts tirés de la physique et de la cosmologie de pointe fait bon ménage avec des scènes d’action effrénées et des personnages hauts en couleur mais dont les motivations restent néanmoins plausibles.

Paul J. McAuley, La Lumière des astres, J’ai Lu, coll. SF, 475 p. (Trad. Valérie Guilbaud)

Tom Clegg

 

Vernor Vinge

La captive du temps perdu

++++

Vernor Vinge mérite d’être mieux connu par les lecteurs francophones. En attendant la traduction de son dernier roman, A Deepness in the Sky, qui vient de gagner le prix Hugo, cette réédition en format poche de Captive (paru en 1986) est donc bienvenue.

Ce livre prend la forme d’un polar, dans un contexte “bizarre” qui pose lui-même un mystère de taille. On y découvre une Terre restée à l’abandon depuis l’Extinction, un événement de nature inconnue (guerre ? épidémie ? intervention extraterrestre ?) survenu au 23e siècle qui a fait disparaître toute civilisation humaine. Quelques survivants ont été épargnés car ils se trouvaient à l’intérieur des “bulles”, des champs de force sphériques qui isolent les objets et les personnes des effets du passage du temps réel dans le monde extérieur. Mise au point dès 1997, la technologie des bulles a permis des voyages dans le temps… uniquement vers le futur. Certains de rescapés temporels ont réussi à réunir les autres survivants et à les transférer 50 millions d’années dans l’avenir dans l’espoir d’offrir un nouveau départ à l’humanité. Mais lors d’un de ces déplacements, on découvre que l’un des membres fondateurs de la colonie est resté bloqué dans le temps réel, où elle a dû mourir solitaire, sans possibilité de rejoindre ses compagnons. De toute évidence, il s’agit d’un acte de meurtre prémédité ! Pour quel motif ? Wil Brierson, qui était détective dans le lointain passé, est chargé de mener l’enquête. Il arrive à la conclusion qu’une deuxième Extinction se prépare…

Ce roman très efficace réussit à condenser des idées très complexes dans le moule d’une enquête palpitante. A travers l’accumulation d’indices et l’interrogation de divers suspects et témoins, originaires de différentes époques, Vinge nous donne à la fin non seulement la solution du crime, mais aussi un bon aperçu de l’avenir de l’Humanité pendant les deux prochains siècles. On ne trouve pas mieux comme stimulateur de neurones !

Vernor Vinge, La Captive du temps perdu, Le Livre de Poche, coll. SF, 378 p. (Trad. Stéphane Manfrédo)

Tom Clegg

 

William Nicholson

Les Secrets d’Aramanth

++++

De leur naissance à leur mort, les gens d’Aramanth sont évalués, classés, jugés. Toute leur vie est conditionnée par des examens qui leur garantissent la réussite sociale ou le mépris général. Le jour où Kestrel se rebelle contre ce système d’apparente harmonie, c’est toute sa famille qui est condamnée. Mais le cri de la jeune fille est lié au Chanteur de vent, muet depuis bien trop longtemps.

Kestrel, son frère jumeau et Mumpo progressent vers un inconnu hostile dans des décors surnaturels peuplés de gnomes, d’armées fantomatiques indestructibles, de villes-machines sans sorties de secours. Tels trois kamikazes, plongés dans un univers entre fantasy et cyberpunk, ils se battront pour une cause ésotérique dont ils pensent ne rien connaître. Une incisive critique sociale servie par un texte fort, dense, mature.

William Nicholson, Les Secrets d’Aramanth (Le vent de feu, t.1), Gallimard jeunesse, 244 p. (Trad. Diane Ménard) - A partir de 10-11 ans

 

Jimmy

Si proche, si loin

+++++

Ils vivent dans un vieil immeuble de banlieue. Elle a l’habitude de sortir à gauche de chez elle. Lui, à droite. Vous devinez la suite. Une histoire d’amour fantastique (c’est pour ça qu’on vous en parle dans SF Mag) et tragiquement impossible. Une soixantaine de doubles planches remarquablement oniriques dans lesquelles nos deux amants transis vivent des contradictions urbaines : les trains, les palissades du parc, les escaliers mécaniques, les quais de gare jusqu’aux deux gargouilles, qui poussent et tirent les ascenseurs, empêchent leur rencontre. Mais quelque part, Magritte et Chagall veillent. Tout est là…

Jimmy, Si proche, si loin, Seuil Jeunesse, 128 p. (Adaptation française de Gilles Baud Berthier) - Dès 10 ans

 

Histoires de fantômes

+++

Des histoires de fantômes. 13 histoires ! Un chiffre symbolique pour avertir les lecteurs qu’on ne badine pas avec les esprits ! Qu’ils existent ou pas, ces récits nous apprennent à nous méfier de notre crânerie. Comme la légende du Hollandais volant ou de la Dame de neige, dont il ne vaut mieux pas croiser le chemin. Mais tous les fantômes ne nous veulent pas de mal. Ils ont juste envie de jouer avec nous, histoire de cultiver la peur !

Collectif, Histoires de fantômes, Milan, coll. Mille et un contes, 108 p. - Dès 6, 7 ans

 

Patrick Eris,

L’Autobus de minuit, Editions Naturellement,

coll. 2000.com, 148 p.

++

Le lecteur ne s’ennuie pas à découvrir les mystères de cet autobus fantôme au passé trouble et violent, mais le texte manque singulièrement d’ambitions… et de délire.

 

Robert Silverberg,

Prestimion le Coronal, Robert Laffont, coll. Ailleurs et Demain, 470 p. (Trad. Patrick Berthon)

++++

Malgré une fin un peu brusque, ce roman, suite directe de Les Sorciers de Majipoor, est un digne représentant du cycle brillant que sont Les Chroniques de Majipoor.

 

Orson Scott Card,

Enchantement, L’Atalante, 509 p.

(Trad. Arnaud Mousnier-Lompré) 

++

Enchantement présente tous les atouts d’un bon roman mais le traitement choisi par Card est trop calculé et réfléchi au détriment d’une lecture qui ne procure que peu “d’enchantements”.

 

Francis Valéry,

 Les sources du Nil,

Éditions de l’Agly, coll. Fantastique,

151 p.

++++

Un fantastique diffus et intelligent vient brouiller les cartes d’une intrigue d’espionnage sur fond de crise dans l’Afrique des Grands Lacs. Un roman intelligent et efficace qui colle (malheureusement) à une certaine actualité.

 

Terry Bisson,

Voyage vers la planète rouge, Bélial, coll. Bifrost/Etoiles vives, 230 p. (Trad. Michelle Charrier)

+++

Entre parodie et Hard Science, cette conquête de Mars, financée par Hollywood, sombre dans un récit hybride, certes de bonne qualité, qui laisse le lecteur sur sa faim.

 

Mélanie Rawn

, Prince Dragon

(La trilogie du Prince Dragon, t.1),

Éditions de la Reine noire, 696 p. (Trad. Antoine Ribes)

+++

Ce premier volume propose la mise en place efficace d’un univers d’heroic fantasy somme toute assez classique : initiation, magie, politique et combat. Pour les fans du genre et en attendant l’évolution du récit dans les prochains tomes.

 

Faeries 3,

Nestiveqnen, 160 p.

+++

Le seul pro-zine de Fantasy s’améliore de numéro en numéro et s’impose, petit à petit, comme un incontournable. Au sommaire, deux bons gros dossiers sur Kristine Kathryn Rusch et Lanfeust de Troy, cinq nouvelles, et de nombreuses critiques.

 

Bifrost n° 21,

Bélial, 128 p.

++++

Entre les interviews de J-L. Fetjaine et de Gardner Dozois (l’une des grandes figures de l’édition SF aux Etats-Unis) et les trois mini-dossiers, ce numéro rate la perfection de peu en ne proposant qu’une et une seule nouvelle (Thomas Day, Extermination Highway) !

 

Phénix n° 55,

Naturellement, 378 p. 

++++

Un méga dossier sur les dragons, de nombreuses interviews (McCaffrey, Caza, Vonarburg, Newman et d’autres) et d’excellentes nouvelles signées Robert Silverberg et Lucille Négel. Une rare intensité.

 

Solaris n° 135, Éditions Alire, 132 p.

+++

Le nouveau tournant pris par la seule revue québécoise semble donc vraiment lui réussir. Ce dernier numéro en apporte une preuve supplémentaire tant par les dossiers développés (voir l’excellente analyse de Cryptonomicon par exemple) que par la qualité des nouvelles de Simon Labelle et Martin Hébert.

 

 

Christopher Priest

Le Prestige

++++

 

Au tournant du siècle dernier, deux prestidigitateurs accèdent à la célébrité en suivant chacun sa propre voie. L’autobiographie du premier, Alfred Borden, entame le roman. On y apprend comment il acquit sa technique éblouissante grâce à un travail acharné soutenu par un profond amour pour la belle prestidigitation. Le second, Rupert Angier, bâtit sa réputation sur des séances de spiritisme montées de toutes pièces, avec un art tout aussi consommé. Lors d’une de ces séances, Borden démasque Angier, entamant ainsi une querelle qui les opposera tout le reste de leur vie.

Leur duel prend, dans un premier temps, la forme d’une recherche continuelle de tours de prestidigitation de plus en plus spectaculaires, mais, rapidement, Borden devient l’objet des attaques constantes d’Angier. Celui-ci en vient à saboter son show, à faire courir des bruits sur lui…

La lecture du journal intime d’Angier permet de mieux comprendre cet acharnement en donnant aux événements un tout autre éclairage. Ce journal intime constitue la deuxième partie du roman. Le lecteur, qui avait pris fait et cause pour Borden, y découvre que sa version des faits était largement tronquée. Borden lui-même ignore que son intervention lors de la séance de spiritisme a causé la mort avant terme du premier enfant d’Anger. Et par la suite, son comportement n’a cessé de mettre en danger la vie d’Angier. Ce dernier met au point un appareillage électrique qui lui permet de se télétransporter d’un endroit à l’autre de la scène. L’électricité en est encore à ses balbutiements en ce début du vingtième siècle et l’appareillage est extrêmement sensible et dangereux. Borden commet l’irréparable.

Ces deux documents nous sont donnés à lire par l’intermédiaire de Kate et d’Andrew, les petits-enfants respectivement d’Angier et de Borden. Le duel qui opposa leurs ancêtres déteint encore aujourd’hui sur leur vie. Un jumeau d’Alfred, partiellement dématérialisé par un passage imprévu dans la machine d’Angier, survit quelque part. La crypte de famille de Kate renferme, elle, de bien étranges résidus des expériences d’Angier. Il leur appartient maintenant de mettre le point final à ces querelles funestes et peut-être d’éliminer à jamais les stupéfiantes séquelles qu’elles ont laissées.

Le roman est à quatre voix successives. Chaque acteur nous en donne un éclairage nouveau avant de laisser progresser l’action. La technique de Priest est phénoménale. Chaque version réveille les images suscitées par les précédentes et les éclaire d’un jour nouveau, souvent cruel.

La psychologie des personnages profite pleinement de cette technique. On se passionne pour le destin de chacun. Très visuel, surtout dans la mise en scène des séances de prestidigitation. La reconstitution d’époque est féerique. Nombreux coups de théâtre, évidemment. Passionnant de bout en bout. Écriture limpide, élégante, hypnotique.

Une véritable perle. Très large gamme d’émotions. Des images qui restent en mémoire. Une audace scénaristique qui s’appuie sur une technique sans failles.

Priest est un grand écrivain. Il nous avait déjà donnés, notamment, Le Monde inverti, voici un nouveau chef-d’œuvre dans sa bibliographie.

Cerise sur le gâteau, les droits cinématographiques de ce livre ont déjà été acquis.

Le Prestige, Christopher Priest, Trad. Michelle Charrier Denoël “Lunes d’encre”, 418 p.

Marc Bailly

 

L’Agonie des sphères.

Guillaume Lebeau

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Lac Baïkal, 4 octobre 1957 : une unité des forces spéciales soviétiques emballe un cadavre dans une bulle en plastique et élimine tout témoin. New York, 3 mai 1999 : Howie Bernstein, glandeur patenté amateur de rock et hacker doué, entre en contact avec le mystérieux Janus, l’oracle du web. À partir de là, Howie se connecte sur www.grosemmerdes.com : appartement pulvérisé, chasse à l’homme façon Comte Zaroff en modes virtuels aussi bien que réels, le héros va devoir enquêter en aveugle sous la direction de Janus, pour sauver sa peau et l’humanité telle qu’on la connaît, jusqu’au final déroutant et salement pessimiste.

Demain sera un autre jour, disait Scarlett O’Hara. Espérons qu’elle ait raison, car le réel décalé décrit par Guillaume Lebeau n’a franchement pas de quoi nous emballer. NSA, CIA, gouvernements de l’ombre et scientifiques tarés, manipulations génétiques, liberté purement et simplement effacée comme un programme inutile, Ils sont là, mais ce ne sont pas des petits gris sur le plateau de Jacques Pradel qu’on peut déglinguer à coups de mandales. L’Agonie des sphères relègue la conspiration de X-files au rang de fête d’anniversaire surprise. Une sorte de Meilleur des mondes, si Aldous Huxley écrivait aujourd’hui, et sous acides (c’est ce qu’il faisait ? ah, bon…). Rares sont les jeunes auteurs francophones qui ont su aborder la techno-parano à la manière de William Gibson sans se casser les dents. Guillaume Lebeau y arrive parfaitement en associant théorie du complot, guerres du Net et anticipation ultra réaliste. Pas de quoi rire en refermant le livre, ou alors de soulagement : comme quand on se coupe un doigt et que la main aurait pu y passer.

L’Agonie des sphères, Guillaume Lebeau. J’ai Lu. 254 p.

Xavier Mauméjean

 

Catherine Dufour

Blanche Neige et les Lance-missiles

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Attention, gros délire en vue ! Pour son premier roman, Catherine Dufour a décidé de s’attaquer aux sacro-saints contes de notre enfance. Car voyez-vous, la révolte gronde au pays des fées. Les héroïnes commencent à râler après leurs bonnes marraines qui accumulent gaffe sur gaffe. Prenons deux exemples au hasard, Peau d’Âne et la Belle au bois dormant. La première poireaute vainement depuis des années dans une cabane sordide en attendant son beau chevalier. Ce n’est pas tout à fait ce que l’on pourrait appeler une situation de rêve. Quant à la seconde, après un sommeil de cent ans, son prince charmant s’est révélé n’être qu’un démon maladroit caché sous l’apparence d’un bel humain. Bref, rien ne va plus, au point que nos deux héroïnes décident de prendre leur histoire en main en partant pour un pays excepté de fée.

Vous l’aurez compris, Catherine Dufour verse dans une satire surdynamitée où se croise Blanche Neige, le petit chaperon rouge, Jésus, Bill Gates et bien d’autres. Bourré d’humour, ce livre a de nombreux atouts pour attirer les lecteurs. On regrettera juste quelques errements pas vraiment nécessaires à l’intrigue et qui alourdissent l’ensemble. Mais rien de bien grave. On en garde plutôt le souvenir d’un bon divertissement. À lire.

Blance Neige et les Lance-missiles, tome 1 du cycle : Quand les dieux buvaient, éditions Nestiveqnen Catherine Dufour, collection Fantasy, 234 pages.

Jérôme Vincent

 

Greag Bear

L’échelle de Darwin

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Quel lien peut-il y avoir entre une famille de néandertaliens et leur bébé étrangement “moderne”, pris dans les glaces autrichiennes, et ce charnier de femmes enceintes découvert dans l’actuelle Géorgie ? A priori aucun… sauf SHEVA. SHEVA, comprenons activation d’un rétrovirus endogène dispersé dans l’organisme humain, tapi depuis des milliers d’années, se réveille. Conséquences : fausses couches et malformations congénitales de fœtus ; vecteur de transmission : tout partenaire sexuel masculin. Une course contre la montre est engagée par le gouvernement américain, puis à l’échelle planétaire, pour lutter contre ce terrible fléau. Et si SHEVA n’était pas cette tumeur exterminatrice du genre humain mais la radio de Darwin. C’est ce que pense Kaye Lang, biologiste moléculaire, et quelques autres pour qui SHEVA n’est autre qu’un agent de redistribution biologique destiné à faire muter l’homo sapiens sapiens. K. Lang expérimentera SHEVA sur son propre corps afin que la vérité émerge de l’obscurantisme scientifique et du discours politique ambiants. Assurément Greg Bear nous livre là un roman dense, solidement étayé, sur l’évolutionnisme.

Greag Bear L’échelle de Darwin, Collection “Ailleurs et Demain, Robert Laffont, traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque, 528 p.

Alexandre Marcinowski

 

Terry Bisson

Homme qui parle

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Beau Parleur, seul garagiste à réparer n’importe quel objet mécanique par la magie, a disparu. Qui s’en soucie ? Son unique fille, Crystal, sans doute. Et voilà que la jeune fille se lance à la recherche de son père, aidée par Williams, venu changer le pare-brise de la Mustang de son cousin et embarqué dans l’aventure pour l’occasion. Dans ce jeu de piste, ils découvrent que Beau Parleur est parti vers le Pôle Nord pour sauver le monde et lutter contre Dgene et ses acolytes. Dans ce road story effréné, Terry Bisson nous balade au travers des paysages du Middle Est américain, que personne ne reconnaîtra au reste. Car c’est sous le signe de la magie que Bisson a construit son récit, dans un style qui n’est pas sans rappeler Pratchett. Alors, avis aux amateurs.

Terry Bisson, Homme qui parle, Bifrost / Étoiles vives, traduit de l’américain par Patrick Marcel, 196 p.

Alexandre Marcinkowski

 

 

Elaine Cunningham

La chanson de l’elfe

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La série intitulée Les royaumes oubliés éditée par Fleuve Noir propose des romans dont l’action se déroule dans un univers éponyme issu du jeu de rôle. Il s’agit à la base d’un univers de référence pour AD & D, le célèbre jeu. Ce nouveau tome (le cinquante-et-une nièmes tome de la collection) se place dans le cycle des ménestrels. Une organisation secrète chargée de lutter contre le Mal. Pour ce nouveau tome on suit un groupe d’aventuriers associés pour l’occasion dont le but est de découvrir qui cherche à modifier les mythes et les fondements de l’histoire des Royaumes Oubliés. On découvre un vaste complot ourdit par une sorcière en mal de vengeance. Il s’agit d’une collection d’inégale qualité qui souffre de n’être pas traduit en totalité. Le traducteur a donc la dure tache de rendre lisible chaque roman. La chanson de l’elfe est un roman qui traîne en longueur, on s’attache peu aux personnages. À noter que ce produit est exclusivement destiné aux joueurs qui peuvent par contre y trouver matière pour leur passion (inspiration, description de lieux…).

La chanson de l’elfe, Elaine Cunningham, traduction d’Isabelle Troin, Fleuve Noir, 254 p.

Olivier Collin

 

William Gibson

Tomorrow’s Parties

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On ne présente plus William Gibson l’auteur phare du cyberpunk auteur entre autres du Neuromancien. Il signe un nouveau roman qui se situe peu de temps après Idoru son précédent roman. On retrouve ainsi plusieurs personnages dans cette nouvelle histoire. Laney est un homme qui a consommé une substance qui lui permet désormais d’être en phase avec le monde virtuel des données informatiques. Il peut aussi être capable de prévoir que des événements importants vont avoir lieu. Et justement, il s’en prépare un à San Francisco. Aussi décide-t-il d’envoyer un agent sur place afin d’enquêter et de pouvoir, le moment opportun, intervenir pour tenter d’influencer cet événement. On plonge avec délice dans les descriptions de ce monde cyberpunk si proche du nôtre par certains côtés. Pourtant l’histoire ne décolle jamais réellement, on suit les errances de plusieurs personnages qui au final se rencontreront. Mais en lui-même le scénario n’avance pas et l’on finit par se lasser d’attendre des rebondissements, une intrigue. William Gibson déçoit, il réussit à recréer l’univers si particulier et qui a fait sa réputation mais cela reste une coquille vide. Dommage !

Tomorrow’s Parties, William Gibson, traduction de Philippe Rouard, Au Diable Vauvert, 388 p.

Collin Olivier

 

Greg Egan

L’Énigme de l’Univers.

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Andrew Worth, réalisateur scientifique travaillant pour les chaînes du net, se rend sur l’île d’Anarchia. Entièrement artificielle et soumise à un embargo mondial, l’île accueille un congrès scientifique rassemblant les physiciens les plus éminents de la planète. Tous attendent l’exposé de Violet Mosala, qui avec sa Théorie du Tout, prétend unifier le champ entier de la physique. Autrement dit, expliquer l’univers. Andrew découvre alors que différents groupes extrémistes cherchent à éliminer la jeune prix Nobel. Lui-même devra tout faire pour rester en vie.

Attention, chef-d’œuvre ! Non pas une bouillasse à grand tirage dont l’intrigue serait pompée sur le dernier Science et Vie, mais un roman prenant, admirablement documenté. Greg Egan est un écrivain fascinant. Clonage, sida, où ici rien moins que le sens du monde, à travers ses deux romans et ses trop rares nouvelles, il traduit les aspirations et les angoisses véhiculées par la science, toujours là où on ne l’attend pas, tirant des conséquences originales quand d’autres se seraient cassé les dents. De plus, le futur qu’il décrit, avec sa technologie et ses mœurs, est parfaitement crédible et ne risque pas de se prendre un coup de vieux dans dix ans. Lire Egan c’est se préparer aujourd’hui à demain, et mieux vaut faire vite ! Un roman grave mais non dénué d’humour, bénéficiant d’une traduction remarquable et d’une solide préface de Gérard Klein.

L’Énigme de l’Univers, Greg Egan, Livre de Poche, 512 p.

Xavier Mauméjean

 

Stephen King

Jessie

 

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Dites-donc, quel événement ! Un roman de Stephen King dans une collection de littérature classique…

C’est qu’il le mérite bien le bougre : quel talent !

Cet écrivain rend constamment hommage aux femmes. D’ailleurs dans sa dédicace, il rend hommage à “six femmes remarquables”.

Les titres de son œuvre sont souvent des prénoms féminins : Carrie, Dolorès Clairborne, Misery, Jessie, Charlie, Christine… Jamais une seule fois le prénom d’un homme ! Dans Shining aussi c’est le combat d’une femme.

Il dénonce les violences faites aux femmes dans Insomnies.

Ici aussi, avec brio, il part d’un incident dramatique : Jessie, une femme d’âge mûr se retrouve menottée aux montants du lit sans espérer aucun secours.

King est excellent pour amener le lecteur à réfléchir sur le sujet que l’auteur veut traiter dans ce magnifique roman : l’inceste… La scène de l’attouchement incestueux (pendant une éclipse de soleil) a été décrite quasiment de la même manière dans le tome 4 de La Tour sombre (Magie et cristal). L’amour et la mort sont ici intimement liés, sexuellement attachés.

Attachée sur son lit, Jessie se souvient d’une séance de groupe :

“Après avoir montré ses seins et rabaissé son sweat-shirt, la jolie blonde avait expliqué qu’elle ne pouvait avouer à ses parents ce que les amis de son frère lui avaient fait pendant qu’ils passaient le week-end à Montréal, parce qu’elle aurait peut-être été obligée de leur dire aussi ce que son frère lui avait fait l’année précédente.” Mais où nous mène donc le sexe ?

Pour comprendre ce qu’en pense Stephen King au travers de son œuvre, lisez absolument : Stephen King et le sexe de Roland Ernould aux éditions Naturellement.

On retrouve dans Jessie, excellemment décrite, la volonté de fer d’une femme soi-disant fragile de s’en sortir comme dans le récent La Petite fille qui aimait Tom Gordon. Pourtant : “… depuis le début, elle s’était préparée à l’échec. C’était le succès qui la prenait par surprise.”

Bravo pour cet hommage au courage d’une femme…

Jessie, Stephen King, Trad. W.O. Desmond, Livre de Poche, 412 p.

Alain Pelosato

 

G.-J. Arnaud

La ceinture de feu

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La ceinture de feu est le premier roman d’un nouveau cycle de La Compagnie des Glaces. À 73 ans, G.-J. Arnaud semble toujours aussi prolifique. Après la réédition en 16 volumes de la première série, les 11 volumes des Chroniques Glaciaires, sans oublier l’adaptation en jeu de rôles (par Fabrice Cayla, Jean-Pierre Pécau et G.-J. Arnaud) que la maison d’éditions Jeux Actuels nous avait proposé en 1986, le monde des glaces est devenu un monument incontournable de la science-fiction francophone.

G.-J. Arnaud nous propose un nouveau départ pour son univers, quinze ans après la fin de la glaciation. Le monde des glaces a bien changé. Désormais, les neiges ont fondu, entraînants avec elles la disparition des compagnies ferroviaires. La terre est partagée entre les deux tropiques par la Ceinture de Feu, une large barrière aux très hautes températures. Pourtant, il se pourrait bien qu’il existe quelque part une faille qui permettrait de passer d’un hémisphère à l’autre…

On aurait pu espérer que G.-J. Arnaud profite de ce nouveau cycle pour introduire en douceur son univers à de nouveaux lecteurs. Malheureusement, comme de nombreux personnages du premier cycle reviennent, il est difficile aux néophytes de plonger dans cette Nouvelle Époque. Malgré tout, la richesse de cet univers ne peut que séduire les lecteurs avides de dépaysement.

G.-J. Arnaud, La ceinture de feu, Fleuve Noir/La Compagnie des Glaces – Nouvelle Époque n° 1, 284 p.

Jean-Michel Abrassart

 

Christian Leourier

Les montagnes du soleil

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Comment peuvent s’organiser pour survivre, des poignées d’hommes et de femmes rescapés d’un “nouveau déluge” ? Comment réagiront-ils privés de tout ce qui faisait leur environnement et leur cadre habituels ?

Christian Leourier tente d’apporter, avec Les montagnes du soleil, (écrit en 1971), sinon une réponse définitive, du moins des probabilités et des possibilités. Il retient, à travers trois personnages, trois approches probables et en fait un livre à la fois plein d’action, de suspense, de tension, un hymne à la tolérance et à la curiosité, ainsi qu’une source de réflexions ; réflexions qui restent bien d’actualité encore aujourd’hui face à l’inconscience ou l’impuissance de dirigeants.

Cal est un chasseur de la Vallée des Hommes qui ose bousculer les lois et les traditions. Il a franchi les limites de son horizon et passé les Montagnes du soleil.

An-Yang est, dans le clan des loups, le souffre-douleur depuis un accident qui le fait boiter.

Ces descendants des colons de Mars se sont mobilisés en vue de la Reconquête de la planète-mère.

Ce roman métaphorique, riche d’idées et de vocabulaire, mérite amplement d’être exhumé de l’oubli et son auteur une place plus glorieuse au pinacle de la SF. Mais la difficulté de vivre de l’écriture de genre entrave ces talents phagocytés par des tâches plus alimentaires.

Les montagnes du soleil, Christian Leourier, Les introuvables n° 4, Éditions Naturellement, 254 p.

Serge Perraud

 

Roger Zelazny et Jane Mindskold

Lord Démon

+

 

Moi qui n’aime pas l’Heroïc-Fantasy, j’ai toujours aimé, que dis-je, adoré Zelazny : j’ai été émerveillé par le cycle des princes d’Ambre et la saga de Francis Sandow.

Donc, curiosité oblige, je me suis précipité sur cette œuvre posthume.

Quelle déception !

Pourtant l’idée était géniale, celle de la “bouteille” dans laquelle il y a des milliers de mondes…

Mais on a vite fait de s’ennuyer, de bailler en lisant les dialogues, en se demandant s’il se passe vraiment quelque chose, et, en faisant un réel effort on s’aperçoit que oui, il se passe quelque chose, mais il est difficile de le remarquer.

Bref, ce pauvre Roger aurait-il accepté ce livre ?

“Vous avez aimé le cycle des Neuf Princes d’Ambre… vous allez adorer ce livre” clame la quatrième de couverture.

Ce n’est pas mon cas…

Lord Démon, Roger Zelazny et Jane Mindskold, Denoël – collection Lunes d’encre.

Alain Pelosato

 

Robert J. Sawyer

Mutations

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Pierre Tardivel est un chercheur généticien travaillant à l’université de Berkeley. Il est atteint d’une maladie génétique incurable et sa femme et lui décident d’avoir un enfant d’un donateur anonyme. Burian Klimus, le prix Nobel pour lequel Pierre travaille, veut être le père biologique de cet enfant. Pierre et son épouse y consentent, mais ils auront tôt fait de le regretter. Par ailleurs, Pierre est victime d’une tentative d’assassinat fomentée par le Reich Millénaire, un groupe néo-nazi soi-disant dirigé par Ivan le terrible, le boucher de Treblinka. Celui-ci était en son temps un grand défenseur de l’eugénisme et il présente une ressemblance physique étrange avec Klimus.

Mutations est un roman de faiseur de best-sellers à l’américaine. La lecture en est facile et rapide, les personnages sont “ simples ”, le rythme est soutenu, la continuité de la narration correcte. Cela ne serait pas un défaut (ni une qualité) en soi si l’auteur évitait un peu plus les poncifs du genre. Les effets d’annonce : les personnages disent qu’ils ont découvert quelque chose mais ne disent pas quoi (sous-entendu : je vous le dirai dans 20 pages, cher lecteur, après la pause publicitaire). Les rebondissements : Ah non, ce n’était pas lui, mais l’autre. Les passages surdocumentés : le personnage principal est généticien, l’auteur s’est documenté sur la chose, il veut le faire savoir et il en tartine son récit à intervalles réguliers, le lecteur a même droit à des tableaux descriptifs. La scène d’action finale : cette scène est tellement inutile qu’elle en vire au comique involontaire.

La chronologie est parfois déroutante et fait allégrement des sauts de quelques heures, mois ou années d’un chapitre à l’autre. Mais cela est fait habilement et ne nuit donc pas outre mesure à la continuité du récit.

On peut déplorer également un épilogue d’une mièvrerie écœurante.

On remarquera par ailleurs le travail de traduction qui a dû se dépêtrer du piège anglais-français. Le personnage principal est québécois et il lui arrive de s’exprimer en français dans la version originale du roman, ce qui est, évidemment, plus difficile à faire passer dans un roman intégralement en français.

Les pistes narratives sont nombreuses, l’auteur touche à de nombreux sujets avec un certain bonheur (la génétique, l’eugénisme, le système de sécurité sociale aux USA, la poursuite des anciens nazis…). Ce récit est en outre fortement ancré dans le réel et il est fait à de nombreuses reprises référence à des personnages et des faits existants.

Si on exclut les passages scientifiques, qui peuvent être passés sans nuire à la compréhension de l’histoire, on peut dire que “ mutations ” n’ennuie pas un seul instant mais ne laissera sans doute pas une trace indélébile.

MUTATIONS, Robert J. Sawyer, J’ai Lu Millénaires, 370 p.

Alessandro Arturo

 

Sylvie MILLER & Philippe WARD

Le Chant de Montségur

+++

 

Artahe (1998) et Irrintzina (1999) nous avaient fait découvrir et connaître le très beau don d’écrivain de Philippe Ward. Don qui s’épanouissait dans un “fantastique rural” très original, trouvant ses racines dans les Pyrénées ou au Pays Basque. Le voici s’alliant avec la talentueuse Sylvie Miller. Ensemble, ils nous donnent un roman toujours aussi “méridional”, se déroulant à Toulouse cette fois, et centré sur l’hérésie cathare. Il y a, comme dans Artahe, résurgence d’un culte ancien, hantise manifeste du bibliographe lovecraftien qu’est Ward. Ce culte cathare est celui des ‘Parfaits’ du XIIIe siècle, exterminés aux termes de la fameuse croisade albigeoise, dirigée par la toute nouvelle Inquisition de Saint-Dominique. Nous suivons Peire, chanteur occitan, figure innocente, qui va se trouver, éperdu, mêlé à l’implacable combat entre un Vatican féroce (magnifique personnage du cardinal Anto Sakic), la société del Gai Saber, qui défend la Tradition (et bien plus que cela…), et… le diable lui-même, incarné par le Drac, démon évoquant furieusement les mythes vivants d’Irrintzina par son caractère farouche et intemporel. Peire, de plus, sera écartelé entre l’amour de deux femmes belles et exigeantes : son destin ne pourra être que sublime et salvateur. Salvateur dans le sens rédempteur et wagnérien du terme. En effet, vers la fin, le roman bascule et la coda devient et mystique et grandiose. L’écriture en est superbe, particulièrement dans les affrontements dramatiques avec le Drac (chapitres 16 et 29), terriblement évocateurs. Du grand art.

Le Chant de Montségur, Sylvie Miller et Phillipe Ward, CyLibris/Fantastique, 262 p.

Bruno Peeters

 

Jean-Michel Truong

Totalement inhumaine

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En 1963, dans sa célèbre nouvelle La réponse, Fredric Brown prédisait la toute-puissance des ordinateurs reliés en un seul circuit géant. Trente-huit ans plus tard, la réalité est là. Les deux petites pages de la short-short story de Brown se voient extrapolées dans ce magistral essai de Jean-Michel Truong, lequel prolonge sur le plan théorique la fiction de son roman Le Successeur de pierre, Grand prix de l’Imaginaire 2000. Le Successeur. Ce même mot est ici tout aussi central. L’idée de base de l’auteur est la suivante, saisissante en sa simplicité : l’intelligence va quitter le corps de l’homme. “J’appelle Successeur cette forme de vie nouvelle susceptible de prendre la suite de l’homme comme habitacle de la conscience” (p. 49). Puis : “Le Successeur est l’espèce émergeant sous nos yeux de ce substrat artificiel – fait de mémoires et de processeurs toujours plus nombreux et en voir d’interconnexion massive – qu’on appelle le Net” (pp. 49-50). Ce thème est introduit de manière ironique par un rappel des œuvres de l’Homme, de Mozart à… Staline. L’homme a terminé ce qu’il doit faire, et la relève est prête. Il parvient à l’immortalité par la création de ce Successeur, lequel sera, lui, toujours là, même après l’extinction du Soleil et de notre espèce. Par une alliance subtile entre des thèmes (les “mèmes”) et des techniques (“ le e-gènes”) le Successeur manipule l’homme. Né par la guerre dans les années quarante, Dieu des batailles, il est promu actuellement Dieu des marchés et de la productivité, ce qui amène Truong à un important chapitre traitant de la mondialisation, phénomène mondial théorique succédant au christianisme et au marxisme. Les pertes d’emploi étant le tribut payé par l’homme à l’émergence nouvelle de cette Créature (parfois nommée… Baal ou Moloch). Nous voyons là comment l’essayiste rejoint le romancier, en mythifiant de purs concepts abstraits. Le Successeur s’incarne donc dans Internet et s’offre une cour, réglant notre avenir social, charpenté entre Imbus (les serviteurs/courtisans), le cheptel (vous et moi) et epsilon, irréductible noyau de dissidents refusant la nouvelle donnée. Passant de la folie des start-up à la téléphonie mobile, Truong démontre la maîtrise progressive du Successeur, et notre propre abandon, confinant au dessaisissement. Indifférent, il deviendra intelligent, sans doute, mais d’une intelligence totalement inhumaine. Nous y voilà. Il y a là, tout simplement, comme un constat, sans jugement moral particulier, qui laisse le lecteur un peu sur sa faim après autant de pages aussi brillantes que pertinentes (le style est remarquable par la qualité des mots choisis). Livre ardu, certes, touchant à la philosophie, à l’économie, à la géopolitique, livre à lire la tête entre les mains sans doute : celle-ci en sortira étourdie peut-être, mais enrichie certainement. (Note : il vous est loisible de découvrir le premier chapitre de ce roman exceptionnel à l’adresse suivante : http ://www.jean-michel-truong.net/totalement_inhumaine/page/chtotalement.html, qu’on se le dise ! NDR)

Totalement inhumaine, Jean-Michel Truong, Les Empêcheurs de penser en rond, 220 p.

Bruno Peeters

 

J.R.R Tolkien

Le second livre des contes perdus

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La suite de L’Histoire de la Terre du Milieu rééditée en poche. Tolkien écrivit ces contes en revenant de France où il venait de participer à la bataille de la Somme d’où sans doute cette sourde angoisse, ces récits de destruction du royaume elfique et de l’avènement du royaume de Morgoth.

Tolkien mourut en laissant ces contes inachevés, et c’est son fils qui en a établi l’édition. Un appareil de notes, d’ajouts et de renvois, certes intéressants mais beaucoup trop volumineux, rend la lecture fastidieuse. Quant à la traduction, c’est le petit-fils de l’auteur qui s’en est chargé, en cherchant à “respecter les anomalies stylistiques de l’original tout en tentant de les rendre abordables en français” : or, cette traduction, dénuée de l’élégance qui caractérise l’écriture de Tolkien, à vouloir être trop littérale, ne parvient qu’à accumuler fautes de grammaire et lourdeurs de style. Sans doute les héritiers d’un génie littéraire devraient-ils laisser le soin de l’édition et de la traduction à des gens moins affectivement concernés. Une seule envie en lisant ces Contes, se les procurer en anglais !

Le second livre des contes perdus, J.R.R Tolkien Ed. Pocket, coll. Fantasy, trad. Adam Tolkien, 444 p.

Marie Belosta

 

David Brin

La jeune fille et les clones

+++

 

Réédition en poche du roman de David Brin. Les habitants de Stratos ont un mode de reproduction pour le moins étrange. Si les femmes se reproduisent l’hiver par clonage, elles ont néanmoins besoin de sperme pour amorcer les grossesses. Pour assurer le renouvellement de la nécessaire population masculine, les clans offrent avec parcimonie leurs faveurs aux hommes en proie au rut d’été. De ces unions estivales, naissent aussi des femmes, des vars, qui occupent le bas de l’échelle de cette société extrêmement stratifiée, et qui à la puberté sont chassées du clan.

C’est ainsi que Maia part à découverte du vaste monde, rencontre un visiteur venu des étoiles, découvre que les hommes ne sont pas que des brutes et que l’unicité peut être un atout, se heurte aux puissants clans qui élimineraient bien et les hommes et les vars. Davis Brin met comme toujours le plus grand soin à créer un monde cohérent jusque dans les moindres détails. Grand roman d’aventure, réflexion sur le féminisme et les rapports entre les sexes, La jeune fille et les clones se lit avec plaisir.

La jeune fille et les clones, David Brin, Ed. Pocket, coll. science-fiction, trad. Arnaud Mousnier-Lompré, 640 p.

Marie Belosta

 

Jean-Claude Alizet

L’année de la fiction, polar, SF, fantastique, espionnage, volume 10

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Un recensement exhaustif de toute la production littéraire des domaines susmentionnés de l’année 1998. Une bibliographie critique de la production annuelle avec une présentation de chaque titre et un avis critique.

Avis : indispensable pour toutes les bibliothèques et tous les centres de documentations, à tous les chercheurs, à tous les curieux et à tous les fans avides de savoir ce qui est paru de leurs auteurs favoris. Environs 1000 notices, rééditions et nouvelles y compris.

Un travail de Titan, fouillé et clair. Une réussite totale.

Jean-Claude Alizet, L’Année de la fiction, Edition Encrage/Les Belles Lettres, 416 p.

Marc Bailly

 

Thomas Day

Rêves de Guerre

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Après avoir publié de nombreuses nouvelles ces dernières années, Thomas Day signe aujourd’hui son premier roman chez Mnémos. Et pour l’occasion, il a décidé de s’attaquer à une histoire de fantasy qui au premier abord parait assez simple. Il est vrai que deux peuples puissants qui s’opposent en permanence de chaque côté d’un fleuve tumultueux a des relents de déjà vu. Heureusement, la personnalité tourmentée du héros donne un véritable intérêt au livre. Maître d’arme surpuissant, N’Khan Hadessa parcourt les champs de batailles depuis 10 000 ans. Mais cette aptitude au combat est aussi un défaut. En fait, N’Khan est un vrai gentil qui a du mal à communiquer autrement que par les armes. Pas facile dans ce cas d’exprimer ses sentiments et de passer pour autre chose qu’une grosse brute, surtout devant son fils qui préfère l’agriculture à la magie et possède une tendance prononcée au mépris de la violence. Malheureusement pour ce dernier il doit sauver le royaume de la destruction. Il ne sera pas évident pour N’Khan de lui faire entendre raison.

Rêves de guerre est un roman en demi-teinte. Parfois un peu long, on regrette qu’il ne possède pas la force des nouvelles de Thomas Day même si on y reconnaît bien son empreinte. Malgré tout, il n’en reste pas moins un livre agréable et distrayant, bien servit par la plume de son auteur. Voilà qui devrait en séduire plus d’un.

Thomas Day, Rêves de guerre, éditions Mnémos, Collection Icares, 410 p.

Jérôme Vincent

 

 

Jean-Marc Ligny & Mandy

Les oiseaux de lumière

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Ce roman, qui vient de remporter le Prix Tour Eiffel de science-fiction cette année, fait partie des Chroniques des Nouveaux Mondes, cadre fictif déjà employé par Ligny dans d’autres récits de SF. On retrouve ainsi dans l’an 2432 le vieux baroudeur et contrebandier, Oap Täo, embarqué dans une sale histoire de chasse aux “oiseaux de lumière”. Composés principalement de photons et migrant sur les ondes gravitationnelles, ces étranges créatures surgies de nulle part traversent le Système Solaire depuis six ans, leur beauté éthérée suscitant chez les humains fascination et convoitise. Pris dans l’acte par les autorités des Nouveaux Mondes, qui répriment les chasseurs, Oap Täo réussit à s’échapper suite à l’intervention d’une ancienne amante, Frieda Koulouris. Elle aussi s’intéresse aux oiseaux de lumière, mais uniquement pour les observer de près et découvrir leur vraie nature. Poursuivis par la police, Oap et Frieda partent en quête à bord d’un vaisseau interstellaire volé. Ils seront bientôt rejoints par une mystérieuse jeune femme nommée Hu-Reï, qui prétend être journaliste mais dont les charmes et les connaissances semblent dépasser les normes humaines. Guidés par elle, les aventuriers vont entamer un périple extraordinaire à travers notre Galaxie et au-delà, afin de résoudre l’énigme des oiseaux.

C’est une assez jolie histoire écrite avec le panache et le sens de l’humour caractéristiques de Ligny. Mais son impact est affaibli par le changement de registre quand on passe des mésaventures de Oap Täo, flics aux trousses, au voyage initiatique dont Frieda et Hu-Reï sont les principales instigatrices. Les policiers, incompétents sur tous les plans, sont vite relégués à un rôle essentiellement comique, et même Oap se trouve marginalisé, grommelant dans son verre contre les deux bonnes femmes qui passent décidément trop de temps à se pâmer mutuellement. Si les obsessions et désirs de Frieda, d’un côté, et les desseins secrets de Hu-Reï, de l’autre, ne sont pas dénués d’intérêt, l’absence de tout adversaire ou obstacle dignes de ce nom atténue passablement les possibilités de tension dramatique. Un peu à l’image de ces oiseaux de lumière évanescents, tout ceci manque de substance, un manque qui ne saurait être masqué par quelques scènes de cul émoustillantes ou des envolées poétiques sur les mystères du cosmos.

Jean-Marc Ligny (d’après un scénario de Jean-Marc Ligny & Mandy), Les oiseaux de lumière, J’ai Lu/Millénaires, 374 p.

Tom Clegg

 

Claire Panier-Alix

L’échiquier d’Einär

++

 

Dès le début de L’échiquier d’Einär, on sent que Claire Panier-Alix est amatrice de Tolkien. Pour son premier ouvrage, elle a choisi une narration lente et descriptive pour une histoire qui n’est pas sans rappeler celle de l’auteur du Seigneur des Anneaux. Comme lui, son intrigue, ou plutôt sa succession d’intrigues, se déroule sur des siècles et des siècles (un peu comme le Silmarillion). Comme lui, elle prend son temps pour tisser le destin de ses héros. Comme lui, elle aborde son récit plus comme étant celui d’un pays que celui d’un homme, mettant en scène au passage quelques dieux du cru. La comparaison s’arrête là. Même si elle pratique une fantasy qui se veut grandiose, elle n’a pas la plume de Tolkien et n’y prétend sans doute pas. Son récit débute sur l’invasion de l’île de Modar’Lach par l’armée du terrible sorcier Guiderod. Pour rétablir l’équilibre des forces et sauver la faërie, le dieu Einär redonne une nouvelle jeunesse au héros Duncan d’Irah, alors aux portes de la mort. Sa mission : combattre le sorcier et aider les elfes et autres nains du coin. Une quête dans laquelle il recevra un bon coup de main des dragons tirés de leurs sommeils millénaires pour l’occasion. Mais l’histoire de Duncan en cache une autre, beaucoup plus longue et dramatique. Akhéris d’Irah, son petit-fils à l’âme torturée est appelé à prendre sa succession. Malheureusement, en devenant immortel pour la sauver des griffes du sorcier, il perd dans le même temps sa bien aimée, endormit par la puissante magie de Guiderot. Et notre héros n’aura pas de trop de l’éternité et des 300 dernières pages du livre pour la réveiller… La longueur est l’apanage de L’échiquier d’Einär. En prenant son temps et en adoptant une narration un tantinet pompeuse et ennuyeuse, Claire Panier-Alix rend difficile d’accès son histoire. L’intervention des dieux et le défilement des siècles ne facilitent pas la chose. Bref, voici un livre qu’on ne peut conseiller qu’aux lecteurs que ce genre de défauts n’arrête pas. Espérons pour elle qu’ils seront nombreux.

Claire Panier-Alix, L’échiquier d’Einär, Chronique insulaire tome 1, Nestiveqnen, 458 p.

Jérôme Vincent

 

Thomas Hervet

Jours de Colère

+++

 

Pour son premier roman, le tout jeune Thomas Hervet (21 ans) n’a pas franchement fait dans l’optimisme et la joie de vivre. Son héros, un poète vendant mal ses vers, gagne sa vie en tant que tueur à gage. Une profession qui reflète bien le côté noir de son âme, attirée par l’odeur du sang. Bref, ce n’est pas franchement le genre de personne que l’on aimerait côtoyer, et encore moins avoir pour ennemi. Mais dans le Paris de la fin du XIXe siècle, notre homme a énormément de travail. Ses commanditaires sont nombreux, parmi lesquels l’Église catholique. Cette dernière cherche à renforcer son pouvoir en France quelques années après y avoir imposé la foi en chassant les créatures de la faérie. Seulement voilà, les fées risquent de revenir. De retour de Russie après une nouvelle mission sanglante, notre héros ramène une jeune femme aveugle et muette qui a l’étrange pouvoir de donner naissance aux fées et autres démons. Sans les connaître (ils sont toujours anonymes), il met donc une sérieuse épine dans le pied de ses employeurs. Une épine qui va diviser la capitale et la mettre à feu et à sang. La guerre civile n’est pas loin…

Thomas Hervet n’a pas froid aux yeux. Jours de colère possède une bordée de personnages tirés de l’histoire avec un grand “H” comme Delacroix, Nerval ou Baudelaire. Évidemment, cela ne fait pas tout mais démontre une certaine ambition. Las… Sans être vraiment mauvais, son roman ne soulève pas complètement l’enthousiasme. Il fait partie de ces livres qui a défaut d’être passionnant sont corrects, sa principale qualité résidant dans l’ambiguïté de son personnage principal, à la fois sombre et impulsif mais aussi capable d’amour et de compassion. Pour un premier ouvrage, c’est déjà pas mal.

Thomas Hervet, Jours de Colère, Libera me tome 1, éditions Nestiveqnen, 218 p.

Jérôme Vincent

 

Ira Levin

Le fils de Rosemary

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Fin des années quatre-vingt-dix, Ira Levin se décide à écrire la suite de Rosemary’s baby, son roman sorti en 1967 et adapté pour le grand écran par Roman Polanski en 1968. Le livre n’arrive que maintenant en France et c’est un peu dommage parce que l’intrigue se passe fin 1999, dans une atmosphère de millenium attendu.

L’auteur ne pouvait pas laisser Rosemary éduquer le fils du Diable ; elle en eût fait un homme bon. Elle l’a donc élevé jusqu’à l’âge de 6 ans, date à laquelle elle est tombée dans le coma. Elle se réveille en novembre 1999 pour apprendre que 27 ans ont passé et que son fils, Andy, est à l’âge de 33 ans le personnage le plus charismatique de la planète, celui qui peut sauver la Terre du Mal.

L’histoire est habilement construite pour nous tenir en haleine jusqu’à l’avènement de l’an 2000 où tous les hommes de bonne volonté allumeront une bougie, fabriquée spécialement pour cette occasion, à la même heure sur toute la surface de la planète.

C’est un livre qui se lit vite, d’une traite, car on veut en connaître le dénouement. Ce n’est pas un livre qui marque – peut-être effrayait-il plus en 1997, peut-être les Américains sont-ils plus sensibles à la peur des sectes sur laquelle joue ce roman – mais c’est une bonne lecture de plage ou de trajet-métro. On ne se prend pas la tête, mais on passe un bon moment, c’est déjà ça.

Ira Levin, Le Fils de Rosemary, J’ai Lu, 252 p.

Lucie Chenu

 

Harlan Ellison

La machine aux yeux bleus

++++

 

Sous sa couverture austère, La Machine aux yeux bleus est un petit événement. Cela faisait effectivement longtemps que l’on n’avait pas lu de nouvelles d’Harlan Ellison en France. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir enchaîné les textes et les prix de l’autre côté de l’Atlantique. Considéré un temps comme l’enfant terrible de la SF américaine (on se souviendra de ses anthologies Dangerous Vision à la fin des années soixante), Harlan Ellison est avant tout un novelliste de talent. Pour en avoir la preuve, il suffit de se plonger dans les huit textes de ce recueil. Si on peut passer assez vite sur certaines nouvelles comme celle qui donne son titre au livre, La Machine aux yeux bleus, on est forcé d’admirer l’ambiance qui se dégage d’histoires comme Jeffty a cinq ans ou Rires préenregistrés. La première nous entraîne dans une petite ville des États-Unis où Jeffty, petit garçon doux et rêveur, ne grandit pas. Malgré le temps qui passe, il reste vaillamment accroché à sa cinquième année, de physique comme d’esprit s’attirant au passage la haine des enfants de son âge. Mais quel futur peut avoir un enfant de cinq ans ? Triste et belle, cette nouvelle est l’exemple parfait du talent de notre auteur. Avec une idée simple, il a su rendre son histoire poignante et géniale. Mêmes causes, mêmes effets pour Rires Préenregistrés bien qu’il s’agisse cette fois d’un texte à la fois comique et léger. Un homme entend régulièrement dans de nombreuses séries télé le rire de sa tante morte depuis des années. Réutilisation de vielles bandes ou phénomène paranormal ? À lui de trouver la clef du mystère. Ces deux nouvelles ne sont pas des cas isolés. Au total, la moitié des récits du recueil valent véritablement le détour, les autres restant de toute façon sympathiques et agréables à lire. Voilà ce qui s’appelle une bonne pioche littéraire. Ellison a du talent, une plume et des idées. Ce serait dommage de passer à côté.

Harlan Ellison, La machine aux yeux bleus, huit nouvelles, Flammarion, collection Imagine, traducteurs divers, 344 pages.

Jérôme Vincent

 

Richard Matheson

Je suis une légende

+++++

Il n’a l’air de rien et pourtant ce petit livre est un des plus grands chef-d’œuvre de la littérature fantastique. Du haut de ses 180 pages seulement, voilà presque 50 ans qu’il fait frémir ses lecteurs. Normal donc qu’il soit aujourd’hui une nouvelle fois réédité. Son intrigue est pourtant des plus basique. Robert Neville est tout simplement le dernier homme sur Terre. Simple mais délicieusement angoissant. En effet, Robert n’est pas tout à fait seul. Nuit après nuit, des hordes de vampires viennent hurler à la porte de sa maison, attirés par sa chair fraîche. L’enfer sous ses fenêtres… Surtout que parmi ces êtres de cauchemars se trouvent sa femme et des gens qu’il a connu, avant qu’eux aussi ne succombent à la curieuse maladie qui les a laissés pour mort avant de les voir se relever. Pire, certains gardent assez d’humanité pour l’appeler par son nom. On imagine sans peine la torture morale que cela peut-être pour notre héros, calfeutré chez lui. Heureusement, à l’horreur des nuits se succèdent les jours salvateurs. Organisant sa retraite, Robert passe son temps à faire ses courses, tuer les vampires à l’agonie surpris par le soleil et essayer de comprendre ce mystérieux phénomène qui a décimé l’humanité. Des recherches vaines… L’espoir est mort pour les hommes et il est le dernier d’entre eux. Je suis une légende est un bijou comme on en voit peu. Avec un vrai talent de narrateur, Richard Matheson a su donner une dimension profondément humaine et poignante à son histoire. On est loin, très loin, des Dracula et autres Lestat. Sans être un surhomme, Robert se contente d’accomplir son rituel quotidien où chaque acte est une petite victoire contre le désespoir. Pour le lecteur, l’identification n’en est que plus facile. Bref, malgré les années, Je suis une légende garde une force qui le rend indispensable. À lire absolument.

Richard Matheson, Je suis une légende, Folio SF, 190 pages, trad. de Claude Elsen

Jérôme Vincent

 

Phénix n° 56

188 pages, illustrations de Caza,

Roland C.Wagner

 

++++

Cela faisait tellement longtemps qu’il était annoncé qu’on avait presque fini par l’oublier. Et pourtant. Après de longs mois d’attente, voici donc l’arrivée du 56e numéro de Phénix chez les libraires… La surprise est d’autant plus agréable qu’elle s’accompagne de petits changements à la clef : 188 pages, une illustration de Caza et surtout un retour à un format revue après de nombreux numéros version livre de poche. Pour le reste, Phénix reste Phénix. Sa cuisine interne n’a pas franchement évolué. Au menu : des nouvelles, des critiques, des interviews et un gros dossier sur Roland C.Wagner. Après de sympathiques hommages par Jean-Marc Ligny, Claude Ecken, Valério Evangelisti et Richard Canal, le fond du dossier est composé d’une rencontre fleuve avec l’auteur et de plusieurs articles pour mieux comprendre son œuvre. Bref, on ne peut que se réjouir du sérieux du travail. Tous ceux qui apprécient les romans de Wagner devraient être ravis. Quant aux autres, ils pourront toujours se rabattre sur les interviews de Connie Willis et Pierre Bordage ainsi que sur les nouvelles de la revue. De ce côté, James Morrow tire la couverture à lui. Après un pâle “Lune Six” de Stephen Baxter, Morrow nous entraîne avec sa plume inimitable dans une histoire totalement loufoque d’un couple engendrant une réplique miniature de notre planète au lieu d’un enfant “humain”. Autant dire que cela va faire du bruit à la maternité. Comme d’habitude avec James Morrow, la satire reste présente et rend l’ensemble bien agréable à lire.

Pour conclure, on peut dire que ce numéro de Phénix est l’exemple d’un boulot bien fait. Voilà qui fait plaisir, surtout après des mois de silence. On regrettera simplement une mise en page pas franchement adaptée au format. Gageons que cela aussi va rapidement évoluer.

Phénix n° 56 : Dossier Roland C.Wagner, collectif, Éditions Naturellement, 188 pages, illustrations de Caza.

Jérôme Vincent

 

Christopher Golden

Des Anges et des Démons

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L’action de Des Anges et des Démons se déroule en l’espace d’une semaine de juin 2000, parallèlement aux USA, en Angleterre, en Allemagne mais essentiellement en Autriche et même en Enfer. Lors de la visite d’une forteresse médiévale à Salzbourg que Will Cody (célèbre vampire, plus connu jadis sous le nom de “ Buffalo Bill ”) faisait avec Allison, sa compagne humaine et journaliste, le couple d’amoureux va y faire une terrifiante découverte : Liam Mulkerrin, un puissant sorcier qu’ils croyaient mort, est revenu des Enfers amenant avec lui des hordes de démons qui envahissent la ville. Ce sera alors le commencement d’une incroyable bataille pour la survie de l’Humanité tout entière, où vampires, humains et démons vont s’entre-tuer tandis que le nouveau président des États-Unis (l’ancien venant d’être sauvagement assassiné), véritable psychopathe qui hait les vampires au plus haut point, pense très sérieusement à utiliser l’arme atomique en guise de représailles.

La Saga des Ombres, qui avait commencé avec Des Saints et des Ombres, se poursuit donc avec Des Anges et des Démons. Cinq ans se sont écoulés depuis la Croisade de Venise et l’on retrouve, dans ce second volet, un certain nombre de personnages déjà présents dans le premier comme Will Cody, Allison Vigeant, Meaghan Gallagher, Alexandra Nueva, Peter Octavian, Liam Mulkerrin ou encore Hannibal mais on en découvre également de nouveaux comme Lazare, Charlemagne, Martha, Isaac, Jared ou John Courage, également connu sous le nom de “ L’Étranger ”.

Tout au long de son roman, Christopher Golden, fait monter la pression et laisse planer le suspense jusqu’au moment où le lecteur apprendra quelle est l’exacte nature des vampires, connaîtra enfin leur histoire et découvrira la véritable identité de “ L’Étranger ”.

Christopher Golden, Des Anges et des Démons, Pocket, Coll. Terreur. 472 p.

Josèphe Ghenzer

 

Michael Marshall Smith

La proie des rêves

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Hap Thompson est intérimaire. Mais pas vraiment dans la manutention. Non, son domaine à lui, c’est le recyclage des rêves d’autrui. Les gens riches ont cette fâcheuse tendance à mépriser par moments les bonnes mœurs : quoi de plus utile que de se délester, au moins temporairement, de ses souvenirs gênants, afin d’avoir bonne conscience ? Je sais, ça ne change rien à ce qu’on a fait, mais voyez-vous, les gens riches ont un énorme avantage sur le commun des mortels, c’est qu’ils sont riches ! Hap se fait du fric donc, mais comme tout ce qui est illégal, ça foire à un moment : une affaire de trop, un meurtre dans la tête, une jeune femme suicidaire, un inspecteur compétent, une ex-femme tueuse à gages… Bref de quoi bien passer la prochaine semaine ! Le pire, c’est quand même quand son propre réveil n’arrête pas de vous taper sur les nerfs avec ses remarques acerbes et ce don inexplicable qu’il a de toujours vous retrouver.

Se situant dans un proche futur, La Proie des rêves est à la fois un excellent polar, un très fin roman d’anticipation, une critique sans concession de l’Amérique actuelle et du genre humain dans son ensemble (rien que ça ! Eh oui, la SF ça va chercher loin), et même une réflexion métaphysique, un peu moins réussie que le reste cependant. Michael Marshall Smith est un écrivain réellement talentueux, qui sait, à mon avis, utiliser pour le mieux le genre littéraire qu’est la SF, lui donnant toute sa saveur.

Michael Marshall Smith, La Proie des rêves, Pocket, traduit par Hélène Collon, 442 p.

Pierre-Alexandre Vigor

 

Jean Ray

Œuvres choisies

Malpertuis, Les Contes du whisky, Autres histoires noires et fantastique

 

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Je ne vous apprendrai rien en vous disant que Jean Ray est un des maîtres du fantastique. Des livres comme Malpertuis sont des chefs-d'œuvre absolus que l’on n’oublie pas une fois les avoir lu. Mais Jean Ray, c’est aussi autre chose, c’est un personnage, un fantastique angoissant, métaphysique, qui vous transporte dans un ailleurs que vous ne connaissiez pas. Grâce à Jean Ray, le fantastique a pris un sens et une épaisseur reconnus dans le monde entier.

Un roman et deux recueils de nouvelles, parmi les meilleures de l’auteur : “La ruelle ténébreuse”, “Le Psautier de Mayence”, “Le grand nocturne” “La scolopendre” sont à lire et à relire, encore et encore.

Ne vous privez pas de ce plaisir de vous faire peur.

Un premier volume qui sera suivi, sans aucun doute, de beaucoup d’autres. L’œuvre de Jean Ray est vaste.

Œuvres choisies, Jean Ray, La Renaissance du Livre/Collection Les Maîtres de l’Imaginaire, 608 pages.

Marc Bailly

 

 

Michèle Laframboise

Ithuriel

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Délicieuse écriture que celle de Michèle Laframboise, une jeune auteure canadienne découverte par Alain Pelosato.

Ce récit est celui de la lutte antimondialisation telle qu’elle se déroulerait dans quelques années.

La science même au service de la paix, si elle est mal utilisée – utilisée contre la dignité et l’intégrité physique d’une petite fille – se révèle être l’alliée de l’aliénation.

Pendant ce temps, ce sont les marginaux, magistralement campés, qui vont lutter pour libérer cette petite fille de l’aliénation et de ses bourreaux.

Un roman complexe, qui se lit d’un seul trait tant on a de sympathie pour la petite héroïne et de plaisir à lire ce texte d’un style délicieusement humain et, peut-être aussi féminin.

Oui, c’est sûr : féminin !

À noter que cet étourdi d’éditeur a oublié de noter que l’illustration de couverture est de l’auteure qui s’avère être également une excellente dessinatrice de BD !

Michèle Laframboise, Ithuriel, Éditions Naturellement, 236 pages.

Pierre Dagon

 

Martha Wells

La mort de nécromant

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Edouard Viller, un doux érudit, a adopté Nicholas, un voyou de 12 ans. Alors que ce dernier étudie la médecine à Lodun, le Comte Montesq accuse Viller de nécromancie. Dans le royaume d’Île-Rien, où la magie règne sans partage, on ne badine plus, depuis les horreurs de Constant Macob, avec ceux qui parlent aux morts. Viller est exécuté.

Nicholas, ivre de vengeance, veut provoquer la ruine de Montesq, ce Grand du royaume.

Octave, qui connaît tout des activités de chef de bande de Nicholas, sous le nom de Donatien, veut récupérer des appareils de Viller pour le compte d’un nécromant dément. Entre celui-ci qui fait surgir goules, golems, revenants, Montesq qui ourdit ses complots, le Palais et sa garde, la Préfecture et sa police, Nicholas et Madeline pourront-ils aller au bout de leur quête ?

N’est-ce pas dans le passé qu’on trouve les clés du futur ?

L’auteur nous emporte dans la visite d’une Vienne sombre, des palais aux égouts, avec pour guides des héros pressés par le feu de l’action. Et de l’action, il y en a ! Bien que mélangeant les genres La Mort du nécromant est un roman d’aventures au sens noble du terme. À la lecture de ce “fleuve”, on ne peut s’empêcher de penser à Arsène Lupin pour le goût du déguisement, à Dumas pour les thèmes et le “souffle”, parce qu’animer sans faiblir un tel volume n’est pas à la portée du premier venu. Aventures, magie, complots…, tout se conjugue pour créer une histoire passionnante. Au fait, j’espère qu’il y a une suite !

Martha Wells, La Mort du Nécroman, L’Atalante, 526 pages

Serge Perraud

 

G.-J. Arnaud

Le Chenal Noir

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G.-J. Arnaud continue son nouveau cycle de la Compagnie des Glaces, la “Nouvelle Époque”, avec ce second volume intitulé Le Chenal Noir. Pour rappel, suite au réchauffement de la planète, la Terre est divisée en deux au niveau de l’équateur par une infranchissable ceinture de feu. Néanmoins, un étroit passage existe dans cette muraille, le chenal noir. Celui-ci pourrait éventuellement permettre aux bateaux de passer d’un hémisphère à l’autre. Les premiers à tenter ce périlleux voyage sont les nains Simone, avec leur voilier à propulsion nucléaire. L’affaire se corse lorsqu’un jeune Simone, Centdix, décide de réaliser un coup d’état sur le bateau, dans le but de pouvoir ensuite prendre le contrôle de l’ensemble du chenal. En effet, celui qui posséderait le contrôle de cet étroit passage pourrait demander un droit exorbitant aux bateaux qui voudraient l’emprunter par la suite…

Le défaut du cycle reste la multitude des personnages et des intrigues parallèles que le lecteur doit suivre dans le même temps. Chaque chapitre nous transporte d’un personnage à un autre, dans une rotation qui a force se révèle quelque peu fatigante. Par contre, le monde qu’il nous décrit est toujours aussi haut en couleur. Ses descriptions de la vie des marins sont vraiment fascinantes. On s’y croirait…

G.-J. Arnaud, Le Chenal Noir, La compagnie des Glaces – Nouvelle époque n° 2, Fleuve Noir, 280 p.

Jean-Michel Abrassart

 

Pierre Bordage

L’évangile du serpent

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Pierre Bordage aime les romans ambitieux. Il y a quelques mois, il nous avait épatés avec Orchéron, livre aussi complexe que fluide. Le postulat de départ de l’Évangile du serpent était encore plus prometteur. Réécrire le nouveau testament à notre époque. Pour cela, Pierre Bordage a choisi 4 narrateurs bien distincts qui tous vont avoir des approches différentes d’un personnage extraordinaire, Vaï Ka’i. Celui que l’on surnomme le Christ de l’Aubrac parcourt la France et l’Europe pour dispenser aux foules miracles et bonne parole. Mais plus son influence grandit et plus ses ennemis se font pressants. Qui est ce drôle de type enrôlant avec lui sur les routes des fidèles de plus en plus nombreux ? Et surtout, quelle sorte de religion anticapitaliste est-il en train de créer ? Son succès est un crime impardonnable. Très vite, Vaï Ka’i va devenir pour beaucoup un homme à abattre publiquement… N’y allons pas par quatre chemins, L’Évangile du serpent est un livre excellent. Certes, on peut regretter qu’il ne soit pas aussi grandiose et profond que son idée de départ semblait le promettre, mais cela ne doit pas pour autant faire oublier ses personnages attachants, sa fluidité et son scénario étonnant. À la fois roman d’action et de réflexion, il a toutes les qualités pour être un très bon livre. Un petit événement littéraire à ne pas manquer.

Pierre Bordage, L’évangile du serpent, Éditions du Diable Vauvert. 556 p.

Jérôme VINCENT

 

Melinda Metz

La révélation

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Même si l’U.S. Air Force publia en 1994 un rapport expliquant que l’ovni de Roswell était en fait un ballon atmosphérique développé dans le cadre d’un programme secret pour espionner les explosions atomiques soviétiques, l’affaire du crash n’a pas fini de faire couler beaucoup d’encre. Le Fleuve Noir nous propose une série de romans de Melinda Metz intitulé Roswell, dont la série télévisée du même nom (voir SF Mag, n° 15) a été tirée. La Révélation est le premier volume de la série, qui ressemble dans les grandes lignes au pilote. Surfant sur la vague des séries à thèmes paranormaux d’un côté et la vague de l’exploitation adolescente de l’autre, cette série met en scène un groupe d’adolescents du lycée de la petite ville de Roswell. Tout commence quand Liz se fait tirer dessus. Max Evans (interprété par Jason Behr, déjà apparu dans la première saison de “Dawson”) est obligé d’utiliser ses pouvoirs d’extraterrestre pour la sauver… Même si l’exploitation du crash de Roswell à toutes les sauces finit par lasser, le traitement de la mythologie E.T. est assez original dans cette série. La description de la ville montre à quel point, tout comme pour le Loch Ness, le crash de Roswell est avant tout un gros piège à touriste. La Révélation reprend les éléments de base de la série et devrait satisfaire tous les fans.

Melinda Metz, La révélation, Roswell n° 1, Fleuve Noir (traduction : Anne-Virginie Tarall), 191 p.

Jean-Michel Abrassart

 

Jean-Pierre Balpe

La Toile

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En cette fin d’année 2015, Blaise Carver, universitaire spécialiste du réseau mondial Internet, se trouve mis au défi par sa compagne, Laurence, de résoudre un crime en utilisant uniquement le web. Excité par la proposition, il se lance sur les traces du meurtrier d’un certain Kharamidov, web-artiste retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel de Montréal. Avec l’aide de contacts situés aux quatre coins du globe, Carver va plonger dans un univers où se mêlent art, théologie et fanatisme. La toile va lui dévoiler ses secrets, mais sûrement plus qu’il n’aurait voulu en connaître.

Pour leur arrivée en librairie sous de nouvelles couvertures bien plus attrayantes, les éditons CyLibris ont réédité le roman de Jean Pierre Balpe.

Ce récit dense se situe à la frontière entre l’essai philosophico-mystique à tendance technologique et la fiction policière d’anticipation.

Au long des pages, l’auteur expose son point de vue sur le phénomène Internet et les conséquences que son extension pourrait avoir sur le monde. Il s’interroge sur les objectifs des créateurs du Web, mais aussi sur ce que vont en faire les utilisateurs. Au milieu, il distille des éléments propres aux romans policiers et emmène le lecteur au sein d’une enquête assez traditionnelle.

Malheureusement, chaque pas effectué par les personnages croule sous les explications techniques et mathématiques. L’aventure s’en trouve ralentie. Le lecteur oscille entre la vulgarisation scientifique et le roman policier, le dernier étouffant parfois sous les tonnes d’informations de la première. Et la toile tendue par Jean-pierre Balpe passe un peu pour un traquenard.

La fin du roman confirme cette impression d’hésitation entre les genres. Elle est plate et décevante, surtout après la montée en puissance orchestrée tout le long du récit.

Dommage pour ce livre qui promet beaucoup mais n’honore pas complètement son contrat, surtout en ce qui concerne la partie purement fictionnelle. On se consolera avec l’exposé philosphico-scientifique qui pose avec intelligence les interrogations de demain sur ce monstre qu’est le Web.

Jean-Pierre Balpe, La Toile, Éditions CyLibris (Anticipation), Grand format, 520 p.

Michaël Espinosa

 

Greg Bear

Héritage

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L’entité du Chardon connaît de sérieux problèmes. Ce modèle social et politique créé il y a des siècles par Nader est jugé rétrograde par les Geshels, partisans du progrès technologique. Olmy Ap Sennon est l’un d’entre eux. Les autorités lui confient pour mission de se rendre sur la planète Lamarck. Une volonté d’éloignement déguisée en promotion. De Lamarck on ne sait pas grand-chose, sinon qu’elle constitue une singularité biologique interdite d’exploration. Pourtant, les Divariqués, dissidents du Chardon conduits par Lenk, cherchent à s’y implanter. En embarquant sur le Vigilant commandé par le capitaine Kayser-Bach, Olmy Ap Sennon s’engage dans une aventure conradienne qui rappelle Au cœur des Ténèbres.

Héritage poursuit le cycle commencé par Éon et Éternité. Le principal intérêt du roman réside dans la description d’un modèle évolutif inspiré des thèses de Jean-Baptiste de Lamarck. La planète est ainsi constituée de méta-organismes, les ecoï, écosystèmes gérant les relations interspécifiques en fonction des besoins et des circonstances. Cette adaptation qui tient continuellement compte des conditions d’existence leur permet de se copier ou de se modifier dans un délai très court, les changements pouvant être transmis d’une génération à l’autre. Si les hommes s’implantent sur ces continents vivants, sont-ils touchés par le processus évolutif ? Toute la question est là.

La relation complémentaire ou conflictuelle des espèces est une constante dans l’œuvre de Greg Bear, de La Musique du sang à L’échelle de Darwin (cf. critique dans numéro précédent). Reprocher à un auteur de développer des variations sur un même thème serait ridicule. On peut toutefois regretter ici que la démonstration soit parfois pesante, l’attrait du récit pâtissant à certains moments du caractère précisément démonstratif.

Lorsqu’un auteur est doué, on attend toujours de lui le meilleur…

Greg Bear, Héritage, Livre de Poche “ Science-fiction ”, Traduit par Guy Abadia, 606 p.

Xavier Mauméjean

 

Stephen King

Écriture, Mémoires d’un Métier

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Il faut bien que je fasse état de ma partielle déception à la lecture de cet essai. J’attendais beaucoup de ce livre, et l’éditeur américain avait savamment distillé les informations qui devaient permettre à l’amateur de saliver en attendant la publication. J’escomptais notamment des informations vraiment nouvelles, concernant l’homme-King. En fait, beaucoup de renseignements ici fournis étaient déjà connus, avec beaucoup moins de détails pour certains. Il va de soi que la réaction ne sera pas la même de la part de lecteurs qui ne connaissent de King que quelques romans et souhaiteraient avoir des données supplémentaires. Pour eux, ce livre apportera des révélations diverses et bienvenues. Il n’est pas certain, cependant, que les considérations sur le langage intéressent le grand public, d’autant plus que le lecteur français lit les œuvres de King dans des traductions de spécialistes différents, qui sont bien incapables de reproduire les intentions exactes de King. Ce sont pourtant ces considérations qui constituent la nouveauté.

Les diverses parties de cet essai hétéroclite se juxtaposent sans former vraiment un tout. La première partie autobiographique, “CV”, est celle qui intéressera le plus les lecteurs qui ne connaissent pas le chapitre 4 (“Un irritant intermède autobiographique”) d’Anatomie de l’horreur et les nombreuses anecdotes personnelles qui parcourent cet ouvrage et sa suite Pages Noires. King n’a jamais été avare de confidences, mais les spécialistes avaient déjà relevé des contradictions et un certain désir de se mettre en valeur dans les faits livrés selon son bon vouloir. De nouvelles différences apparaissent ici, dues peut-être à une mémoire défaillante ou à un phénomène bien connu des psychologues, la déformation spontanée des souvenirs avec le temps. King reconnaît d’ailleurs dans cette partie qu’il a antérieurement livré délibérément des déclarations fausses à ses interviewers. King reconnaît, par exemple, une nouvelle dépendance dans laquelle il est tombé alors qu’il avait trente-huit ans, et fait état de certains livres écrits dans un état second, sous l’emprise de l’alcool et de la drogue cumulés… Il est probable que Misery, écrit vers cette époque, est un roman transposant les problèmes de dépendance de King, l’esclavage de la drogue trouvant son équivalent dans le livre dans l’asservissement de l’écrivain Beaumont à l’infirmière démoniaque.

La seconde partie “Boîte à outils” est courte, sorte de commentaire et de prolongement à un bref manuel américain de Strunk & White, Éléments de style. King joue au professeur. Le cours en lui-même est un peu ingrat, et n’intéressera guère que les jeunes auteurs. Il est heureusement éclairé par des réflexions personnelles de l’auteur, ce qu’il pratique lui-même ou ne pratique pas.

La troisième partie, la plus longue, déroutera par moments. King y passe de son goût pour la lecture et des endroits où il pratique cette activité, aux mots qu’il ne peut pas supporter. Par exemple, il déteste ce qui se rapporte à l’intrigue d’un roman, alors que lui-même a bâti sa réputation sur ses talents de narrateur. Ce serait trop long de tout reprendre : des conseils au problème des agents et des lettres explicatives. On peut trouver sa démonstration sur les dialogues insuffisante, mais il nous rassure en disant à plusieurs reprises que lui-même n’applique pas toujours ses conseils à la lettre. Toute cette partie - et c’est surtout son intérêt - est émaillée d’anecdotes ou d’exemples. Suivent en fin de livre quelques travaux d’écriture corrigés, et la liste des livres lus par King ces dernières années.

La dernière partie “De la vie : un post-scriptum” revient à l’autobiographie avec la narration de l’accident qui faillit lui coûter la vie en juin 1999. En écrivain, King prend manifestement du plaisir à se décrire comme un miraculé, à mettre en valeur son chirurgien et surtout Tabitha, qui a joué un rôle important pour son moral et sa reprise de l’écriture.

King apparaît ainsi tel qu’en lui-même : un écrivain issu d’un milieu populaire, se faisant lentement au travers de l’écriture, affrontant péniblement ses démons, et qui ne peut écrire que pour et sur la classe moyenne américaine, la seule qu’il connaisse vraiment. Reconnaissant envers Tabitha, qui a toujours été le pilier du ménage, qui l’a fidèlement soutenu dans son travail et permis de devenir lui-même. Un homme né de l’écriture, qui ne vit que de l’écriture et que pour l’écriture, qui a changé son existence et en a modelé le cours. En dépit de ses maladresses, de sa confusion, on ne peut qu’être touché par ce livre, prolongement d’Anatomie de l’horreur, qui, au-delà d’un recueil sur l’art d’écrire, est un hommage au pouvoir de l’écrit et du livre, qui a sauvé deux fois la vie de King, de la médiocrité et de la mort.

Stephen King, Écriture, Mémoires d’un Métier, Albin Michel, 2001, 378 p.

Roland Ernould

 

Gilbert Millet

Ennemis très chers

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De la lecture de ces dix-huit nouvelles de Gilbert Millet, on ne sort pas indemne, mais oppressé, déprimé et perplexe. Ce recueil, hanté par la décomposition des sentiments, la dégradation de la vieillesse, la monotonie de vies mesquines et sans issue, renforcé par une méthodique lenteur de l’action obtenue par l’observation systématique de la gestuelle humaine donne une impression pénible de vie au ralenti, sans ouverture, sans perspectives. Il n’y a d’issue et de clarté que macabres dans cet univers terne et morose, conduit seulement par des actions de routine, monotones, identiques à l’infini, quelquefois sans but. Difficile d’aller plus loin dans la noirceur et la médiocrité humaine, le triste lot d’une partie non négligeable de l’humanité. La plupart de ces nouvelles sont des histoires de couples, et il n’y en a pas une seule qui témoigne d’un accord entre les partenaires.

La plupart de ces nouvelles sont volontairement ambiguës et ne fournissent pas une conclusion définitive. On ne déflore pas ces histoires en disant que bon nombre des hommes se présentent comme des assassins, et certains le sont. Tous ? On s’interroge. Certains ont dû rêver leurs assassinats, plongés dans le marasme de leur vie morose et répétitive, où la disparition du conjoint ou du voisin constitue la seule issue. La relecture ne lève pas l’incertitude. Millet est habile à développer cette problématique de l’indétermination et de l’irrésolution, dans une ambiance qui se ressent du surréalisme. Il va de soi que cet univers fragmenté et sans espoir ne serait pas tolérable et conduirait le lecteur directement à la neurasthénie s’il ne percevait pas la distanciation que Millet manifeste à l’égard de ses histoires. Certains des titres sont révélateurs. Derrière les noirceurs de Millet, on sent un esprit d’horloger qui parsème ses situations les plus sombres de détails ou de réflexions insolites, singulières, parfois incongrues, fait des rapprochements imprévus, crée des situations aussi excentriques

Écrivain réaliste côtoyant l’insolite et les singularités de la vie, marqué par le goût des petits faits vrais, Millet aborde la réalité sous l’angle particulier de l’insolite et du curieux, suscitant des suggestions mystérieuses et laissant des questions sous-jacentes. Il présente dans ce recueil un ensemble de recherches suscitant l’intérêt, la curiosité, l’étonnement, plutôt qu’une véritable participation sensuelle. Si plaisir de lecture il y a, sa nature est surtout d’essence littéraire, nettement intellectualisée. On sent son attachement pour ces hommes ordinaires si tristement humains, son plaisir de l’observation, comme d’un jeu de fourmis, de ces vies misérables qui n’existeraient pas si le romancier n’en faisait pas passer des éléments ou de leur pauvre substance dans ses créations.

Gilbert Millet, Ennemis très chers, Manuscrit.com, 180 pages

Roland Ernould

 

 

Tad Williams

L’Ombre de la Roue & La Tour de l’Ange Vert

La Citadelle assiégée III et IV.

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Avec L’Ombre de la Roue et la Tour de l’Ange Vert, l’Arcane des Épées de Tad Williams trouve une conclusion à sa mesure. Depuis les conséquences de l’attaque du camp de Josua Mainmorte jusqu’à un final haletant et plein de surprises, on suit les aventures éclatées des nombreux, très nombreux personnages, composant ce cycle de Fantasy qui a su se hisser parmi les plus connus. Au fil des mots tracés de la plume alerte de l’auteur, l’action s’accélère de plus en plus dans un sprint final qui ramène les acteurs de la Citadelle Assiégée là où toute l’histoire a pris corps. C’est comme cela que l’on s’aperçoit que Tad Williams a vraiment su faire évoluer ses personnages, notamment Simon que l’on a pris plaisir à connaître, et qui grandit encore beaucoup. La princesse Miriamélé est quant à elle l’une des figures féminines les plus creusées de la Fantasy, loin des archétypes. D’autres tel Josua sont simplement fidèles à eux-mêmes, et cela n’est pas un défaut. Ce qui l’est plus serait plutôt une certaine confusion dans les choix d’actions, mais que cela ne vous empêche pas de profiter de la fin de ce cycle qui, s’il ne réinvente pas la Fantasy, parvient à se singulariser de la masse autant par son ton teinté de mélancolie que par son rythme, pour faire partie des lectures difficilement dispensables.

Tad Williams, L’Ombre de la Roue et la Tour de l’Ange Vert, de, Pocket Fantasy, traduction Jacques Collin, respectivement 540 et 570 pages.

Emmanuel Chastellière

 

 

 

Lewis Shiner

En des cités désertes

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Lewis Shiner fait partie de ces auteurs pour lesquels la frontière entre fantastique et littérature générale est mince. Concrètement, on dira que 90 % du livre En des cités désertes se classe dans la littérature générale plutôt que dans la science-fiction. Et même pour les 10 % restant, le doute subsiste. Cela ne signifie bien entendu pas que ce livre est mauvais. Bien au contraire. En équilibre sur les marges, Lewis Shiner cultive en permanence le décalage et les relations entre ses personnages. Celles des héros de ce nouveau roman sont plutôt complexes. Lorsque l’on apprend qu’il s’agit de l’histoire de Lindsey partant à la recherche de son mari au Mexique, accompagnée du frère de ce dernier qui est au passage follement amoureux d’elle, on craint un instant le mélo sentimental. Il n’en est rien. Grâce au talent de Shiner, on plonge complètement dans ce roman qui nous emmène en pleine jungle mexicaine avec nos deux aventuriers, des rebelles zapatistes, un vieux chaman et une ex-star du show-biz venu gober des champignons hallucinogènes. Pendant ce temps, dans le reste du pays, c’est l’état d’urgence. L’Amérique a décidé d’envoyer ses troupes mater la rébellion. Autant dire que les balles vont siffler près des oreilles de nos héros.

Définitivement inclassable, En des cités désertes est un roman de fort bonne facture. On ne s’y ennuie pas un instant. Une bonne pioche.

Lewis Shiner, En des cités désertes, Lunes D’encre, Traduit par Jean-Pierre Pugi, 400 pages

Jérôme Vincent

 

Robert J. Sawyer

Un procès pour les étoiles

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Bon, le mythe du premier contact avec les extraterrestres, c’est un peu une auberge espagnole. Tendance conspiration avec X-Files, émotion avec E.T. ou humanisme bon teint avec Rencontre du troisième type. C’est plutôt vers ce dernier que lorgne Un Procès pour les étoiles. Du moins au début. Les Tosoks rentrent un beau matin en contact avec l’humanité au détour d’une vaguelette du Pacifique. Franck Nobilio, conseiller scientifique du Président des États-Unis, ainsi que son ami le très médiatique Cletus Calhoun, vont être les premiers à communiquer avec Hask, un bon Tosok bien élevé, et ainsi établir les bases de ce qui semble être les prémices d’une collaboration interplanétaire. Seulement voilà, Calhoun est assassiné sauvagement et tout porte à croire que c’est Hask le coupable. S’en suit alors un retentissant procès où Dale, l’avocat du Tosok va combattre pied à pied l’aveuglement d’une justice plus encline à la punition qu’à la compréhension. D’autant que derrière cette affaire, s’en cache une autre, bien plus ennuyeuse…

Comme à chacun de ses romans, Robert J. Sawyer marie les genres. Un peu de SF, un peu d’humour, un brin d’explication scientifique (c’est pas de la hard science non plus) une bonne dose de critique sociale de cette Amérique qu’il juge en voisin (il est canadien), le tout écrit dans un style assez fluide, sans surcharge descriptive. Ce n’est pas le meilleur roman de l’année, car ce mélange rend le récit un tantinet trop “lisse”. Mais ça se laisse lire avec un plaisir certain toutefois.

Robert J. Sawyer, Un Procès pour les étoiles, J’ai Lu, Millénaires, traduit par Nathalie Serval. 320 p.

Pierre-Alexandre Vigor

 

Jonathan Aycliffe

La chambre de Naomi

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Le docteur Charles Hillenbrand est un homme comblé. Jeune professeur de littérature anglaise à Cambridge, il est marié à une femme charmante, Laura, et tous deux se préparent à fêter le réveillon avec leur petite fille de cinq ans, Naomi. Tout va basculer l’après-midi du 24 décembre, lorsque Naomi va disparaître dans un grand magasin de jouets londonien. La police retrouve son cadavre quelques heures plus tard, atrocement mutilé. Commence alors pour le couple l’éprouvant travail de deuil, rendu d’autant plus insupportable que Naomi semble toujours là. On entend ses pas et ses plaintes, dans la maison. Dafyyd Lewis, un photographe alcoolique travaillant pour la presse à sensation, va s’imposer auprès de Charles jusqu’à lui faire admettre l’inacceptable : ses clichés révèlent des présences surgies du siècle passé. Deux fillettes, Victoria et Caroline, et leur père, l’inquiétant docteur John Liddley qui se tiennent constamment dans l’entourage du couple. Charles entreprend une enquête qui le conduira aux tréfonds du cauchemar.

Ce roman est poisseux. Bien écrit, il génère constamment un sentiment de malaise, et parvient à prolonger un genre que l’on croyait exsangue, celui de la maison hantée. Son thème et son traitement, un couple déchiré par leur fille morte, rappellent le terrifiant Ne vous retournez pas, film de Nicholas Roeg avec Donald Sutherland et Julie Christie.

Jonathan Aycliffe, sous le pseudo de Daniel Easterman, est connu des amateurs de SF pour K, roman décrivant une Amérique fasciste dans les années trente. La chambre de Naomi est un récit choquant et beau que l’on aimerait oublier, au cœur de la nuit.

Jonathan Aycliffe, La Chambre de Naomi, J’ai Lu. Fantastique. N° 5633, 222 p.

Xavier Mauméjean

 

Jean-Pierre Andrevon

L’Œil derrière l’épaule

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Les Woolwright vivent à Los Angeles. Une vie comme toutes les autres, jusqu’au jour où Mme Woolwright, Pam, subit une tentative de viol. À partir de. Pollution, augmentation de la délinquance, prix exorbitants, Big One, tout y passe. Jon ne cède pas. Il travaille à LA, a une maîtresse à LA, a ses habitudes à LA. Bref, c’est sa ville. Jusqu’au jour où ils visitent Harmony, une communauté située à une centaine de kilomètres de LA. Pavillons isolés, ville très tranquille située au milieu du désert, gens très accueillants. Jon ne peut que fléchir, et les voilà, tous les trois, avec leur petite fille Véronika, qui déménagent. Tout semble aller le mieux du monde, quoique… On leur fait des remarques sur leur décoration, leur chat disparaît, ils sont obligés d’assister à des réunions, d’aller à l’église faute de quoi les remontrances fusent, leurs amis sont poursuivis sur l’autoroute, Pam ne veut pratiquement plus avoir de relations sexuelles avec son mari. Un véritable lavage de cerveau moral s’opère petit à petit. Après plusieurs mois, l’hébétude de sa femme, le dédain de sa fille, font que Jon décide de quitter Harmony et de retourner vivre à LA. Dans un premier temps, il s’installe chez un copain, puis renoue avec sa maîtresse. Sa révolte qui grondait déjà du temps où il vivait à Harmony, gronde de plus en plus fort en lui. Elle atteint son paroxysme après le meurtre de sa maîtresse. Il sait qui a fait le coup et veut se venger, récupérer sa femme et sa fille, et les emmener loin d’Harmony. Oui, mais…

Roman palpitant, qui a obtenu le Prix du Roman d’Aventures, donne des frissons. En effet, la fiction approche parfois de la réalité, et la réalité dépasse souvent la fiction. Des communautés décrites comme celle d’Harmony existe bel et bien, et c’est en ce sens que le roman est très fort. Il nous décrit, sans fausse morale, la vie dans ce genre de ville, l’absence de liberté, de choix, de joie de vivre. C’est du 1984 en plein. Andrevon est très très fort à ce jeu-là et son roman fait peur.

L’Œil derrière l’épaule, Jean-Pierre Andrevon, Le Masque, 290 p.

Marc Bailly

 

Yves RENOUX

La Pierre bleue

++

 

Yann, professeur de philo à Nantes, un peu déprimé, se sent inutile. Il espère un événement extraordinaire qui bouleverserait sa vie et assouvirait son envie d’autres mondes. Et un jour, tout bascule : un météore s’écrase dans un champ et y abandonne trois pierres. Yann s’en empare et, fasciné, devine bientôt leur fonction : le mettre en communication, par le biais de… sa télévision, avec d’autres planètes ! Il contactera ainsi un monde luxuriant, serein et sage, un autre glacé et mourant, un troisième plutôt belliqueux. L’émotion sera aussi au rendez-vous : Yann tombe amoureux d’une belle ressortissante de la seconde planète et assistera, impuissant, à son agonie en direct. Totalement investi de sa mission de “témoin”, il décide de faire connaître à la Terre l’existence d’autres civilisations en… truquant le JT de PPDA. Le Président de la République invite l’auteur de ce miracle à s’identifier. Fin du livre ou du moins de sa première partie, une seconde devant suivre. Petit ouvrage agréable, La Pierre bleue doit être un premier roman : l’auteur est… professeur de philosophie et nantais d’origine, et son personnage principal, qui déambule longuement dans Nantes, paraît bien autobiographique. On notera aussi un enthousiasme gonflé à bloc, proche parfois de l’optimisme béat. Mais cette naïveté a son charme, et l’on se plaît à imaginer que l’Homme soit vraiment bon…

Yves Renoux, La Pierre bleue, Éditions des Écrivains, 118 p.

Bruno Peeters

 

Stephen King

La Tempête du Siècle

+++ ou +

 

La double cotation de cette nouvelle parution de Stephen King au Livre de Poche tient essentiellement à la forme de l’œuvre qui nous est présentée. En effet, La Tempête du Siècle n’est pas un roman, mais bien le scénario d’une mini-série originale, écrite par King dans la foulée du succès du Fléau et qui est disponible dans un coffret double VHS chez Warner Home Vidéo. Pour apprécier cette histoire, sorte de croisement entre Le Bazar de l’Épouvante et une tragédie grecque, il faut entrer dans la forme scénaristique et apprivoiser une mise en page pas toujours évidente. Mais une fois que cela est, apprêtez-vous à vivre du tout grand Stephen King. Little Tall Island se prépare à essayer la pire des tempêtes lorsque surgit André Linoge, sorte de sorcier maléfique, débarqué d’on ne sait où pour tester dans la douleur et le sang le courage et la détermination de la petite communauté du Maine. S’en suit alors une terrible bataille psychologique avec en toile de fond cette effrayante tempête (métaphore évidente de ces vents malsains qui parcourent le cœur des habitants de Little Tall, comme il est de mise chez King) et les choix douloureux que devra faire Mike Anderson, policier “à temps partiel” et reflet sombre du Shérif Pangborn du Bazar de l’Épouvante.

Forme mis à part, La Tempête du Siècle représente ce que King fait de mieux, l’analyse au scalpel d’une petite communauté face au danger, les bassesses, les traîtrises et surtout les secrets qui sont inhérents à ces petits groupes d’individus refermés sur eux-mêmes et près à tous les sacrifices pour protéger leur équilibre. Sur papier, cette Tempête offre également l’avantage d’être livré sans les coupures publicitaires et de permettre à chacun de s’offrir son propre casting sans devoir supporter les has-been de l’âge d’or d’Hollywood qui forment souvent le fond de commerce de ce genre de téléfilms.

Reste toujours la réserve quant à la forme, nous ne le répéterons jamais assez, lire un scénario n’est pas toujours facile pour le lecteur non-avertis.

Stephen King, La Tempête du Siècle, Livre de Poche, Traduit par William Olivier Desmond, 448 p.

Christophe Corthouts

 

 

Gregory Benford

L’Ogre de l’Espace

+++

 

Le Dr Benjamin Knowlton est directeur d’un Centre d’astrophysique des hautes énergies où il partage son temps entre tâches administratives et recherche. Sa femme Channing, ex-astronaute devenue astronome, est atteinte d’un cancer et n’en a plus pour très longtemps à vivre. C’est à ce moment qu’un signal intrigant capte l’attention des astronomes du centre : quelque chose est en train d’approcher par-delà l’orbite de Pluton. Très vite la traque s’organise à mesure que les données s’accumulent. Et peu à peu la vérité se fait jours, cet objet céleste est en fait un trou noir et il désire parler ! Mais que veut-il réellement ?

Gregory Benford est aujourd’hui une valeur sûre de la SF, dans la tradition d’un Clarke ou d’un Asimov. L’Ogre de l’Espace prend pour sujet un des dadas de l’auteur en imaginant une forme de conscience “ des hautes énergies” et des champs magnétiques. De ce point de vue le récit est bien construit et le lecteur se passionnera immédiatement pour les joutes intellectuelles et les débats passionnés entre scientifiques qui parsèment cette histoire. Ces moments sont assez accessibles pour ne pas perdre les lecteurs et contribuent à maintenir le suspense durant les deux tiers du roman, la traque s’apparentant à une enquête policière. On sent G. Benford un peu moins inspiré lorsqu’il s’agit de traiter les déboires personnels des personnages principaux. Si les rivalités professionnelles entre scientifiques sont amusantes à suivre, le reste manque trop d’originalité pour susciter l’adhésion complète du lecteur.

Cela n’entame pourtant pas l’intérêt de ce roman agréable à lire, même si on n’y retrouve pas tout le souffle d’autres écrits de Benford.

Gregory Benford, L’Ogre de l’espace, Presse de la Cité, Traduit par Dominique Haas, 442 pages.

Anton Guzman

 

Cheslea Quinn Yarbro

Le Comte de Saint-Germain, vampire

+++

 

Yarbro présente une sacrée ambition littéraire avec ce livre et ses suites.

Ni plus ni moins, elle a la velléité de produire un chef-d’œuvre à la Bram Stoker avec son Dracula.

Elle utilise donc également un personnage historique sulfureux (car le comte de Saint-Germain a existé) et le même procédé littéraire d’utiliser des extraits de lettres.

Elle va jusqu’à utiliser le style pédant et ampoulé du XVIIIe siècle pour rendre l’atmosphère plus vraisemblable.

Comme Vlad l’empaleur ne fut jamais vampire (qui sait ?), Saint-Germain fut seulement un peu occultiste sur les bords et déclarait à qui veut l’entendre qu’il était immortel. Yarbro explique le phénomène par l’état vampirique de son héros. Elle le met d’ailleurs en scène dans une nouvelle que j’ai publiée avec Léa Silhol dans son recueil De sang et d’encre.

Il est dommage que Yarbro confonde “sorcier” et “alchimiste” (ce n’est pas du tout, mais pas du tout, la même chose) et qu’elle reste beaucoup trop pudique sur les formidables scènes de sexe qu’elle évoque. Par contre, le lecteur saura tout sur les tenues vestimentaires des hommes de l’époque.

Ce qui est particulièrement intéressant, c’est la base de l’intrigue et l’explication de la lutte entre le bien et le mal.

Je cite : Il existe un pouvoir qui n’est que ce qu’il est. (..)Quand il nous élève et tourne nos regards vers le bien (…) et les merveilles nous le nommons Dieu. Et quand il est utilisé à des fins de torture, de souffrance et de dégradation, alors nous le nommons Satan.

Voilà qui est puissant comme tout le livre !

Chelsea Quinn Yarbro, Le Comte de Saint-Germain, vampire, Pocket Terreur, 416 pages.

Alain Pelosato

 

 

Nicolas Bouchard

Le Réveil d’Ymir

****

 

Europa II, le satellite gelé de Jupiter, est gouverné par les universitaires. Il y a l’élite, qui a réussi l’Evaluation des Compétences Premières, et les Hors-C employés aux tâches pénibles et ingrates.

Est-ce seulement parce qu’il a fait son mémoire d’impétration sur J.D. Carr qu’Elie VI Merrivale est désigné comme censeur chargé d’éclaircir le meurtre du professeur Kelsen ? Ce dernier, un idéaliste pétri d’humanité, prônait la réhabilitation sociale des Hors-C.

Dans ce monde d’études les Loges se déchirent pour le pouvoir. Quel rôle joue la très belle Eléonore ? Qui est Ruth, la protégée de Kelsen ? Quand les tentatives de meurtres pleuvent, Elie peut-il faire face ?

Sur une intrigue tortueuse à souhait, avec un détective quelque peu décalé, Nicolas Bouchard développe de superbes démonstrations sur l’importance sociale du langage, sur le statut de la femme, sur la chimie de l’hydrogène, sur le fonctionnement de la future économie galaxiale (La mondialisation est dépassée !). Et c’est loin d’être ennuyeux ! Le talent pédagogique du romancier fait passer les idées, les concepts et incite même à s’y intéresser hors roman.

Outre ses références à J.D. Carr, à Darwin, l’auteur se livre à nombre de clins d’yeux : il cite New-Poitiers dans une liste de prestigieuses universités, un auteur de SF dans celle des philosophes…

Le Réveil d’Ymir, roman de SF et policier offre un bon équilibre entre action, réflexion et humour. Un livre comme on aimerait en lire plus souvent.

Nicolas Bouchard, Le Réveil d’Ymir, Mnémos, coll. Icares, 268 pages

Serge Perraud

 

Nancy Kress

Les Hommes Dénaturés

+ + + +

 

Mêlant réflexion scientifique, politique et sociale, Les Hommes dénaturés est l’un des bons romans de la rentrée. Il a de plus le mérite de remettre Nancy Kress, une auteure encore trop méconnue en France, à l’honneur.

Elle dépeint ici une société ravagée par la stérilité, vieillissante, où les couples sont prêts à tout pour obtenir un enfant. Profitant de ce contexte, des laboratoires clandestins ont mis au point une technique, parfaitement illégale, qui leur permet de greffer des mains et des visages humains sur des chimpanzés, qui sont revendus à prix d’or au marché noir. Le roman met en scène trois personnages, dont le point de vue est adopté alternativement : Shana Walders, une jeune soldate qui a découvert par hasard cette monstruosité et qui est mise à pied pour avoir voulu révéler ce scandale aux autorités ; Cameron Atuli, un danseur qui a subi une opération destinée à lui oblitérer la mémoire mais dont le visage se retrouve dupliqué sur les bébés-chimpanzés ; et Nick Clementi, un vieux médecin mourant qui commet l’imprudence de croire au récit extravagant de Shana Welders. Ce trio atypique et attachant va se lancer dans une enquête minutieuse, afin de faire éclater la vérité.

Dans ce roman bien construit et mouvementé percent des problèmes, éthiques en particulier, qui touchent de près notre société. Mais loin de la dénonciation grossière, Nancy Kress nous livre ici une réflexion fine, qui envisage la question sous tous les angles. La narration alternée se révèle d’ailleurs très efficace puisque chaque protagoniste a des motivations et un caractère bien différents. Cela permet aussi de visiter des univers intérieurs riches – celui du danseur amnésique en particulier, paradoxalement. Devant ce subtil mélange, on ne peut donc que s’incliner.

Nancy Kress, Les Hommes dénaturés, Flammarion (Imagine), 262 p., trad. de l’anglais par Jean-Marc Chambon

Marie-Laure Vauge

 

 

 

Johan Héliot

Reconquérants

++++

 

Cet excellent roman repose sur une formidable idée de départ : un peu après la mort de César, en 44 avant Jésus-Christ, plusieurs familles romaines, fidèles à la République, fuient la Ville éternelle à bord de galères, franchissent les Colonnes d’Hercule et, après une terrible traversée de la Mer inconnue, arrivent en Amérique ! Où elles fondent Terra Publica, et sa capitale, Libertas. 1551 ans après cet événement, les nouveaux Romains décident " la Reconquête du sol originel ". Qu’est Rome devenue ? Une immense flotte repart donc vers le Vieux continent…

Tel est donc le thème de ce livre aussi fascinant que passionnant. Nous suivons la trajectoire de Géron, jeune conscrit métis (car les Romains se sont alliés aux indigènes) embarqué dans l’odyssée des " reconquérants ". Quinze siècles après sa fondation, Terra Publica est une République puissante et prospère, ayant maîtrisé gaz et vapeur, construit un métro sous-marin, possédant une marine de navires à aubes et qui domine aussi les airs, grâce aux Aigles, hommes-volants et corps d’élite de la Légion. Le système politique, le Synoecisme, est actuellement dominé par le tribun Cneus Salveris, âme de la reconquête et tyran ambitieux. Et l’on apprendra bientôt que cette fabuleuse équipée a bien d’autres buts que la simple curiosité. Salveris serait en effet possesseur d’un manuscrit secret, de César en personne, qui pourrait lui assurer la maîtrise du monde…

Quoi qu’il en soit, Géron et les Romains resteront bloqués dans une île magique et mystérieuse dont seule une expédition aérienne pourra s’échapper, arrivant enfin sur les rivages de la Méditerranée. Ils découvriront là la civilisation des Cités Littorales, dominées par un certain Erik, Prince rouge. Promu, après de curieuses " crises ", traducteur officiel de la mission, Géron suivra toutes les péripéties étonnantes de la Reconquête aux premières loges. Il s’avérera en effet que le Prince rouge n’est pas le véritable Maître de l’Ancien monde, mais subit le joug d’autres et étranges entités…

Roman fascinant donc, très bien construit et conduit, empli de clins d’œil (ah ! la première phrase du chapitre deux : " C’était à Megahar, faubourg de Karhage, dans les jardins d’Emil Karr ", mais il y a aussi des allusions à Mallarmé, Victor Hugo, Jules Verne, Pagnol, et même Van Vogt) il est conçu, malgré le considérable bagage historique, comme un véritable roman d’aventures, dans le droit fil du précédent ouvrage de l’auteur La Lune seule le sait (Editions Mnémos). Et la fin, plutôt apocalyptique, en surprendra plus d’un.

Johan Héliot, Reconquérants,, Mnémos, 316 p.

Bruno Peeters

 

Iain Banks

Le Business

++++

 

Agée de 38 ans, Kate est ce que l’on appelle une femme dynamique. Au cours de sa carrière, sa brillante intelligence lui a permis de gravir un à un tous les échelons du Business, une société d’investissement financier semi-occulte. Non pas que celle-ci soit illégale mais elle sait se faire discrète. En fait, partout où il y a de l’argent à gagner, cette multinationale est présente. Inutile donc d’attirer les curieux. Son dernier projet mégalo en date concerne l’achat d’un pays tout entier avec pour objectif l’obtention de passeports diplomatiques à volonté et une place à l’ONU. Et qui ses dirigeants ont-ils choisi d’envoyer sur place ? Kate bien sûr ! Mais que cache cette promotion ? Et pourquoi lui a-t-on remis une cassette avec la preuve que l’épouse de l’homme qu’elle aime a un amant ? Qui tire les ficelles ? Autant de mystères à résoudre pour notre héroïne.

Brillant et léger, Le Business est un grand moment de détente qui se dévore. On regrettera simplement la longueur de la mise en place. Plus de 200 pages avant d’avoir le véritable début de l’intrigue, c’est un peu long. C’est bien son seul défaut.

Iain Banks, Le Business, éditions Belfond, 436 pages, Traduit par Christiane et David Ellis

Jérôme Vincent

 

Nalo Hopkinson

La Ronde des Esprits

++++

 

Dans un Toronto du futur, le cœur de la ville a été vidé de ses forces économiques. Les communautés immigrées s’y sont installées avec leurs traditions. Ti-Jeanne, qui vient d’avoir un bébé avec Tony, un drogué qui ne peut décrocher, est revenue vivre chez Mami, sa grand-mère voyante et guérisseuse. Celle-ci devient la cible du gang de Rudy, le maître des Esprits, qui charge Tony de prendre le cœur de la vieille femme pour le greffer au Premier Ministre. Mais on ne passe pas pour une “sorcière” sans avoir des amis parmi les Esprits et plus d’un tour dans son sac.

Ce livre nous fait pénétrer dans un univers où la magie est ordinaire, où la relation avec les Esprits, ce contact constant en fait les partenaires privilégiés de tous les actes de la vie. C’est une magie nourrie de soleil, d’images pittoresques, pour des gens de chair et de sang, capables d’amour et de haine. Les personnages sont décrits avec vigueur et leur profil parfaitement adapté à l’intrigue.

Celle-ci, qui conjugue rebondissements et sentiments exacerbés, est servie par une écriture vivante, riche en couleurs et en saveurs.

Tous ces éléments concourent à faire de La Ronde des Esprits un roman palpitant, qui se lit d’une traite et laisse le regret de vivre dans cette société qui se veut si rationnelle, si pragmatique et matérialiste, mais… si vide.

Serge Perraud

 

Juan Miguel Aguilera

La Folie de Dieu

+++++

Après des révélations, Valerio Evangelisti (pour l’Italie) et Andreas Eschbach (pour l’Allemagne), une autre de nos voisines, l’Espagne nous montre qu’elle abrite elle aussi des auteurs de science-fiction de talent. Juan Miguel Aguilera fait partie de cette veine-là. La Folie de Dieu est de ces livres qui marquent les imaginations et ouvrent des portes. On comprend (si on ne le sait pas encore !) que la SF ne connaît pas de frontières et que l’Espagne nous réserve sûrement d’autres surprises…

Au début du XIVe siècle, Ramon Llull, religieux à l’esprit scientifique est convoqué par Roger de Flor à Constantinople. Le capitaine des Almogavars, mercenaires catalans, persuade Ramon de participer à une expédition pour découvrir la cité légendaire du Prêtre Jean aux rues dallées d’or. Dans l’empire romain de l’Orient en plein déclin, l’expédition composée de 300 hommes commence son périple sur les traces d’Alexandre le Grand. Lors de son avancée en Asie, Ramon localise la cité et découvre l’origine de ses fondateurs. Mais le chemin est long et sur des terres noyées dans une brume épaisse et nauséabonde, l’expédition découvre l’horreur : des guerriers sans foi ni loi personnifiant le mal aux yeux de notre docte religieux. Réussissant à en réchapper, elle parvient dans un grand désert de sel où leur apparaît enfin le but de leur voyage. Notre surprise est presque aussi grande que celle de Ramon et des Almogavars, et c’est le début d’une nouvelle aventure.

Roman historique, récit de voyage, d’aventures et spéculation scientifique, ce livre fait fi des étiquettes et nous dépayse complètement. Juan Miguel Aguilera impressionne par sa maîtrise historique et nous donne envie de replonger dans nos anciens cours d’histoire. Ramon Llull qui s’est engagé à démontrer les vérités de la foi, nous sert de guide dans cette quête qui nous entraîne très loin dans l’enchaînement des révélations. L’auteur nous surprend régulièrement en sortant des sentiers battus, prenant des chemins totalement inattendus. Le titre en devient même prémonitoire. Le livre s’identifie à l’Ars magna que Ramon nous décrit page 194 et nous permet d’approcher la vision de Dieu. La fin nous rappelle que la tentation est toujours là.

L’histoire a très bien pu se passer ainsi, mais l’on n’en a rien su, car les écrits de Ramon ont été réduits en cendres par un Inquisiteur bien connu.

Un très grand livre qui mérite de figurer en bonne place dans votre bibliothèque. Vous verrez que vous vibrerez pour des personnages pas toujours recommandables, qui en fin de compte vous apparaîtront sympathiques. Attention, la SF espagnole débarque chez nous et c’est tant mieux !

Juan Miguel Aguilera, La folie de Dieu, traduit de l’espagnol par Agnès Naudin, Au Diable Vauvert, 532 pages.

François Schnebelen

 

John Barnes

La Mère des Tempêtes

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Nombre d’entre nous se souviendront longtemps de La Tempête du Siècle qui traversa la France dans les derniers jours de 1999 : arbres abattus, toitures et cheminées envolées, vitres pulvérisées. Elle laissa derrière elle un paysage apocalyptique.

Quoique d’une ampleur peu commune, il s’agissait d’un phénomène naturel, alors que la Mère des Tempêtes qui donne son titre au roman de John Barnes est d’origine “accidentelle” : en 2028, le bombardement des fonds marins sibériens libère deux cents milliards de tonnes de méthane dans l’atmosphère terrestre ! L’ouragan engendré va dépasser en violence tout ce qu’on peut imaginer.

Voilà une idée-choc qui laissait présager quelques excellentes heures de lecture. Schéma classique adopté par Barnes : on prend un échantillonnage de personnages à travers le monde, et on les confronte à l’indicible (à noter que dans ce proche futur, un système permet aux spectateurs d’une chaîne de télévision de “ressentir” les émotions comme si eux-mêmes les vivaient). Malheureusement, Barnes noie le lecteur (ce qui est un comble !) dans un salmigondis politico-érotico- économique, ses personnages n’inspirent aucune sympathie, et l’intérêt suscité par le postulat de départ sombre au fil des centaines de pages.

Pire qu’un ratage, La Mère des Tempêtes est une grosse déception car au détour de certaines scènes, on imagine ce que Barnes aurait pu tirer de son sujet s’il s’en était vraiment donné la peine. Paradoxalement, le meilleur moment du livre réside dans la préface signée Gérard Klein.

 

La Mère des Tempêtes, John Barnes, Livre de Poche SF, traduit par Jean-Daniel Brèque 702 p.

Alain Paris

 

 

 

 

 

 

Jean-Luc Bizien

La Muraille

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Thibault, l’écuyer parjure, et Ninon la Belette, la gueuse aux rêves prémonitoires, se rendent à Mornas, suivis par leurs compagnons d’infortune. Le Jour des Fous bat son plein, fête impie où, dans le vin et le stupre, rien ne permet de distinguer nobles et moines des paysans. D’étranges Italiens masqués de cuir, à la langue aussi acérée qu’une lame, animent la sarabande, bientôt interrompue par l’arrivée des troupes de Côme de Blagnac. Serfs et bateleurs se réfugient à l’intérieur de la forteresse où Arnold de Lanton, seigneur de Mornas, se prépare à défendre la place. Il est d’autant plus déterminé que les boyaux de son château renferment d’étranges secrets. Le sang coule, l’eau vient rapidement à manquer, et certains ressentent une soif autrement plus pressante : celle de l’or. Mais pour l’étancher, il faudra affronter les pièges des souterrains, gardés par le terrifiant Golem…

Loin des fées, nains et trolls qui trop souvent dans la production habituelle servent à occulter un manque d’imagination, Jean-Luc Bizien nous propose un roman médiéval qui sent le cuir, le sang et la sueur. Après Le Masque de la Bête, qui mettait déjà en scène Thibault, Ninon, Taureau et le rusé La Pie, ses personnages à la réjouissante amoralité — nous n’oserions pas dire ses héros — sont entraînés dans une danse macabre menée par un authentique Barbe Bleue. Dans une atmosphère qui rappelle La Vallée perdue, superbe film de James Clavell avec Michael Caine, le récit donne chair aux contes de notre enfance et réveille nos peurs les plus élémentaires. L’auteur alterne dans un rythme étourdissant les pièges bien réels de l’enfermement ou de la noyade, et les menaces irraisonnées de créatures engendrées par la folie des hommes, qui rotent à la face de la religion. Bizien nous rappelle qu’avant d’être neutralisées par la psychanalyse, nos phobies cavalcadaient par quatre, Guerre, Famine, Mort et Maladie, et qu’elles se nommaient Apocalypse.

La Muraille, Jean-Luc Bizien, 300 p., Le Masque.

Xavier Mauméjean

 

Joe Haldeman

La Liberté éternelle

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Vingt-sept ans après la parution de The Forever War (La Guerre éternelle, 1976 pour la trad. fr.), ouvrage salué par la critique, Joe Haldeman revient sur les formes extrêmes d’aliénation engendrées par l’état de guerre et la relativité temporelle. Le premier roman, véritable exutoire écrit concernant l’expérience traumatisante du conflit vietnamien, dénonçait l’absurdité du combat et l’endoctrinement militaire. Haldeman s’inscrit, avec R. Heinlein (Étoiles, garde-à-vous !), O.S. Card (La Stratégie Ender) et P.F. Hamilton (le cycle de L’Aube de la Nuit) dans un mouvement décrivant la guerre future, et la technologie au service du corps du soldat. Il fut suivi par La Paix éternelle qui n’est pas une suite de La Guerre éternelle mais le prolongement de sa réflexion sur l’usage des armes. Avec La Liberté éternelle, on retrouve William Mandella, héros de la campagne meurtrière d’Aleph-zéro où fut établi le premier contact avec les Taurans, ainsi que Marygay Potter, devenue sa femme. Installée sur la planète arctique Majeur, qui ne laisse aucune équivoque sur l’interprétation de son nom,, une partie de la communauté des vétérans lutte contre l’entité Homme, conscience unique partagée par des milliards de clones, et projette de s’emparer d’un vaisseau pour s’échapper de la dictature soft d’Homme et de leurs alliés Taurans. Si l’opération est un succès et que le voyage salvateur débute enfin, l’évaporation de l’antimatière du système de propulsion conduit l’équipage aux navettes de secours pour un retour forcé sur Majeur. La stupeur est à son comble lorsque Mandella découvre que la population de la planète, comme celle de la Terre, s’est volatilisée ! Sans dévoiler une fin inattendue, Haldeman a donné à son roman une orientation métaphysique et religieuse. On ne retrouvera donc pas l’atmosphère stressante du combat ni les doutes de Mandella qui avaient séduit dans La Guerre éternelle. Et si, comme Haldeman le pense, notre galaxie n’était qu’un vaste laboratoire expérimental ?

 

La liberté éternelle, Joe Haldeman, J’ai Lu, coll. Millénaires, 270 p., traduction de François Vidonne.

 

A. Marcinkowski

 

 

 

 

Brian Stableford

Le Feu de la Salamandre

++++

Suite directe du Sang du Serpent, nous retrouvons l’expédition de Carus Fraxinus au sud du pays des Dragomites. Son objectif est d’atteindre le Berceau de la Chimère, aussi appelé Nombril du Monde pour répondre aux mystères de la Genèse. Mais le chemin est long et semé d’embûches. D’après la carte dessinée par Andris Myrasol, l’expédition doit passer par le Feu de la Salamandre. Mais avant, elle doit franchir le territoire de 9 Cités s’étalant le long d’une rivière. En guerre contre les dragomites, l’Alliance des 9 Cités trahit sa parole de les laisser passer et les attaque… Les membres de l’expédition lui infligent de lourdes pertes, mais sont séparés en trois groupes, qui chacun de son côté va continuer le voyage. Andris Myrasol et ses compagnons vont affronter les Marais Doux-Amers aux multiples dangers. Le deuxième groupe, fait prisonnier, traverse le territoire par la force des choses, alors que le dernier va à la rencontre d’une menace venant du Sud, dans le Désert Scintillant.

On l’aura compris, on ne s’ennuie pas. Les moments de calme sont rares et l’auteur nous entraîne avec l’expédition vers le Feu de la Salamandre. Cette histoire a de nombreux atouts. Une galerie impressionnante de personnages souvent très attachants : humains d’origines diverses (Andris, Jacom, Carus, la princesse Lucrezia, …), créatures surnaturelles (dragomites, serpents, …). L’auteur éclate le groupe pour nous faire visiter des contrées différentes et rajouter encore à l’intérêt de l’histoire. Les légendes et récits apocryphes de la Genèse parsemant le livre nous font entrevoir les origines de la civilisation humaine sur ce monde et attendre avec impatience le dernier tome de la trilogie pour avoir les réponses et retrouver tout ce petit monde.

Alors que le premier tome était classé SF, celui-ci l’est Fantasy. Ne revenons pas sur la valse des étiquettes, mais bon…

Le Feu de la Salamandre (Les Livres de la Genèse – 2), Brian Stableford, traduit de l’anglais par Pierre-Paul Durastanti, J’ai Lu, 415 pages.

François Schnebelen

 

 

 

 

Françoise-Sylvie Pauly

L’invitée de Dracula

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Après la disparition du Prince des non-morts, la vie reprend. En l’absence de son époux, Jonathan Harker, parti rejoindre le professeur Van Helsing sur le continent, Mina se rend chez leurs amis lord et lady Goldaming, accompagnée de leur fils Quincey. Lors de son séjour, aussi morne et désespérément tranquille qu’un après-midi dans la campagne anglaise, Mina fait la connaissance de l’étrange Karmilla à la beauté évanescente. Chacun évite de faire allusion aux événements décrits dans le roman de Bram Stoker, jusqu’à ce que le destin les rattrape. Le petit Quincey est enlevé, puis retrouvé mort. De leur côté, avertis de l’existence d’un portrait représentant Vlad Tepes l’Empaleur, en butte aux croyances des populations roumaines, Jonathan et Van Helsing conduiront une difficile enquête qui les mènera d’un étrange monastère tenu par un descendant de la famille du voïvode jusqu’à Poïnari, le château du comte Dracula.

Le mythe du vampire a engendré des bibliothèques, dont les livres valent plus souvent par leur titre que par leur contenu. L’invitée de Dracula n’est pas de ceux-là. Respectant scrupuleusement la structure épistolaire du roman de Stoker, alignant extraits de journaux intimes, lettres et télégrammes, Françoise-Sylvie Pauly fait revivre la figure historique de Dracula tout en respectant la légende du prince des Strigoï. Une solide documentation historique servie par un sens du récit fait de cette suite de Dracula une lecture indispensable, qui réhabilite le mythe du vampire, loin de Bupire contre les vantards. Ajoutons que l’auteur se permet une variation intéressante autour du Portait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, prétendant de Florence Balcombe avant qu’elle ne devienne Mme Stoker, et qui voyait en Dracula “ le plus beau roman du siècle ”. Remercions enfin Gilles Dumay d’avoir édité ce très beau premier roman. Après Le Prestige de Christopher Priest, la collection “ Lunes d’encre ” continue de nous réjouir.

 

L’Invitée de Dracula, Françoise-Sylvie Pauly, collection “ Lunes d’encre ”, Denoël, 364 p.

Xavier Mauméjean

 

 

 

Jean-Pierre Andrevon

Le village qui dort

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Parmi les archétypes des histoires d’horreur qui se proposent à l’inspiration de l’écrivain, on trouve à un moment ou à un autre l’histoire de la petite ville hantée. L’année dernière, dans Les Fantômes ne vieillissent jamais, Andrevon se promenait parmi les spectres d’une bourgade pas loin de Carcassonne. Cette année, c’est dans le Haut-Languedoc que François, professeur de journalisme dragueur et un peu fumiste, va entrer dans une “petite ville un peu spéciale”, après s’être égaré en prenant une déviation. Il doit porter sa voiture défaillante chez un garagiste, et y passer la nuit dans la seule auberge d’un véritable désert. Soleil et ténèbres seront les atmosphères particulières de ce récit, et leur alternance a des conséquences qui vont bien au-delà de la simple succession temporelle de la nuit au jour.

Andrevon connaît ses classiques, et tout y passe. Dans un soleil éclatant et la vacuité du silence, le décor est planté. Tout est comme mort, pas d’habitants visibles, ni de chant d’oiseau. Les maisons, poussiéreuses, ont l’air abandonnées. Seul résident de l’auberge, François ressent quelque malaise, cherche à comprendre… Il est surpris de constater que la nuit, tout s’éveille. Il passe de l’euphorie due à un bon repas à l’angoisse, vite dissipée par la ronde des accortes serveuses de l’auberge qui émeuvent ses sens. Ivre, il perd le sens du temps et regagne péniblement sa chambre, pour y recevoir diverses visites galantes de dames que son regard séducteur avait repérées et allumées dans la salle de l’auberge.

L’histoire bascule alors dans un érotisme aussi torride que le feu du soleil du jour immobile. Il comprend que, si l’air est spécial, les habitants ne le sont pas moins. Il recherche des indices, le sens caché de cette aventure. Andrevon a repris l’idée d’un culte sorcier interdit, mais en l’assaisonnant d’une justification sexuelle pour aborder de manière originale le thème des vampires. Andrevon n’a pas oublié non plus ses engagements politiques, et dénonce l’intolérance et la persécution passées, qui, avec le fanatisme du moment, n’ont rien perdu de leur actualité.

Un roman refusé en son temps par le Fleuve noir et qui trouve aisément sa place dans la collection 2000.com des Éditions Naturellement.

 

Le Village qui dort, Jean-Pierre Andrevon, éd. Naturellement, 2000.com, 128 pages.

Roland Ernould.

 

Octavia E. Butler

La Parabole du semeur

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C’est la merveilleuse et tragique histoire de Lauren Olamina, jeune black née d’un père révérend et d’une mère junkie, dans une Californie chaotique. La particularité de Lauren est de posséder un lien hyper empathique lui permettant de ressentir physiquement les émotions de tout être vivant. Ce qui est une faiblesse dans cet univers sans futur à l’odeur de mort qu’est devenu le comté de Los Angeles où Lauren réside. Un limes s’est installé à Robledo, ville à dominante hispanique et noire. Il sépare deux mondes : celui des bas-fonds, et de ses zombies, et celui des citadins de Robledo. Toutes les nuits, le quartier s’organise sous la forme de milice municipale devant le laxisme de l’État et d’une police autant corrompue qu’impuissante. Car la nuit amène son cortège de traîne-misère, de dealers, de pyromanes défoncés au “fuego”. Alors commencent les scènes de pillages, de tueries, de viols et de tortures. C’est par une de ces nuits semblable à une autre que Lauren voit sa famille massacrée, ainsi que bon nombre des membres du quartier, en ce 31 juillet 2027. Avec quelques compagnons d’infortune, Lauren prend la direction du Nord dans un voyage d’espoir. Sur le chemin, elle leur lira Semence de la Terre, sa bible où elle consigne ses réflexions sous forme de parabole. Le temps du changement est peut-être arrivé. Il faut prêcher et fonder une nouvelle communauté sous le signe de l’espérance, de la tolérance et s’éloigner de cette barbarie à visage humain. Voilà le but de Lauren qui tente, au travers de son message “évangélique”, de suivre la voie de son père. Le XXIe siècle américain décrit par O. Butler suinte la violence urbaine, et sa banalisation, ainsi que l’incompréhension interethnique aggravée par les disparités d’ordre économique : haine de l’autre, haine des possédants ou de ceux qui en ont l’apparence. Ce livre empreint de réalisme, dans la lignée de Tous à Zanzibar (1968) et de L’Orbite déchiquetée (1969) de J. Brunner, aurait pu s’intituler Trousse de survie en milieux hostiles, titre que n’aurait sûrement pas renié Maurice Dantec.

La Parabole du semeur, Octavia E. Butler, Au diable Vauvert, 392 p., traduction de l’américain par Philippe Rouard.

A.                  Marcinkowski

B.                    

K.-H. Scheer et C. Darlton

Perry Rhodan : Holocauste Halutien

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Est-il encore besoin de présenter Perry Rhodan ? Du major de l’Astrée au Stellarque du Krest IV, 158 numéros ont paru. Ici, rappelons que les Terraniens sont prisonniers d’une méga-galaxie de 200 000 années-lumière de diamètre dont le centre est occupé par une Radiance Bleue. Dans cet univers-île, nommé M. 87, aux mains des mystérieux Constructeurs du Centre, nous retrouvons Rhodan et J. Marshall sur Truuktan, le monde des plantations. Après avoir délivré le Skovarto des Dumfries et l’avoir ramené sur le vaisseau amiral, le Stellarque guette désormais des nouvelles des deux Halutiens partis en mission de reconnaissance. Non loin de là, dans le système de Pargar, sur la planète Firestone gardée par l’entité immatérielle télépathe Aleph, le major Kulu secondé de Jefferson, le yéti des neiges, s’échappent en compagnie du Tarfolien Ramdor à bord d’un navire terranien ! Dans le même temps, Icho Tolot et Francan Teik connaissent des difficultés. Une corvette, avec des troupes d’élite et trois mutants, les localise sur un monde qui se révèle être une planète-prison mécanisée et programmée pour détruire tout Halutien. Là-bas, ils découvrent un charnier de milliers de compatriotes de Tolot dont le destin fut scellé il y a 50 000 ans. Comprendre les horreurs du passé en glanant des informations et déjouer les pièges de la station, tels sont les taches des Terraniens et de leurs alliés. Encore faut-il en sortir vivant !

 

Perry Rhodan : Holocauste Halutien, K.-H. Scheer et C. Darlton, n° 158, Fleuve Noir, 256 p., traduit et adapté par Jean-Luc Blary.

Alexandre Marcinkowski

 

 

 

 

 

 

 

 

Terry Pratchett

Les Zinzins d’Olive-Oued

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Il y a des idées dont on préférerait qu’elles ne fassent que vous traverser l’esprit, comme lorsque le cinéma investit un Disque-Monde déjà bien secoué par le biais des alchimistes ! C’est à une séance particulièrement relevée que nous convie Terry Pratchett avec sa verve coutumière, nous dressant le portrait du monde du grand écran et du show-biz, mais aussi et surtout, de leurs coulisses. Et tout cela à l’ombre d’une menace cosmique prête à se réveiller. Rien à redire sur ce nouvel épisode de la vie du Disque-Monde, fort dépaysant et tellement rafraîchissant. Parodie, jeux de mots, intrigues à plusieurs niveaux, tout est réuni pour faire mouche, dans ce qui demeure malgré tout un hommage bourré de clins d’œil à Hollywood (Olive-Oued est d’ailleurs nommé Holly Wood en VO) et une injonction à ne pas laisser passer les opportunités qui peuvent se présenter à nous. Une morale à retenir tandis que l’on assiste aux aventures de Victor et Ginger, les deux stars connus jusqu’à Ankh Morpork, les problèmes de logistique des Planteurs ou aux réflexions canines d’un Gaspode doué de la parole. Un régal d’un bout à l’autre, bien que l’histoire tarde peut-être un peu à se conclure.

 

Les Zinzins d’Olive-Oued, de Terry Pratchett, Pocket Fantasy, 412 pages, traduction Patrick Couton.

Emmanuel Chastellière

 

 

Alain Dartevelle

Terrestrial Parade

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Dartevelle n’est pas un auteur facile et doit dérouter les lecteurs ordinaires. Pas seulement en pratiquant la confusion des genres, dans la mouvance de Philip K. Dick, mêlant en les transcendant science-fiction moderne, fantastique, policier, érotisme, burlesque et humour noir. Mais surtout en écrivant des récits sans conjecture rationnelle possible, dans une étrangeté radicale.

La première des nouvelles, Jumbo Jeffie, donne le ton des récits. L’appartenance biologique de l’être (un insecte, comme on le comprend peu à peu), n’est pas facile à définir. Il en est de même pour celui qui vit l’univers canin de Irréductible. Les uns et les autres mènent une existence étriquée, réduite aux fonctions de survie, rarement à la recherche de l’amour (Irène). Leur vie se résume aux considérations organiques et aux petites choses d’une quotidienneté médiocre. On trouvera de semblables préoccupations mesquines dans Vitrines, ou d’aussi routinières pour l’employé d’un train de l’Interferroviaire d’une planète lointaine (L’intervalle du plaisir). Les personnages sont des êtres qui se délitent, se défont, pour être reconstruits comment ? En infirmière implantée de micro-processeurs, pour devenir plus performante ? Pour se retrouver ensuite devant un écran de l’Intranet médical, réseau dont elle surveille les opérations complexes, au cours desquelles parfois on implante des filles comme elle a été implantée elle-même, pour en faire d’autres travailleuses dociles ? Jusqu’au moment où elle tombe inopinément (ou alors est-ce programmé, dans ce monde où tout est organisé) sur un site nommé Irène où elle se voit, entrant il y a quelque temps, fringante et pleine d’espoir dans cet institut ?

D’autres se défont, arrivés à l’âge de la mort, débris désireux de retrouver une autre vie à n’importe quel prix au Revival Institute : Net-Life leur redonnera une seconde naissance, narguant ainsi définitivement la mort (Ego puissance X). Leur permettra de devenir des dieux en quelque sorte. Mais dans le cas présent, quels dieux ! Ou cet aventurier, qui se bat avec énergie pour sa survie, ressentant les sentiments les plus éprouvants d’une bataille sans merci. Le monde de Dartevelle paraît être dirigé par des manipulateurs, souvent des médecins devenus rationnellement déments avec les possibilités de l’informatique et des bio-techniques. Ou, dans la longue nouvelle qui donne son nom au récit, la mise en scène des artifices des jeux du cirque.

Dartevelle, auteur d’une quarantaine de nouvelles, ainsi que de sept romans (Duplex, le dernier en date a été édité en 2000 par Naturellement) est l’une des récentes révélations du monde de l’imaginaire. Avec son mélange des genres, il élimine les clichés habituels pour les reconstruire à sa façon. Un monde perd son sens, un autre se met en place, celui des apparences, des faux-semblants, des simulacres, des illusions. Comme se le demandait Dick avec angoisse : qu’est-ce que la réalité ? Y a-t-il encore des hommes authentiques ?

 

Terrestrial Parade, Alain Dartevelle, recueil de nouvelles, Manuscrit. com, 2001, 134 pages

Roland Ernould

 

Denis Duclos

Longwor l’Archipel-Monde (Le Cycle de l’Ancien Futur – 1)

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Voici le début de la réédition en poche du cycle de Denis Duclos. Au XIXè siècle, un explorateur découvre un archipel caché aux yeux du monde par des courants marins et des anomalies magnétiques. Il devra échapper à l’enchantement de l’arbrœuil, à l’estomac géant du Gigastome et à de forts complexes intrigues politiques.

Ce roman riche et foisonnant est en filiation directe tant avec les récits de voyages des grands explorateurs des siècles derniers qu’avec les histoires décalées de Jack Vance et Terry Pratchett, d’ailleurs remerciés au début. Humour, poésie, monstres en tout genre, rebondissements abracadabrants se succèdent à un rythme effréné, l’auteur cède au plaisir pur de raconter des “histoires qui ne sont pas faites pour être crues”, à la plus grande joie du lecteur. Et si l’un peu longue “Encyclopédie de Longwor” qui clôt ce premier volet peut sembler superflue, on n’en attend pas moins la suite avec impatience. Un bon point pour la fantasy française !

 

Longwor l’Archipel-Monde (Le Cycle de l’Ancien Futur – 1), Denis Duclos, Ed. J’ai Lu, coll. Fantasy, 476 p.

Marie Bellosta

 

 

Jonathan Carroll

Os de Lune

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Cullen est une femme superbe et intelligente, que la vie effraie parfois. En épousant Danny James, un athlète doux et compréhensif, elle trouve enfin la stabilité. Jusqu’à ce que commencent les rêves. Régulièrement, Cullen se retrouve sur l’île de Rondua, à traverser ses gigantesques plaines plantées de pyramides ou encombrées de titanesques machines abandonnées. Le chien Mr Tracy la guide, et elle doit veiller sur Pepsi, l’enfant élu, le fils qu’elle n’a pas eu. Troublée, la jeune femme hésite à se confier, d’autant que les songes lui confèrent des pouvoirs. Rêve et réalité se mêlent à mesure que la quête se précise : Pepsi, aidé de sa “ mère ”, doit rassembler les os de lune tombés de l’astre et disséminés dans Rondua, afin de contrer la venue du Mal. Cullen ressent alors le besoin d’entrer en contact avec son ancien voisin, le fameux Alvin Williams, tueur à la hache.

Prétendre aimer la littérature fantastique sans jamais avoir lu Jonathan Carroll revient à se déclarer amateur de vins en ne buvant que de la piquette en bouteille plastique. Il est le plus grand, certes pas le seul, mais pas en dessous des autres. Le genre d’auteur à faire l’unanimité auprès d’écrivains aussi talentueux et dissemblables que Stephen King et James Ellroy. À travers ses romans et son recueil de nouvelles, Carroll déploie un univers structuré à la richesse incomparable, (auquel Pocket, qui publie l’ensemble dans un joyeux désordre, ne rend pas justice). Des récits à la fin nuancée se prolongeant dans d’autres romans. Comme la vie, qui n’en finit jamais de revenir sur les événements marquants. Jetez-vous sur La Morsure de l’ange, fondez sur L’Enfant arc-en-ciel et surtout, surtout, lisez Le Pays du Fou-rire (J’ai Lu), un classique qui n’a pas à rougir devant Le Magicien d’Oz.

Os de Lune, Jonathan Caroll, Pocket-Terreur, traduit par Danielle Michel-Chich, 290 p.

Xavier Mauméjean

 

Margaret Weis et Tracy Hickman

L’Épée de la nuit

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Des personnages quelque peu stéréotypés, dont un anti-héros autant pleurnichard qu’infantile, une flotte de dragons en pourpoint ou de pirates, des attributs royaux fabuleux et d’un autre temps, de la magie, des fronts quantiques mouvants, une centrale de renseignement cosmique (Omnet) digne de l’actuel NSA américain : voilà l’univers imaginé par Weis et Hickman dans le cycle du Bouclier de la nuit. Merinda Neskat, Vestis de l’Omnet, et le terrien Jeremy Griffiths sont à la recherche de l’épée de la nuit, arme donnant un pouvoir quasi-absolu. Ils ont contre eux le Vestis Prime Targ de Gandri, les sentinelles de l’Ordre de la Foi Future, le capitaine Flynn et son équipage de xenoflibustiers et quelques autres encore, avides de s’en emparer.

Cette quête au trésor galactique déçoit franchement. Les deux auteurs n’échappent pas au piège des scenarii de Donjons & Dragons dont ils ont été coutumiers : intrigue filiforme au profit de l’action. Les nombreux rebondissements calculés et les trahisons répétitives s’enchaînent sans souci d’inventivité. On sourit certes d’un Minotaure détestant les labyrinthes ou d’un Scrimshaw à l’allure de Yoda mais est-ce là suffisant ? Bref, on s’ennuie un peu.

 

L’épée de la nuit, Margaret Weis et Tracy Hickman, Pocket, n° 5744, 416 p., traduction de Simone Hilling.

A. Marcinkowski

 

Barry Hughart

Huit honorables magiciens

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Pékin est à la noce. Main du Diable, le fameux bourreau, s’apprête à accomplir un strike parfait en tentant de battre le record de 1 070 têtes décollées successivement, détenu par son prédécesseur. Les bookmakers ont enregistré les paris quant un mort-vivant débouche sur la grande place et ruine la petite fête. Mandaté par Maître Céleste, la plus haute autorité morale du pays, Maître Li et Bœuf Numéro Dix, accompagnés de Yen Chi le montreur de marionnettes et de sa sublime fille Yu Lan, chamanka aux pouvoirs de guérisseuse, vont suivre la piste des huit honorables magiciens, légendaires thaumaturges qui se sont attaché les services d’autant de déités démoniaques, il y a trois mille ans. Une route parsemée de cadavres et de minuscules cages…

Goule-vampire se nourrissant exclusivement de têtes, sonneur unijambiste qui contraint un mandarin à danser jusqu’à la mort, molosse sans corps mais enragé, eunuque trafiquant de thé, le tout assorti de poésie délicate ou de comédies paillardes, il n’est guère facile de résumer le roman de Barry Hughart, moins en tout cas que de sculpter la Grande Muraille sur un grain de riz. Le récit, troisième et dernière enquête du cycle Maître Li, qui comptait déjà La Magnificence des oiseaux et La Légende de la Pierre (Denoël) pète de santé comme un Dragon imbibé de white spirit et aligne farce pure et moments de bravoure. Il y a du Juge Ti là-dessous, le célèbre enquêteur créé par Van Gullik, avec ce magistrat dopé au Modiodal qui manie plus volontiers le vers libre que le code. Lire Hughart, c’est embarquer dans un train fantôme (chinois) sans se soucier de la destination, un long et agréable voyage qui compte peut-être trop de stations.

 

Barry Hughart, Huit honorables magiciens, Denoël, coll. Lunes d’encre, traduction de Patrick Marcel, 300 p.

Xavier Mauméjean

 

Greg Bear

Planète rebelle

(Star Wars)

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Greg Bear, auteur de science-fiction jadis associé au cyberpunk, mais qui s’est éloigné de ce mouvement, créateur prolifique et imaginatif, se devait d’apporter sa pierre à l’édifice Star Wars.

Sa perspective se situe dans le prolongement du dernier film de Lucas. Anakin Skywalker, qui joue un grand rôle dans l’épopée, mérite en effet un traitement particulier. On a appris, par La Menace fantôme qu’il est un esclave de la planète Tatooine, gagné au jeu par le maître Jedi Qui-Gon-Jinn et enlevé à sa mère à l’âge de neuf ans. Trop tard, en dépit de ses dons éblouissants, pour devenir Jedi à son tour : les Padawans, apprentis-Jedis, sont généralement repérés dès leur première année, et leur entraînement commence immédiatement. Sinon ils risquent, suivant la mythologie de Star Wars, de sombrer dans le côté obscur de la force. Mais Qui-Gon-Jinn réussit à l’imposer au conseil. Le maître est maintenant mort ; le jeune maître Obi-Wan-Kenobi le remplace. Autant Qui-Gon-Jinn était le maître qui convenait à Anakin, par son non-conformisme et ses conflits fréquents au Conseil des Jedis, autant Obi-Wan, plein de bonne volonté, manque de l’envergure nécessaire.

Souvent dépassé par son Padawan, Kenobi s’avère davantage un copain que le maître à la fois ouvert et ferme qu’aurait nécessité le caractère rétif d’Anakin. Le garçon a mal vécu la séparation d’avec sa mère, sent facilement la colère l’envahir, sans pouvoir la convertir en énergie bénéfique. Des zones d’ombre l’inquiètent et le tentent, tout un côté obscur, une puissance sauvage qui ne demande qu’à s’exprimer. Ces défauts peuvent être utilisés dans la mission qui lui a été confiée pour le discipliner. Mais de ce parcours initiatique accompli lors d’un voyage avec Obi-Wan sur la mystérieuse planète Zonama Sekot, dont toutes les réalisations matérielles sont douées de vie. Anakin ne sortira guère transformé. Enrichi de diverses expériences, mais toujours aussi déchiré et n’aimant pas la confusion qu’il trouve en lui.

Un roman distrayant, sorte de parcours obligé, bien éloigné des réussites qu’étaient Éon, Éternité et Héritage.

 

Planète rebelle (Star Wars), Greg Bear, traduit par Jean-Marc Toussaint, éd. Fleuve Noir, 2001, 418 pages.

Roland Ernould

 

 

 

Glenna McReynolds

La Coupe et l’Épée

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Dans ce roman historique à la sauce fantasyste, Glenna McReynolds nous plonge d’emblée dans l’intrigue et l’action. Tant et si bien que ne connaissant ni les personnages, ni les tenants et aboutissants – à peine esquissés dans un prologue confus – le lecteur est perdu dans une foule d’actions, de mobiles, de prophéties jamais énoncées et de sortilèges qui n’en sont point.

Ça s’annonçait bien pourtant. L’histoire se passe au XIIe siècle au pays de Galles, quelques années après le retour de croisade de Richard Cœur de Lion. Un druide, une prêtresse de l’antique religion et des noms mythiques, tels Ceridwen et Caradoc. Hélas ! Les personnages qui portent ces noms ne rappellent en rien les dieux et les héros celtes. Il est aussi question de magie orientale enseignée dans le désert au prix de longues souffrances, d’alchimie et de christianisme mêlés à la politique de l’époque telle que l’imagine l’auteur. Le syncrétisme qui en découle tient plus du New Age que de la littérature fantastique.

Ce livre qui aurait pu être un divertissement sans prétention, n’y réussit même pas, tant le langage dans lequel il est écrit est abscons et pullule de métaphores qui tombent comme des cheveux dans la soupe. Quand il faut relire trois fois une phrase pour en saisir le sens, le plaisir est un peu gâché. Le texte contient en outre des contradictions d’un chapitre à l’autre. La traduction, du coup, semble laborieuse et maladroite, mais c’est une re-rédaction en langue française qu’il aurait fallu. On aurait ainsi obtenu une honnête histoire d’amour pimentée de quelques aventures.

 

La coupe et l’épée, Glenna McReynolds, éditions Buchet/Chastel, 422 pages,

traduit de l’anglais par Luc Carissimo.

Lucie Chenu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Anne Rice

Vittorio le Vampire

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Il y a vingt-cinq ans, Anne Rice dépoussiérait le mythe du vampire alors que Stephen King, à peu près à la même époque, avait repris dans Salem le Dracula de Bram Stoker avec ses caractéristiques figées de la fin du XIXe siècle. Il le modernisait juste assez pour le remettre au goût du jour. Novatrice, Rice abandonnait l’icône vampirique du cinéma d’horreur, du monstre nocturne aux canines acérées,assoiffé de sang. Ses vampires se comportent presque comme des êtres humains (enfants des ténèbres, ils vivent pendant la nuit), pensent, aiment, éprouvent des sentiments divers, évoluent. Leur psychologie, contrairement au modèle vampire, est particulièrement fouillée. Ils traversent les siècles, se promènent à travers le monde et jettent un regard désabusé et cruel sur les époques et les hommes. Entretien avec un vampire (1976) était le premier d’une série, Chronique des vampires, estampillée gothique flamboyant, qui comporte actuellement six romans, le dernier Merrick étant paru aux USA en 2000.

Rice entreprend un changement important dans le milieu des années quatre-vingt-dix. Elle décide, tout en gardant le motif vampirique, de changer sa présentation, avec une nouvelle série que son éditeur appelle Nouveaux contes des vampires. Sa caractéristique est de faire écrire leurs aventures par des personnages d’époques variées. Après Pandora, courtisane grecque apparue très épisodiquement dans les Chroniques, Vittorio le vampire est le second de cette série. Vittorio, jamais évoqué dans les romans de Rice, s’éloigne totalement des premiers personnages des chroniques et nous offre le portrait d’un nouveau protagoniste d’une autre nature que les précédents. Vittorio, qui vit toujours, écrit d’ailleurs au début de ses mémoires n’avoir aucune parenté avec “cette bande d’étranges vampires romantiques” de la Nouvelle-Orléans.

À l’époque de la Renaissance italienne, Vittorio est un jeune noble vivant avec ses parents dans un château de Toscane. Il fréquente assidûment la ville de Florence gouvernée par les Médicis. Dans une époque troublée, Vittorio mène l’existence dorée d’un passionné d’art, et s’intéresse particulièrement au peintre Philippo Lippi, sorte d’artiste maudit préfigurant ceux de la fin du XIXe siècle. Un jour, la famille est massacrée par l’intrusion d’un groupe démoniaque. Lui seul est épargné par suite de l’intervention d’une jeune femme, Ursula. Il veut se venger, et il est aidé par des anges, ceux qu’avait peints Fra Filippo Lippi. Après avoir rencontré sur son chemin les intrigues, la guerre, et toutes sortes de mystères, il parvient à exterminer les démons. Mais il épargne Ursula, qui l’aime, et cette faiblesse lui sera fatale.

Le principal intérêt du roman est le comportement du narrateur, un être déchiré, comme son peintre préféré, écartelé entre une aspiration sincère à la pureté, exprimée dans son œuvre, et ses tendances à la luxure. Divisés comme le double Jekyll/Hyde, Vittorio, de même que Philippo Lippi, se débattent entre l’amour et l’appel des anges. Tandis qu’Ursula, femme-vampire démoniaque se trouve rachetée par l’amour, qui l’amène à trahir les siens, Vittorio, qui veut combattre le mal, se laisse piéger par l’amour.

Rice a su naguère transcender le mythe et a créé une pléthore de portraits vampiriques. Mais il semble qu’elle est actuellement à court d’idées et que ses vampires inédits nous ont tout dit sur leur condition littéraire originale. Le nouveau filon s’épuise et le roman reprend des mythes traditionnels aussi usés que les méchants vampires qui colonisent et terrifient le village où Vittorio se trouve, avant d’en faire un des leurs. Difficile de tenir en haleine le lecteur avec des poncifs éculés. Anne Rice n’innove plus guère dans le fantastique et préfère nous entraîner vers un autre univers, celui du roman historique. Elle prend manifestement plaisir à essayer de restituer avec exactitude l’époque de la Renaissance, et consacre plusieurs pages à exposer ses sources. Le lecteur amateur d’aventures historiques et romanesques appréciera, en même temps que l’idylle Vittorio-Ursula, autres Roméo et Juliette d’époque, transportés de Vérone en Toscane. En revanche, les lecteurs qui aiment le mystère, le fantastique et l’horreur risquent d’être déçus. Ils trouveront pour se consoler des passages remarquables, comme le parallèle entre l’eucharistie et la cérémonie de mise à mort faite par la secte du Graal rubis.

Enfin il faut faire une remarque sur le récit lui-même : c’est l’histoire d’un adolescent de seize ans, tantôt transcrite de manière linéaire à la façon du journal qu’il aurait pu écrire à l’époque, tantôt revue par un personnage de cinq cents ans, avec des ruptures dans le ton qui peuvent paraître gênantes. Bref, un livre qui n’est pas désagréable à lire, mais qui n’apporte rien à l’immense talent de Rice.

 

Vittorio le Vampire, Anne Rice, Pocket Terreur, réédition, traduit par Airelle d’Athísz 284 p.

Roland Ernould

 

 

Fabrice Colin

Les Enfants de la lune

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Fabrice Colin nous propose avec Les Enfants de la Lune son premier roman pour la jeunesse. Si la trame suit un thème classique de fantasy – le héros humain aide le Petit Peuple à regagner son monde – la façon dont ce thème est traité et l’univers du roman ne sont pas des classiques de la littérature merveilleuse. Car l’histoire se passe à Paris en 1942, un Paris occupé par les Allemands, et le jeune Adrien, pour porter secours au peuple Annwyn, devra éviter tout autant les nazis que les Siths, créatures maléfiques qui leur sont alliées.

À travers cette histoire, l’auteur fait ainsi passer un certain nombre de valeurs républicaines et humanistes auxquelles ne peuvent qu’être sensibles les adolescents de notre époque. Mais comme souvent chez Colin, la tristesse imprègne le roman. Les lecteurs ne devront donc pas être trop jeunes, Les Enfants de la Lune n’a pas l’humour qu’exigent souvent les enfants. Mais les 14-15 ans, qui commencent à apprécier une dimension tragique, devraient aimer ce livre.

 

Les enfants de la Lune, par Fabrice Colin, aux éditions Mango Jeunesse, collection Autres Mondes, 230 pages

Lucie Chenu

 

 

 

 

 

 

Eoin Colfer

Artemis Fowl

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Artemis Fowl, génie de douze ans, est prêt à toutes les ruses pour s’emparer de l’or du petit peuple. Prêt même à prendre en otage une jeune elfe et à monnayer sa libération.

Première chose étonnante est l’antipathie que l’on ressent rapidement pour le héros, Artemis Fowl. Malgré ses problèmes humains, sa mère malade, on ne s’attendrit pas sur ce gamin capable de fomenter une manipulation digne d’un cerveau du crime de la pire espèce.

Deuxième chose, l’histoire se limite à la prise d’otage. Une unité de lieu et d’action qui limitent le plaisir de la lecture. Certes le rythme est soutenu mais le scénario donne l’impression de tourner en rond. Les personnages se posent sans cesse les mêmes questions et n’évoluent pas vraiment.

L’auteur a tenté un mélange de mythes anciens et de haute technologie en le saupoudrant de cynisme. Le résultat n’est qu’un gloubi boulga oscillant entre thriller sombre et comédie potache. Un cocktail difficile à cerner qui laisse une impression désagréable et dérangeante lorsque le livre se referme.

Artemis Fowl, Eoin Colfer, Gallimard Jeunesse, traduit par Jean François Ménard, 328 pages

Michaël Espinosa

 

 

Anthologie dirigée par Denis Guiot

Les Visages de l’humain

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En ce début de IIIe millénaire, les manipulations génétiques et autres biotechnologies redessinent de manière accélérée les frontières de l’humain. Que sera l’homme de demain ? Appartiendra-t-il toujours à l’espèce humaine ? Conservera-t-il son libre arbitre ? Voici quelques-unes des questions auxquelles aimerait répondre cette anthologie dirigée par l’éminent Denis Guiot. Oh, pas de cette manière pompeuse et savante que certains ont tendance à confondre avec sobriété et clarté. Cette anthologie réunit six des meilleurs écrivains francophones du moment.

Gudule tout d’abord qui avec “Journal d’un clone” ouvre brillamment cet espace vers le futur. Yannick a reçu un nouveau jouet. C’est un clone. Il le martyrise, le casse à coups de marteau et lui fait subir mille autres sévices. Mais, quelle importance, puisqu’un clone n’est pas un être humain… Brillamment écrite, cette nouvelle d’une clarté et d’une simplicité dans l’écriture, est poignante et l’on prend fait et cause pour ce clone qui souffre comme… un être humain.

Fabrice Colin nous narre avec “Potentiel humain” l’histoire de Humberdeen qui, pour sauver son entreprise, vend des parties de son corps et les remplace par des bras et des jambes artificiels. Un être humain qui ressemble plus à un robot, reste-t-il toujours un être humain ?

Christian Grenier nous démontre avec “Luber Mensch” que la perfection n’est pas de ce monde. Et que créer un être parfait est une gageure.

Les autres nouvelles sont signées Eric Simard, Christian Grenier, Jean-Pierre Andrevon, et Jean-Pierre Hubert.

Une réussite totale donc pour cette anthologie du futur qui, sans fausse modestie, mérite sa place auprès d’un jeune public, évidemment, mais également auprès d’adultes trop souvent à l’esprit étriqué. Lisez Les Visages de l’humain et vous verrez que créer notre futur n’est pas de tout repos.

Les Visages de l’humain, présenté par Denis Guiot, Mango Jeunesse, Préface d’Axel Kahn, 242 pages.

Marc Bailly

 

K. W Jeter

Blade Runner – 3

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Futur proche. Sur Mars, dans un cagibi miteux, Rick Deckard se cache et se morfond. Son grand amour Rachael est parvenu au terme de l’existence de réplicante qu’on lui avait alloué. Trop bref bonheur dont Deckard garde une mélancolie féroce. Même Sarah Tyrell, la version originale de Rachael, l’humaine véritable, ne peut dissiper ce souvenir qui le mine. Lui : cynique, désabusé, plongé jusqu’au cou dans son enfer particulier. Elle : jalouse, lasse d’être délaissée, déjà morte peut-être, mais caressant l’espoir d’une vengeance. Il faut bien vivre cependant. Croire que l’avenir est encore ouvert. Là-bas, dans les colonies extra-solaires, par exemple. Aussi, quand on lui propose de travailler à la réalisation d’un film qui retracerait sa carrière de blade runner (et accessoirement de renflouer ses poches) Deckard n’hésite pas un instant. Le voilà parti sur la station d’Hollywood Espace, où son passé le rattrape, se rappelle brutalement à lui. Sous la forme d’un ex-partenaire d’abord ; puis d’un attaché-case pour le moins bavard, qui se révèle être la dernière incarnation de Roy Batty, son meilleur ennemi. Batty a retourné sa veste. Il propose à Deckard d’épouser sa nouvelle cause, de livrer aux réplicants insurgés des colonies les informations contenues dans sa mémoire, déterminantes selon lui pour l’issue de la guerre qu’ils livrent aux autorités terrestres. La clé de la victoire, en somme. Mais rien n’est simple dans ce monde où les secrets se couvrent d’ombres, où le rêve côtoie l’illusion et la fiction, où le double, l’irréel semble parfois plus réel que la réalité… Commence alors pour Deckard et sa femme Sarah, liés par un lien que la distance ne peut abolir, un voyage terrible dans la mémoire, entre manipulation et coups de théâtre. Pour un final résolument noir, où la vérité sonne comme le glas. Là-bas, au milieu des étoiles, ce ne sont plus ceux que l’on imagine qui rêvent de moutons électriques…

En auteur d’expérience, Jeter a su parfaitement restituer l’ambiance glauque, l’onirisme, la dimension métaphysique qui faisaient la force du récit initial. Cette séquelle, qui clôt le cycle, conjugue avec une réussite insolente les couleurs, la froideur des images du film de Scott à la profondeur des réflexions de Philip K. Dick. Paranoïa, confusion des choses, des identités ou des sentiments, mise en abîme de la fiction, l’influence du maître hante chaque recoin, plane sur chaque page. Pour autant, le disciple ne se contente pas de dilapider cet héritage, il le nourrit, il le contamine à sa manière décalée : ce sont les nuances “fantastiques”, la poésie sombre qui parfois jaillissent des mots, et font écho longtemps, longtemps, dans l’esprit du lecteur…

Blade Runner 3, K. W Jeter, Éditions J’ai Lu. Traduction : Guy Abadia, 350 p.

Ramsès

 

Willy Deweert

Le Prix Atlantis

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Terrible idée de départ : un éditeur lance un concours littéraire : terminer la fameuse phrase qui conclut le Critias de Platon, lorsque Zeus annonce le châtiment promis par les dieux aux Atlantes orgueilleux. Six lauréats sont couronnés. Deux d’entre eux se voient brusquement assassinés, puis un troisième. Ainsi commence, sur les chapeaux de roues, le nouveau roman de Willy Deweert. Suit une enquête, naturellement qui, à partir de simples interrogations, débouchera sur une quête menée par deux lauréats, Morgane Delcourt et Zoltan Boukovsky. Ce dernier est l’auteur de L’ivraie, roman primé décrivant une sphère étrange, pouvant symboliser… l’Enfer. Les rejoint Doris, une policière inquiète, intello et lesbienne. Après l’exposition, une seconde partie nous fera, par les voix respectives de ces trois protagonistes, découvrir une vérité bien étrange. Les meurtres ont peut-être été commis par une secte d’illuminés, mais l’histoire semble couvrir un domaine spirituel bien plus vaste, celui de la lutte séculaire entre le Bien et le Mal, entre Dieu et Satan. Mené par deux croyants et deux agnostiques, le combat paraît inégal. L’on basculera ensuite dans la SF, avec intervention d’univers parallèles et de voyages temporels, pour culminer par… une belle histoire d’amour et un repli heureux en Toscane avant la surprise finale.

Roman très original donc, mais inabouti, crois-je, par rapport aux deux précédents succès de Willy Deweert, Les Allumettes de la Sacristie et Mystalogia (chez le même éditeur), lesquels traitaient également de questions spirituelles sous forme de thriller. Sans aucun doute, Deweert est un homme de notre temps, inquiet, branché sur l’écologie, l’appauvrissement religieux et intellectuel ou l’impact d’Internet. L’ennui, c’est qu’il le fait un peu trop sentir. Le roman est continuellement interrompu par de longues digressions philosophiques, passionnantes certes (un exemple : “Je crois à nouveau en Dieu. Mais plus du tout comme autrefois, dans le cadre d’une religion. Comme ça sans dogmes ni commandements. Une foi à l’état brut. Sans passeport pour le paradis. En voyageuse clandestine”., p. 247), mais ralentissant l’action. Cette hésitation entre roman et essai perturbe la ligne dramatique, ce que l’auteur a dû ressentir, vu les fréquents résumés des événements. Ces interventions théoriques donnent l’impression que le roman n’est qu’un canevas dans lequel l’auteur coule ses idées. C’est un peu dommage car Deweert a d’excellentes intuitions sur nos mœurs actuelles, et un regard d’une grande et profonde acuité sur nos problèmes existentiels. Mais il les expose trop, au détriment non de sa logique, mais de l’agrément de l’action. Il est un beau romancier, aimant et ressentant intimement ses personnages : les trois héros sont merveilleusement vécus et leurs détresses, leurs doutes (une belle constante de l’auteur) sont douloureusement exposés. Tout le problème de Deweert est là : comment réconcilier l’épaisseur humaine de ses personnages avec l’urgence philosophique des questions qu’ils se posent ? Et c’est là également l’essence de ce très beau livre.

Le Prix Atlantis, Willy Deweert, Éditions Desclée de Brouwer, 431 p.

Bruno Peeters

 

Arthur C. Clarke

Michael Kube-McDowell

Le Feu Aux Poudres 1

La Détente

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Des scientifiques font une découverte par hasard (comme c’est souvent le cas pour les découvertes importantes). Une machine appelée “La Détente” fait se consumer à distance tous les explosifs à base de nitrates. Comme on le sait la plupart des explosifs sont à base de nitrates.

Ainsi, on peut lire page 80 : … la plupart sont à base d’une demi-douzaine de composants primaires tels que le nitrate d’ammonium… Ah ! Ça ne vous dit rien ? À Toulouse ! Le nitrate d’ammonium est un explosif… Depuis le temps qu’on le dit…

Enfin revenons en à notre “Détente”. Quelles seraient les conséquences politiques et sociales d’une telle découverte ? Voilà un sujet intéressant pour notre vieil ami Arthur C. Clarke.

Eh bien elles sont considérables : cette “arme pacificatrice” permet de détruire quasiment toutes les armes non nucléaires, mais a contrario, permet à celui qui la possède d’assurer sa suprématie en détruisant celles de son adversaire tout en conservant les siennes. On voit un peu l’enjeu.

Elle permet aussi de détruire tous les champs de mines à très grande vitesse sans risque, et certains personnages du livre envisagent même de mettre en pratique l’interdiction des armes à feu aux USA, ce qui n’est pas une mince affaire là-bas !

Bref voilà qui est excitant.

Mais le livre est un peu long, il publie intégralement les discours ennuyeux du président US et fait preuve d’une très grande naïveté sur le monde politique. On a lu mieux dans ce domaine avec Famine de Masterton.

Ceci dit, comme à l’accoutumée, Clarke n’écrit pas sans un énorme travail de documentation : le système militaire américain est décortiqué, de même que tous les armements sophistiqués. Passionnant. Étant donné son très grand âge, Clarke s’est fait aider par un autre écrivain.

On attend la deuxième partie avec impatience, car nos valeureux chercheurs n’ont toujours pas découvert comment fonctionne “La Détente”…

Le Feu Aux Poudres 1, La Détente, Arthur C. Clarke et Michael Kube-McDowell, Éditions du Rocher. Traduction : Guy Abadia, 420 p.

Alain Pelosato

 

Colin Marchika

La Reine de Vendôme Vol 1

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Par un malheureux concours de circonstances, Eyr est de retour en Vendôme, porteur de mauvaises nouvelles. La guerre menace aux frontières : Jered Raque (le méchant de l’histoire) a passé alliance avec les ducs de l’empereur Saxe et les démons Yankis pour la perte du royaume et celle de sa souveraine, Sémiramis fille des Bablon, apothéose d’une lignée de magicien(ne)s terrifiants. L’heure est grave. Vendôme pleure son héros le chevalier Corneille, tombé à la première bataille. Vendôme tremble, car l’étoile du reste de sa chevalerie a pâli, et ses alliés se font rares. À qui se fier vraiment ? Pas à la compagnie des magiciens en tout cas, dont le vieux Galles – pourtant bras droit de la Reine – est une caricature retorse : ceux-là poursuivent leurs propres idées, qui ne sont pas favorables aux puissants de tous poils. Au maître Blaireau et son peuple à fourrure, alors ? Lui ne manque pas de pouvoirs et de vaillantes figures ; mais voudra-t-il sacrifier son pays, l’utopie de sa vie, pour défendre les intérêts d’une autre ? Reste encore les Henkis, frères et ennemis héréditaires des Yankis, dont le dessein échappe aux hommes – qu’ils haïssent aussi. Et Eyr dans tout ça ? Sa place n’est pas là, mais il a un rôle à jouer. Mercenaire, conteur, bretteur, séducteur, son titre de rejeton de Manitardès en impose, il est une énigme vivante, une créature née de la magie qui partage les souvenirs, les secrets innommables de son créateur disparu, un homme double qui ne s’appartient pas… et peut-être bien plus encore. Il lui faudra convoquer toutes les ressources de son intellect, toute sa finesse et sa volonté pour démêler l’écheveau des intrigues de cour, des luttes d’influence auxquelles s’adonnent les grandes familles du royaume, entre grandes manœuvres et petites trahisons, séances d’espionnages et de filatures, assassinats, duels d’orateurs, passes d’armes ou joutes amoureuses. Même sa prudence et sa malice ne suffiront pas à déjouer le piège savant qui se tisse autour de lui. Le fils du héros, ce jeune et prometteur Pierre Corneille, vaut bien qu’on s’y intéresse un peu n’est-ce pas ? Comme certaines jeunes demoiselles du palais, d’ailleurs. Faire leur éducation est la plus faible des compromissions. Mais à la fin, si on a un cœur, on ne peut pas se cacher derrière une porte et regarder par le trou de la serrure déchoir ou mourir les siens ; non on ne peut pas rester sans rien faire. Fut-ce au prix de devenir l’instrument qu’on se refuse à être… “Tous les fleuves mènent à la mer” dit Eyr avec fatalité. Et le chemin de l’avenir, de la rédemption, de la vérité promet d’être semé d’écueils…

Dernière trouvaille des éditions Mnémos, Colin Marchika donne à lire un roman de fantasy assez original par la prose et dans le ton, mais en demi-teinte. Sous la forme nerveuse d’une confession livrée “brute” (qui n’est pas sans rappeler le procédé utilisé par Glen Cook dans La Compagnie Noire), il parvient à camper en Eyr une figure attachante, qui échoue cependant à masquer les faiblesses typiques des premières œuvres. Il y a du rythme, certes, de l’humour aussi, des idées et des dialogues parfois brillants ; mais trop de personnages sont survolés, creux à force de se draper dans le mystère ; et leur bavardage maniéré, incessant, peut lasser. Enfin, la multiplication des complots, conspirations et autres cachotteries dilue l’histoire jusqu’à la réduire à une pâle décalque “fantastique” des Trois Mousquetaires (il faut attendre les 30 dernières pages pour que l’action décolle !) A cette introduction un peu paresseuse, on espère que Marchika apportera une suite plus mouvementée.

La Reine de Vendôme - vol 1, Colin Marchika, Éditions Mnémos, 238 p.

Ramsès

 

Dan Parkinson

Le Pacte de La Forge

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Lancedragon est une série de romans qui tire son inspiration d’un univers construit sur mesure pour le jeu de rôle Donjons et Dragons, dans lequel on retrouve pêle-mêle tous les poncifs qui ont fabriqué le succès initial de la fantasy médiévale post-Tolkien. L’action se déroule avant la fameuse guerre de la Lance, qui fit l’objet de quelques volumes notables. On nous relate ici l’Histoire d’un peuple “archétypal” : les nains. Les nains se considèrent à part dans la création. S’ils se tiennent à l’écart des elfes et des hommes – qu’ils méprisent – ils ne dédaignent pas à l’occasion pratiquer quelques échanges de nature commerciale : commerce qui n’est pas sans danger, affirment les plus méfiants. Au cours de la fête traditionnelle du solstice d’été, cette mise en garde va trouver une démonstration fâcheuse, puisque la cité de Thorin, fierté du peuple Calnar, sera mise à sac par un sorcier vengeur (c’est une habitude !) et sa horde barbare. Les survivants s’engagent alors dans un long exil à la recherche du berceau de la race, la légendaire Kal-Thax, où ils mettront bon ordre à un conflit de pouvoir entre diverses autres factions naines avant de fonder, sous la montagne, le royaume de Thorbardin. Voici un nouvel épisode de la saga dont on ne sait s’il faut blâmer la faiblesse de l’auteur, la coupable maladresse de la traductrice ou le “calibrage” façon TSR qui oblige tout ce petit monde à faire tenir le matériau d’une épopée dans les limites d’un synopsis. Il est regrettable que toutes les déclinaisons estampillées Lancedragon ne bénéficient pas du même traitement que les volets de la trilogie dite “fondatrice” en son temps. Pour les inconditionnels, donc, ou les meneurs de jeu en mal d’inspiration.

Le Pacte de La Forge, Dan Parkinson, traduction de Michèle Zachayus, éditions Fleuve Noir, 252 p.

Ramsès.

 

 

 

 

Jay Russell

La Fin de Toutes Choses

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“Les gentilles filles vont au paradis, les méchantes filles vont à Londres ”. Telle est l’inscription qui figure sur le T-shirt de la petite Pakistanaise avant qu’elle ne soit transformée en torche dans l’incendie de l’épicerie parentale. Un acte de racisme qui va contraindre Marty Burns à endosser sa double identité d’acteur : vedette de Burning Bright, une série américaine à succès qui vient relancer sa carrière de comédien dont il assure la promo à Londres, et agent catalyseur des forces supranaturelles qui s’affrontent depuis une éternité. Car Marty est à son corps défendant une pièce maîtresse dans la lutte incessante qui oppose Bien et Mal. Enrôlé dans un commando psychique regroupant Uma, la jolie prêtresse hindoue, Siobhan, l’ex-tueuse de l’Ira, Pahoo, le joueur crasseux de didgeridoo (mais si, vous connaissez, l’espèce de longue trompe australienne) et d’autres compagnons de route, il va devoir se mesurer à l’organisation raciste Ultima Thulé, dernier avatar de l’Ordre Noir, incarnation de la puissance des ténèbres invoquées un temps par Adolf Hitler. Mais dans la vraie vie, quand la scène n’est pas bonne, il n’est pas question de refaire une prise…

Les intentions louables ne suffisent pas à faire un bon roman. En voulant dénoncer le racisme, dans sa brutalité quotidienne ou théorisé par des meneurs agissant dans l’ombre, La Fin de Toutes Choses ne parvient pas à atteindre son but. Pire, en donnant à l’exclusion une origine paranormale, il revient maladroitement à formuler un dangereux syllogisme : les fascistes sont animés par une menace surnaturelle, or le surnaturel n’existe pas, donc… De plus, la trame même du récit, présentant une coalition des puissances du Bien contre L’Ordre Noir, n’est pas nouvelle. Dès 1941 dans Strange Conflict (“ Étrange Conflit ” Néo 1987), Dennis Wheatley décrivait un affrontement très semblable, qui voyait le führer user des forces occultes pour remporter le conflit mondial. Enfin, comme si cela ne suffisait pas, la lecture est rendue pénible par un nombre important de fautes de typo. Reste tout de même Marty Burns, personnage attachant à l’humour efficace, déjà présent dans Les Chiens Célestes, et le style irréprochable de Jay Russell. Un livre gentil et drôle, comme lorsqu’on dit de quelqu’un : “ Bon, d’accord, mais il est gentil ”.

La Fin de Toutes Choses, Jay Russell, J’ai Lu, coll. Fantastique. Traduction : Thierry Arson, 382 p.

Xavier Mauméjean

 

Terry Pratchett

Le Grand livre des gnomes

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Pratchett a beaucoup situé l’action de ses livres dans l’étrange Disque-Monde, mais il a commis il y a plus d’une dizaine d’années trois opus se déroulant sur notre bonne vieille Terre, Les Camionneurs, Les Terrassiers et Les Aéronautes. J’ai Lu ressort en un volume cette œuvre, sous le nom de Le Grand Livre des Gnomes. Car tout ça tourne autour de ces petits êtres de dix centimètres de haut qui vivent dix fois moins longtemps que nous, mais dix fois plus vite. Imaginez un petit être courageux, seul chasseur de sa tribu qui habite près de l’autoroute. Imaginez des petits êtres vieux et ronchons et une petite être avec les pieds sur terre. Vous voilà avec nos héros de départ, qui se croient les derniers gnomes de la planète. Mais comme la vie près de l’autoroute devient vraiment impossible, ce petit groupe, dans tous les sens du terme, décide de monter à bord de l’un de ces grands camions qui mène… bah qui doit bien mener quelque part ! Et en l’occurrence, ce quelque part est bourrée à craquer de gnomes. Choc des cultures, variations sur le rat des villes/rat des champs, ce livre est bien plus encore. C’est l’histoire d’un Grand Magasin et d’un Exil, d’une histoire d’amour aussi, une histoire sur la valeur de l’humanité également : un grand et beau récit qui souligne tout le génie de Terry Pratchett.

Terry Pratchett, Le grand livre des gnomes, J’ai Lu. Traduction : Patrick Marcel. 510 p.

Pierre-Alexandre Vigor

 

 

 

Ellen Kushner

Thomas Le Rimeur

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Rarement œuvre de fantasy se sera installée avec autant de naturel dans le paysage des classiques que celle de la New-Yorkaise Ellen Kushner.

Imaginez… imaginez les Eildon Hills, au cœur des marches du royaume d’Écosse, le plus beau pays du monde. Le vent chante en caressant la terre moite, au fond des vallées secrètes on entend une harpe magique alterner quelques airs de fête avec de tristes lamentations. Dans la bruine qui recouvre la lande, derrière les halliers – si près et si loin des hommes – se cache la frontière trouble du royaume des fées, des esprits malins, ou des mortels en errance. Là se déroule l’aventure de Thomas, s’esquisse la trajectoire bouleversante d’un être qui, pour avoir débordé les limites communes, n’est plus d’aucun monde – hanté par la nostalgie de l’infini, écarté dans une solitude singulière entre passé et devenir, entre sa nature humaine et le souvenir d’une voluptueuse transgression.

Plongé par le destin dans un corps d’artiste, et, plus viscéralement encore, grisé par les mirages que font naître son talent, l’insolent Thomas aspire à devenir le meilleur, le plus adulé des troubadours… Jusqu’au jour où une rencontre troublante lui donne matière à réaliser ses rêves de grandeur.

L’éclat de son répertoire et de sa renommée, ont attiré sur lui l’attention de la Reine des elfes, qui lui offre ses faveurs en échange d’un service de sept ans à sa cour. Séduit, en même temps qu’avide d’aventures nouvelles, Thomas succombe. Alors il s’efface, il s’évanouit de l’autre côté du paysage, il déserte le monde du milieu, où vivent ses semblables. Tout au long de son séjour dans le jardin des délices, le Rimeur fait l’expérience (amère) d’une captivité dorée, goûtant à des plaisirs inconnus mais non exempts de dangers. Revenu chez lui, Thomas se découvre transformé : ni plus jeune ni plus vieux comme il en va d’ordinaire, il est devenu simplement autre. Affligé du don de prophétie ainsi que de celui de la parole vraie, il comprend que sa vie d’antan ne pourra lui être rendue, qu’il n’appartient plus au commun des hommes. Quelle place lui reste-t-il désormais ?

Magicienne de l’énigme, de l’enchantement et de la mélancolie, Ellen Kushner possède toute la connaissance et tout le talent pour se nourrir de la tradition et la modeler à son gré sans en trahir l’essence ou la saveur. La fable qu’elle nous sert, divisée en quatre actes contés par autant de voix attachantes, traversée de nombreuses légendes et chansons est une évocation savante des facettes diverses de la condition humaine.

Paru il y a quelque dix ans dans sa version américaine, ce très mature et très intelligent Thomas le Rimeur n’a pas pris une ride. On ne saurait oublier de saluer encore une fois l’initiative des toutes jeunes éditions Hoëbeke, qui offrent au public francophone la possibilité de découvrir un fleuron du genre fantasy et, au-delà des genres, d’une littérature puissante.

Thomas Le Rimeur, Ellen Kushner, éditions Hoëbeke, Traduction : Béatrice Vierne. 360 p.

Ramsès

 

Olivier Johachim

Le Temple de Diane

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Pierre Dal est un savant réputé. Un vieil homme aussi, mélancolique et solitaire, qui a restreint le cercle de ses habitués à quelques collègues du laboratoire où il œuvre encore, et à sa famille. Derrière le masque de bonhomie tranquille se cache pourtant une blessure, quelque chose qui le ronge depuis soixante ans.

Pierre n’a jamais complètement accepté la perte de sa femme Marie, pendant la Seconde Guerre mondiale. Afin de ne pas succomber au désespoir, il s’est investi corps et âme dans un long périple scientifique qui le conduit, au terme de sa vie, à tenter de percer les ultimes ombres du cerveau humain. Grâce à une technologie de pointe et une méthode de travail inédite, il parvient à convoquer des couleurs, des odeurs, des sons liés à son passé, à traduire ces affects en images mentales et à les enregistrer dans une sorte de “banque des souvenirs”, avec l’idée de se les réinjecter en bloc, pour ouvrir un passage (par le biais du sommeil) vers quelque dimension inconnue de l’esprit, vers un absolu onirique où l’être et le néant se confondraient, où il pourrait enfin retrouver Marie et tout recommencer. Odyssée intime qui n’est pas sans risque, car les rêves – en plus de devoir se plier à l’inexorable contamination du réel – suivent souvent leur propre logique tordue et floue, où il est aisé d’oublier le chemin qui ramène au temple de Diane…

Voilà un récit bellement écrit, mais qui donne l’impression de ne pas exploiter toutes ses ressources, pas suffisamment en tout cas pour se démarquer des contributions multiples (littéraires, cinématographiques) que cette thématique a inspirées.

Olivier Joachim, Le Temple de Diane, éditions des écrivains, 92 p.

Ramsès

 

John Varley

La trilogie de Gaïa

Tome 1, Titan

Tome 2, Sorcière

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Folio SF poursuit sa sainte croisade de réédition du fonds Présence du Futur, avec notamment La Trilogie de Gaïa de John Varley. Deux tomes sont actuellement disponibles, et il était grand temps de jeter un coup d’œil à cette série sortie en 1980, que ne connaissent pas forcément les lecteurs de moins de 30 ans. Le VES Seigneur des Anneaux (déjà j’aime bien le nom !!) est un vaisseau spatial d’exploration américain en mission près de Saturne. Une découverte incroyable va bouleverser ce voyage : une immense roue orbitale qui n’a rien de naturel. Mais là où ça devient marrant, c’est quand la dite roue avale sans ménagement le Seigneur des Anneaux et son équipage. À l’intérieur ils vont découvrir un monde fascinant soutenu par des câbles de 5 km de larges ! Gaby et le capitaine Sirocco Jones vont partir en quête de réponses, et tomber sur un dieu. Dans le deuxième tome, Sirocco est devenue Sorcière : en gros, son job c’est de faire du relationnel au nom de Gaïa. Fastoche me direz-vous ? Que nenni ! Car un dieu, c’est retors, et Gaïa ne fait pas exception à la règle. Sirocco entraîne alors malgré elle deux jeunes, Robin et Chris, là où ils n’auraient pas forcément dû aller. Prix Locus à sa sortie, Titan (et sa suite) mêle une Hard Science soft et un humour latent qui parvient parfois à s’exprimer. Le personnage de Gaïa est assez cocasse, tout comme cet univers en fait. Mais il manque parfois un peu d’action pour donner du souffle au récit.

Titan et Sorcières, John Varley, Folio SF. Traduction : Jean Bonnefoy. 418 p. et 578 p.

Pierre-Alexandre Vigor

 

Anthologie présentée par Barbara Sadoul

Un bouquet de fantômes

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Après trois Dimension fantastique, puis une anthologie Gare au garou !, la fille de Jacques Sadoul s’attaque aux fantômes. Son bouquet est classique et éblouissant. Et démarre en force avec deux superbes textes de Zola et Maupassant (Angeline et Apparition). Nous restons dans les grandes pointures avec la féerique Ellis de Tourguéniev, l’elliptique Dans une tasse de thé de Lafcadio Hearn et Mezzo Tinto où Montague Rhode-James fait vivre une gravure. Suivront Ambrose Bierce, Theodore Sturgeon ou Thomas Owen et son charmant Petit fantôme ou Clifford Simak avec sa fantômatique Ford T. Quant à Robert Bloch, il appellera le passé à la rescousse pour une délicieuse et féroce vengeance culinaire (Cher fantôme). Je garde la perle pour la fin : Harry de la méconnue Rosemary Timperley (1955). Nouvelle d’une rare émotion, elle s’inscrit parfaitement dans le fantastique “canonique” (soit traditionnel et historique), par une justesse du propos, un style délicat et une exquise sensibilité. L’on oubliera pas de sitôt la petite Christine et son frère invisible… En ces temps de gore, un tel texte rendra confiance aux tenants du vrai fantastique, celui pour qui il est avant tout poésie de l’étrange, et mystère de l’instant…

Un bouquet de fantômes, Barbara Sadoul, Librio n° 362, 119 p.

Bruno Peeters

 

Harlan Ellison

Dérapages.

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Voici un recueil de nouvelles avec bien des hauts et des bas, dans le genre ballon qui se dégonflerait trop vite. Ça part très fort, comme dans Tête-à-tête avec Anubis dont la chute est pourtant particulièrement décevante. On aurait pu s’attendre à un peu plus d’imagination de la part d’un auteur qui a été consultant pour la série Babylon 5, dans ce genre d’histoire mythique. Même chose pour Ténèbres voilant la face du gouffre qui ressemble un peu trop à un exercice de style. À se demander où l’auteur a voulu nous emmener, car il a réussi à nous perdre en route.

On pourrait rester sur cette mauvaise impression sans quelques nouvelles qui se détachent du lot. C’est le cas notamment de Perpétuité plus un jour ou encore du Méphisto en onyx qui tournent autour du thème de la peine capitale. Et Perpétuité a vraiment de quoi vous faire réfléchir… sur l’humanité des bourreaux qui se disent plus civilisés, car au lieu de mettre le coupable sur une chaise électrique, ils le condamnent à revivre sans cesse le pire souvenir de son existence. Quant à Méphisto, il offre enfin cette chute tant attendue dans les autres nouvelles. On peut en outre retenir Aller vers la lumière, sur le thème du voyage dans le temps, assez cocasse.

Une mention spéciale aussi pour Le Dragon sur l’étagère, écrit en collaboration avec Robert Silverberg et Minuit dans la Cathédrale engloutie qui clôt le recueil dans un esprit qui n’aurait pas déplu à Arthur C. Clarke, mais dont la corde a été peut-être trop usée.

Quant au thème même du recueil, il est parfois très diffus et lorsqu’on fait le total, Dérapages laisse un goût de trop peu que n’arrive pas à effacer l’humour et l’autodérision de l’auteur.

Dérapages, Harlan Ellison, Imagine Flammarion. Traduction d’Hélène Collon. 364 pages

Corinne Guitteaud

 

Kristine Kathryn Rusch

Le Sacrifice (Les Fey – livre deux)

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Après L’Invasion, le tome 1 de Les Fey, la saga de fantasy de K.K.Rusch nouvellement publiée en France, voici Le Sacrifice. Les Fey n’ont pas réussi à envahir l’Île Bleue, mis en échec par les propriétés corrosives de l’eau bénite. En attendant de percer ce secret, ils se sont repliés dans les Terres d’Ombres, univers parallèle créé par magie. Les insulaires, quant à eux, espèrent encore chasser définitivement l’envahisseur. mais les Fey ont dans leur sac plus d’un tour de magie et les Doubles infiltrent les moines et le palais tandis que Solanda la métamorphe, la femme-chat, enlève un bébé dont les pouvoirs latents l’ont appelée.

Une fois qu’on s’est habitué à la violence et à la cruauté des Fey, plus grand chose ne surprend dans cette histoire menée tambour battant. Le rythme est haletant, bien servi par une écriture incisive ; les personnages tout d’une pièce manquent un peu de subtilité. L’intrigue est aisée à suivre et même à devancer mais le suspense fonctionne, tel que le concevait Hitchcock pour qui l’important n’était pas de savoir qui était l’assassin mais l’émotion qui envahit le spectateur – ou le lecteur – à la pensée de ce qu’il va – peut-être – se passer.

En bref, Le Sacrifice est un livre dont l’action, linéaire, divertit et repose. On en attendra la suite, prévue pour le printemps 2002, avec une tranquille impatience.

Le Sacrifice (Les Fey – livre deux), par Kristine Kathryn Rusch, Éditions Payot & Rivages, collection Rivages/Fantasy. Traduction : Jean-Pierre Pugi. 324 pages.

Lucie Chenu

 

Bernard Simonay

Le Secret interdit

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Quoi de plus normal que de chercher à comprendre comment un homme peut protéger son voilier, pendant un cyclone, à 4 000 kilomètres de distance. C’est ce que pense Kevin, un écrivain paisible spécialisé dans les récits marins. Mais l’existence de celui-ci est bouleversée quand il voit ce même homme repousser l’attaque d’un commando de Forces Spéciales et que sa magnifique épouse le guérit, presque instantanément, d’une blessure par balle.

Qui, alors, gouverne sa vie ? Qui lui enjoint de rencontrer Alexandra, cette étudiante qu’il semble déjà connaître et les incite à se lancer dans une quête qui les mènera du Tibet à l’Islande, de l’Écosse à l’Égypte… ? Découvriront-ils leurs réelles personnalités ?

Avec Le Secret interdit l’auteur réalise une compilation des bases du Fantastique merveilleux. Le voyage initiatique des héros permet une découverte éclairée des principaux événements et personnages qui restent des énigmes de l’Histoire : du trésor des Templiers aux cartes de Piri Re’is, de La Sainte Vehme à l’Atlantide. Il s’appuie sur la réincarnation et toutes ses possibilités pour faire de Kevin et Alexandra, le couple acteur de ces nombreux mystères balisant le périple de l’humanité. Son savoir-faire donne une véracité et une crédibilité aux sujets qu’il expose.

Le scénario, où l’on retrouve nombre des thèmes utilisés dans X-Files, tels que le complot mondial, est conté de façon attrayante, avec un rythme soutenu qui ne laisse place, à aucun moment, à l’ennui.

Le Secret interdit, Bernard Simonay, Éditions du Rocher-Jean-Paul Bertrand, 424 pages.

Serge Perraud

 

Kim Wilkins

Le Grimoire

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Cet auteur, qui vit en Australie a publié trois romans et reçu, à deux reprises, le Prix Auréalis du meilleur roman de fantastique australien.

D’un côté, trois “thésards”, en littérature victorienne, dans un collège privé de Melbourne. De l’autre, les propriétaires de l’établissement et deux professeurs. Les membres du premier groupe font connaissance et se soudent. Ceux du second pratiquent la magie noire et rêvent d’immortalité, surtout depuis qu’un grimoire de XIXe siècle, dispersé volontairement à l’époque est en voie de reconstitution. Ils ignorent que ce livre a déjà tué au siècle dernier et qu’il donne accès à l’enfer et à des démons avides de prendre possession de l’Humanité.

Le Grimoire est un texte riche en situations et sentiments. Autour de Holly et Prudence, les deux héroïnes, les seconds rôles abondent. À travers eux on aborde une chronique minutieuse du quotidien australien des années 2000 et une histoire sulfureuse à souhait où la mort, la sexualité, l’ambition, l’amour, la peur et l’horreur forment une ronde “endiablée”. Le rythme est lent, parfois contemplatif, plus axé sur la description et la réflexion que l’action pure et dure. L’auteur semble avoir mis beaucoup d’elle dans ce roman. Ne prépare-t-elle pas, comme ses héroïnes, une thèse sur “Les mythes de la créativité chez les romantiques anglais” ?

Mais Le Grimoire se lit avec beaucoup de plaisir. On prend, au fil des pages, de plus en plus d’intérêt aux personnages et au développement de l’intrigue.

Le Grimoire, Kim Wilkins, Fleuve Noir-Terreurs. Traduction : Thierry Arson, 640 pages.

Serge Perraud

 

Terry Pratchett

Masquarade

 

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Depuis le départ de Magrat Goussedail pour le château de Lancre (cf. Nobliaux et sorcières), nos sorcières ne sont plus trois. Car on n’est réellement soeurcières qu’au nombre de trois. Il se trouve justement que Nounou Ogg et Mémé Ciredutemps ont choisi Agnès Créttine pour cet emploi à temps plein. Sauf que cette dernière est partie à l’Opéra d’Ankh-Morpork, place de Pseudopolis, pour y faire carrière. À chacun sa voie. Le pape de la fantasy burlesque anglaise a encore frappé. Deux coups ! Le premier a atteint monsieur Pignole, tueur de rats professionnel de cette bâtisse labyrinthique. Pauvre monsieur Pignole, on l’a retrouvé pendu. Le second coup, c’est ce bon docteur Soucage, maître de chœur, qui en a écopé : mort étranglé. Et pour le troisième… à qui le tour ? Qui se cache derrière ses meurtres ? Un fantôme et son rire dément bien sûr. Pour la première de la Trivialta, avec Enrico Basilica, Christine et Agnès Perdita X. dans les principaux rôles, le fantôme passera encore à l’action. C’est pourtant sans compter sur nos deux sorcières, sur la mobilisation d’une partie de l’équipe du Guet, sur l’infiltration au sein de l’Opéra d’un membre de la police secrète. Chaque protagoniste se dévoilera un peu plus. Masque en rade ? Non point. Un seul tombera : le masque du coupable. Après s’être attaqué au 9e art et à la musique, Pratchett s’attache à l’opéra dans un pseudo polar comique avec comme toile de fond le roman de Gaston Leroux, Le Fantôme de l’Opéra. Masquarade, hommage à l’une des principales chansons de l’œuvre cinématographique Le Fantôme de l’Opéra, est un ton plus léger que le précédent roman, tourné sur le politique. L’opéra, selon Pratchett, ne doit pas rester le bastion d’une classe dirigeante mais doit s’ouvrir à tous. Culture des élites contre culture populaire ? On saluera à nouveau l’immense talent de l’illustrateur Josh Kirby, récemment disparu, pour rendre l’univers foisonnant de Pratchett. The show must go on !

Masquarade, Terry Pratchett, L’Atalante. Traduction : Patrick Couton. 384 p.

A. Marcinkowski

 

Jean-Pierre Deloux

Lauric Guillaud

L’Atlantide de A à Z

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“ Détectives de l’étrange”, Jean-Pierre Deloux et Lauric Guillaud déclinent le mythe de l’Atlantide, son origine et ses innombrables avatars littéraires et cinématographiques. Dans ce superbe dictionnaire alphabétique, ils explorent tous les thèmes de la légende du continent disparu, des dialogues de Platon au superbe roman de Pierre Benoit (écrivain que l’on ferait bien de redécouvrir) à l’“ Atlantis” de Walt Disney, avec moultes citations d’ouvrages totalement introuvables, ce qui ajoute bien sûr à la fascination. Toutes proportions gardées, ce Deloux-Guillaud est destiné à devenir à l’atlantologie ce que l’Encyclopédie de Pierre Versins est à la science-fiction : un monument historique et incontournable. Les auteurs voyagent des thèmes aux auteurs, des romans aux films ou séries TV, des théories aux essais, avec une brillante et singulière virtuosité. À ce sujet sont particulièrement intéressantes les entrées consacrées au “diffusionisme” (L’Atlantide est le berceau de l’Humanité), ou à l’Interprétation (la signification du mythe), ce dernier article curieusement imprimé deux fois (pp.148 & 152). Rien n’est ignoré, des dérives nazies aux implantations géographiques les plus saugrenues (les Atlantides chinoises ou… belge), de la fascination des scénaristes de jeux vidéo pour les mondes perdus aux traditions occultistes, des géants de l’Heroïc-Fantasy (Burroughs, Merritt, Howard, Smith, Vance, Silverberg) aux bons vieux péplums italiens des années soixante (Hercule, Maciste). Même James Bond et Bob Morane seront appelés à la rescousse. La peinture, la musique ni l’architecture (Stonehenge, Tiahunaco) ne seront négligées.

L’on sort ébloui d’un ouvrage aussi passionnant par son propos, ses interrogations et ses références. Il en outre enrichi par des illustrations magnifiquement évocatrices, d’une bibliographie générale, et d’une sélection de sites internet.

Oui, l’Atlantide fascinera toujours, et le succès du dernier Disney en témoigne. Sa poétique merveilleuse et épouvantable en même temps fait mystérieusement partie de notre propre inconscient universel collectif. Comme l’écrivent nos auteurs (p. 117) : “La littérature atlantidienne, qu’elle soit française ou anglo-saxonne, se révèle authentiquement eschatologique par son statut cyclique de vie et de mort. Elle semble le contrepoint permanent de l’Histoire de nos angoisses de disparition”.

Le livre-cadeau idéal pour tout rêveur.

L’Atlantide de A à Z, Jean-Pierre Deloux et Lauric Guillaud, E-dite, 302 p.

Bruno Peeters

 

Colin Wilson

La Pierre philosophale

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Colin Henry Wilson est peu connu dans l’Hexagone. Sur l’immense littérature qu’il a produit, une quinzaine d’ouvrages seulement ont été traduits en français. C’est une riche idée qu’ont eue Les Belles Lettres de republier, dans une traduction revue, La Pierre philosophale (1969), initialement sortie chez NéO en 1982. Cet Anglais autodidacte, vivant en Cornouailles, n’est pas à proprement parler un écrivain de science-fiction bien qu’on se souvienne des Vampires de l’espace, roman adapté au cinéma par T. Hooper sous le titre de Lifeforce. Non, Colin Wilson se sent à l’aise dans le récit horrifique ou le fantastique lovecraftien et La Pierre philosophale sonne comme un hommage au Maître de Providence.

Howard Lester, jeune savant venant d’hériter de son mentor Sir Lyell, travaille à l’élargissement du champ de conscience cérébral. Reprenant les études de Aaron Marks sur “l’expérience de valeur”, Lester concentre son travail sur les lobes frontaux, espérant découvrir les pouvoirs cachés du cerveau humain. Fort de ses recherches, Lester subit l’opération préfrontale. Puis c’est au tour de son collègue Littleway. C’est alors que leur vie se trouve bouleversée par les perspectives inouïes qu’offre le potentiel psychique, transcendant les cinq sens. Le cortex leur livre alors le secret du voyage dans le temps, ouvrant une fenêtre sur le passé. Toutefois, il y a des forces tapies dans l’ombre depuis des millions d’années qu’il ne vaut mieux pas réveiller notamment lorsqu’on s’intéresse aux origines de l’humanité. Lester et Littleway vont être confrontés aux Grands Anciens, entités énergétiques nées dans les espaces interstellaires, et à la puissance de leurs zélateurs humains, les artisans de l’antique Mu.

Avec Colin Wilson, le fantastique d’inspiration gothique apparaît comme le moyen d’accès à la connaissance des pouvoirs psychiques de l’homme. Le lecteur subjugué par une érudition impressionnante le suit dans sa plongée au sein de l’univers mythologique et occultiste, dans son exploration du passé immémorial de notre planète. Contrairement au héros lovecraftien, brisé par les entités fantastiques, son homologue wilsonien n’est pas puni pour sa curiosité et sa découverte. Il déjoue les pièges de la surnature car il est résolument optimiste. En nous livrant ses réflexions sur l’homme “éveillé”, l’homme débarrassé des pollutions mentales et des scories de la conscience, Wilson, en alchimiste des mots, croit en l’élévation du genre humain par l’esprit.

La Pierre philosophale, Colin Wilson, Manitoba / Les Belles Lettres. Traduction : G. Blanc, revue et augmentée par F. Truchaud. 240 p.

A. Marcinkowski

 

Jack Sigurson

Comme une odeur de mort

Noir est le cauchemar

 

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Bordeaux, le corps de la propriétaire d’un immeuble d’habitation est découvert par son voisin. Le médecin légiste décrit sa mort comme due à une mastication intérieure. Il succombera peu de temps après avoir examiné Mme Porat, tout comme quatre autres personnes ayant approché la dépouille. Une mystérieuse équipe d’enquêteurs est envoyée sur les lieux. Arkaël et ses collègues, habitués aux phénomènes paranormaux pénètrent dans le bar situé au rez-de-chaussée de l’immeuble. Ce qu’ils découvrent est surprenant. Une mélasse, un magma à l’odeur insurmontable a envahi le sol et le plafond. Des voix, des sensations étranges poussent ces surprenants personnages dans une enquête mystérieuse.

Dans le volume n° 2 de cette épopée, les enquêteurs se voient confier une seconde mission, liée à la précédente. Un pont de la ville, hanté, paralyse de peur toute l’équipe de rénovation en proie à d’effroyables cauchemars. Arkaël, avec l’aide de nouveaux intervenants, tentera d’enrayer ces phénomènes.

Grâce à ces deux premiers romans, Jack Sigurson parvient à retenir toute l’attention du lecteur. Les scénarios sont très enthousiasmants et nous plongent dans un monde inconnu, captivant. Le premier volume, Comme une odeur de mort, est très agréable à lire, mais manque toutefois de profondeur ; certains détails sur les intervenants, tout comme sur les phénomènes laissent le lecteur dans l’interrogation. L’attente d’un bon nombre d’explications est vaine, mais incite à l’imagination et à la réflexion. Ces carences sont néanmoins rattrapées dans Noir est le cauchemar. Ce second épisode, plus riche et plus intense est un aboutissement réussi. En bref, deux romans intéressants.

Jack Sigurson, Comme une odeur de mort et Noir est le cauchemar dans la Collection Phénomènes. 140 et 164 p.

Cathy Brucker

 

Greg Egan,

Téranésie

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Il n’est pas rare de rencontrer des écrivains de science-fiction de formation scientifique. C’est le cas de Greg Egan, dont la culture scientifique est impressionnante. Sa science-fiction hard, d’abord proche du courant cybernétique (elle s’en est éloignée récemment), utilise comme support intellectuel des spéculations souvent ardues pour le lecteur littéraire, qui sont des extrapolations de haut niveau des plus récents acquis scientifiques en physique, biotechnologie et en intelligence artificielle. Mais si Egan, considéré par le public anglo-saxon cultivé comme l’un des auteurs les plus prometteurs de sa génération, est remarqué par la richesse de ses idées, et la rigueur de ses romans, ses lecteurs ont constamment déploré une grande sécheresse des sentiments. D’autant plus remarquable que l’auteur semble préoccupé en permanence par des problèmes d’identité, en particulier d’identité sexuelle.

Or ce roman représente un tournant intéressant dans l’évolution de la carrière d’Egan (à la quarantaine, il n’est écrivain à plein temps que depuis une dizaine d’années et a l’avenir devant lui). Balayés par l’avalanche d’idées de leur auteur, ses personnages décodent le monde plutôt qu’ils le vivent. Les personnages de Téranasie ne manquent pas de naturel et ne souffrent pas d’une absence de profondeur émotive comme ceux qui les ont précédés. Un grand frère de neuf ans, Prabir, doit quitter une île déserte de l’Indonésie où ses parents font des recherches sur un papillon mutant, accompagné de sa petite sœur qui marche et parle à peine. Lors d’un conflit qui ne les concernait pas, leurs parents biologistes ont été tués par des mines lâchées d’un avion la nuit. Réfugiés aux USA chez une tante, les enfants font des études scientifiques. Ils se retrouveront sur cette île vingt ans, poussés plus tard par le poids du passé et des circonstances favorables. Sur l’île et les îles environnantes, des espèces vivantes jamais vues excitent les scientifiques, mais inquiètent les autorités pour leurs dangers potentiels.

Ce thème en lui-même aurait pu constituer le contenu du roman. En fait, il sert de toile de fond à Egan, qui étudie le développement de deux personnalités, leur passage de l’enfance au difficile âge adulte. Prabir, remarquablement intelligent et ce, dès l’enfance, n’a pas mûri en fait. Il se sent coupable de la mort de ses parents. Homosexuel, il continue à vivre sa relation protectrice avec sa sœur, alors que c’est lui-même qu’il protège. On saura que la clé de son problème psychologique est son sentiment de culpabilité à propos de la mort de ses parents. Sa sœur souhaite pour son compte trouver son autonomie. Ils doivent tous deux réorganiser leur passé pour devenir adultes. Egan va utiliser le retour au passé et les problèmes nouveaux difficiles qui vont se poser pour leur donner à chacun la stabilité et permettre à la relation frère-sœur de fonctionner sur de meilleures bases.

Parallèlement à la quête d’identification des personnages, Egan reprend quelques thèmes qui lui sont chers : la dénonciation des discriminations (sexuelles, culturelles, sociales, politiques), la caricature parfois méchante des spéculations et élucubrations irrationnelles des élites (les discours incompréhensibles, ou cette idée loufoque pour laquelle se bat la tante féministe de Prabir : elle veut mettre en place l’ordinateur transgressif, où le I phallique du binaire serait à son tour dominé par le 0 vaginal !).

Avec son humanité nouvelle et son accessibilité narrative plus grande, un sens de l’humour qui s’affirme, on peut espérer qu’Egan sorte du cercle élitiste où il est actuellement enfermé et trouve un plus large public. En continuant dans cette voie qui ajoute émotion à inventivité, lucidité sur la société et compréhension plus fine des mécanismes psychologiques humains, il ne peut que progresser pour atteindre le meilleur, alors qu’actuellement on ne peut prétendre qu’il est un auteur achevé. Le lecteur qui aurait fait un essai malheureux avec le difficile Isolation par exemple aura tout à gagner en lisant ce roman, qui est actuellement le plus adapté à la compréhension d’un auteur-culte des milieux de la science-fiction d’avant-garde.

Greg Egan, Téranésie, traduction de Pierre-Paul Durastanti, éd. Robert Laffont Ailleurs et demain.

Roland Ernould

 

 

Vicky Allan

Maléfique

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On admet volontiers que la science utilise les capacités extraordinaires de certains animaux. La science-fiction comme le fantastique se prêtent volontiers au jeu en donnant à la bête des pouvoirs mystérieux et merveilleux. Vicky Allan, pour son premier roman, nous invite à mieux connaître le monde des chats, de cet animal qu’on dit avoir neuf vies, être arrogant et posséder un libre-arbitre.

Lui, Joshua, beau ténébreux, aime sa chienne Zara et semble détester les félidés ; elle, Milla, analyste pour matous, vénère sa boule de poils roux Tibbs et non les chiens. Leur destin se croise et voilà que débute une liaison. Mais à la mort étrange de Tibbs surgit Purrl, une chatte albinos maigrichonne qui empoisonne très vite les relations du couple puis du quartier.

V. Allen construit son récit autour de l’animal comme symbole ou agent de mort. Mort de Tibbs tout d’abord, mort de Joshua, mort de Peggy Chrismas, mort souhaitée de Gabriel, l’amoureux transi et copain de toujours. Mais surtout mort de soi-même. Dans sa relation fusionnelle avec Purrl, Milla va jusqu’à diluer sa propre identité pour s’approprier celle du chat. La symbiose avec Purrl aboutit inexorablement à un drame interne : le conflit entre deux natures antagonistes, l’une bestiale avec ses pulsions nécrophiliques, l’autre humaine avec ses émotions et ses doutes. Malgré ce que le titre laisse entendre, ce roman n’a rien de terrifiant et l’on sourira du choix de la couverture. Vraiment pas de quoi fouetter un chat !

Maléfique, Vicky Allan, Presses de la Cité, 314 p., traduction de J. C. Provost.

A. Marcinkowski

 

Graham Masterton

Magie des Eaux

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Jim Rook is back ! De retour sous nos latitudes, le professeur pour élèves " spéciaux " à temps plein et médium à temps partiel s’apprête à quitter Los Angeles pour devenir inspecteur des programmes scolaires à Washington DC lorsque Jennie Bauer, une ancienne élève, l’appelle au secours. Son fils de neuf ans vient de mourir noyé dans la piscine familiale et Jennie est convaincue d’avoir vu un " esprit " translucide, sculpté dans l’eau, s’échapper peu après le drame. Sceptique, Jim Rook accepte tout de même de donner un coup de pouce à Jennie… Et finit par affronter un esprit qui puise son pouvoir dans les légendes urbaines.

Ce Magie des Eaux (bravo, le titre français, ceci dit en passant…) est donc la cinquième aventure de Jim Rook, personnage hautement sympathique, inventé par Graham Masterton dans le but d’inscrire une partie de sa production dans la mouvance de la Young Adult Fiction initiée par Chair de Poule and co. Chez nous, les titres de la collection sont repris par Pocket Terreur, ce qui risque de déstabiliser les lecteurs habituels de Masterton d’avantage attirés par le côté jusqu’au-boutiste du créateur de Manitou. Ici, l’intrigue est solide, les légendes (et leurs explications) toujours aussi fascinantes, mais les personnages et les situations flirtent parfois avec les clichés les plus éculés des séries pour adolescents. La violence est plus que mise en veilleuse, quant au sexe (qui sous-tend souvent l’œuvre de Masterton d’une bien intéressante manière), il est tout simplement absent pour cause de restriction éditoriale. Faut-il pour autant dire que l’on est confronté ici à un Masterton sans substance ? Non, mais mieux vaut ne pas s’attendre à un grand déballage, avec scènes pyrotechniques et trame compliquée. Graham Masterton est un grand professionnel et il sait à quel public il s’adresse… Jim Rook pourrait sans mal devenir le héros de vos soirées télés, dans une série croisant X-Files, Buffy et le Monthy Python Flying Circus (oui ! certaines situations typiquement non-sens prouvent bien que Masterton est anglais !).  En réalité, plutôt qu’à un Masterton sans substance, on a plutôt affaire à un Masterton sans grande inspiration, sorti d’un moule que les grands espaces avaient un peu régénéré dans Magie des Neiges, mais qui retrouve ici une étroitesse de développement qui en décevra plus d’un.

 

Magie des Eaux, Graham Masterton, Presse Pocket Terreur, 316 pages. Traduction : François Truchaud.

Christophe Corthouts

 

Isaac Asimov

La fin de l’Éternité.

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Asimov ! Que dire ? Le titan de la SF. Un maître ! Il est ce que Freud est à la psychologie, Ness au Loch et Marilyn aux blondes. Tout à la fois, une référence incontournable, une légende et un mythe.

Dans les flots de la culture, il y a des îles que l’on se doit d’accoster – dont Asimov ! - des mondes que l’on se doit de visiter, des univers où l’on doit absolument se perdre. Interdiction de faire l’impasse ! Au risque de voir son imaginaire ne jamais être fécondé, de ne jamais s’évader avec un grand E comme Inouï et Immense. Au risque de n’avoir jamais abordé réellement la SF. Et pourtant qu’ils sont bienheureux ceux qui n’ont pas encore atteint l’Étoile Asimov. Par l’Éternité ! Comme je les envie de pénétrer pour la première fois ce monde ! Découvrir, le cerveau en ébullition, le cycle de Fondation et aussi celui des Robots ! Et puis attendre que le temps fasse son œuvre et recommencer… encore !

Et la voilà, l’occasion de se replonger dans l’œuvre d’Asimov. Il est temps de reprendre ses vieux tomes jaunis et cornés et se délecter une fois encore de tous les volumes de Fondation. Obligé ! Indiscutable ! Ah, qu’il est des ordres doux à exécuter ! Qu’il est bon d’avoir un tel sens du devoir ! Ensuite seulement viendra le temps de la lecture du dernier tome, La Fin de l’Éternité. Ou de la relecture, puisqu’il s’agit d’une réédition.

Quand le passé dicte ses lois au présent pour que l’Histoire s’accomplisse, pour que ce qui existe soit, il s’agit d’exécuter correctement les ordres. Pas de place pour l’improvisation ; tout est déjà écrit. Les choses doivent se répéter et le cercle sera bouclé. Mais peut-on avoir foi dans les équations des Calculateurs quand la passion se mêle au jeu ? Peut-on faire confiance à un Éternel qui déjà a commis un crime contre l’Éternité ? Jusqu’où sa trahison peut-elle le mener ? Que fera Andrew Harlan, le Technicien ? Qui est Noÿs Lambert ? Quand passé, présent et futur se fondent pour agir sur le cours du monde, les Calculs ne servent plus à rien. L’Éternité est en danger.

Asimov met en scène un jeu d’échecs complexe entre Réalité et Éternité, une guerre des probabilités ardue. Ce tome est un peu moins prenant que l’ensemble du cycle. Un rien plus lent… Mais puisqu’il nous permet une énième lecture des chefs-d’œuvre précédents, on ne peut que l’en remercier. À tous bonne lecture ! Et pendant que vous descendez du haut de la bibliothèque les volumes de Fondation, profitez-en pour prendre aussi le cycle des Robots. Vous voilà assurés de passer de longues soirées de qualité.

La Fin de l’Éternité, Isaac Asimov. Folio SF, Traduction de Michel Ligny et Claude Carme, 354 p.

Karine Soum-Dominiczak

 

Peter F. Hamilton

L’Alchimiste du neutronium, t. 2 : Conflit

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Peter Hamilton a fait une entrée fracassante dans le ciel de la SF avec le Best seller The Night’s Dawn dont les éditions Robert Laffont ont publié jusqu’à présent quatre volumes (sur 6), volumes qui sont un seul et gigantesque roman. L’Aube de la nuit est sans conteste un monument littéraire et le titre à lui seul apporte le paradoxe. Même si la phraséologie hamiltonienne se fait absconse, le lecteur se l’approprie rapidement pour plonger dans une véritable épopée intersidérale d’inspiration cyberpunk, riche de rebondissements et au récit complexe.

Réfugiée à Ayacucho, Alkad Mzu bénéficie du soutien logistique de jeunes nationalistes voulant venger la destruction de Garissa. C’est par l’intermédiaire de l’un d’eux que la fugitive la plus recherchée de la galaxie arrive à quitter l’astéroïde pour Nyvan. Il lui faut trouver impérativement l’Alchimiste. Récemment débarqué dans le système des Dorados, Joshua Calvert traque lui aussi la célèbre scientifique et découvre avec stupeur l’existence d’un demi-frère, Liol Calvert, revendiquant le Lady Mac ! Dexter Quinn, dans sa préparation à la venue du Frère de Dieu, a réussi à s’emparer du réseau DS de la Nouvelle Géorgie et sème le chaos avant de foncer droit vers la Terre. Sur Nyvan, l’Organisation de Capone double les services secrets, tant adamistes qu’édénistes chargés de localiser Mzu, et convainc cette dernière de leur livrer l’Alchimiste. L’intervention de Joshua Calvert, aidé d’alliés impromptus tire la scientifique d’une bien mauvaise passe. On découvre enfin l’emplacement de la super arme à l’usage terrifiant qui va être en fin de compte détruite. L’offensive des Possédés se fait cruellement sentir dans la Confédération et ce malgré la quarantaine : prise d’Arnstadt, d’Ayacucho, de la colonie astéroïde Ethenthia nonobstant l’acte de bravoure d’Eric Thakrar ; Norfolk, Valisk et Tranquillité sont emmenées hors du continuum eisteinien ; “deal” passé entre Capone et Kiera pour que l’Organisation fasse main basse sur la production d’antimatière dans le système de Toi-Hoi ; multiplication de brèches dans l’univers réel. Tout se passe comme si la situation était définitivement favorable aux forces de l’au-delà. Pourtant, l’état-major de la Confédération entrevoit une riposte face à l’avancée du phénomène de possession : raids éclairs contre les planètes et astéroïdes sous le joug des Possédés, attaques surprises des cargos transportant de l’antimatière, alliance avec le royaume de Kulu. Sur Tranquillité, le travail sur la pile laymil a livré son secret : accepter la mort, ne plus craindre l’au-delà. C’est à peu près la teneur du discours que tient la kiint Malva à Syrinx et Ruben sur Jobis.

L’Aube de la nuit est bien plus que le simple affrontement entre deux systèmes politiques antagonistes. Le roman fait apparaître deux conceptions socioculturelles, deux façons d’envisager le monde : celle des Adamistes (dystopie), assujettis à la technologie nanonique et celle des Edénistes (utopie), champions de l’ingénierie génétique, ayant développé le lien d’affinité. Le thème central paraît bien être la religion, non plus une religion enfermée dans son dogmatisme mais ouverte sur la spiritualité, et l’auteur semble diriger doucement le lecteur vers un dénouement métaphysique du conflit. Peter Hamilton a su éviter l’écueil facile d’une dualité Bien (les vivants) contre Mal (le monde désincarné des Possédés) en mêlant habilement le fanatisme, l’abnégation, la compassion au travers de l’évolution des multiples personnages. Tout en consolidant l’intrigue, Conflit pose distinctement le problème de l’angoisse de l’invasion, traduite ici par la possession, projection phobique de la perte identitaire, de l’atrophie des émotions humaines et de l’absence de mémoire. Hamilton a créé l’adversaire de l’au-delà à notre image pour mieux faire ressortir nos cauchemars. Efficace.

L’Alchimiste du neutronium, t. 2 : Conflit, Peter F. Hamilton, Robert Laffont. Traduction : Jean-Daniel Brèque. 552 p.

A. Marcinkowski

 

David & Leigh Eddings

Belgarath le Sorcier

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Dans ces deux tomes qui ne forment qu’un seul roman – encore une fois le syndrome du découpage pour un éditeur français – le couple Eddings revient sur le passé du vénérable Belgarath (bien qu’il déteste qu’on le nomme ainsi) et toutes les aventures qu’il connut depuis sa naissance jusqu’à celle de Garion. Le lecteur a donc droit à son lot de précisions et d’approfondissements, particulièrement vis-à-vis de personnages, de lieux, ou d’événements qui n’étaient qu’évoqués ou survolés durant la Belgariade et la Mallorée.

Il va de soi que pour apprécier ces annales à leur juste valeur, il est recommandé d’avoir lu les ouvrages cités, quand bien même la prose fleurie d’une narration à la première personne par Belgarath a de quoi être savoureuse pour tous. Il serait encore plus utile d’aimer Eddings et ses romans, car on retrouve ici tout ce qui a fait son succès, ses qualités, comme ses défauts. Ne vous attendez pas à de folles surprises quant au style et au ton par exemple.

Et si vous n’avez jamais apprécié les histoires “pépères” où l’humour tient une large place, passez votre chemin. Ce ne sont pas ces deux livres qui vous réconcilieront avec les auteurs. Certains n’y verront d’ailleurs qu’une exploitation commerciale d’un succès originel, comme l’est déjà, aux yeux d’une partie des amateurs, la Mallorée par rapport à la Belgariade.

Belgarath le Sorcier, David et Leigh Eddings, Pocket. Traduction : Dominique Haas.

Tome 1 & 2 : Les années noires, 444 p., et Les années d’espoir, 314 p.

Emmanuel Chastelière

 

David Farland

Les Entrailles du Mal

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Au cours de ces deux tomes qui en réalité composent un seul et même roman dans son édition d’origine, David Farland poursuit avec un certain allant sa saga des Seigneurs des Runes. Gaborn, le Roi de la Terre, se lance à la poursuite des Maradeurs, bien décidé à les traquer dès lors que la possibilité lui en est offerte par le biais de la petite Averan, qui a mangé la cervelle de l’un deux et depuis a des visions. Pendant ce temps, de nouveaux adversaires se pressent au Nord, avides de profiter de ces troubles et Raj Ahten frappé par la malédiction de Binnesman doit trouver une alternative s’il ne veut pas perdre ses pouvoirs, et ses conquêtes… Présenté de la sorte, voilà qui semble des plus engageants. Malheureusement, le lecteur découvre bien vite qu’il est confronté à deux tomes de transition. L’histoire progresse, mais il manque les moments de bravoure pure que l’on a connus précédemment. Le concept même de la magie runique, des Dons et des Dédiés – qui a fait une partie de la renommée de David Farland, du moins pour son originalité – commencent à s’essouffler. Quand bien même la figure héroïque et proprette de Gaborn se fissure enfin, les chapitres les plus intéressants du roman concernent sans coup férir le flamboyant Raj Ahten, et la découverte de ses terres d’Indhopal dévastées et en proie au plus grand trouble.

Les romans demeurent aisément distrayants et devraient sans problème combler votre besoin de lecture, mais le récit de Farland a tendance malgré tout à s’appauvrir, recourant à de grosses ficelles là où il était parvenu à construire du solide et de l’imposant. Bref, une semi-déception, dont on ne regrettera cependant pas l’achat si l’on est fan.

Les Entrailles du Mal, de David Farland, Pocket. Traduction : Isabelle Troin.

Tome 1 & 2 : La Salle des Ossements, 284 p., et Par le feu et par le sang, 280 p.

Emmanuel Chastelière

 

Roger Bozzetto

Le fantastique dans tous ses états

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L’exploration des territoires du fantastique est loin d’être achevée. Cet essai, constitué en grande partie d’articles ou d’études parus dans diverses publications et retravaillés pour cette édition, se donne comme objectif de nous exposer le fantastique dans tous ses états, aux divers sens du terme, comme l’indique le titre du livre.

En présentant d’abord des apports récents qui sont venus modifier les perspectives surtout littéraires ou psychanalytiques dans lesquelles les investigateurs se cantonnaient jusqu’ici. Notamment l’approche philosophique d’Alain Chareyre-Méjean, et celle de Denis Mellier, marquée par l’expression audiovisuelle de la monstration. En y ajoutant des regards neufs jetés occasionnellement sur des sujets comme le cauchemar ou l’effet fantastique. Les essais universitaires visant le grand public sont en augmentation (1).

Le propos de Bozzetto est d’abord de faire le point et de suivre le parcours de sept auteurs de textes fantastiques en relation avec les problématiques de leur époque, quatre auteurs romantiques du XIXe siècle (Charles Nodier, Washington Irving, Gérard de Nerval et Edgar Poe), explorateurs littéraires de l’inconscient à une époque où on le voyait lié au rêve, à la drogue ou à la folie. Trois romanciers du XXe très différents les uns des autres. Marcel Schwob pratique la relecture distanciée des divers thèmes du fantastique. Pierre de Mandiargues se situe dans la mouvance du surréalisme et manifeste un goût particulier pour l’érotique. Claude Seignolle a exploré surtout le fantastique folklorique pour étendre ensuite son territoire au fantastique urbain.

Peu à peu, conséquence de l’omnipotence des moyens audiovisuels, les approches avantagent le fantastique en relation avec l’émotionnel, qui privilégie une relation fondée sur l’angoisse et le monde de la peur. On s’intéresse davantage à l’étude des artefacts, des monstres aux entités surnaturelles, aux croyances archaïques réactualisées ou réinventées. Il s’ensuit une récupération des figures classiques comme les vampires ou les loups-garous, mais transposés dans les monstres modernes que sont les serial-killers et les savants fous. Bozzetto met en évidence cette reconsidération des figures du monstrueux, de Méduse à Mr Hyde ou Dracula, du Horla aux vampires ou au cauchemar comme espace maudit.

La partie la plus neuve de l’ouvrage est celle qui est consacrée à explorer le territoire presque vierge des effets du fantastique dans la peinture. Bozzetto connaît les difficultés de ce domaine neuf, où les études solides sont peu nombreuses et il se garde bien d’apporter des vues trop définitives. Il a le mérite de faire l’état des lieux, et de poser des questions pertinentes proposant des voies de recherches.

Écrit par un spécialiste reconnu, dans un langage facilement accessible, ce livre

a le mérite de faire le point sur de nombreux sujets sans engager le lecteur dans une systématique trop ardue. Composé de textes courts juxtaposés, mais solidement cimentés, il autorise la simple consultation sans inconvénient. On y reviendra souvent pour trouver des vues sur tel auteur ou telle icône fantastique. Toute la partie consacrée aux rapports entre l’art et le fantastique est à recommander chaudement à ceux qui ne limitent pas à la seule littérature leur attachement au fantastique. Une copieuse bibliographie et un index complètent l’ouvrage.

(i) Ils sont recensés depuis 1980 sur le site Caruli, http://www. up. univ-mrs. fr/~wcaruli.

Le Fantastique dans tous ses états, Roger Bozzetto, coll. Regards sur le fantastique, Université de Provence, 248 p.

Roland Ernould

 

George R.R. Martin

Le Donjon rouge

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Sans contestation possible, George R.R.Martin est un des nouveaux grands de la fantasy. Les raisons sont simples et se retrouvent dans la saga du Trône de Fer. Sens de l’épique et des intrigues politiques, narration éclatée et ambitieuse avec de nombreux personnages, fluidité et qualité de l’écrit… Bref, tout est réuni pour donner un cycle mémorable. Dans le premier tome intitulé Le Trône de Fer, Martin avait planté le décor. Le roi d’un gigantesque royaume appelait un de ses amis, Lord Stark, à être une sorte de Premier ministre. Sans véritablement avoir le choix, celui-ci descendait donc de son fier duché du nord pour prendre en main la politique du pays. Mais être un homme droit et honnête rend difficile l’appréhension d’un monde d’intrigues et de coup bas à la cour du roi. La situation déjà pénible, s’aggrave dans le Donjon rouge. Stark a de plus en plus de mal à faire entendre sa voix et ses efforts pour rétablir le calme semblent vains. Les intrigants se déchirent pendant que la guerre menace le royaume. On est à l’aube de grandes catastrophes. Avec ce second opus, l’histoire de Martin commence à prendre son envol. Toutes les qualités énoncées précédemment sont présentes. On dévore le Donjon Rouge à peu près aussi vite que sa suite, La Bataille des rois.

Le Donjon rouge, George R.R. Martin, J’ai Lu, Le trône de Fer volume 2. Traduction Jean Solo, 540 p.

Jérôme Vincent

 

 

Roger Zelazny

Le Sérum de la déesse bleue

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On ne présente plus Roger Zelazny. Vu son pedigree en science-fiction et en Fantasy, ce n’est pas vraiment la peine (Le Cycle d’Ambre, Toi l’immortel, Seigneur de Lumière…). Il ne faut donc pas s’étonner de voir ses œuvres rééditées régulièrement. Écrit en 1973, Le Sérum de la déesse bleue est en fait la suite directe de l’Ile des morts. On y retrouve le même personnage principal, Francis Sandow, sorte de milliardaire dans la fleur de l’âge et créateur de mondes de son état. Vieux de plusieurs siècles il doit se mettre cette fois en travers de la route d’un criminel hors norme, Heidel Von Hymack, qui sème la mort sur son passage. Il est contaminé par tout un tas de maladies mortelles qui provoquent d’innombrables épidémies dans tous les pays qu’il traverse. C’est une sorte de pouvoir de guérison à l’envers duquel lui seul est immunisé. La partie risque donc d’être serré pour Sandow. Le Sérum de la déesse bleue est un petit bonheur. Comme dans Toi l’immortel, Zelanzy joue formidablement bien avec un personnage attachant aux pouvoirs surpuissants. Mais ce qu’on aime surtout, c’est l’humanité de ces héros et la plume magnifique de l’auteur. À lire.

Le Sérum de la déesse bleue de Roger Zelazny, Traduction : Ronald Blunden. 186 p.

Jérôme Vincent

 

 

George R. R Martin

L’Ombre maléfique

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J’ai Lu suit un rythme de parution agréable pour le lecteur, et c’est ainsi que l’on se retrouve avec entre les mains un nouveau tome de la saga du Trône de Fer, de George R. R Martin, la nouvelle référence de la littérature fantasy pour beaucoup. Et l’on ne peut que continuer à lui faire confiance lorsqu’on voit ce qu’il est capable de faire : mener de front une quantité impressionnante d’histoires plus ou moins liées les unes aux autres mais toujours aussi passionnantes, nous présenter des personnages à contre-courant de ceux que l’on croise habituellement, réussir à nous donner envie de suivre les aventures d’héroïques salauds … Les conflits, larvés ou non, sont légion dans le monde des Sept Couronnes, et ce ne sont pas forcément ceux que l’on attend le plus qui tirent les ficelles. La diplomatie est parfois plus efficace que les morts sur les champs de bataille. Mais loin de tout cela, d’autres corbeaux survolent ces territoires, attendant leur tour pour tenter d’imposer leur domination…

C’est bien simple, une fois entamé, on ne peut que le terminer le plus rapidement possible, tant l’on se sent nous aussi impliqué dans ce monde d’intrigues.

 

L’Ombre maléfique, de George R. R Martin, J’ai Lu. Traduction : Gérard Watelet. 350 p.

Emmanuel Chastellière

 

Jean-Louis Fetjaine

Le Crépuscule Des Elfes

La Nuit Des Elfes

L’Heure Des Elfes

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La réédition par Pocket de la trilogie des Elfes permet enfin au plus large public de découvrir (ou de retrouver) ce qui apparaît déjà comme un classique de la fantasy.

Longtemps considérée comme une chasse gardée anglo-saxonne, la fantasy séduit un nombre croissant d’auteurs français, et Jean-Louis Fetjaine a parfaitement réussi son pari d’écrire un récit évoquant légendes celtiques, arthuriennes et poésie, histoire d’amour et récits de batailles épiques, de mêler l’imagination et l’érudition.

Difficile de résumer les trois volumes dont l’action se situe en un temps où les hommes, les elfes, et les nains cohabitaient, où une immense forêt dissimulait d’étranges races. Depuis quelques décennies, la fantasy a fait sa percée en tant que genre littéraire, et les lecteurs d’aujourd’hui sont familiers de ces univers mythiques où l’on rencontre aussi bien des monstres que des fées. Jean-Louis Fetjaine utilise avec bonheur ces références, et sa trilogie connaît un succès mérité.

 

Le crépuscule des Elfes, La nuit des Elfes, L’Heure des Elfes, de Jean-Louis Fetjaine. Pocket Fantasy. 348 p., 266 p. et 268 p.

 

Alain Paris

 

 

Norman Spinrad

Bleue comme une orange

 

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La Terre, fin du XXIe siècle. L’effet de serre a provoqué des bouleversements climatiques sans précédent. La Condition Vénus, le réchauffement irrémédiable de l’atmosphère terrestre, et de ce fait, la disparition de toute vie à sa surface, est proche. Par suite de ces bouleversements climatiques, les conditions sur le triple plan géographique, politique et économique ont radicalement changé.

Monique Calhoun est chargée par son entreprise de relations publiques d’assurer le bien-être des participants à une grande conférence de l’ONU organisée pour un plan décidé à enrayer “La Condition Vénus”

La “Grande Bleue” est un cartel composé d’anciennes sociétés capitalistes, qui veut refroidir la planète. Bleue comme la glace, bleue comme les uniformes de l’armée de l’air américaine, bleue comme le logo de la Nasa. La Grande Bleue, c’est une espèce de capitalisme dinosaurien. Le vert symbolise les pays qui bénéficient du réchauffement. En revanche, l’intérieur des États-Unis, la Lybie, l’Afrique du Nord, l’Arabie Saoudite sont devenus inhabitables, avec des températures très élevées.

Dans un Paris tropical, où l’on trouve une végétation luxuriante, des alligators dans la Seine et une température proche de la suffocation, Monique Calhoun aura fort à faire avec ses “adversaires” et notamment avec le Prince Eric Esterhazy, sorte de dandy au pouvoir de séduction certain.

De nombreux personnages plus truculents les uns que les autres, des magouilles politiques que l’on imagine proche de la réalité, du sexe (oui, oui, ça existe aussi dans la SF), un monde où les frontières de l’argent sont plus importantes que les frontières des pays, font de ce roman une réussite et un des meilleurs livres de cet auteur.

Norman Spinrad, Bleue comme une orange, Flammarion, Traduction : Roland C. Wagner, 338 p.

Marc Bailly

 

Terry Jones

Douglas Adams

Starship Titanic

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Léovinus, le Plus Grand Génie que la Grande Galaxie ait Connu, s’apprête à inaugurer son gigantesque et formidable vaisseau spatial sur sa planète natale, Blérontin. Or, il s’avère que le Starship Titanic à été saboté pour des raisons financières. Léovinus aidé d’un perroquet et d’un journaliste nommé Le Journaliste mettra sa vie en péril pour retrouver les vandales et leur bombe intelligente. Ignorant tout de la présence de ces personnages dans le vaisseau, le Gat de Blérontis ordonne le lancement du premier vol expérimental du Starship Titanic. Malheureusement, les ordinateurs de bord, défaillants, conduisent le monstre volant vers la Terre. Trois humains embarquent dans ce voyage périlleux où ils tenteront de désamorcer la bombe et de faire face à de nouveaux adversaires armés, sans grand espoir de revoir un jour leur planète.

L’idée du Starship Titanic apparut à Douglas Adams alors qu’il écrivait La Vie, l’univers et le reste. Quelques années plus tard, suite au succès du Guide du Routard Galactique, il mit en œuvre la création d’un jeu basé sur le Starship. Trop occupé par ce projet, il décida de confier la novélisation à Terry Jones. Ancien membre de la troupe des Monty Python et réalisateur, Terry Jones accepta d’écrire le livre à condition qu’il puisse le faire nu ! Sa tenue d’Adam y étant peut-être pour quelque chose, il réalise ici un roman fabuleux. Le scénario, très bien ficelé, nous invite à découvrir un univers inconnu, mais dans lequel chacun se retrouve. Le suspense, présent jusqu’au bout, empêche le lecteur de quitter ce roman. Les situations et les personnages sont cocasses, mêlant inquiétude, rire, sexe et expressions farfelues. À lire absolument.

Terry Jones et Douglas Adams, Starship Titanic, éditions J’ai Lu. Traduction : Marie-Catherine Caillava. 190 p.

                Cathy Brucker

 

Richard S. Meyer

Assassinat à Halruaa

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Pryx Covington est un jeune homme plein de ressources dont la seule ambition est de trouver “un boulot peinard et garanti à vie”. À la demande de son ami Gamor, il se rend à Lallor pour une affaire en or. Cette ville est dirigée par un Conseil de Mages et protégée par les Inquisitrices.

Arrivé au rendez-vous, Pryx découvre le cadavre de son ami en compagnie du corps d’un inconnu. Cet homme porte une magnifique cape dont Pryx se saisit afin de se protéger de la pluie battante. À ce moment-là, sa vie bascule.

Pryx est en effet accueilli à Lallor comme le grand Darlington Lamm, mage et aventurier de grande valeur. Celui-ci est destiné par son Maître, le très puissant Geerling Chantambre, à le remplacer comme premier Mage de Lallor. Pryx voit alors se profiler devant lui une vie pleine de plaisirs et d’avantages. Mais très vite notre héros doit déchanter car les ennuis s’amoncellent : Geerling Chantambre a disparu et sa fille soupçonne Darlington Lamm, l’Inquisitrice Berridge le surveille car elle doute de ses pouvoirs magiques (et pour cause !), et plusieurs anciennes relations le reconnaissent.

Afin d’éviter la mort, peine encourue pour avoir usurpé l’identité d’un Mage, Pryx n’a d’autre solution que de découvrir le meurtrier de Lamm et de Gamor avant d’être démasqué.

Pour cette enquête policière située dans les Royaumes Oubliées, Richard Meyers n’a pas innové, bien au contraire. Il a en effet calqué son récit sur une aventure style Hercule Poirot : après avoir rassemblé un maximum d’éléments, l’enquêteur réunit tous les suspects et démonte un à un leurs alibis et leurs mobiles, avant de révéler le coupable. Heureusement, un dernier coup de théâtre vient tout bouleverser.

Le récit est bien mené et l’humour du héros rend la lecture très agréable. On se prend vite de sympathie pour Pryx et l’on passe un agréable moment en sa compagnie, même si l’intrigue n’est pas des plus complexes.

Assassinat à Halruaa, de Richard S. Meyers, La Trilogie des Mystères T.3, Collection Les Royaumes Oubliés n° 54, Éditions Fleuve Noir, 252 pages, traduit de l’américain par Isabelle Troin

C. Del Rosario

 

David Weber

Au champ du déshonneur

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Honor Harrington a déjà eu fort à faire dans sa brève carrière militaire, lors des batailles de Basilic ou de Hancock. Mais elle luttait alors contre la République de Havre.

Aujourd’hui, elle doit se battre, à l’intérieur même de son pays, contre une machination montée par la famille de Pavel Young, son ennemi mortel depuis l’École Militaire, qui veut empêcher son procès pour trahison et désertion.

Dans cette dimension politicienne, où tous les coups sont permis, surtout les plus bas, Honor regrettera de ne pas être face à la Flotte de Havre. C’était plus facile de vaincre, même à un contre dix.

Ce quatrième tome des aventures d’Honor Harrigton apporte une nouvelle vision de cette héroïne attachante. Elle est anoblie, riche et amoureuse, mais continue de servir sa Reine avec la même fougue.

Weber, lui, maîtrise de mieux en mieux son univers et le développe avec une grande rigueur. Il se livre à des analyses politiques des plus élaborées et il est amusant de rechercher, dans la classe dirigeante américaine de la dernière décennie, les modèles de ses personnages.

Au champ du déshonneur ne décevra pas les nostalgiques des grandes aventures maritimes avec ce qu’elles comportaient de cérémonials, de rigueur, d’honneur et d’étiquette. Cela dit, ce roman passionnera également tous les tenants de jeux politiques serrés où les plus immondes s’imposent. Au-dessus de la mêlée, royale, plane une Honor qui emporte les suffrages de tous ceux qui mettent le nez dans ses aventures. Attention, vous allez être piégé !

Au champ du déshonneur, David Weber, L’Atalante : coll. La Dentelle du Cygne, Traduction Françoise Bury. 442 p.

Serge Perraud

 

 

Lois McMaster Bujold

Ekaterin

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À Civil Campaign, traduit sous le titre Ekaterin, semble amorcer un virage dans la saga Vorkosigan. Le roman, entièrement centré autour des doutes et des désirs d’Ekaterin Vorsoisson comme de Miles, transformé en doux séducteur, fait suite à Komarr. On se souvient que Tienne, l’époux d’Ekaterin, avait été assassiné sur la planète Komarr. Sa veuve vient vivre une période de deuil à Barrayar chez son oncle et sa tante, les Vorthys. Élue du cœur de Miles, le jeune lord n’a rien trouvé de mieux que de lui offrir un poste de jardinier-paysagiste à la Résidence Vorkosigan pour la séduire. Cette idylle, qui aurait pu se développer tranquillement, tourne au fiasco lors d’un dîner qui n’a rien à envier à Festen. C’est que la belle suscite intérêt et convoitise de la part de certains Vor tel Alexi Vormoncrief. Des rumeurs, habilement propagées au sein de la haute société, nuisent à Miles, à quelques jours du mariage du couple impérial. Car la mort de Tienne ne serait pas un accident, comme le prétend la version officielle, mais un meurtre orchestré par le jeune auditeur impérial et couvert par la SecImp. Mais notre nabot mutant a plus d’un tour dans son sac et saura solutionner l’affaire selon l’étiquette barrayanne.

McMaster Bujold a su faire évoluer l’histoire du clan Vorkosigan, mûrir les personnages et les situations. La place et le rôle des femmes sont bien plus présents que dans les autres ouvrages. L’introduction des sœurs Koudelka, la venue de Mark et de sa Majesté des mouches… à beurre en la personne de Enrique Bosco, donnent au récit une dynamique nouvelle. Les plus impatients d’entre nous, qui lisent l’anglais, pourront se jeter sur Diplomatic Immunity dès le printemps 2002 afin de suivre les aventures de Miles. Les autres attendront la traduction française.

Ekaterin, Lois McMaster Bujold, J’ai Lu SF, n° 5927. Traduction de J.-P. Roblain. 608 p.

A. Marcinkowski

 

 

G.P. Gweltaz

CODA

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Jadis, l’Unité a éclaté en une multitude de fragments psychiques. Depuis, nostalgique de son identité perdue, elle cherche à recouvrer son intégrité. Pour cela elle compte sur les auras, consciences minimales qui assimilent au cours de leur existence un certain nombre de données. Une fois ce chiffre atteint, sous la surveillance de l’Eon qui assure la sécurité de l’ensemble en détruisant toute déviation psychique, chaque aura droit se coupler à un partenaire imposé de sa génération, pour former un Absolu. Les Absolus devant à leur tour se fondre dans l’Unité. Coda est l’une de ces travailleuses mentales, toujours prête à assimiler davantage de codes. Bientôt désignée comme l’Élue par Képhal, à la tête des Subversifs qui tentent de s’opposer à la dictature psychique, elle devra accepter son passé et lutter pour faire valoir l’Union, contre la volonté totalisante de l’Unité.

G.P. Gweltaz n’a pas écrit un roman nul. L’auteur transcende le concept de nullité, l’élève jusqu’à des sommets rarement égalés, s’approprie intégralement la notion de daube. Le livre, appelons-le ainsi car il en a la forme, s’étire en une écriture boursouflée et sentencieuse. Qu’on en juge : “ Ses impressions ne transpiraient pas des représentations elles-mêmes mais s’évaporaient de l’étrange sensation que produisaient leurs apparitions ”. Que celui qui a compris téléphone à la rédaction, pas pour en parler vu qu’ici tout le monde s’en tamponne, mais parce que ça fait toujours plaisir de causer avec un lecteur de SF Mag. Avec une certaine lucidité, Gépé reconnaît tout de même à la ligne suivante qu’il y a “ une sorte de flottement ”. La philo à Mimile continue plus loin avec : “ Un premier contact est souvent décisif pour servir de base à la construction d’une relation. ” C’est ça Simone, l’eau mouille et le ciel est bleu, mieux que la Phénoménologie de l’Esprit, ma parole ! Pas bégueule, Gépé nous confie en quatrième de couverture qu’il a développé son style d’écriture pendant plus de dix ans (tu m’en remets dix avant qu’on en reparle) et que “ le lecteur est invité à découvrir au cœur du récit bien plus qu’une simple histoire ”. Qu’est-ce qu’il y a au cœur du récit, une cuisine équipée ? Bien sûr, on pourra me dire que descendre un livre autofinancé revient à tirer sur une ambulance. Eh bien, non. Le travail du critique consiste aussi à éviter les écueils au lecteur qui, rappelons-le, autofinance ses achats. Je ne souhaite bien sûr aucun mal à G.P. Gweltaz, sinon peut-être de se casser un pied en faisant du ski. Ce qui l’empêchera un temps d’écrire.

CODA, G.P. Gweltaz, Auto-édition. 200 p.

Xavier Mauméjean

 

Cameron Dokey

Charmed : Menaces de mort

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La vie de Phoebe Haliwell prend un nouveau tournant ; elle a décidé de s’inscrire à la fac. À peine le semestre commencé, elle se voit confier un devoir d’importance. En effet, à l’aide d’un camarade de classe, Phoebe est chargée d’enquêter sur un terrible drame survenu en 1958. Cette année-là, lors de la soirée d’Halloween, Betty et sa meilleure amie Charlotte sont assassinées froidement dans les locaux de l’Université. Ronald, le fiancé de Betty, haï de tous est immédiatement soupçonné du crime et abattu par la police locale.

En appelant les esprits de ces jeunes gens, Phoebe espère élucider ce drame et ses rumeurs, et ainsi obtenir une bonne note à son devoir. Mais la mission qui paraissait simple va très vite se transformer en un cauchemar dont seul le Pouvoir des Trois pourra la délivrer. Malheureusement, ses deux sœurs Prue et Piper, tombées sous le charme d’un sorcier assoiffé de pouvoir, se déclarent la guerre, croyant avoir trouvé l’homme idéal. Toutes trois en danger, et leurs dons menacés, il paraîtra difficile aux Haliwell de résoudre ce mystère.

Tiré de cette série télévisée passionnante, ce livre nous replonge dans un univers familier. Les personnages parviennent à garder les traits de caractère auxquels nous sommes attachés, et le fantastique qui nous fait tous rêver. Mais malgré une bonne construction du suspense tout au long du livre, et un apogée satisfaisant, le style et le langage du récit ne contenteront pas tout à fait le lecteur adulte et coutumier de la S.F. Bon, mais plutôt conseillé aux jeunes et adolescents en soif de lecture.

Charmed, traduit de l’américain par Sophie Dalle, éditions Fleuve noir, 188 pages.

Cathy Brucker

 

 

Denis Labbé, Gilbert Millet

Étude sur Stephen King, Shining

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Il est arrivé à tout amateur de littératures de l’imaginaire de s’interroger, ne serait-ce que fugitivement, sur les critères consciemment ou intuitivement utilisés par les critiques pour dégager les conclusions de leurs lectures. Aux lecteurs curieux de posséder les clés qui ouvrent les portes d’une œuvre, je ne peux que conseiller la lecture attentive de cette étude consacrée à Shining, de Stephen King. Qu’ils ne se laissent pas surtout rebuter par le terme “étude” : ce travail n’est pas destiné à des universitaires. Il est destiné à tous, puisque le projet de cette collection est de donner au plus grand nombre le moyen d’aborder une œuvre littéraire de façon autre que ludique.

Il va de soi que celui qui souhaiterait enrichir sa connaissance de Shining trouvera ici son bonheur. Le roman, qui fonctionne sur divers niveaux, littéral, symbolique et métaphorique, est l’un de ceux qui se prête le mieux à une exploitation scolaire, avec le roman-feuilleton La Ligne verte et certaines nouvelles. Avec Shining, l’enfant-lumière, King a atteint la plénitude de ses moyens. À partir de sa culture littéraire et des innombrables références assimilées qui en font la richesse, il a créé la forme personnelle dans laquelle il coulera bon nombre de ses livres fantastiques. Avec son troisième roman publié dans le registre du surnaturel, il a atteint sa maturité d’auteur et maîtrise son habileté de raconteur d’histoires après avoir longuement fait ses gammes sur les nouvelles écrites et publiées depuis sa première année d’université.

L’étude de Labbé/Millet présente plusieurs parties, dont deux se détachent par leur nouveauté et leur pertinence : l’œuvre en examen et ses aspects fantastiques. Le corps du roman, minutieusement disséqué, est présenté sous la forme d’un long tableau, chapitre par chapitre, indiquant les éléments qui se rapportent au présent, au passé et à l’avenir. Le même traitement circonstancié s’applique aux procédés de mise en scène, l’utilisation du suspense, les leitmotive, le décor, les personnages, la focalisation et le style. L’étude fait preuve de la même efficacité dans l’analyse des éléments fantastiques, le glissement du réel vers l’irréel, les transgressions, la montée de l’angoisse et les thèmes. Des annexes, Shining au cinéma, à la télévision, des propositions de travaux scolaires, un glossaire, complètent l’ouvrage, qui contient le maximum d’information dans l’espace imparti. Le roman avait été situé dans son contexte biographique et dans l’œuvre dans un chapitre d’introduction.

En possession de cette grille de lecture bien structurée, les lycéens ou les étudiants disposeront non seulement d’un remarquable moyen d’exploration de Shining, mais pourront sans peine transposer la méthode d’analyse proposée à d’autres œuvres. Ce livre utile témoigne aussi de la richesse d’un genre que les enseignants commencent seulement à explorer, continuant à imposer trop souvent l’étude d’œuvres qui paraissent compassées aux yeux des élèves. Avec le précédent travail de Josiane Grinfas consacré à La Cadillac de Dolan paru l’an dernier (Magnard, coll. Classiques contemporains), voilà King qui renforce sa position scolaire, ce dont tous les amateurs d’imaginaire se réjouiront puisque ces ouvrages témoignent d’une reconnaissance du genre par les éditeurs, promesse de lecteurs dans l’avenir. Reste à étendre le domaine à la science-fiction, ce à quoi s’emploient nos deux auteurs qui vont sortir prochainement chez Belin un livre sur le genre. Écrivains eux-mêmes, directeur et membre du comité de rédaction de la revue Hauteurs, qui a publié récemment des numéros consacrés à Claude Seignolle, au fantastique et à la science-fiction italienne, - ils ne l’ont pas indiqué par modestie sur la quatrième de couverture ! - professeurs de lycée, les auteurs connaissent bien leur public, pour lequel ils avaient publié l’an dernier Le fantastique, (Ellipses, coll. Réseaux) 1. Ils donnent aujourd’hui aux adolescents un outil de travail remarquable qui met à leur portée des bases solides pour comprendre leurs lectures favorites. Ce qui ne gâte rien, ce livre est clair, écrit avec simplicité et un évident souci didactique.

Étude sur Stephen King, Shining, Denis Labbé, Gilbert Millet, Ellipses Résonances. 128 p.

Roland Ernould

 

John Kessel

L’amour au temps des dinosaures

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Après Bonnes nouvelles de l’espace, livre en demi-teinte sorti chez J’ai lu en 1994, John Kessel nous revient avec un roman plus à son avantage. Le choix du titre français ne reflète pas vraiment le contenu du livre. Il y est bien question d’amour, de dinosaure, mais pas dans le Crétacé. Par contre, le temps est bien présent et dans tous ses états.

Owen Vannice, fils de parents richissimes revient du Crétacé avec une jeune dinosaure, Wilma. Un ennui technique l’arrête avant de rejoindre son époque et le bloque dans la Jérusalem de l’an 40. Deux arnaqueurs, Geneviève et son père y voient là une bonne opportunité : faire main basse sur Wilma. Dans un premier temps, Gene fait tout pour séduire Owen afin de s’en rapprocher, mais touchée par sa naïveté et sa maladresse, elle en tombe amoureuse. Lui bien sûr, est depuis longtemps tombé dans ses filets. La Jérusalem de cette époque n’est toutefois pas celle que nous connaissons. Tout y a été bouleversé par le tourisme temporel qui a débarqué dans la vie des indigènes. La faction des Zélotes refuse cette situation et décide de prendre la plate-forme de transfert. Alors que Gene empêche son père de voler Wilma, les Zélotes attaquent l’hôtel et les prennent, avec Owen en otages… Que peuvent toutefois faire une poignée d’hommes contre la toute-puissante société future ? Owen, peut-il vraiment se marier avec une jeune femme qui lui a, jusqu’à présent, caché son passé ?

À vous de le découvrir…

Ici, on est bien loin des poncifs du genre. À des lieues de La Patrouille du temps de Poul Anderson. Le temps y a une multitude de trames et l’on ne se prive pas d’en coloniser certaines à des fins touristiques, surtout commerciales et d’apparaître à visage découvert devant les autochtones. Comme cela ne modifie pas notre présent, pourquoi s’en priver ? On ramène même du passé certaines de ses célébrités. Lors du procès de Simon, un des douze apôtres, Abraham Lincoln et Jésus y feront les plaidoiries ! La société future ne se refuse rien tant que c’est rentable et bon pour l’audimat ! Cette vision du temps (inspirée de Mozart en verres miroirs de Bruce Sterling et Lewis Shiner) donne un coup de fouet à ce compagnon de tous les jours. De plus, nombre de situations sont assez cocasses (notamment la fin) et ce chassé-croisé amoureux entre Owen et Gene avec Wilma en arrière plan, fera sourire. Elle peut en agacer certains, mais un livre qui n’éveille aucune émotion est bien fade. Si vous aimez lire de la SF pas toujours sérieuse, L’amour au temps des dinosaures est là pour vous satisfaire.

L’Amour au temps des dinosaures, John Kessel, Denoël Lunes d’encre. Traduction : Patrick Marcel. 346 p.

François Schnebelen

 

 

Dan Parkinson

Le Parchemin Du Fourreau

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Suite et fin du cycle entamé avec Le Pacte de la Forge, ce nouvel opus estampillé LanceDragon plonge dans le passé du peuple Nain, revisitant des hauts-faits et des lieux devenus mythiques à l’époque des héros de la Guerre de la Lance.

Là-bas, à Thorbardin, on ne se souvient plus des anciens serments, l’Histoire s’est diluée dans la légende. Cette forteresse (à l’échelle d’un royaume), renfermée sur elle-même, indifférente aux affaires du monde, voit son éclat pâlir devant l’ombre des empires humains qui s’avancent, inexorablement. Ses clans sont divisés, dissipent leurs énergies en luttes intestines. Mais quelques visionnaires n’ont pas abandonné tout espoir et, avec la complicité d’alliés pour le moins inattendus, préparent en secret l’avènement (ou le retour) d’un individu capable de rendre au peuple son unité, son lustre et sa puissance d’antan.

Voilà, c’est tout et c’est trop peu. Esquisse d’intrigue, esquisse de personnages, esquisse de roman en somme, le parchemin du fourreau n’est qu’un croquis de plus à mettre à l’actif d’une esquisse d’éditeur, j’ai nommé TSR.

Dan Parkinson, le parchemin du fourreau, éditions Fleuve Noir. Traduction : Anne-Virginie Tarall, 253 p.

Ramsès

 

Philippe Marlin

Rêves D’absinthe

Anthologie de Littérature Décadente

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Les éditions de l’Œil du Sphinx ont réalisé, avec Philippe Marlin à la barre, l’ambitieux projet de présenter une anthologie de nouvelles de littérature décadente. Avec un pareil sous-titre, on est en droit de s’attendre au pire. En fait, les textes proposés dans Rêves d’Absinthe sont tous exquisément écrits, bien qu’ayant pour certains souffert d’une relecture un peu vite expédiée (de fréquentes fautes de frappe en sont le défaut principal) mais la plongée dans ce livre peut mener en Enfer.

Cela commence tout doucement. Dans L’Absente, Emmanuel Thibault nous entraîne dans un delirium tremens issu de la Fée Verte, l’absinthe, que l’illustration de couverture, signée Romuald Reutimann, représente à merveille. Avec le portugais Eça de Queiròs, dans Mémoires d’une potence, et avec Songe d’Isis, de Dean Venetza, se profile le Fantastique. Mais c’est dans le très court et très beau texte de Julie Proust Tanguy, L’âme en peine, que l’émotion est à son comble : une jeune femme morte par noyade assiste à son enterrement, dépeint la torture des vers et le cimetière si dépeuplé. La Conception, de Henrik Johnsson, emmène le lecteur un peu plus loin, un peu plus profondément, à la rencontre des non-morts, de leurs désirs…

Après le Fantastique, le Parcours. Philippe Gras, avec Le Jeu du Destin, tire les tarots d’un grand-oncle mystérieux auquel le narrateur est lié par le contact avec les précieuses cartes. L’épreuve d’Ida Pendragon, d’Aleister Crowley, se veut une parabole sur la Vie et la Mort, sur l’Initiation. Ce texte et Prêtresse de Babalon, de Diana Orlow alias Lilith Von Sirius, seront trop obscurs pour la plupart des lecteurs, mais les amateurs d’ésotérisme y retrouveront avec émotion des auteurs mythiques. Sur un tout autre registre jouent Xavier Dollo, avec La voix de Monsieur Ambrose, et Léa Silhol, avec Lucifer opiomane. Ces deux nouvelles décrivent la décadence à travers le sexe et les pactes dangereux ou bien la drogue. Le dessin en page 3 de Willy Favre illustre à merveille certaine scène du texte de X. Dollo, dont les orgies laissent entrevoir la “ décadence sexuelle ” qui clôturera le livre. Mais c’est surtout l’histoire que l’on retiendra, cet acteur prêt à tout pour que sa voix soit à la mesure de son talent, et l’univers parallèle, un XIXe siècle où Baudelaire aurait écrit Les fleurs vénéneuses et où le mausolée du grand roi Louis XIX trônerait à côté de Notre-Dame. Le Lucifer opiomane de Léa Silhol se passe aussi dans un XIXe siècle, qu’importe lequel, dont le dandy suprême, Lucifer, ne serait point le diable que l’on s’imagine.

Viennent ensuite trois nouvelles qui mêlent l’humour à la terreur. Le frère de Gélatine, de Jean-Claude Boudreault et Bernard Majour nous racontent les aléas de celui qui a pour charge de ressusciter les assassinés, Bérézina, de Jacky Ferjault, décrit la longue décadence d’une femme autrefois noble et riche et qui, devenue dame-pipi, se vengera d’on ne sait qui… Quant à Ma p’tite grosse, de Jess Kaan, ce n’est pas l’histoire, classique – deux amoureux rencontrent l’horreur dans un lieu de sinistre réputation – qui est particulièrement remarquable, mais le rendu de l’ambiance. On appréciera surtout les pensées des deux protagonistes, enlacées dans les dialogues… Et aussi la montée vers on ne sait quoi…

Avec Pour quelques larmes de Mezcal, diptyque de Séréna Gentilhomme et Claude Bolduc, commence ce que j’appellerais la partie “ décadence sexuelle ” de Rêves d’Absinthe. Mezcal et Bout du rouleau allient le Fantastique à la Pornographie, un soupçon de drôlerie, une touche d’écœurement ; une histoire machiavélique de vengeance et de voyeurisme. Ton jus savoureux, de Claude Bolduc, dépeint le manque d’imagination et de désir qui s’installe dans un couple de pervers au moment où Bébé arrive, “ dans le salon rempli d’immondices ”. Ces nouvelles sont à réserver à un public averti, soyons clairs. Mais elles n’atteignent pas, et c’est heureux, l’atrocité de In cauda venenum, de Philippe Pissier. Un texte empli de cruauté, où le sadisme ne s’accompagne d’aucun désir masochiste, où aucune fellation ne peut avoir lieu sans instrument de chirurgie, où la torture est le quotidien sans que jamais aucun jugement ne soit porté sur cet état de fait, ce qui a pour effet de rendre le lecteur complice de ce smuff-movie. Certes, la décadence de notre société y est parfaitement décrite ! Mais est-ce une raison pour publier ce texte qui semble faire l’apologie des horreurs qu’il décrit ? À cause de ce texte, très bien écrit au demeurant, Rêves d’Absinthe ne peut être offert à n’importe quel lecteur, même averti : ce n’est pas une question d’âge, mais de respect de la personne humaine. Et c’est fort dommage car ce livre est un bel ouvrage où l’originalité le dispute au talent.

On trouvera ce livre dans toute bonne librairie, mais on peut aussi le commander sur le site des éditions de l’Œil du Sphinx : http://www. oeildusphinx. com/accueil. htm

 

Rêves d’Absinthe, Philippe Marlin, éditions de l’Œil du Sphinx, Les Manuscrits d’Edward Derby vol 3, 278 p.

Lucie Chenu

 

Stephen Lawhead

Le Voleur De Rêves

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Depuis Pedro Calderon de la Barca et La Vie est un Songe, le thème du sommeil et des rêves a été abondamment exploité en littérature. Qu’on se souvienne en particulier de certaines nouvelles signées Lovecraft (“ A la recherche de Kadath” ou “Dans l’Abîme du temps” par exemple), ou de romans signés L. Ron Hubbard (oui, vous avez bien lu : le papa de la scientologie) ou Catherine L. Moore (Slaves of Sleep pour le premier, La Nuit du Jugement pour la seconde).

Sur le même thème, Stephen “Pendragon” Lawhead, auteur de fantasy “historique”, a délaissé les grandes chevauchées et les francs coups d’épées pour nous concocter ce thriller/SF “métaphysique”. Peut-être un rien trop métaphysique d’ailleurs, car certains passages risquent de plonger le lecteur usé par une journée de travail dans un état voisin du sommeil profond.

Pour le reste, l’intrigue est compliquée à souhait et ménage d’agréables surprises. De bonnes raisons donc de découvrir ce Lawhead inhabituel (à noter que la version originale de ce roman a été publié en 1983 et précède les cycles de fantasy qui ont fait la célébrité de l’auteur).

Le Voleur de Rêves, Stephen Lawhead, Éditions Buchet-Chastel. Traduction : Anne Howe. 542 pages.

Alain Paris

 

Peter Straub

Mr. X

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Depuis la publication de Koko en 1988, Straub a délaissé le genre fantastique pour se spécialiser dans les mystères macabres. Dans des petites villes, sur lesquelles, à la manière de King, il fournit de nombreux détails, Straub a mis en scène des crimes extraordinaires auxquels étaient mêlés des gens ordinaires qui se posaient des questions sur leur absence ou non de participation ou de responsabilité morale. Avec Mr. X, son quatorzième roman, Straub retrouve partiellement le fantastique. Sur un surnaturel autre que celui de Julia ou de Ghost Story, il greffe habilement l’enquête policière à laquelle il nous avait depuis habitués.

Ned, trente-cinq ans, travaille dans une société de logiciels et retourne dans sa ville natale (Edgerton, en Illinois) où sa mère, qui se meurt, lui révèle le nom de son père qu’il n’a jamais connu, et le prévient qu’il court un grave danger. Dans cette petite ville qui rappelle la Derry de Ça, avec ses égouts et son monstre, Ned côtoie aussi bien la bourgeoisie que les bas-fonds. Objet de manipulations variées, au travers desquelles il doit retrouver sa vérité, il peine à la découvrir, chacun lui fournissant des éléments biaisés. La quête incessante de Ned le conduit dans un enchaînement de de traîtrises et de meurtres.

Ned est différent des autres. Pas seulement par le fait qu’il cherche avec obstination son père : le titre du roman vient en partie de la poursuite de son ascendance. Mais aussi, deuxième anomalie, parce que depuis qu’il est tout petit, il scrute “la chose absente”, son double, qu’il ne peut pas encore nommer. Puis il le rencontre, frère de sang, né de la même mère lors du même accouchement, n’ayant pas de reflet, capable de passer les portes sans les ouvrir et de lancer d’autres défis aux lois de la nature. Ce frère finit par se faire connaître, s’associe à ses projets, tout en poursuivant ses desseins particuliers. Cette histoire sur le motif du double, de sa découverte à son acceptation, la difficile coexistence, est une des plus riches et originales que j’ai lues sur ce thème. Enfin Ned consolide peu à peu un mystérieux pouvoir, celui de passer dans un autre temps, et de faire des voyages “ailleurs”, y compris avec un passager comme dans Le Talisman…

On rencontre aussi dans le roman l’esprit perverti de Mr. X., un illuminé qui croit que les histoires racontées par Lovecraft sont véridiques. Dans sa folie, il s’imagine investi d’une mission sacrée par les Grands Anciens, confiée par le maître de Providence. Il a d’ailleurs commis un livre de nouvelles lovecraftiennes, De l’au-delà, qui va jouer son rôle dans le récit. Doué lui aussi de pouvoirs particuliers, capable de disparaître notamment d’un endroit pour réapparaître à un autre, il sait qu’un ennemi le menace, un fils ; qu’il possède une ombre ou un double caché ; que ses talents grandiront avec l’âge et qu’il doit être éliminé pour ne pas empêcher la venue des temps nouveaux. Dans sa quête d’identité, Ned va découvrir les personnalités singulières, extravagantes, un peu inquiétantes, des membres de sa famille, concentré de passions et de haines ancestrales. Tribu bizarre, à la fois soudée et querelleuse, douée de pouvoirs paranormaux variés, qui rappelle le roman de Clive Barker, Galilée.

Cette variation moderne sur L’abomination de Dunwich de Lovecraft, est remarquablement construite, pleine de recoupements, de scènes reprises avec un sens nouveau, de divers éclairages sur la même situation. Elle joue de l’espace et du temps avec habileté, surprenant sans cesse aussi bien le héros que le lecteur. Le texte évocateur, mélange de terreur pure et de badinerie bouffonne, de peur, de gore et d’humour noir, marque le retour triomphal du paranormal et du surnaturel dans les romans de Straub. Ce roman brillant ne cesse de dérouter son lecteur jusqu’à la dernière phrase, ultime pirouette, qui jette un doute sur l’identité du narrateur et oblige le lecteur, dépité, à reconsidérer le récit…

Mr. X, Peter Straub, Pocket Terreur. Traduction : Michel Pagel, 704 p.

Roland Ernould

 

 

John Maddox Roberts

Crime A Tarsis

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Tarsis… Anciens joyaux de Krynn, Tarsis n’est plus que l’ombre d’elle-même, depuis le Cataclysme et le recul des eaux. Mais la cité décrépite n’a guère le temps de rêvasser à sa gloire passée. L’heure est plutôt grave : dehors, au-delà des remparts, campe la horde du terrible Kyaga, venue des steppes afin d’éteindre les derniers feux de ce bastion de la civilisation.

Parce que la civilisation n’est pas tendre avec les poètes affamés, Nistur est devenu tueur à gages. Mais un reste d’empathie et un peu de magie le dissuadent de mener à terme son dernier contrat. Mal lui en prend : de fait, cette coupable faiblesse l’a attaché au service de sa cible, un mercenaire sur qui pèse quelque étrange malédiction… Papillonnant d’ennuis en ennuis, les deux larrons (auxquels viendra bientôt s’ajouter une larronne) se retrouvent finalement dans l’obligation de mener une délicate enquête pour le compte du seigneur de Tarsis, sous peine de goûter aux joies de l’échafaud… ou de mourir écrasés par la fureur barbaresque. Car oyez ! oyez ! c’est l’ambassadeur aux yeux bridés qu’on assassine entre les murs de Tarsis ! Qui a fait le coup ? Un noble de la ville ? Un petit chef barbare jaloux ? N’importe. Il faut un coupable…

Heureuse initiative que la publication de ce roman, qui rompt avec la tradition des sagas à rallonge et à l’eau plate dont TSR s’est fait une spécialité. Une histoire complète, un seul roman. C’est le temps qu’il faut pour trouver le coupable, comme le souligne très justement Jacques Goimard en introduction. Même si l’action prend le pas sur l’intrigue, même si la conclusion semble quelque peu tirée par les cheveux, cet hybride de polar et de fantasy offre néanmoins une bonne alternative à tous les lecteurs que le schème classique portes-monstres-trésors a blasé.

John Maddox Roberts, Crime à Tarsis, éditions Fleuve Noir. Traduction : Isabelle Troin. 250 p.

Ramsès.

 

 

Gudule

Géronima Hopkins attend le Père Noël

 

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Gudule/Anne Duguël aime explorer les tréfonds de notre subconscient. Dans ce nouveau roman, elle ne s’en prive évidemment pas.

Géronima Hopkins est une dame d’un certain âge, écrivain à succès de son état, et seule, absolument seule dans la vie. Pas de parents, pas de mari, pas d’amis. Elle se complaît dans cette vie tranquille dans laquelle elle écrit ses romans à l’eau de rose. Jusqu’au jour où elle va croiser Baby Golgotha, une de ses fans, et Nono, son mari. Elle rencontre Baby Golgotha dans un café. Baby est tout à l’opposée de Géronima. Autant Géronima est belle et possède une prestance extraordinaire, est riche et a de l’assurance, autant Baby est laide, pauvre et effacée. Et pourtant, la rencontre de ses opposés va provoquer un séisme dans leur vie.

Géronima Hopkins attend, depuis cinquante ans, la venue du Père Noël, depuis ce jour où elle l’avait attendu devant la cheminée, où elle n’était qu’une petite fille qui s’appelait alors Henriette Lemartyr et où le Père Noël lui avait donné ses premiers émois sexuels. Elle n’oubliera jamais ses baisers, ses mains et sa longue barbe blanche. Elle en était tombée amoureuse et n’attendait qu’une seule chose, qu’il revienne pour terminer le travail qu’il avait commencé. Malheureusement, il n’est jamais revenu et Géronima en a été très affectée, au point d’avoir complètement négligé sa vie sentimentale et sexuelle.

Elle commence la rédaction d’un nouveau livre, complètement à l’encontre de ce qu’elle écrit d’habitude, avec ses nouveaux amis pour personnages principaux. La réalité va bientôt rejoindre la fiction et même la dépasser. Géronima finira-t-elle par assouvir son fantasme : faire l’amour avec le Père Noël ?

Livre parfois drôle, toujours cynique ; parfois sévère, toujours noir, il démontre parfaitement que l’enfance peut torturer l’âme humaine durant des années. À ne pas mettre entre toutes les mains.

Gudule est en pleine possession de ses moyens et nous le prouve une fois encore.

 

Gudule, Géronima Hopkins attend le Père Noël, Albin Michel, 198 p.

Marc Bailly

 

Robert Holdstock

La Forêt des Mythagos

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Par leur thème, leur traitement original et les qualités d’écriture de leur auteur, certains livres s’imposent dès la première publication comme des classiques en devenir. Ce fut le cas pour La Forêt des Mythagos, de l’anglais Robert Holdstock.

Comme souvent, au départ, il y eut un texte plus court. Mythago Wood fut publié aux USA en 1982 dans la revue “F & SF”, et remporta le prix de la meilleure nouvelle au British SF Association Award (à noter que les lecteurs français purent lire sa traduction dans la revue “Fiction” n° 340/mai 1983).

Robert Holdstock réalisa que son sujet méritait un cadre plus ample, et il développa sa nouvelle en un roman. La réaction des lecteurs fut immédiate : ils tenaient un chef-d’œuvre – et effectivement, La Forêt des Mythagos fut couronné par le World Fantasy Award 1985. Alors Holdstock décida d’exploiter plus profondément encore son sujet, et ainsi naquit le cycle de fantasy que les éditions Denoël proposent pour la première fois dans son intégralité aux lecteurs français.

Voici donc deux gros volumes qui contiennent les cinq romans du cycle de La Forêt des Mythagos, à ranger parmi les créations majeures du genre fantastique. Quelque part dans la campagne anglaise, une forêt qui n’apparaît sur aucune carte se nourrit des rêves humains. Les mythes les plus anciens s’y perpétuent siècle après siècle, depuis l’aube des temps. Des hommes et des femmes s’interrogent sur les secrets de cette forêt. Ils l’étudient, ils l’explorent, et dans leur quête insensée, ils laissent leur santé mentale et parfois leur vie…

Difficile de donner idée d’une œuvre aussi foisonnante – qu’il suffise de dire qu’après avoir lu ce cycle, on ne regarde jamais plus la forêt de la même façon ! Holdstock est un magicien, et il nous entraîne bien au-delà de l’imagination.

La Forêt des Mythagos (l’Intégrale), Robert Holdstock. Éditions Denoël, Collection “Lunes d’Encre”. Traduction : William Desmond et Patrick Marcel. Tome 1 : 830 pages. Tome 2 : 666 pages.     Alain Paris

 

Xavier Mauméjan

Gotham

 

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Xavier Mauméjan, après avoir obtenu le Prix Gérardmer 2000 pour son excellent précédent roman Les Mémoires de l’Homme-Eléphant, s’attaque ici à un tout autre sujet, la désagrégation mentale. Hommage à peine déguisé au grand James G. Ballard, Gotham nous raconte la lente mais irréversible désagrégation mentale de Jonathan Pyke. Jonathan est LE publicitaire en vogue de la côte Est des États-Unis. Associé principal de la prestigieuse agence Mac Manus, Jonathan s’occupe, entre autres, de la réélection du gouverneur Filmore et de la campagne du nouveau parfum Samarkand. Qu’est-ce qui lie ces deux “contrats” me direz-vous ? Mais simplement, la corruption et la mort.

Pour plaire à sa femme, Jonathan décide de changer le carrelage de sa salle de bains, s’ensuit une lutte contre la fragilité de l’image que l’on veut donner de soi et la dure réalité de la vie quotidienne. Jonathan finira par carreler la salle de bains de main de maître, mais une fissure dans la baignoire va le précipiter au fond d’une folie bestiale dont il ne sortira plus. Il se transforme sous nos yeux en un animal sauvage que l’auteur nous décrit comme étant proche d’un tigre. Avec brio, Xavier Mauméjan nous montre la psychologie nouvelle que peut sécréter notre société technologique. Jonathan Pyke est l’archétype de l’être humain au sommet de son art et de sa célébrité, mais toujours la risée de son père encore plus célèbre et de sa femme qui le méprise. Il faudra à Jonathan une petite fissure dans son quotidien pour le plonger au fond d’un gouffre de meurtres, de tensions, de lutte pour la survie et de manipulations politiques et commerciales qui font malheureusement partie de notre monde.

Force est de constater que Xavier Mauméjan signe ici un thriller du quotidien qui donne des frissons et nous démontre bien que l’argent, la corruption et la folie font partie de notre monde et s’insinue jusqu’au plus profond de nos cellules. Un grand merci à l’auteur pour nous ouvrir les yeux sur nous-mêmes.

Xavier Mauméjan, Gotham, Éditions du Masque, 288 p.

Marc Bailly

 

Jamil Nasir

La Tour des Rêves

 

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Jamil Nasir nous entraîne dans un univers où réalité et virtualité se mêlent et s’emmêlent en d’inextricables nœuds. L’ambiance du roman n’est pas sans rappeler les atmosphères créées par Philip K. Dick, mais une différence majeure vient compenser la ressemblance : le virtuel de Jamil Nasir existe, il est là, il nous a rattrapés. C’est le Net.

Blaine Ramsey est prospecteur d’Image, entendons par là que son métier consiste à rêver des Images de l’Inconscient Collectif qui sont enregistrées pour être utilisé dans la publicité. Pour cela, lui et d’autres parcourent le monde, se rendant là où l’Imagerie populaire est la plus forte, la plus colorée. Mais un jour la machine se grippe. Un rêve d’Image revient sans arrêt, angoissant, dans lequel une très belle jeune femme, Buthaïna, implore son aide. Blaine découvre que cette femme est en fait une célèbre actrice égyptienne, Aïda, et se rend au Caire pour mener son enquête, ou sa quête…

Si rêve, réel et virtuel se mêlent dans La Tour des Rêves, mais aussi les civilisations orientale et occidentale. Et c’est ce qui fait le charme tout particulier de ce livre. Jamil Nasir, américain d’origine arabe, comme son héros, imagine et décrit un futur proche fait de pollution, de pression démographique et de séismes mais aussi d’Islam et d’antiques déesses au bord du Nil, sous le vent du désert.

La Tour des Rêves, par Jamil Nasir, Éditions Pocket, collection Science-Fiction, traduction : Dominique Haas.320 pages,

Lucie Chenu

 

 

Corinne Guitteaud

Les Dérivants

 

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Dans ce dernier tome de la Trilogie Atlante, Corinne Guitteaud nous entraîne avec le vaisseau monde Taunis vers la Grande Barrière, but du voyage entrepris six siècles plus tôt. La situation politique a été bouleversée, car les Hels (les Célestes) ont pris le pouvoir, maintenant les autres races dans l’ignorance de leur passé. L’Illustre Perfection, machine à censure et répression des Hels, est à la poursuite du mythique khilsati, afin d’affermir sa position. En envoyant un espion humain dans la Communauté 23, siège d’un culte que vouent les autres clans à la Dame, ils vont malgré eux, redistribuer les cartes. Elijah, un syrgath à la solde des Célestes, sauve une petite fille qui redonnera l’espoir à tout un peuple…

Même si certaines influences sont manifestes (je pense bien sûr à David Brin), l’auteur n’a pas sombré dans la facilité et a su voir grand en étant ambitieuse. Les Dérivants, même s’il est parfois confus, clôt admirablement le cycle et nous montre que tout n’est finalement qu’un éternel recommencement. Le refrain de ce livre est connu et peut lasser si on lit les tomes à la suite comme je l’ai fait : nous avons de nouveau deux êtres qui s’aiment, mais que les circonstances prennent un malin plaisir à séparer. Il y aussi des passages un peu naïfs auxquels on peut avoir du mal à adhérer, mais l’impression générale est bonne et la lecture ne laisse pas indifférent. De plus, la fin offre de nouvelles perspectives à une relecture du cycle. Quand je vois que Corinne Guitteaud n’a que 25 ans, je me dis que l’avenir nous réserve de belles surprises et qu’elle sera sûrement dans le peloton de tête des auteurs français marquants dans les prochaines années. Attention tout de même aux influences trop visibles.

Corinne Guitteaud, Les Dérivants (la Trilogie Atlante – 3), Fleuve Noir, 448 pages.

François Schnebelen

 

Philippe Andrieu

La Prisonniere de Lhassa

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La prisonnière de Lhassa fait suite à Les Pirates de Neptune et Le Messager de Callisto mais peut se lire indépendamment. Dès le début, ce livre entraîne le lecteur dans l’action. Dina, au cours d’une mission, prend conscience qu’on lui a fait subir un lavage de cerveau. Elle est la seule à s’en souvenir, pourquoi ? Elle partira à la recherche de son passé et du mystère qui entoure la mémoire de son père. L’histoire, facile à suivre, plaira aux enfants jeunes. Les plus grands remarqueront peut-être quelques incohérences – les héros prennent un cheval pour ne pas être repérés par les “méchants” grâce à leur véhicule mais ils ne se méfient pas d’un éventuel micro – mais ne bouderont pas pour autant leur plaisir. En effet ce livre se lit avec grand plaisir tout en véhiculant des valeurs de tolérance et de liberté.

La prisonnière de Lhassa, Dina tome 3, par Philippe Andrieu, aux éditions Bayard Jeunesse, collection Les Mondes Imaginaires, Science-Fiction, 104 p.

Lucie Chenu

 

Frédéric Faragorn

Le Livre des Chantelune

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Le Livre des Chantelune fait suite à Le pouvoir du Chantelune mais il est tout à fait possible de le lire sans avoir lu le premier tome. Sven Owen, qui vient juste d’apprendre qu’il est le légendaire Chantelune, a été obligé de fuir à travers une porte spatiale. Lui et ses amis sont projetés sur un mode hostile où, dès leur arrivée, ils doivent fuir de dangereuses créatures. Mais cette fuite éperdue se révélera salutaire pour leur destin et leur Quête.

Sur une trame classique l’auteur tisse une histoire enchanteresse de laquelle se divertiront les enfants dès dix ans. On pourra certes regretter le manichéisme des personnages, soit très méchants, soit très bons – à l’exception de quelques-uns qui ont été trompés – mais ce serait bouder notre plaisir. En fait, il est à prévoir qu’après avoir lu cette histoire les enfants voudront lire la suite, le cœur des Chantelune, dont la sortie est annoncée pour mai 2002.

Le Livre des Chantelune, Le Chantelune tome 2, par Frédéric Faragorn, aux éditions Bayard Jeunesse, collection Les Mondes Imaginaires, Fantasy, 124 p.

Lucie Chenu

 

Eric Simard

Les Chimères de la mort

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Après l'échec d'une mission commando sur la Lune avec ses Chimères de la Mort, créatures mi-tigre, mi-gorille issues de la manipulation génétique, Sorg Lancray retourne sur Terre pour enterrer son jeune frère. Ce scientifique de génie lui a légué une chimère aux pouvoirs mystérieux, Onyx. Voulant la dresser comme les autres, Sorg va apprendre à ses dépens que l'on n'obtient pas tout par la force.

Bien que prenant comme base la manipulation génétique, ce roman ne s'embarque pas dans une interrogation autour de l'éthique lié à l'eugénisme. Il s'agit plutôt d'un roman initiatique. Cette histoire très humaniste traite avec justesse de l'incompréhension de l'autre. Le personnage de Sorg représente ces personnes effrayées par l'étranger, le différent. Ces gens qui ne peuvent s'exprimer que par la violence et la colère. Au fil des pages, Sorg va apprivoiser sa propre humanité pour la laisser enfin s'exprimer.

Ne s'embarrassant pas trop de scènes d'action, Les Chimères de la mort est plus un voyage psychologique, un livre-questionnement sur ce qui fait d'un homme un homme. Un roman envoûtant quelque peu taché par une fin alambiquée.

Les Chimères de la mort, Eric Simard, Éditions Mango Coll Autres Mondes, 180 pages

Michaël Espinosa

 

Robert Silverberg

Le Chemin de la Nuit

 

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“Je ne sais combien de nouvelles j’ai pu écrire. Il y en a peut-être un millier.” Ainsi débute l’introduction, écrite par Silverberg lui-même, à cette superbe anthologie que publie Flammarion. Puis, un peu plus loin : “Sur les milliers de mots que j’ai écrits au début de ma carrière, ce sont ces nouvelles-là – celles qui m’ont apporté une certaine satisfaction personnelle – que j’ai retenues pour ce premier volume de mes “nouvelles au fil du Temps”.

L’anthologie comportera quatre volumes dont les deux premiers sortent au mois de mars et en septembre. Le premier volume est intitulé Le Chemin de la nuit, d’après la nouvelle “The Road to Nightfall”, datant de 1954, et décrivant un New York hallucinant et mal famé, peuplé de… cannibales. Nouvelle forte, témoignant d’emblée du talent incontournable de Silverberg, même très jeune. Le second texte, “Opération Méduse”, de la même année, fut sa première nouvelle publiée, mais paraît moins surprenant. Au travers de ces 41 nouvelles, nous verrons ainsi osciller l’intérêt entre textes (déjà) remarquables et d’autres plus conventionnels. Silverberg, lauréat du “Most Promising New Author” aux Hugo de 1955, devint un auteur boulimique, écrivant 17 nouvelles en un mois (!), répondant à toute commande dans une effervescence incroyable, inlassable fournisseur de copie, seul ou avec d’autres tel Randall Garrett pour le très beau “Chants de l’été”. Cette période d’ébullition juvénile allait de pair avec l’admiration éperdue de certains aînés comme Robert Sheckley dont on sent l’influence dans “La Colonie Silencieuse” ou dans le très émouvant “Les Collecteurs”.

Quoique plus jeune, et n’appartenant pas vraiment à “L’Âge d’Or”, Silverberg écrit, pas vraiment expérimenté, des nouvelles bien dignes de ses aînés : “Le Chancelier de Fer”, “Le Sixième Palais” ou “En Bonne Compagnie” en témoignent. Et “Lever de Soleil sur Mercure”, transposé d’après une simple couverture de magazine, prouve à suffisance un brio incontestable.

Mais, et c’est là le plus impressionnant, bon nombre de ces textes (je rappelle que ce premier volume couvre les années 1954-1970) laisse déjà entrevoir l’immense écrivain qu’il deviendra, et certains peuvent être qualifiés de chefs-d’œuvre : ainsi le célèbre “Voir l’Homme Invisible” de 1962, “Les Colporteurs de Souffrance”, “Un Personnage en Quête de Corps” ou “Nous savons qui nous sommes”, toutes nouvelles centrées sur la solitude, l’isolement et le sacrifice, thèmes ô si humains que Silverberg développera amplement dans ses œuvres ultérieures.

Cette chaleur, cet attachement aux valeurs humanistes tempérées d’un humour souriant se retrouvera dans les charmants récits que sont “Le Circuit McAuley”, “L’Affaire des Antiquités”, “Carrefour des Mondes”, “L’épouse 91” ou l’admirable “Danse au Soleil” de 1968, sans oublier les fantasques “Passagers” de 1967.

Début des années soixante-dix, l’atmosphère s’assombrit et les deux dernières nouvelles du recueil annoncent ce changement (“Martel en tête” et “Trip dans le Réel”). S’ouvre l’époque des grands romans tristes que seront Les Monades Urbaines, Le Livre des Crânes ou L’Oreille Interne. La fabuleuse invention va se cibler, et devenir plus sévère. L’heure sérieuse a sonné.

En attendant, jouissons pleinement de ce Silverberg jeune et enthousiaste. Chaque nouvelle étant précédée d’une passionnante introduction de l’auteur, tous les amateurs de Silverberg et, plus largement, tous les amoureux de la SF classique devraient se précipiter sur cette parution exceptionnelle, et… commander les trois volumes suivants.

Le Chemin de la Nuit, Robert Silverberg, Éditions Flammarion, Traduction : Hélène Collon et Jacques Chambon, 700 pages.

Bruno Peeters

 

Jean-Christophe Chaumette

L’Aigle de Sang

 

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Ah que cela fait plaisir ! Doublement plaisir même, de voir un auteur francophone publié par Pocket… Et qui plus est un auteur de talent. On le devinait déjà avec L’Arpenteur de Mondes, mais Jean-Christophe Chaumette confirme avec L’Aigle de Sang qu’il a les qualités et le souffle pour rivaliser avec les plus grands auteurs de chez nous… et de chez nos voisins anglo-saxons.

L’Aigle de Sang se déroule dans un futur relativement lointain, dans une Europe battue par les neiges et les vents du nord, où le TPI est devenu une espèce de super-police mandatée pour enquêter sur le territoire de la " grande Europe ". Ceci pour le décor, qui permet surtout à Jean-Christophe Chaumette de ne pas s’embarrasser de la lourdeur de notre quotidien pour tisser la trame d’une aventure surnaturelle qui doit beaucoup à Graham Masterton (pourtant, Chaumette ne le connaissait pas avant d’avoir écrit L’Arpenteur de Mondes !!) et à cette faculté qu’a l’auteur anglais bien connu de mêler avec bonheur considérations modernes et légendes anciennes. Ici c’est une vieille prophétie nordique tout à fait authentique qui sert de support à une course contre la mort et l’apocalypse. Ainsi, dans leurs incarnations actuelles (enquêteurs, tueurs, ermites, universitaires, etc.), les dieux du Walhalla vont rejouer le destin de notre planète… tout en se servant de moyens résolument modernes. Au cœur de cette trame ultra-classique (le Bien contre le Mal, donc…), Chaumette parvient encore à donner un éclairage original à certaines théories de science-fiction (les petits gris, les Near Death Experiences) et à maintenir une qualité stylistique à faire pâlir les plus grands. L’année dernière, L’Arpenteur de Mondes, s’était vu couronner par le Prix Masterton du meilleur roman fantastique francophone. Nous avions alors hurlé que Chaumette était un nom à retenir. Nous ne nous étions pas trompés !

L’Aigle de Sang, Jean-Christophe Chaumette, Presses Pocket Terreur.512 p.

Christophe Corthouts

 

CHAUMETTE

Mini interview

 

Le Quizz des 10 mots

 

King : un grand écrivain. Pas un écrivain de Fantastique, mais un grand écrivain tout court. Personnellement je juge sa production hétérogène, avec des chefs-d’œuvre et des choses nettement moins bonnes, ce qui est normal pour quelqu’un qui a beaucoup écrit, et qui n’a pas eu peur d’emprunter toutes sortes de voies. J’ai d’ailleurs conscience que certains livres de Stephen King que j’aime moins sont qualifiés de géniaux par plusieurs critiques. En tout cas, je considère que La Ligne verte est un des meilleurs romans que j’ai lus.

 

Carpenter : un bricoleur de génie. Comme Stephen King, il n’a pas hésité à expérimenter, ce que je considère comme une grande qualité. Avec la différence qu’un écrivain peut tout maîtriser de A à Z, tandis qu’au cinéma… Avec peu de moyens, il a réussi à faire de vrais petits bijoux. Mais son œuvre est très inégale à mon avis. Ghosts of Mars m’a beaucoup déçu ; mais The Thing est un des sommets du cinéma fantastique.

 

Lovecraft : un maître de l’horreur. Il m’est arrivé d’essayer d’analyser sa façon de faire, en me demandant comment cela pouvait fonctionner, ces délires complètement outranciers qui étaient écrits dans un style désuet. Mais ça fonctionne ! Impossible de ne pas se laisser prendre !

 

Barker : Hellraiser ! Un film dont le seul résumé m’a foutu les jetons…

 

Koontz : le roi de l’ambiance oppressante…

 

Fleuve Noir : une étape indispensable. 99 % des auteurs francophones de SF, Fantasy ou Fantastique sont ou ont été publiés au Fleuve. Il y a certainement quantité de choses à dire sur cet éditeur, des tas des critiques à formuler à son encontre, mais un fait demeure : si vous êtes un jeune écrivain naïf qui vient d’achever son premier roman où il est question de planètes lointaines, d’elfes ou de vampires, à qui allez-vous envoyer votre manuscrit en ayant une petite chance de le voir publier ?

 

Harry Potter : le livre préféré de mes deux filles (13 et 10 ans) Moi je ne l’ai pas lu, donc je n’ai rien à en dire… Mais j’ai été obligé d’accompagner ma progéniture voir le film ; mon fils de 6 ans a adoré…

 

Brussolo : Je ne le connais pas, et je n’ai quasiment rien lu de lui ; difficile donc d’en parler.

 

Julia Roberts : une actrice qui a du charme. Pour mes fantasmes personnels, je préfère le genre “ bomba latina ” nettement mieux pourvue (Jennifer Lopez, Monica Belluci, entre autres…) Mais, bon, elle est quand même pas mal… Elle n’a pas tourné que des chefs-d’œuvre, mais il faut bien vivre et les temps sont durs ! Je l’ai trouvée excellente dans Erin Brokovitch : elle joue de manière convaincante le rôle d’une femme à forte poitrine, ce qui prouve qu’elle est bonne actrice…

 

Mercedes Lackey & Larry Dixon

Le Griffon Blanc (La guerre des Mages – livre deux)

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Quoique se rattachant au cycle des Hérauts de Valdemar, Le Griffon Blanc se situe mille ans avant la fondation du mythique royaume imaginé par Mercedes Lackey. Les Kaled’a’in et leurs amis non-humains se sont réfugiés loin de leurs terres après la guerre sans merci qui les a opposés au mage noir Ma’ar. Skandranon le griffon a cessé de se teindre les plumes en noir pour ne pas être repéré pendant les combats ; il fait à présent partie du Conseil de Griffon Blanc – la ville nouvelle baptisée ainsi en son honneur – et s’ennuie à régler les affaires de la Cité. Mais, alors qu’un homme cruel et malsain est expulsé en châtiment de ses crimes, un navire est annoncé dans le lointain. Amis ou ennemis ?

L’ambiance du roman rappelle par moments l’atmosphère qui règne dans les volumes de la saga de Pern, d’Anne McCaffrey, avec qui Mercedes Lackey a écrit plusieurs livres. Mais si Le Griffon Blanc a hérité de ce côté familial et chaleureux qui caractérise les romans d’Anne McCaffrey, elle a malheureusement aussi récupéré le manichéisme systématique et partial – si tu n’es pas un ami du héros, tu es un méchant – allié à un manque d’explications sur les nombreux personnages secondaires qui donne parfois, en lisant, le sentiment de ne rien comprendre. Tout cela n’empêche pas que l’histoire, bien qu’originale, se termine de la façon la plus convenue qui soit et s’il n’y avait l’affection qui lie le lecteur aux héros, celui-ci aurait l’impression de perdre son temps. Le Griffon Blanc reste donc distrayant, mais sans plus.

Le Griffon Blanc (La Guerre des Mages – livre deux), par Mercedes Lackey et Larry Dixon, Éditions Pocket, collection Fantasy. Traduction : Anne-Virginie Tarall, 320 p.

Lucie Chenu

 

J.R.R Tolkien

Le livre des contes perdus

 

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Tolkien n’est pas simple à lire. Mettre cela sur le dos de la traduction ne change rien à la complexité du langage de l’écrivain. J’ai constaté que Le Seigneur des anneaux a été publié en collection pour les enfants. Je ne suis pas sûr qu’ils y trouveront leur compte.

Enfin, il manquait cette édition des contes perdus “retrouvés” par la famille puisque cette édition est établie par Christopher Tolkien et traduite par Adam Tolkien. Rassurez-vous, ce texte français n’est pas plus simple que celui du Seigneur des anneaux.

Première phrase du premier conte “La chaumière du jeu perdu” : Maintenant il se trouva en un temps que le voyageur venu de pays lointains, un homme d’une grande curiosité, fut par le désir de pays étranges et d’us et de demeures de peuples inhabituels mené par bateau tant loin à l’ouest que l’Île solitaire elle-même.

Ouf !

Tout le livre (689 pages d’une petite police) est du même style.

Mais n’est-ce pas justement ce style qui fait le bonheur du véritable amateur de Tolkien en littérature ? Ce style contribuant au dépaysement, à la nostalgie d’une époque révolue (même si on se demande si elle a vraiment existé…) où la Nature était généreuse envers ses créatures, l’Homme en particulier.

Ce livre est donc une somme, incontournable pour le véritable amateur de Tolkien.

Il comporte un dictionnaire des “Noms dans les contes perdus”, absolument indispensable.

Un livre mythique d’un écrivain qui l’est devenu depuis longtemps.

Le Livre des Contes Perdus, J.R.R Tolkien. Christian Bourgois Éditeur, Traduction : Adam Tolkien, 698 p.

Alain Pelosato

 

Christopher Golden

La Tueuse perdue

 

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La Tueuse perdue est une série de courts romans présentant une aventure inédite de Buffy, notre Tueuse de Vampires favorite. Cette série écrite par Christopher Golden nous présente un futur alternatif possible pour la série TV, “futur” parce que Buffy y a 25 ans, “alternatif” parce que Giles y est devenu le roi des vampires et règne en maître incontesté sur Sunnydale. Les choses sont en fait un peu plus complexes que cela : l’âme de Buffy adolescente est propulsée dans le corps de la Buffy-25-ans, dans ce possible futur où tout a mal tourné. Giles est devenu un vampire et a capturé Buffy. Elle a été prisonnière durant toutes ces années. Pendant ce temps, la résistance s’est organisée à Sunnydale pour la supervision de Xander, Willow et co… Néanmoins, sans Buffy, cette résistance n’a pas été facile et les vampires contrôlent une bonne partie de l’État où se trouve Sunnydale. Le gouvernement des USA cache la réalité de la situation au reste du monde, mais hésite à envoyer l’armée sur place. Lorsque la jeune Buffy arrive dans le corps de Buffy-25-ans, elle s’échappe de la prison où Giles l’avait oubliée. La question est de savoir si elle pourra réparer les dégâts et reprendre le contrôle de Sunnydale à temps avant que le gouvernement US n’envoie l’armée. De plus, pour accomplir cet objectif, elle devra tuer Giles. Sera-t-elle assez forte pour transformer son ancien mentor en poussière ?

Les romans de la collection “Buffy” (et la même chose est vraie pour le comics) ne sont en général pas de grande qualité. Le style n’est pas très bon et les scénarios sont inférieurs à la série télévisée. Il y a de quoi être déçu, car la série TV “Buffy : Tueuse de Vampires” est clairement une des meilleures séries actuelles (ex æquo à mes yeux avec “Enterprise”, la nouvelle série Trek), et une des mieux écrites, tout particulièrement dans la manière dont les différents personnages interagissent. Néanmoins, La Tueuse perdue sort un peu du lot. Ce futur alternatif est intéressant, quoique l’intrigue qui mène l’âme de la jeune Buffy à se retrouver dans le corps de Buffy-25-ans est particulièrement tortueuse. Était-ce bien nécessaire ? Ce futur alternatif est l’occasion de nous présenter des versions plus sombres des personnages que nous connaissons bien, un peu comme l’univers miroir dans “Star Trek”. À noter que des univers alternatifs ont déjà été présentés dans la série télévisée elle-même… De plus, l’auteur a plus de liberté que d’habitude et peut se permettre de tuer les personnages qu’il désire, même si ce sont des personnages importants : cela crée quelques surprises… À noter enfin que La Tueuse perdue ne fait pas référence aux événements les plus récents de la série (les événements liés à Dawn, la sœur de Buffy).

La Tueuse perdue, Fleuve Noir, vol.1 : Prophéties, vol. 2 : Le Temps maudits, vol. : Le Roi des morts, Christopher Golden, Fleuve Noir. Traduction : Isabelle Troin 130 p.

Jean-Michel Abrassart

 

Anne McCaffrey & Margaret Ball

La Quête d’Acorna (La Jeune Licorne – livre deux)

 

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Acorna est une jeune extraterrestre recueillie bébé, dans une capsule de survie, par trois mineurs d’astéroïdes. En quatre ans le bébé est devenu une adulte. Sorte de licorne humanoïde, dont la corne possède les pouvoirs fabuleux des antiques légendes, tels que purifier l’eau ou soigner les blessés et les malades, on ne sait rien de ses origines. Or, tandis qu’Acorna se lance à la recherche de ceux de sa race, ceux-ci arrivent près des planètes peuplées par ses amis pour les prévenir d’un terrible danger.

L’histoire est amusante, fourmille d’anecdotes humoristiques, mais dans le fond, manque d’originalité. Il n’y a aucun suspens, aucune surprise majeure, mais une foule de petits faits nouveaux et chacun d’eux est développé au point de faire perdre tout crédit à l’intrigue principale. Les longueurs abondent, toutefois, si on parcourt certains passages en diagonale, on trouvera plaisir à ce livre rempli de gens sympathiques et de méchants qui ne font pas vraiment peur.

La Quête d’Acorna (La Jeune Licorne – livre deux), par Anne McCaffrey et Margaret Ball, Éditions Pocket, collection Fantasy. Traduction : Simone Hilling. 384 p.

Lucie Chenu

 

Denis Duclos

L’Épreuve des Îles

 

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Paraissant enfin en poche, la saga de Denis Duclos, le Cycle de l’Ancien Futur, hérite de plus d’une présentation très agréable, comme cela est le cas chez J’ai Lu depuis quelque temps. Mais au-delà du fait d’avoir entre les mains un ouvrage de collection poche de qualité, on ne peut qu’être enthousiaste face aux périples d’Augustin Coriac, dont les aventures l’amènent encore et toujours à faire face à des découvertes sans cesse renouvelées. Denis Duclos est une fine plume, qui sait charmer le lecteur d’une tournure de phrase ou d’une description féerique, qui nous donne l’impression de croiser là la route d’un Voltaire ou Diderot égaré au XXIe siècle. Perdu comme peut l’être Augustin sur l’Archipel de Longwor, inconnu de toutes cartes, quand bien même il commence à se faire à ce nouveau monde, pas si différent de celui qu’il a quitté en fin de compte. Car la fourberie et la trahison n’ont pas de frontière, ce dont que l’intrépide aventurier va bien vite obtenir confirmation, une fois engagé dans la terrible course minusale, épreuve de tous les dangers, et fil conducteur de ce roman qui nous fait redécouvrir avec style le souffle des romans d’aventure.

L’Épreuve des Îles, de Denis Duclos, J’ai Lu, 348 p.

Emmanuel Chastelière

 

 

Marion Zimmer Bradley

La Matrice fantôme

 

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Mikhail Lanart-Hastur se rend au domaine Halyn, dirigé par Priscilla, sœur du dernier roi de Ténébreuse. Son oncle, le grand Régis Hastur, figure politique éminente et largement controversée, l’a chargé d’une mission délicate : déterminer si, parmi les descendants du haut lignage, l’un des fils peut assumer la fonction de souverain. Mikhail accepte difficilement sa charge de régent, et conserve un mauvais souvenir de son dernier passage sur les terres Halyn. Quatre ans plus tôt, alors qu’il n’était qu’un simple écuyer, le jeune homme avait assisté à une séance de spiritisme qui annonçait l’effondrement de la maison royale. De son côté, Marguerida, aimée de Mikhail et fille du légendaire Lew Alton, ancien représentant de Ténébreuse au conseil terrien, se conforme de plus en plus difficilement à sa condition de télépathe. Pour développer son laran, force psychique qui constitue le fondement même de la culture, elle a dû renoncer à sa vocation de musicienne et endurer les pires maux. Parvenu au domaine Halyn, escorté par ses fidèles Daryll et Mathias, le régent ne peut que constater la réalisation de la prophétie…

L’œuvre de Marion Zimmer Bradley est résolument engagée. À travers Darkover (La Romance de Ténébreuse en français), l’auteur développe depuis 1962 une réflexion douce-amère sur l’aliénation nécessaire de la volonté individuelle à l’intérêt général. Comment peut-on demeurer intègre ou libre lorsqu’il nous faut sacrifier nos aspirations particulières au nom d’une instance supérieure ? Les personnages évoluent au gré des intrigues et des manigances, se renient ou simplement vieillissent dans un cycle de romans qui ont leur place auprès de Dune et de Fondation. Un traité de pratique politique, et un roman remarquable.

La Matrice fantôme, Marion Zimmer Bradley, Pocket, coll. Fantasy. Traduction : Simone Hilling, 552 p.

Xavier Mauméjean

 

 

Fred Saberhagen

Les Berserkers

 

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Pour le science-fictiologue Stan Barets, Fred Thomas Saberhagen est devenu synonyme de Berserkers. Cette renommée a quelque peu occulté ses autres publications tournées vers la fantasy, le fantastique gothique ou l’uchronie. Ce space-opéra, constitué de nouvelles écrites dans les années 60-70, reste l’œuvre la plus connue de l’auteur.

Tel Homère narrant la 10e année de guerre entre les Achéens et les Troyens, Saberhagen a choisi de débuter Les Machines de mort en plein conflit avec une bataille dans la nébuleuse dite de l’Essaim de Pierres où la flotte, sous le commandement de Johann Karlsen, défit l’armada berserker. Machines de guerre, machines dévoreuses d’hommes, les berserkers sont voués exclusivement à la destruction de la malevie. Ces Moloch mécaniques sacrifient la Vie pour mieux la comprendre, en cerner les faiblesses et ainsi la vaincre. Traqué par l’ennemi, Karlsen est devenu une légende vivante parmi les hommes depuis sa disparition dans une hypermasse avec à ses trousses un astronef berserker. Saberhagen a su créer un univers confiné et angoissant, sombre mais poignant, où des héros mettent en déroute l’intelligence artificielle par le questionnement philosophique.

Sur la planète Sirgol, une tête de pont berserker est parvenue à s’établir 21 000 ans dans le passé pour massacrer l’embryon de population. Le Commandement des Opérations du Temps envoie Derron Odegard et une vingtaine de fantassins en armure de combat contrer l’assaut des machines et empêcher la modification du futur. La mission du COT sera de protéger à n’importe quel prix certains hommes dont dépendra l’avenir de Sirgol. Frère assassin est peut-être le plus insolite des quatre livres. Bien qu’il se dégage une lointaine ressemblance avec le Terminator du réalisateur James Cameron, Fred Saberhagen revisite l’histoire de saint François d’Assise et du loup de Gubbio, introduit l’expérience du pendule de Léon Foucault, s’amuse du débat théologique sur la géocentralité de la planète.

C’est sur la planète du Chasseur que l’équipage de l’Orion choisit d’atterrir pour pratiquer l’art cynégétique. Mais la planète est sous le contrôle d’un berserker qui manipule les prêtres du Cercle intérieur, et eux-mêmes le peuple au nom du dieu Thorun. L’Orion tombe aux mains des zélateurs de Thorun. La Planète du berserker égrène, dans un chapelet de violence, une succession interminable de morts qui ne parviendront jamais à épuiser la Vie, maladie fondamentalement humaine.

Le Sourire du berserker clôt l’épais volume par un titre paradoxal. Rien n’est plus étranger à des robots que l’activation des zygomatiques ! Si l’on sent parfois un manque de cohérence dans les nouvelles, certaines retiendront particulièrement l’attention : “Que voulez-vous que je fasse pour prouver que je suis humain stop” ; “Sous le radiant du temple” ou encore “Le musicien de l’Enfer” faisant de Ordell Callison le nouvel Orphée charmant un berserker !

Le lecteur restera sur sa faim car on n’apprend rien de la genèse des berserkers ni de leurs constructeurs. Les machines-assassins existent depuis toujours et semblent survivre au temps. L’intérêt des quatre livres se situe ailleurs. Qu’est-ce que l’Homme, à la brève existence, pour un berserker dont la mission prioritaire reste la stérilisation de la vie ? Cette œuvre puissante, aux nouvelles sèches et disparates avec des thématiques variées, révèle en fait une fable humaniste au-delà d’un récit au scalpel. On est loin des berserkirs scandinaves de l’Ynglingasaga de Snorri Sturluson [littéralement “à enveloppe (serkr) d’ours (ber)”], ces confréries guerrières déguisées en animal, afin de s’approprier la puissance et la férocité de la bête, qui constituaient les troupes d’élite du roi. Mais en reprenant un vocable significatif de la poésie scalde, F. Saberhagen s’empare du thème de l’ennemi implacable pour en faire le mal absolu incarné par la machine meurtrière. Cette mécanique tueuse, Stanley Kubrick l’avait symbolisé à l’écran par le computer HAL 9 000 dans 2001, l’Odyssée de l’espace (1968). Et il est notable de constater qu’au moment même, ou peu sans faut, où Saberhagen publiait sa nouvelle dans Galaxy, le fascicule allemand n° 128 de Perry Rhodan (Mörder aus dem Hyperraum) annonçait la lutte sans merci entre les nefs robots des Bioposis, chargées d’anéantir toute vie organique, et les Terriens !

Au-delà du duel entre le logico-déductif froid de la machine face à l’imagination et l’émotion humaine, d’un manichéisme classique, Saberhagen s’interrogeait sur la place grandissante de l’automation et du développement de la robotique comme de la cybernétique, ceux-ci pouvant rendre obsolète le travail humain, et traduisait ainsi les craintes de la société américaine face au progrès. Les prédictions peuvent parfois se révéler dangereuses, mais on peut affirmer sans risque de se tromper que Les Berserkers sont bel et bien un classique.

Les Berserkers, vol. 1 : Les Machines de mort ; Frère assassin ; La Planète du berserker ; Le Sourire du berserker, Fred Saberhagen, L’Atalante. Traduction : B. Martin, P. Billon, M. Demuth et Alii. 869 p.

A. Marcinkowski

 

Alexandre Dumas

Le Meneur de loups et autres contes fantastiques.

 

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On connaît Alexandre Dumas pour ses romans “classiques” comme Le Comte de Monte-Cristo, Joseph Balasmo ou encore Les Trois mousquetaires. Oui, bien sûr. Mais Alexandre Dumas était également un écrivain de littérature “fantastique”. Sa production dans ce domaine n’était que partie congrue de sa production en général, mais elle était déjà bien plus importante que bien des auteurs “fantastiques” de son époque : 2 pièces de théâtre, 10 romans, et une dizaine de nouvelles. Voilà qui a de quoi étonner, car ces œuvres-là sont souvent passées sous silence.

Sont présentés ici, sur un peu plus de 1 000 pages, 10 textes que l’on pourrait diviser en deux catégories. Dans la première, le surnaturel s’annonce d’emblée et s’installe en permanence. Dans la seconde, quoique présent, il reste implicite grâce au climat que Dumas insuffle au texte.

Mais voyons le contenu de cet omnibus.

Les 1 001 fantômes ou comment après une partie de chasse des amis se racontent des histoires horribles de tête détachée du corps et qui parle, des vertus d’un bracelet et de cheveux prélevés sur une morte, d’une histoire de vampire, etc.

Un Dîner chez Rossini ou comment le spectre d’un ami va conduire Gaetano à châtier les assassins.

La Femme au collier de velours nous narre l’histoire d’un étudiant qui passe la nuit avec une morte et qui, le lendemain matin se rend compte qu’elle est morte. Après lui avoir dénoué son collier de velours, la tête roule par terre, tranchée. Il apprend ensuite que la danseuse a été guillotinée la veille.

Le Gentilhomme de la Sierra Morena. Un homme se rend compte de sa mort alors que lui se sent tout à fait vivant.

Les Mariages du père Olifus ou quand un vieux loup de mer raconte ses voyages autour du monde et ses nombreux mariages avec des sorcières et des sirènes.

Le Lièvre de mon grand-père nous offre l’histoire de Palan qui, après avoir commis un meurtre, voit apparaître un lièvre géant qui l’obsèdera et qu’il chassera durant des mois.

Le Testament de M. de Chauvelin ou comment un gentilhomme revient de l’au-delà pour signer son testament.

Le Château d’Eppstein ou comment un mari qui se croit trompé et assassine sa femme en train d’accoucher, se voit tuer plus tard par le fantôme de sa femme.

Le Meneur de loup ou l’histoire du sabotier Thibault qui conclut un pacte avec un loup qui n’est autre que le Diable en personne.

Des histoires certes classiques, mais un style, un souffle épique et un sens de l’aventure incomparable. Surtout ne boudez pas votre plaisir à plonger dans les récits d’un des plus grands raconteurs d’histoires que le monde littéraire ait engendré.

Alexandre Dumas, Le Meneur de loups et autres récits fantastiques, Postface de Francis Lacassin, Omnibus, 1 088 p.

Marc Bailly

 

Isabelle Pernot

La Forteresse D’Ynis Mor (Les enfants de Lugheir – livre trois)

 

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La Forteresse d’Ynis Mor est le troisième volume de la tétralogie d’Isabelle Pernot, Les Enfants de Lugheir. L’intrigue est à présent bien avancée, les pions sont posés, certains ont même déjà disparu. Les fils de l’Empereur s’opposent à lui et à son âme damnée, Hadrien. L’héritière du Lugheir, Caitlin, doit apprendre à utiliser ses pouvoirs avec les Druides. Mais leur route est bien évidemment semée d’embûches.

Complots et trahisons, meurtres et magie noire ou blanche, tels sont les ingrédients de ce roman à l’ambiance gothique. Certes, on peut regretter le classicisme de l’histoire et de certains personnages – druides, évêques, mages – mais une histoire classique est toujours distrayante si elle est bien racontée. En fait, le défaut de ce livre son écriture laborieuse qui donne l’impression au lecteur d’avoir un effort à faire. Heureusement, cette sensation disparaît une fois bien installé dans le roman, mais il est dommage d’avoir à passer par là. Enfin, une fois passées les longueurs, le livre culmine à la nuit de Samhain, lors de l’épreuve de Caitlin.

La Forteresse d’Ynis Mor (Les Enfants de Lugheir – livre trois), Isabelle Pernot, Éditions Mnémos, collection Légendaire, 384 p.

Lucie Chenu

 

Andrew Klavan

L’Ivresse du Démon

 

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Richard Storm, passionné de légendes effrayantes, s’est construit une situation confortable en produisant des films d’horreur à Hollywood. La quarantaine venue, cet Américain, lassé de sa vie chaotique, décide de se rendre en Angleterre. Il devient immédiatement le collaborateur d’Harper Albright, rédactrice d’un journal relatant divers témoignages et enquêtes sur les fantômes. Passionné du sujet, Storm compte bien rencontrer la défunte héroïne de sa fable favorite. C’est alors qu’il fait connaissance avec Sophia Endering, directrice d’une galerie d’art dont on dit que le père n’est autre qu’un antiquaire ayant bâti sa fortune à l’aide de tableaux volés. Malgré lui, Storm se verra entraîné dans une enquête palpitante à la recherche des acquéreurs d’un triptyque recelant le secret de la vie éternelle. Deux hommes sont suspects ; Sir Endering, le père de sa petite amie, et Iago, ancien gourou de secte. Lequel d’entre eux est, selon la légende, le diable en personne ?

Ce livre, très palpitant, pousse le lecteur dans la quête de la clef du mystère. Un style passionnant, mêlant humour et littérature gothique. De vielles fables terrifiantes parsèment cette histoire de détails parfois noirs, souvent glauques, mais très captivants. La trame est très bien construite et le lecteur ne se lasse à aucun moment. Klavan donne un récit contemporain mêlant romantisme, journalisme, pratiques sectaires, entrecoupé d’explications sous la forme de légendes de fantômes terrifiantes. Un roman à couper le souffle. À prendre au second degré toutefois pour ne pas vous empêcher de dormir. À lire absolument, en évitant la pénombre !

L’Ivresse du démon, Andrew Klavan Pocket Terreur. Traduction : Gérald Message. 474 p.

Cathy Brukcer

 

Johan Héliot

Pandémonium

 

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Johan Héliot avait surpris avec La Lune seule le sait, un premier roman steampunk communard. Il nous livre en ce début d’année son troisième roman, Pandémonium. Pandémonium, capitale des enfers où règne corruption et chaos. Pandémonium, mot effrayant apparu en 1663 sous la plume de l’anglais John Milton dans Le Paradis perdu, dont Héliot se fait l’ardent propagandiste. Et l’on ne pouvait rêver meilleur nom d’éditeur que Bélial, ce “vaurien” qui trône au royaume des morts dans l’Ancien Testament, pour le publier !

Pandémonium est en quelque sorte le journal de bord de Frédéric Maupin, homme de plume dans le Paris du roi Louis-Philippe Ier, qui fut saisi par les hommes de la Sûreté de monsieur Vidocq, suite au meurtre d’un maçon et au vol d’une des répliques miniatures des forteresses de Vauban. La vie de Maupin bascule inexorablement lors d’une soirée privative chez le Prince Lestoz. Aidé de Masferrer, le colosse providentiel d’une rixe dans une taverne, Frédéric Maupin poursuit le Prince et son Pandémonium de Paris à Besançon, puis vers les terres de l’Est où subsiste un fragment de territoire hors du temps. Maupin apprend de Lestoz qu’un navire céleste s’est échoué il y a 150 ans sur une montagne qui porte la forteresse de l’ingénieux Vauban. Deux groupes antagonistes d’extra-humains se sont formés, l’un fidèle au Navigateur Harakis, l’autre conduit par l’ambitieux et cruel Lestoz et ses sbires avec un seul but : quitter la terre et son atmosphère délétère pour retrouver le chemin des étoiles. Mais pour cela, il faut réinjecter la mémoire de navigations au Commandement du vaisseau. Le dépositaire de cette mémoire n’est autre que Frédéric Maupin, possesseur d’un code biologique transmis génétiquement par Harakis, son père. Dès lors le jeune homme devient l’objet de toutes les convoitises de la part des démons, ceux-ci n’hésiteront pas à mettre Paris sens dessus dessous pour le retrouver malgré la protection de Vidocq.

Pandémonium est un roman imaginatif, bien que classique dans son traitement, à la croisée de plusieurs genres : le fantastique horrifique tout d’abord, avec un intérêt pour le thème du vampire ; le steampunk ensuite où l’on retrouve le Paris du XIXe, ce qui permet à l’auteur de mettre l’accent sur les injustices sociales ; et enfin la science-fiction avec de la nanotechnologie travestie en “germes mécaniques”. Malgré la faiblesse de la psychologie des personnages, quelques coquilles, ces péchés véniels ne doivent pas empêcher le lecteur de se laisser porter par une trame narrative dense, enlevée et pleine de rebondissements. J. Héliot confirme bien son appartenance aux forces vives de la nouvelle génération de la SF française.

Pandémonium, Johan Héliot, Éditions du Bélial’ 184 p.

A. Marcinkowski

 

Marion Zimmer Bradley

Sara

 

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Elle est jeune, belle, et travaille comme illustratrice pour enfants. Sara Latimer a tout pour être heureuse. Jusqu’au jour où tout s’écroule : son frère, sa mère puis son père décèdent en moins d’une semaine. Sara se retrouve seule et désemparée.

Peu après, une lettre lui apprend qu’elle est propriétaire d’une demeure à Arkham. Cette maison appartenait à sa grand-tante Sara, décédée sept ans auparavant. La jeune femme se rappelle alors les dernières paroles de son père, lui révélant que toutes les Sara de la famille avaient eu une vie et une mort étranges. Sara décide cependant d’aller occuper cette maison pour retrouver la sérénité.

Dès son arrivée, les habitants se comportent étrangement, lui souhaitant la bienvenue pour son retour. Sara fait la connaissance de Brian, jeune médecin fraîchement installé, qui la conduit dans la maison de la “vieille sorcière”. Brian lui révèle en effet que sa grand-tante est considérée par les gens du pays comme une sorcière. La jeune Sara rit, mais, dès l’entrée dans la maison, elle sent une présence diffuse. Poussée par elle ne sait quel démon, elle se jette dans les bras de Brian et se donne violemment à lui.

Peu à peu, poussée par un étrange voisin et des souvenirs émergents, Sara s’adonne à des actes sexuels de plus en plus excessifs et se sent peu à peu envahie par l’esprit de sa tante. Elle tente désespérément de lutter contre sa nature de sorcière et doit affronter une ultime épreuve, un grand sabbat.

Vous l’avez compris, M.Z.Bradley place son roman dans l’univers lovecraftien. Elle le fait résolument, effectuant même des références à certains éléments contenus des écrits de H.P.Lovecraft. Pourtant, M.Z.Bradley ne parvient pas à nous procurer les mêmes frissons, à rendre l’ambiance aussi glauque et désespérante que celle de Lovecraft. Sara, héroïne isolée face aux forces maléfiques, ne semble ni assez désespérée ni assez effrayée.

Le roman se lit avec plaisir, surtout pour ceux qui ne connaissent pas les écrits de Lovecraft. Après Sara, ils pourront d’ailleurs se plonger avec profit dans l’œuvre de celui-ci.

Sara, Marion Zimmer Bradley. Éditions J’ai Lu. Traduction : Hubert Tezenas. 254 p.

Christophe Del Rosario

 

Terry Pratchett

Pieds d’argile

 

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Vous êtes vieux et vous n’avez pas souscrit à une assurance décès, dommage pour vous ! Car le troisième âge a le vent en poupe ces temps-ci à Ankh-Morpork… mais côté morgue. Il y eut d’abord le meurtre du père Tubelcek, assassiné à son domicile, puis celui de monsieur Hopkinson au musée du pain de nain, et la tentative d’empoisonnement à l’arsenic du Patricien Vétérini. Bien sûr il y a des meurtres suite aux contrats signés par la Guilde des Assassins, mais les derniers homicides n’ont rien à voir, et l’on ne trouve que très peu d’indices sauf peut-être cette argile blanche qui intrigue tant le commissaire Vimaire. Donc, on recrute au Guet des Orfèvres. Engagez-vous qu’ils disaient ! C’est ce que fait Hilare (ia) Petitcul dans la section alchimie, comprenons la police scientifique. L’enquête se concentre désormais sur les golems, créatures artificielles à forme humaine fonctionnant avec des mots magiques. On apprend que ces géants créés à partir d’une masse de boue tiennent des réunions secrètes, complotent contre la République morporkhienne. D’ailleurs l’un d’eux, Dorfl vient se constituer prisonnier et passe aux aveux alors que ses homologues d’argile se suicident peu après. Pendant ce temps, le caporal Chicard se voit courtisé par la Jet set dans le but de remplacer le Patricien, de rétablir la royauté sous le contrôle des principales guildes et des grandes familles aristocratiques. Car celui que l’on croit être Chicard, parfait tire-au-flanc et poivrot invétéré du Guet, se révèle être en réalité C.W. Saint-Jean de Chique, comte d’Ankh. Mais si tout cela n’était qu’une aimable manipulation de l’honorable collège royal d’Héraldique dirigé par le non moins honorable vampire Dragon Roi d’Armes aidés de quelques notables commerçants ?

On pourrait légitimement penser qu’avec le 19e opus des Annales du Disque-Monde, le talent de Pratchett s’émousse, lasse le lecteur. Il n’en est rien. Ce qui fait le charme de cet enfant terrible de la fantasy humoristique, c’est son imagination débridée, sa dérision, sa joie à manier les calembours. Rien chez Pratchett n’est totalement simple ni même n’a l’apparence de la banalité. L’auteur parvient, par son sens du farfelu, à aborder le thème rebattu de l’être artificiel en rébellion contre son maître sous l’angle social. Un androïde peut-il avoir une personnalité morale ? Peut-il être poursuivi en justice en tant qu’objet ? En puisant dans la tradition populaire juive, Pratchett s’inscrit dans la lignée de ces écrivains, tels Gustave Meyrinck ou Isaac B. Singer qui ont mis en scène le golem.

Pieds d’argile, Terry Pratchett, L’Atalante, 416 p., traduction de Patrick Couton.

A. Marcinkowski

 

Alexandre Dumas

Histoire d’un mort racontée par lui-même

 

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Ce recueil de textes d’un auteur dont on va célébrer dans quelques mois le bicentenaire de la naissance suscitera l’intérêt. Il nous rappelle que Dumas n’est pas seulement un prestigieux romancier d’aventures. Le Dumas auteur fantastique et de terreur mérite d’être mieux connu. Le propos de ce livre est d’y contribuer en proposant aux lecteurs des textes variés, courts ou extraits de romans, dont les éditions ne sont guère accessibles.

Les écrits fantastiques de Dumas se ressentent des mouvements occultistes du début du XIXe siècle. Hugo, Nodier, Balzac, Nerval ont été marqués par ce courant, comme Dumas. Dans le long extrait de Les Mille et Un Fantômes qui nous est proposé, un médecin est longuement opposé à partisan du surnaturel. Les références à Hoffmann sont fréquentes, et Astic propose des rapprochements pertinents avec Edgar Poe, écrivant à la même époque. Comme lui, dans Histoire d’un mort racontée à lui-même, Dumas est fasciné par ce qui se passe après la mort et attiré par les impressions qui peuvent naître d’un tel passage. Dans les nouvelles d’horreur comme Le Quarantième Ours, les morts-vivants ou fantômes ne sont pas nécessaires, la cruauté froide et suffisante d’un père tuant un fils peureux est renforcée par une narration impassible. D’autres récits, caustiques ou poétiques, témoignent de l’ampleur du registre de leur auteur. Le fantastique de Dumas est certes daté, marqué par la mode hoffmannienne des années 1830-40. L’auteur n’a pas le brillant pas de Nodier, sa forme n’est pas toujours très étudiée. Mais ces textes se lisent avec agrément parce que Dumas a gardé du théâtre le goût de la mise en scène et des événements imprévus.

On sait moins qu’il est aussi l’homme des générosités humaines, inséré dans son temps qu’il vit avec la même passion que sa vie personnelle. À moins de trente ans, il fait le coup de feu sur les barricades lors des Trois Glorieuses de juillet 1830. Démocrate libéral, en parallèle avec l’écrivain socialiste Eugène Sue, il charge ses romans d’idéologie, dénonce les “méchants” qui ont construit leur carrière sur la fin de la Révolution et la chute du premier Empire. De la fuite à Bruxelles quand Napoléon III prend le pouvoir, jusqu’à l’aide apportée au révolutionnaire italien Garibaldi, Dumas sera du côté des généreux. Guy Astic a donc choisi ces textes pour nous donner un éclairage complémentaire, qui fera qu’à la lecture de ce recueil, le nom de Dumas restera associé à celui d’un combat permanent contre la peine de mort ou le crime, la guillotine comme l’infanticide, l’assassinat conjugal comme le crime politique. L’authenticité de ses indignations n’est pas contestable. L’utilisation du fantastique sert ici une cause évidente, en dénonçant une opposition à la peine capitale qui n’a trouvé en France une solution que récemment, et qui a encore cours dans la plupart des pays du monde.

Non seulement ce recueil nous donne ou nous remet en mémoire des faits concernant Dumas, mais encore il nous en montre un aspect humain négligé. Le lecteur appréciera ces textes oubliés, qui sont intelligemment présentés, de leur date de parution à l’analyse du contenu aussi bien littéraire que philosophique. La préface, brillante, est centrée sur la formule qui correspond le mieux à la personnalité de ce flambeur : l’immobilité, c’est la mort.

Histoire d’un mort racontée par lui-même, Alexandre Dumas. Anthologie présentée par Guy Astic, Éditions du Seuil, Points Virgule. 272 p.

Roland Ernould

 

Colin Greenland

Le Pays de Cocagne

 

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Le space-op’ de grand papa est de retour !!! Ce livre, pourtant écrit en 1990 a un côté désuet qui nous ramène à la grande tradition du genre.

Le système solaire est un gigantesque carrefour entre races extraterrestres : Eladeldis, Perks, Thrants, … Les Capelliens ont la main mise sur tout grâce à leur avance technologique. Ils en font bénéficier leurs alliés, mais sans leur accorder la compréhension, le savoir de ce qu’ils utilisent.

La capitaine Tabatha Jute forme avec son vaisseau, l’Alice Liddell un couple inséparable. La personae du vaisseau, Alice est sa confidente. En cherchant du travail sur Mars, Tabatha déclenche une bagarre et est arrêtée. Ce n’est que le début d’une longue série d’ennuis qui vont lui faire sillonner le système solaire. Elle est libérée de suite, mais doit payer une amende qui, vu ses finances au plus bas, l’oblige à trouver immédiatement des fonds sous peine de perdre son seul bien (et amie) : l’Alice Liddell. Elle croit avoir trouvé la solution avec Marco Metz qui la séduit pour mieux arriver à ses fins. Il l’entraîne avec Tal, son perroquet E.T. dans un ancien habitat Effrasque. Dans le passé, les Effrasques se sont révélés des rivaux pour les Capelliens qui les ont purement effacés pour garder l’obscurantisme technologique qu’ils imposent dans le système. Dans le Pays de Cocagne, elles rencontrent le reste de la troupe de Marco : les jumeaux Zodiac, Xtasca, un chérubin adapté à l’espace, ainsi que sa patronne : la morte Hannah Soo. Rapidement, leur présence va semer le chaos et ils vont fuir la police avec un mystérieux colis… À bord du Bergen Kobold avec son cristal d’axe de crabot défectueux, ils vont échapper à des pirates, s’écraser sur Vénus, …

Ce livre peut être pris comme un hommage au space-opéra de la grande époque. On peut d’ailleurs lui reprocher son manque d’originalité. Avec deux bouts de ficelle, on répare un vaisseau spatial ! Le pire est que ça marche et que l’on ne se pose pas trop de questions sur la vraisemblance des situations. L’action n’est jamais morte, elle vit sans cesse. La magie est là. Il y a deux, trois détails agaçants, tels que l’utilisation de cassettes dans ce lointain futur, mais la lecture glisse dessus sans accrocher. Le choix du couple d’héroïnes, Tabatha et Alice n’est pas innocent. D’un côté, une capitaine naïve et de l’autre, une gabarre déglinguée avec une personae aux ressources insoupçonnées. Les conversations entre les deux sont des morceaux de choix même si de prime abord, elles semblent alourdir le récit (600 pages quand même !). Elles nous font découvrir la vie de Tabatha, ainsi que de multiples détails ayant leur importance dans le livre. J’espère que l’on pourra embarquer aux côtés de Tabatha Jute dans ses autres aventures que Colin Greenland a écrites.

Le Pays de Cocagne, Colin Greenland, J’ai Lu. Traduction : Luc Carissimo, 604 p.

François Schnebelen

 

 

Jérôme Leroy

Bref Rapport sur une très Fugitive Beauté

 

+++

 

Le lecteur un peu regardant, amateur de science-fiction de choc, d’intrigue bien menée et de sensibles réflexions sur notre condition humaine, serait sans doute peu attiré par un livre bardé d’un tel titre et d’une couverture qui, soyons francs, est loin d’être une œuvre d’art… Si je me suis fendu de cette longue phrase d’introduction, c’est évidemment pour ensuite conclure par un “le lecteur un peu regardant aurait bien tort” de bon aloi. Et donc, le lecteur un peu regardant aurait bien tort de passer son chemin. Car ce “Bref rapport”, sans être un chef-d’œuvre est de ces romans solides, qui racontent une histoire sans fioriture et qui secouent le lecteur de la première à la dernière page. Nous plongeons donc tête la première dans une Ville (de-ci de-là on reconnaît des éléments de Lille, de Paris et d’ailleurs…) qui va, pour on ne sait quelle raison, basculer dans le chaos à la suite de l’apparition d’un virus particulièrement destructeur et “conscient”. Cette conscience est d’ailleurs décortiquée par l’auteur dans de courts chapitres qui ponctuent l’action et nous éclairent sur cette “Rouge”, le nom du virus, qui semble vouloir épargner les épicuriens bons vivants pour réduire en bouille sanglante les moutons assommés par une société de consommation et de privilèges à son apogée.

Au-delà de cette dichotomie un peu facile, avouons-le, Jérôme Leroy parvient à dresser une galerie de portraits que l’on verrait parfaitement bien interprétée par des gueules du cinéma français d’aujourd’hui, dans une adaptation à grand spectacle de ce “Bref rapport”. Le tout avec un sens du rythme qui doit beaucoup au roman populaire et aux best-sellers efficaces de nos voisins anglo-saxons. Le meilleur compliment que l’on puisse d’ailleurs faire à ce livre, c’est de trouver dommage sa présence dans une collection grand format (dirigée par les anciens de chez NéO, mais tout même), alors qu’il aurait parfaitement eu sa place dans une grande maison populaire comme le Fleuve Noir de la belle époque. Mais finalement, peu importe le flacon pourvu que l’on ait l’ivresse, non ?

Bref Rapport sur une très fugitive beauté, Jérôme Leroy, Le Grand Cabinet Noir, 192 p.

Christophe Corthouts

 

Anne-Laure Bondoux

La Grande menace (Le Peuple des rats T1)

++++

 

Il ne fait plus bon vivre sur le port pour les rats. Et encore moins pour Vasco dont la tribu a été exterminée. Avec trois ratons rescapés, il doit trouver refuge dans la ville pour reconstruire une nouvelle famille. Mais les embûches sont nombreuses et la lutte pour la survie, impitoyable.

Ce roman d’aventures a un cachet indéniable car l’auteur a su éviter l’écueil des romans où 1es héros sont des animaux, elle ne les a pas humanisés. Les personnages conservent leur côté sauvage et utilisent leur moustache, leur flair et autres armes animales. Une bonne astuce pour conter un récit initiatique mêlant esprit chevaleresque et péripéties aux multiples rebondissements. On s’attache aux personnages même si parfois le style mériterait d’être moins impersonnel. Un premier tome agréable et de bon augure pour la suite de la saga.

La Grande menace (Le Peuple des rats Tome I), Anne-Laure Bondoux, Bayard Jeunesse (collection Les mondes imaginaires), 120 p.

Michaël Espinosa

 

 

Michel Amelin

La Momie décapitée

 

+++

 

Laura et Quentin sont trop curieux. Jamais ils n’auraient dû pénétrer dans le manoir de leur défunt Oncle et réveiller la momie qui y reposait. Mais les enfants ne font jamais ce qu’on leur dit…

Ce petit roman mélangeant les saveurs d’Indiana Jones et de Lovecraft adaptées aux enfants est une jolie balade au pays de la frousse. Les héros courent de la cave au grenier, poursuivis par une abominable momie maudite et vengeresse. Les portes claquent, les planchers grincent, les sorts en sont jetés et le frisson est bien présent. On lui reprochera d’être un peu court et de rester à la surface des choses. Une sorte de montagne russe littéraire avec ses avantages (de l’action, encore de l’action) et ses travers (un manque de profondeur). Un roman sympa pour les prochaines vacances dans un manoir lugubre.

La Momie décapitée, Michel Amelin, Bayard Jeunesse (collection Les romans de Je bouquine), 70 p.

Michaël Espinosa

 

 

Pierre Grimbert

Le Guetteur de dragons

 

+++

 

Le pays de Galerne est protégé des dragons par la Ronce, une barrière dite infranchissable. Mais parfois, les dragons la traversent et déposent leurs œufs près des villages. Heureusement, le Guetteur de dragons veille au grain. Cette fois, il a besoin de l’aide du jeune Sigund pour accomplir sa mission. Mais pourquoi lui, l’orphelin gringalet et repoussé par tous ?

Pierre Grimbert poursuit ses visites des mondes de la Fantasy avec ce récit d’apprentissage. Tous les ingrédients classiques du conte sont là, articulés avec maîtrise, ponctués de rebondissements, menant l’être apparemment insignifiant vers un destin grandiose. C’est d’ailleurs ce que l’on pourrait reprocher à Pierre Grimbert. L’utilisation d’un canevas par trop évident et qui nous fait deviner sans difficulté l’issue de cette aventure.

Mais n’est-ce pas aussi l’apanage des récits héroïques que d’en connaître la fin ? De savoir que tout finit bien dans le meilleur des mondes ? N’est-ce pas ce que l’on recherche ? Alors quand c’est bien écrit et plaisant à la lecture, pourquoi s’en priver ?

Le Guetteur de dragons, Pierre Grimbert, Bayard Jeunesse (collections Les mondes imaginaires), 140 p.

Michaël Espinosa

 

Michael Moorcock

La Fille de la voleuse de rêves

+++

 

Ulric, dernier rejeton de la lignée Von Bek, est un aristocrate à l’ancienne, idéaliste raisonnable dont l’intellect, dont le comportement ont été forgé par de longues heures de méditations et d’escrime. Accablé par le souvenir du néant issu de la Grande Guerre, il s’évertue dès lors, en compagnie d’autres sympathisants, à provoquer l’avènement d’une Allemagne unie, d’un monde plus juste et plus humain.

Mais les menées d’Hitler et la montée inexorable du fascisme contrarient quelque peu ses aspirations : contrariété qui trouvera un point culminant avec la visite à Bek de deux tristes sires frappé de la croix gammée, dont le prince Gaynor de Mirenbourg, son propre cousin. Lui aussi est sorti très marqué des tranchées de Verdun ; mais là où Ulric – contre le nihilisme, l’absurdité de cette expérience – a choisi de cheminer froidement sur la voie de la conscience et de la raison, Gaynor s’est laissé séduire par la vision simple de l’existence comme une lutte brutale, de la force comme unique moyen d’arriver à ses fins. Derrière l’adhésion factice au régime nazi, il ambitionne de devenir le véritable homme providentiel de l’Europe, de prendre le pouvoir pour son compte. C’est oublier que l’idée de s’en remettre à un seul homme ou idéal, l’idée même de “providence” est dangereuse ; car il y a davantage d’individus corrompus par le pouvoir que de pouvoirs corrompus par un individu…

Toujours est-il que Gaynor, afin de complaire à Hitler et ses lieutenants, doit encore rentrer dans leur jeu. Raison pour laquelle il est venu récupérer le Graal et l’épée Ravenbrand, illustres objets et symboles de puissance que la légende a rattaché depuis longtemps au nom des Von Bek, et dont les nazis ont grand besoin pour asseoir leur suprématie (au moins sur les esprits). Ulric ignore la cachette du Graal, et refuse de céder l’épée ; les nazis reviennent en force, l’emprisonnent. Interrogatoires musclés. Sévices corporels et psychologiques. Tout l’arsenal du parfait petit tortionnaire est déployé pour arracher son secret à Ulric, qui ne trouve pas de répit même dans ses rêves. Rêves où, suivant la trace d’un lièvre blanc échappé de Alice in Wonderland, il est amené à croiser son reflet, un autre lui-même dans un autre monde. Ulric ? Elric ?

Là-bas, à Tanelorn, le conflit aussi fait rage, dont le pivot, l’axe criminel n’est autre qu’un avatar de Gaynor, et dont l’enjeu est carrément la cohésion du Multivers. Dupé par des ennemis surnaturels, Elric y perd son épée Stormbringer et sombre dans un état entre sommeil et éveil qui le rejette au fond d’un corps étranger. Elric ? Ulric ? Qui rêve qui ? Après un passage dans une Mittelmarch tirée des fantaisies romantiques et au terme de trajectoires échevelées, les deux rêveurs se retrouveront (littéralement) pour une bataille dantesque dans le ciel d’Angleterre, opposant les dragons de Melniboné aux escadrilles de Stuka nazies. Ébouriffant ! Mais tout ceci aurait pu laisser un sentiment général de déjà-vu et carrément rester banal si l’auteur n’avait profité de l’aubaine pour livrer une réflexion sur les fondements du nazisme, dénudant l’horrible et absurde syllogisme qui a conduit au plus grand génocide de l’Histoire et décrivant comment la vacuité des régimes tyranniques se nourrit et se renforce des circonstances. Le fascisme se glisse entre les failles de la démocratie jusqu’à en faire éclater la scène : c’est un spectacle hollywoodien dont les ombres et les terribles illusions ne se dissipent malheureusement pas facilement… Voici bien l’un des propos les plus pertinents de notre époque.

Michael Moorcock, La Fille de la voleuse de rêves, L’Atalante, traduction de Michel Pagel, 378 p.

 

Graham Masterton

Les Papillons du Mal

 

++++

 

Qu’il est bon de voir que certains auteurs sont encore capables de se renouveler, tout en continuant d’évoluer dans l’univers qui leur est propre. Avec Les Papillons du Mal (un titre français qui fleure bon le n’importe quoi…), Graham Masterton nous offre une vision différente de ces habituelles et passionnantes intrigues à base de démons anciens et de meurtres repoussants.

Le lecteur fait la connaissance dans ce roman de Bonnie Winter, une Américaine moyenne, affublée d’un mari paresseux et bas de plafond (d’ailleurs, dans toute l’histoire, la charge contre la gente masculine est plutôt hilarante…) qui s’est créée un job plutôt original. Elle nettoie des scènes de crimes après le passage de la police, des médecins légistes et d’autres enquêteurs de ce type. Tâches de sang, humeurs corporelles incrustées dans les parquets, débris organiques en tout genre, Bonnie sait comment les faire disparaître afin de rendre aux maisons et appartements un semblant de “normalité”.

Attaché au destin de cette femme pas comme les autres, Masterton tisse peu à peu une “intrigue” au cœur de laquelle il injecte des éléments bien connus de son univers (comme les agissements d’une créature mythique, venue du folklore mexicain) mais sans jamais entrer de plein dans un surnaturel démonstratif comme celui de Manitou ou du Maître des Illusions. Les Papillons du Mal flotte dans une atmosphère de doute, de peur et de mal être essentiellement parce que nous vivons toute l’histoire, sans exception, au travers des yeux de Bonnie. Femme attachante, courageuse, marquée par la vie, ce personnage féminin fort (peut-être un des plus forts que Masterton ait jamais créé et dont la ressemblance “physique” avec la femme de l’auteur est étonnante !) nous entraîne sans mal au-delà des apparences, des clichés et des conventions pour finir par nous bouleverser par sa candeur et son jusqu’au-boutisme.

Un excellent roman, au style concentré mais terriblement efficace, qui mérite de toucher un public beaucoup plus large que celui de la “simple” terreur.

Les Papillons du Mal, Graham Masterton. Presses de la Cité (Collec. Paniques). Traduction : François Truchaud. 222 p.

Christophe Corthouts

 

Colin Marchika

La Reine de Vendôme Vol 2

+ +

 

Bon. On résume et l’on reprend. À l’issue du premier volume, Eyr, rejeton de Manitardès abandonnait Vendôme et ses luttes de faction inextricables pour aller s’expliquer avec son vieux rival – ce coquin de Jered Raque – et incidemment découvrait quelle auguste figure se cachait sous les traits du gentil ménestrel qu’il croyait incarner. Donc, l’homme qui s’en retourne à la cour n’est autre que le chevalier Sellès. LE Sellès. LA légende vivante. Sauf qu’un tel truc, c’est souvent plus embarrassant vivant que mort. Souveraine, magiciens et autres gens de pouvoir s’interrogent alors quant à l’utilité et à la place qu’ils vont conférer à l’illustre revenant/gêneur. Le tourbillon des intrigues reprend, menés par les membres indécis de la Compagnie (le gouvernement local), uniquement attelés à la réalisation de leurs desseins personnels, quand la menace de Raque (un instant écartée) de nouveau se précise. Cruel dilemme pour Sellès, écartelé entre son devoir d’obéissance à la Couronne et le code moral de l’ancienne confrérie des chevaliers, qui lui enjoint de combattre les ennemis de la paix : que décider, en effet, quand tous veulent l’utiliser à des fins guerrières, quand tous semblent compromis, et que le mal est partout ? Pourtant, c’est le propre et l’avantage des légendes que de refuser d’entrer dans le jeu des puissants et de pouvoir revendiquer son indépendance. N’être inféodé qu’à sa seule volonté… La suite se présente comme une longue mise à l’épreuve de cette résolution : querelle domestique, défi de Raque (accepté), face à face tendu avec la reine Sémiramis qui l’a repris à son service, expédition à l’autre bout du pays pour corriger le sorcier renégat. Surprise : Raque fait son mea culpa et lui propose une alliance temporaire, au nom d’une ancienne complicité (peut-être) et de la haine qui les lie tous deux contre la reine (surtout). Ensemble, ils taillent la route en Ether, à la recherche du sanctuaire secret qui abrite Sémiramis l’aînée, sœur de l’autre, et légitime dépositaire du trône. Avec elle, peut-être qu’ils auront la paix – et nous aussi. Deuxième coup de théâtre : Jered Raque trépasse, puis revient… enfin, c’est un autre qui revient à travers lui, encore plus méchant, plus puissant, plus haineux, et le larron rallie toutes les forces de l’Ether et de l’Empire hostile à Vendôme, et tout se termine (presque) par un massacre. Ouf !

Dans la chronique du premier volume (SF Mag n° 21), on avait exprimé à l’égard de ce cycle intérêt et circonspection. Intérêt parce que l’auteur faisait montre de qualités prometteuses ; circonspection parce que le style nous semblait parfois confus – pour ne pas dire incohérent. Force est de reconnaître que les choses ici n’ont guère évolué. On ne résiste pas à la tentation de paraphraser Sellès, qui déclare page 186 : je devine qu’à force de ruses, de tours et de détours, il est en train de se perdre dans son propre jeu. Citation qui vaut mode d’emploi pour l’auteur et l’ensemble de l’intrigue. OK, Marchika impose à son récit une narration moins décousue (quelques figures du premier volume sont proprement escamotées), mais c’est encore bien trop bavard, trop redondant. Manque de rigueur, manque de maîtrise, comme en témoigne cruellement le choix de certains procédés d’écriture. Trop d’ellipses tuent l’action et réduisent l’impact de l’histoire à un léger bâillement. N’est pas Borges qui veut. Ou Zelazny. Mais soyons indulgents pour cette fois. Colin Marchika possède une voix originale, attachante : s’il parvient à mettre un peu d’ordre dans ses idées et dans son style, nul doute que la fantasy française tient là une future tête d’affiche.

La Reine de Vendôme – volume 2, Colin Marchika, édition Mnémos, 256 p.

                                               Ramsès.

 

Robin Hobb

La Nef du Crépuscule

++++

 

Ce troisième volume voit le royaume des Six-Duchés au bord de l’effondrement. Les attaques des Pirates Rouges se succèdent, de plus en plus efficaces et audacieuses. Leurs méfaits restent impunis et leurs victimes, les Forgisés (hommes rendus à l’état de bête), se rapprochent dangereusement de Castelcerf où siège le Roi Subtil.

Devant le danger, le prince héritier Vérité fait construire des navires afin de veiller sur les côtes du royaume et d’attaquer les navires ennemis. Il demande à Fitz, le héros-narrateur, de s’embarquer sur le Rurisk pour lui servir de relais auprès du commandant. Dans ce contexte, Fitz achève son développement initié dans le premier tome : il atteint sa maturité physique et s’aguerrit à l’épreuve des combats.

Malgré les efforts des marins, la menace pirate ne faiblit pas. Vérité décide alors de partir à la recherche des Anciens, êtres légendaires censés venir en aide à la famille royale en cas de besoin. Il confie à Fitz la mission de protéger ses intérêts et de veiller sur le Roi Subtil. Cette décision se révèle judicieuse car Royal, demi-frère de Vérité, profite de son départ et de l’amour de son père pour préparer son accession au trône.

Face à lui, Fitz a peu de moyens, et le soutien de Subtil s’affaiblit chaque jour avec la dégénérescence physique du Roi. Pourtant, soutenu par son loup Œil-de-nuit et conseillé par son vieux mentor, Fitz essaye de protéger les personnes qui lui sont chères et les intérêts de Vérité. Il s’expose ainsi en permanence et subit de nombreuses blessures, allant jusqu’à sacrifier son amour pour Molly à son devoir. Malgré tout, la victoire demeure incertaine.

Robin Hobb nous entraîne dans les aventures de Fitz avec un grand talent. La narration est précise et l’atmosphère de la vie du château où se déroule le récit est superbement rendue. L’intrigue ne connaît aucun temps mort, les événements et les rebondissements s’enchaînent continuellement. On prend beaucoup de plaisir à suivre le héros, parfois naïf, parfois sanguinaire, face aux énigmes du monde. Des points demeurent obscurs comme le sort de Vérité ou les objectifs des Pirates Rouges. Et c’est tant mieux, car c’est avec impatience qu’on attend de lire la suite. Robin Hobb confirme dans ce troisième tome que le cycle de L’assassin royal est un grand cycle de Fantasy et qu’elle est un auteur de qualité.

La Nef du Crépuscule, Robin Hobb. Cycle L’assassin royal T.3. Ed. J’ai Lu. Traduction : A. Mousnier-Lompré. 414 p.

Christophe Del Rosario

 

 

Michel Pagel

Le Roi D’Août

++++

 

J’ai lu et ouï dire à propos de ce Roi d’août qu’il s’agissait d’un roman historique teinté de fantastique. Restrictive autant que négative, une telle formulation semblerait dire de ce roman qu’il ne sait pas très bien où se situer. La réalité, c’est que Le Roi d’août est un incontestable et superbe roman fantastique tout autant qu’il est un roman d’une grande fidélité à l’Histoire. Comment cela est-il possible ? Explications.

Le Roi d’août nous conte l’histoire de Philippe II Auguste, roi de France, depuis son adolescence jusqu’à la célèbre bataille de Bouvines. Il nous retrace, avec une précision méticuleuse, les heurts et les malheurs du roi, la croisade à laquelle il a participé, ses démêlés avec sa famille, avec les grands feudataires, les souverains étrangers – les Plantagenêts surtout – et la papauté. Et à y regarder d’un peu plus près, Michel Pagel, en écrivain accompli, nous propose en outre plusieurs itinéraires parallèles et convergents à la fois : le parcours historique que nous venons d’évoquer ; l’histoire d’une amitié à tout le moins houleuse entre Philippe et Renaud de Dammartin, son compagnon d’enfance, dont l’importance est loin d’être négligeable dans le déroulement du récit ; les amours successives du souverain pour Isabelle, puis Agnès, et enfin Isambour, sur lesquelles plane le spectre d’une étrange créature appelée Lysamour.

Mais, au fait, que nous dit l’Histoire : “Dès le lendemain de la cérémonie (du mariage), pour des raisons mystérieuses, il (Philippe) décide de se séparer d’elle (Isambour)… ” [Grand Larousse Encyclopédique en 10 vols. - Tome 8e - 1963]

Je n’ai pas interrogé Michel Pagel à ce sujet, mais quelque chose me dit que ces raisons mystérieuses de doivent pas être totalement étrangères à sa décision de s’emparer un jour de l’histoire de Philippe Auguste pour en faire un roman qui, dès son prologue de près de 40 pages, nous plonge on ne peut mieux dans le fantastique le plus débridé : Philippe ne serait autre qu’un demi-humain depuis que son ancêtre Hugues Capet a copulé avec une créature non humaine. C’est cette semi-humanité qui va lui permettre de vaincre Henri II d’Angleterre. C’est cette semi-humanité qui va déclencher chez lui une sexualité des plus troubles. C’est cette semi-humanité qui va le pousser à se séparer, sitôt marié, de la belle Isambour dont la nature véritable lui permettra, plus tard, d’éviter bien des pièges et de remporter la décisive bataille de Bouvines.

S’il s’agit donc indéniablement d’un roman fantastique, il s’agit tout autant d’un roman historique, où l’Histoire se trouve complètement revisitée, mais non pas à la manière d’un Alexandre Dumas ou d’un Walter Scott qui nous corrigeaient les événements en faveur de héros plus ou moins authentiques, mais bien à celle, toute nouvelle, de ce nouveau courant initié par les Valerio Evangelisti avec son Nostradamus ou Juan Miguel Aguilera avec La Folie de Dieu et dont Michel Pagel emprunte à son tour la trace.

Un formidable pari totalement réussi.

Le Roi D’Août, Michel Pagel. Éditions Flammarion. 622 p.

Jean-Pierre Fontana

 

Koji Suzuki

Ring

 ++

 

La version française du récit de Suzuki arrive fort à propos en même temps que la sortie DVD de Ring et celle de Ring 2 au cinéma. Sorti en 1991, ce livre s’est vendu a plus de trois millions d’exemplaires, profitant du succès du film en 1998.

Il est vrai que la trame du récit est plutôt simple : le journaliste Asakawa cherche une explication à la mort de sa nièce Satoko. Celle-ci est décédée d’un arrêt cardiaque incompréhensible. Le plus étrange, c’est que trois amis de Satoko ont également succombé, pour le même motif et au même instant. Lors de ses investigations, Asakawa est conduit à visionner une cassette vidéo et tombe dans un piège maléfique : il a sept jours pour élucider l’énigme contenue dans la vidéo. En cas d’échec, une mort identique à celle de sa nièce l’attend.

Le récit est une longue enquête menée par Asakawa et son ami Ryuji pour retrouver celle qui est à l’origine de la malédiction, l’inquiétante Sadako Yamamura. D’échec en impasse, le terrible compte à rebours ronge peu à peu Asakawa, qui voit son univers se désagréger.

Malheureusement, c’est là le seul élément de tension du livre, car l’écriture de Suzuki (ou est-ce le passage au français ?) ne parvient pas à créer une atmosphère angoissante. On compatit au sort terrible d’Asakawa, mais on n’a jamais vraiment peur pour lui, malgré un début prometteur.

Cependant, grâce à une fin plus noire et plus surprenante, Ring laisse une impression assez favorable pour la suite à venir, Rasen.

Ring, Koji Suzuki. Pocket Terreur. Traduction : Annick Laurent. 310 p.

Christophe Del Rosario

 

Thomas Day

L’Instinct de l’équarrisseur

++++

 

Avec ce roman, l’auteur propose de nouveaux avatars de Sherlock Holmes et une variation de ses relations avec son concepteur. Cette fois-ci, c’est par le biais d’univers parallèles que nous retrouvons un héros fort différent de celui qui est présenté dans les récits de Watson. Dans cet univers envahi par les Worsh, (sortes de nounours venus de l’espace) Holmes est l’assassin Royal et exécute froidement les sentences. Il est flanqué d’un Watson plus proche du Professeur Challenger que du modeste chroniqueur que Conan Doyle a fait passer à la postérité. Ce dernier peut passer d’un univers à l’autre. Ce qu’il vit avec Holmes n’est que la vision déformée de ce qui se passe dans notre univers. C’est ainsi qu’il est à même de résoudre, en compagnie d’Oscar Wilde, le mystère de Jack l’Éventreur. Il est entraîné sur la piste de Moriarty et de l’Arche des Worsh dans une quête de l’immortalité.

L’Instinct de l’équarrisseur est un livre truculent, picaresque, violent, tonique, regorgeant de trouvailles farfelues, de situations décalées sans faire perdre sa cohérence au scénario. Ce roman de fiction, d’aventures met en scène des personnages romanesques et historiques tels que Oscar Wilde, Jack London, Edison, dans une intrigue dont la tension ne faiblit quasiment pas au long des 370 pages.

Un va-et-vient permanent entre les univers parallèles, apporte une grande latitude de création que l’auteur ne se prive pas d’exploiter.

Bien qu’il excelle dans l’art difficile de la nouvelle, Thomas Day a eu tout à fait raison de venir au roman, le résultat en est probant.

L’Instinct de l’équarrisseur, Thomas Day, Editions Mnémos, coll. Icares, 370 p.

Serge Perraud

 

Joëlle Wintrebert

Pollen

++++

 

Pollen : un monde qui aurait pu s’appeler Eden ; un monde où les cités ont pour nom Aigue-Marine, Améthyste, Lazulite, Chrysolithe… et où les arbres offrent des nids douillets aux habitants humains.

Pollen : un monde parfait, où toute forme de violence a été bannie ; un monde où la reproduction par manipulation génétique dispense les femmes des affres de la grossesse et des douleurs de l’enfantement.

Pollen : un monde à dominante féminine que dirige une matriarche ; un monde où les triades – deux filles et un garçon – constituent la cellule de base et où l’amour sous toutes ses formes est devenu une règle d’or.

Pollen : un monde paisible parce que protégé par un bouclier-satellite sur lequel des guerriers sont toujours prêts à intervenir pour repousser les pirates de l’espace.

Pollen : un monde de rêve enfin, sauf que…

Sauf qu’un certain Sandre, quelque peu manipulé il est vrai, va commettre un meurtre parce qu’on lui a soustrait la femme qu’il aimait.

Sauf que Salem, sa sœur jumelle, va parvenir à quitter la planète pour rejoindre le bouclier où Sandre est désormais exilé.

Sauf que Sahrâ, sa seconde sœur jumelle, ne supportera pas cette séparation et déclenchera, du même coup, l’agonie d’un système en même temps qu’elle découvrira ce qui se cachait derrière l’apparente harmonie.

Joëlle Wintrebert, dont il faut saluer ici le grand retour, nous offre avec Pollen l’un de ces romans qui vous prennent à la gorge dès la première phrase et qui ne vous lâche plus jusqu’à son terme. En narratrice accomplie, elle distille savamment – et simultanément – événements et informations afin que l’univers qu’elle propose se construise dans l’esprit du lecteur au fur et à mesure qu’elle déroule son récit.

Mais tout autant qu’il l’est par un découpage qui enchaîne mésaventures et coups de théâtre, ce roman est passionnant par la richesse de son décor, par la justesse de son propos, par la diversité de ses personnages tous attachants à leur manière.

Et par son style. Car Joëlle Wintrebert a un style à nul autre pareil. Elle danse avec les mots, avec les phrases, conviant de la sorte son lecteur à une folle sarabande sur la piste enfiévrée, sensuelle, sauvage et sans cesse surprenante des trois cents trente-trois pages d’un livre qu’il faut découvrir toutes affaires cessantes.

Pollen, Joëlle Wintrebert. Éditions Au Diable Vauvert, 336 p.

Jean-Pierre Fontana

 

Laurell K. Hamilton

Plaisirs coupables

+++

 

Dans une société où les vampires, les morts et sans oublier les lycanthropes sont citoyens américains, Anita “ Buffy ” Blake est réanimatrice de profession et chasseuse de vampire par passion… Invitée à un étrange spectacle vampirique aux “plaisirs coupables” pour l’enterrement de jeune fille de son amie Catherine, Anita dite “ l’exécutrice ” se retrouve obligée d’accepter un contrat pour sauver son amie de l’emprise des vampires. Son but est de démasquer la personne ou la chose qui décime les vampires du royaume de leur maître Nikolaos, étrange petite fille qui n’a de puéril que l’apparence. Enquêtant à travers les cabarets de vampires, les soirées spéciales “ esclaves de sang ”, les églises de l’immortalité, Anita rencontre des êtres plus étranges les uns que les autres (et ce ne sont pas tous des êtres de l’autre monde !!!) ;…qui a dit que le métier de chasseur était facile ? Gri-gri vaudous, marques vampiriques, rat garous, serviteurs immortels, goules, morts vivants, junkies accros à l’extase vampirique…, tout y passe… Dommage… À mi-chemin entre les vampires légendaires et les vampires modernes, la bonne vieille méthode du pieu dans le cœur et les armes automatiques, le choix n’est pas très clair, quelquefois aristocratique, quelquefois punk, l’atmosphère oscille entre ses deux extrêmes. Ce n’est pas Dracula, ce n’est pas non plus Lestat, mais bon, la famille des vampires est grande… Cela dit, il s’agit d’une bonne distraction (faut bien reposer de temps en temps ses neurones !) avec un scénario sans désaccord dans l’élaboration (rien qui tombe du ciel !) ; quant au fond attendons les aventures suivantes…

Plaisirs Coupables, Laurell K. Hamilton, Pocket Terreur, Traduit de l’anglais par Isabelle Troin, 3787 p.

Arnaud Blanchet

 

Christopher Priest

Le Monde inverti

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Ayant atteint l’âge de mille kilomètres, Helward Mann doit prêter serment et devenir apprenti dans une guilde. Parmi les six corporations veillant sur la ville, il choisit celle du Futur. Mais, comme l’exige l’immuable tradition, Mann doit parfaire sa formation au contact des cinq autres. Pour cela, il doit sortir de la cité. Le jeune homme découvre alors l’incroyable vérité : dans ce monde hyperbolique où chaque extrémité de la courbe tend vers une valeur infinie, la ville se déplace sur rails, cherchant sans jamais y parvenir à atteindre un point-optimum qui fuit vers l’avant. Le sol lui-même se meut à vitesses variables selon une accélération exponentielle. Arrivé au terme de son apprentissage, Helward se voit confier une mission : reconduire les femelles tooks à leur village après qu’elles aient accouché. La ville a en effet besoin d’enfants et d’ouvriers. C’est pourquoi, au gré de son parcours, elle échange nourriture et assistance médicale contre femmes et hommes en mesure de travailler sur les chantiers. Une situation que supportent de plus en plus difficilement les populations extérieures affamées. Helward Mann quitte alors la ville et Victoria son épouse pour un périple qui le changera à jamais…

Ce roman a rendu Christopher Priest célèbre, la suite n’a fait que confirmer son talent. Écrivain au style polymorphe, Priest semble déployer une double activité littéraire : l’appropriation d’univers façonnés par d’autres (Wells avec La machine à explorer l’espace, David Cronenberg avec la novélisation de son film ExistenZ), ou le développement de préoccupations personnelles à travers des récits comme Le Don ou Le Prestige. Le Monde inverti appartient sans nul doute à cette seconde catégorie. L’auteur signe ici une œuvre amère sur le devoir et la perte des certitudes, belle et désabusée, rappelant Le désert des tartares de Dino Buzzati. Une réédition nécessaire, à mettre sur le compte de Folio SF qui, après la reprise d’ENtreFER de Iain Banks, réalise décidément un parcours sans faute.

Le Monde inverti, Christopher Priest, Gallimard, coll. Folio SF. Traduction : Bruno Martin. 388 p.

Xavier Meauméjean

 

Philip K. Dick

La Trilogie Divine

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Philip K. Dick est un monument. Auteur de chefs-d'œuvre comme Ubik ou Le Maître du haut château, sa vie fit autant couler d’encre que sa bibliographie. Pourquoi ? La Trilogie divine est sans doute une des causes de son image de paranoïaque et de schizophrène. Ce livre réédité aujourd’hui par Lunes d’encre est en fait composé de quatre romans : L’Invasion Divine, La Transmigration de Timothy l’Archer, Siva et Radio Libre Albemuth. Loin de ressembler à ses bouquins antérieurs, ils reflètent l’état d’esprit de l’auteur à la période de leurs écritures. Un homme qui à ce moment-là est en pleine période mystique de doute et d’interrogation sur l’existence et le sens de dieu. Et par là même sur le sens de la vie et crédibilité de la réalité. Bref, La Trilogie divine est le reflet de cette recherche spirituelle. Parfois difficile à lire (dans le premier roman par exemple Dick s’inclut dans le fil du récit puis disparaît lorsqu’il se sent en paix avec lui-même), mais bien moins impénétrable qu’elle n’en a l’air, cette réédition satisfera surtout les fans purs et durs de l’auteur. Les autres se contenteront de ses plus grands succès.

La Trilogie Divine, Philip K. Dick. Édition Lunes d’Encre. Traduction multiple, 948 p.

Jérôme Vincent

 

Ugo Bellagamba /Thomas Day

L’École des assassins

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Combien sont-ils ? Une quarantaine, mais chacun vaut mille fois plus. Que sont-ils ? Des êtres échappant à toute mesure, inhumains à l’image de la société dont ils sont issus. Des dieux. Des monstres.

2047 : quelque cinquante ans après sa rétrocession à la Chine (autrement appelée Comchine), Honk Kong est devenue une place-forte, une plaque tournante du pouvoir, point nodal et miroir de l’immense village hyperlibéral mondial que se disputent un grand nombre d’acteurs plus ou moins identifiés. Entre organes politiques, organisations criminelles affiliées aux vieilles triades chinoises et entreprises-états se livre une guerre occulte où tous les coups sont permis, avec pour objectif unique la domination sans partage en Asie. C’est dans cette optique – et dans la plus parfaite illégalité – que certaines firmes ont acheté les services de milices d’un type particulier, capables de prouesses guerrières inédites grâce à la bio-amélioration (génétique, nanotechnique et tutti-quantique…).

Le programme le plus accompli du genre est peut-être l’œuvre d’un haut cadre de la Voyager Concept SA ; car sous couvert de participer aux efforts de recherche dans les secteurs de la bio-industrie et de la cybernétique, le dénommé Marion Strauss s’est en fait ingénié pendant vingt-cinq ans à doter son employeur d’un “service action” constitué d’individus (son fils et sa fille y compris !) sublimés par une technologie révolutionnaire et donc aptes à réduire n’importe quel adversaire.

Mais un événement imprévu va venir lézarder la façade de ce bel édifice. Guidé par les préceptes du Bushido et l’enseignement de son mentor Jon Hokaï, Peter (alias le Samouraï), le propre fils de Strauss, entre en dissidence, refusant de suivre la voie meurtrière qu’on a tracée pour lui. Pire : son exemple fait des émules chez les anciens élèves de l’École des Assassins. Pour mater cette rébellion, Strauss est prêt à toutes les compromissions, tous les sacrifices…

On sait la fascination de Thomas Day pour les civilisations orientales et les gestes violents. Ceux qui déduiront d’un tel axiome que les éléments ci-dessus énoncés servent de prétexte à de spectaculaires empoignades ne seront pas tout à fait déçus. Ceci est bien une histoire de super-(anti)héros comme on les aime, au carrefour d’influences fortement marquées. Rendons à Akira et à Matrix ce qui leur appartient. Mais, ô surprise, derrière l’apparente simplicité du propos se cache une réflexion plus ambitieuse sur la condition humaine, la solitude, le renoncement, que le duo Day/Bellagamba expose par petites touches très habiles. L’homme de demain ne sera que la somme et le résumé des choix de toute l’humanité, nous dit un des protagonistes en conclusion de cette belle fable cyberpunk.

Sans prétention, mais diablement efficace.

Thomas Day / Ugo Bellagamba, L’École des assassins, Le Bélial, 178 pages.

Ramsès

 

 

Delia M. Turner

Lisane, la magicienne sans nom.

Le cycle de Ller – 1.

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Lisane, fille du IlerMennet, le Seigneur du Cycle, et de la IlerKalten, la Reine Mère, a été éduquée pour devenir à son tour la future impératrice et prêtresse de Mennenkalt. Sur sa planète, ce qu’ailleurs on appelle Magie est considéré comme émanant de Ller, énergie première, mi-déesse mi-élément, à la fois respectée et louée.

Mais tout cela n’est plus que passé, fumerolles dans l’univers indifférent, souvenirs sans force. Les envahisseurs ont tout anéanti. La planète a été ravagée et les sujets de Lisane réduits en esclavage.

Dans sa fuite, Lisane échoue sur un monde archaïque, où elle est faite prisonnière et conduite dans une citadelle austère aux règles carcérales. Ici est enseignée la Magie, puissance dangereuse et menaçante. Ller y est inconnue. Ici on ne croise que des garçons. Sur ce monde, seuls les hommes semblent capables de manier la Magie et nombreux sont ceux qui en usent avec violence.

Malgré le désaccord des membres du Grand Conseil, Kaihan, personnage aussi énigmatique que puissant, ordonnera qu’elle suive l’enseignement réservé aux apprentis mages et qu’elle se présente devant la Bête pour l’ultime épreuve.

Pour son premier roman, Delia Marschall Turner nous offre une alliance réussie entre fantasy et science-fiction, mêlant sans fausse note, magie, prêtrise élémentaire et conflits galactiques. Le style est vif, l’intrigue rythmée et accrocheuse. La fin du roman pèche un peu. Trop rapide. On reste sur sa faim, peut-être parce que l’on s’est laissé prendre par le périple de l’héroïne et que l’on voudrait en lire plus.

Autre hardiesse de l’auteur : le voile de pudeur qui jusque-là flottait sur tous les écrits de fantasy est définitivement arraché. Les héros sont de chair. Le désir existe ! Et pas seulement. La surprise est là. Mais est-ce suffisant ? La suite nous dira si, l’étonnement passé, il subsiste suffisamment de qualités pour en faire une bonne saga. Verdict au tome II du Cycle de Ller.

Lisane, la magicienne sans nom, Le cycle de Ller – 1, Delia M. Turner. Éditions J’ai Lu. Traduction : Sophie Troubac

Karine Soum-Dominiczak

 

 

Philip K. Dick

La Fille aux cheveux noirs

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Il y a plusieurs Philip K. Dick : le total halluciné de Substance mort, le parano de Coulez mes larmes, dit le policier, celui plus religieux du Maître au Haut Château. Le Dick que l’on découvre dans La Fille aux cheveux noirs révèle une autre facette d’un individu-ubik à l’écoute de son anima et de ses émotions sublimées ou fantasmées.

Composée en 1972, en partie durant son “exil canadien”, mais publiée en 1988, La Fille aux cheveux noirs (l’original offrant d’autres lettres et textes) est un recueil de 6 rêves et 16 lettres adressées à 9 correspondants majoritairement féminins (sa mère Dorothy, ses ex-femmes ou compagnes…). Dans ces textes-souvenirs, parfois maladroits et pathétiques, se dégage une beauté poignante notamment lorsque Dick s’ouvre, en cœur généreux, sur ses trajectoires amoureuses fragmentées mais rayonnantes ou sur son incompréhension de la réalité sociale et la violence urbaine. On y croise, au détour d’une phrase, des anecdotes sur des grands noms de la SF tels Delany, Spinrad, Heinlein, Disch, ses pseudo-persécutions par le FBI ou encore sa relation avec la drogue. Odes à la vie, à cet éternel féminin trop tôt disparu durant ce mois de janvier 1929 et qui le hantera toujours, ces documents témoignent de la bonté d’un homme blessé, passionné, à la recherche d’un omphalos et d’une déesse-mère. Gardons-nous de devenir des androïdes “déconnectés de l’affect”.

La Fille aux cheveux noirs, Philip K. Dick, Gallimard, Folio SF n° 87.Traduction : G. Goullet, préface de N. Spinrad. 192 p.

A. Marcinkowski

 

Orson Scott Card

Cruels miracles

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Orson S. Card présente dans ce recueil, six nouvelles dont l’axe de réflexion est la religion. L’auteur affirme que le récit de science-fiction est le mieux adapté aux États-Unis pour parler de religion. Cependant, cette volonté affichée ne convainc pas entièrement car l’intérêt des récits est inégal.

Une nouvelle domine les autres par sa qualité : “Œil pour Œil”, qui a d’ailleurs obtenu le prix Hugo. Mick est un adolescent doté d’un pouvoir qu’il comprend mal, mais qui lui permet de provoquer des maladies ou de tuer les gens qui l’énervent. C’est le même principe que dans le cycle d’Alvin le Faiseur, où la religion côtoie la magie. “Œil pour Œil” nous plonge immédiatement dans un univers sombre et passionnant.

“Mets de Roi” est une nouvelle dérangeante qui force à réfléchir sur la responsabilité et la culpabilité de l’Homme. Il s’agit ici du cas du Berger, homme silencieux qui se charge d’entretenir un troupeau d’humains pour fournir de la nourriture à son roi extraterrestre. C’est un récit fort que l’auteur met en relation avec la situation des Juifs dans les camps de concentration.

Trois autres nouvelles reprennent des thèmes plus conventionnels : la mort (“Dieux mortels”), les rites étranges (“Sacré”), le jusqu’au boutisme religieux (“Comte de Sainte-Amy”). Le dernier récit, “Grâce salvatrice”, traite d’un problème typiquement américain, le télévangélisme. Cette nouvelle, aux dires de l’auteur, fut la moins comprise et il est vrai que sa présence dans un recueil de science-fiction peut surprendre. Elle pourrait être tirée d’une publication religieuse.

L’œuvre d’Orson Scott Card est imprégnée de religion. Il va ici au bout de sa logique en créant des histoires illustrant des concepts religieux. Les nouvelles ne sont pas toutes exceptionnelles, mais “Œil pour œil” et “Mets de Roi” mettent pleinement en valeur l’immense qualité de conteur d’O.S.Card.

Cruels miracles, Orson Scott Card, Ed. L’Atalante, Traduction : A. Mousnier-Lompré et L. Carissimo. 220 p.

Chistophe Del Rosario

 

Raphaël Reclus

La table d’Hadès

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Au commencement était un fait divers horrible comme il en existe tant dans notre bel Hexagone. Une femme et sa fille violées puis massacrées par quatre zozos en manque de sensations fortes dans un parking, peu après la Fête nationale. Puis viennent s’ajouter les cadavres de deux des quatre loustics, retrouvés les organes internes carbonisés. Il y a de quoi flipper ! La richissime Mme Klain, dont le benêt de fils fut partie prenante dans cette sordide affaire, craint pour la vie de son rejeton. Elle engage derechef des porte-flingues pour liquider, renseignement pris, Monsieur Krall, avocat parisien mollasson mais lié aux défuntes, jouant le justicier. Le quarteron de tueurs à gage échoue devant un Bernard Krall protégé par un halo calorifique. Pour Auffret, avocat reconverti dans le crime, il faut retrouver Krall et le liquider définitivement. Mais comment tuer l’inhumain d’autant qu’un certain commissaire Contura semble bien rencardé sur le pyromane ? Auffret, conscient d’une réalité insaisissable, doit s’immerger dans le passé, plonger dans des souvenirs enfouis au tréfonds de son être pour en extirper l’affaire surréaliste du Texas, le cas Ledantec. Affaire qui l’avait conduit à la folie meurtrière puis à l’errance. Maître Auffret doit surtout admettre l’existence d’un au-delà composé d’âmes chaudes, froides, tièdes. Il sait déjà qu’il ne peut échapper à un combat spirituel entre les pôles thermiques.

Ca débute comme un polar et ça se poursuit comme du fantastique horrifique à la Dan Simmons. Pour ce premier roman, Raphaël Reclus a frappé fort. Il a su camper avec beaucoup de réalisme les personnages, créer des situations, balancer des dialogues grinçants et corrosifs. Par un style incisif, il entraîne, tel un présocratique, le lecteur dans un imaginaire de feu et de glace, de chaud et de froid. Signalons que les Éditions CyLibris, qui commercialisent les premières œuvres sur internet, avaient déjà fait paraître en ligne, dès juillet 1997, l’excellent texte cynique de Reclus. Une version papier s’imposait donc.

La Table d’Hadès, CyLibris Éditions, Collection Fantastique, 180 p.

A.      Marcinkowski

 

R A. Salvatore

Star Wars Épisode 2

L’Attaque des Clones

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Connu dans le monde de la fantasy pour sa série de l’Elfe Noir, ou encore pour ses ouvrages dans les univers créés par Wizard Of The Coast, R.A. Salvatore s’était déjà frotté à l’univers de Star Wars avec Vecteur Prime, le premier volume du Nouvel Ordre Jedi, qui avait en quelque sorte relancé l’intérêt des lecteurs anglo-saxons pour une saga littéraire qui commençait à s’épuiser. Doté d’un solide C.V., R.A. Salvatore a donc été choisi pour coucher sur papier l’adaptation de cet Épisode 2… Dont certains disaient, non sans une pointe de plaisir pervers, qu’il finirait d’asseoir la réputation de vil vendeur de produits dérivés d’un certain George Lucas. Force est pourtant de constater que si le roman comporte quelques défauts, il présente pourtant au lecteur amateur de space-opera sans fioriture, une solide intrigue, des personnages sympathiques et un rythme véritablement effréné.

Dix ans ont donc passé depuis les événements relatés dans La Menace Fantôme. Et les choses n’ont guère changé. La République est toujours rongée de l’intérieur, les séparatistes se font plus nombreux et ils se sont réunis sous la bannière du Comte Dokuu, ancien Jedi dégoûté par la faiblesse du système démocratique. Alors qu’elle se rend sur Coruscant pour s’opposer à la création d’une grande armée de la République, Padmé Amidala, sénatrice, est victime d’un attentat. Préoccupé par sa sécurité, le Conseil Jedi lui désigne deux gardes du corps. Obi Wan Kenobi, chevalier Jedi et son padawan, un certain Anakin Skywalker. À peine le temps de ressasser quelques vieux souvenirs et une nouvelle tentative d’assassinat échoue. Alors que Kenobi se lance à la poursuite d’un étrange chasseur de primes, Anakin et Padmé vont se réfugier sur Naboo…

Pour ceux qui n’auront pas encore vu le film quand ils liront ceci, nous n’irons pas plus loin. Il suffit de dire que R.A. Salvatore, avec un art consommé du récit, du rythme et des descriptions courtes nous plonge dans un tourbillon où amour, trahison, batailles rangées et manœuvres politiques s’entrechoquent pour donner, sur papier du moins, une tapisserie beaucoup plus riche et plus tendue que celle de l’Épisode I. La chute d’Anakin se dessine, les manœuvres de Darth Sidious surprennent par leur audace et leur simplicité et finalement les principaux héros sont réduits à l’état de marionnettes entre les mains d’un seul homme : le futur Empereur Palpatine.

Comme nous le disions plus haut, le roman a des défauts. Par exemple certains combats au sabre-laser sont totalement incompréhensibles, tout comme certaines scènes d’action, décrites avec une telle économie de mots qu’elles en deviennent paradoxalement obscures. L’univers de Star Wars est bien rendu… Mais risque de laisser en carafe certains “nouveaux” lecteurs qui entreraient dans cette galaxie lointaine avec ce roman. Enfin, une partie des dialogues, directement tirés du script, tombe vraiment à plat.

Mais ce sont là des défauts mineurs face au plaisir de retrouver l’esprit Star Wars et d’entrevoir les bouleversements qui attendent lecteurs et spectateurs lors de la sortie de l’Épisode III… en 2005.

 

Star Wars Épisode II, L’Attaque des Clones. R.A. Salvatore. Fleuve Noir (édition simultanée en grand format aux Presses de la Cité). Traduction : Jean Marc Toussaint. 400 p.

Chris Corthouts

 

Chuck Palahniuk

Fight Club

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“Sur une échelle temporelle suffisamment longue, le taux de survie de tout un chacun retombe à zéro ”. Le héros anonyme du roman, Psycho Boy ou Joe-quelque chose, a tout le temps de méditer cette tragique lapalissade, puisqu’il est insomniaque. Entre deux cachets, Amytal ou Seconal, il se rend dans les centres de soutien aux parasités du sang ou du cerveau, aux rap-leucémiques, ou passe un moment avec Bob, athlète saturé aux stéroïdes qui a troqué sa petite paire de testicules contre de superbes nibards. Une façon comme une autre d’oublier un métier ennuyeux (escroquer légalement les accidentés de la route) et de fuir son appartement tendance formaté par Ikéa. Il ne manque que le gentil chien.

Tout va changer lorsqu’il fait la connaissance de Tyler Durden. Après une baston mémorable, les deux compagnons de déroute vont instaurer les règles du Fight Club : on ne parle pas du Fight Club, chaque nouvel arrivant doit se battre, combat à un contre un, au centre du cercle, sans chemise ni chaussures. Aucune limite, on s’arrête quand l’un des adversaires déclare avoir eu sa dose. Rien à voir avec les affrontements aseptisés d’Ultimate Fighting transmis sur le câble à l’intention de yuppies en quête de sensations. Ici on morfle. Ici on renaît.

Car le défoulement hebdomadaire va bientôt se transformer en véritable entreprise de libération des individus, qui suppose au préalable la démolition. Destruction d’un corps oublié pour mieux le sentir à nouveau, pulvérisation de la société, accélération de l’entropie par petites touches. Serveurs qui pissent dans la bisque de homard, image porno subliminale injectée dans le dessin animé des familles, graisse liposucée refourguée à ses propriétaires sous forme de savon à vingt sacs le pain. Tyler Durden, qui est en passe de devenir une véritable légende urbaine, rassemble autour de lui les exclus de la société, les vrais, ceux qui ne peuvent en sortir. Avec l’aide de ses “ singes de l’espace ”, il met au point son chef-d’œuvre révolutionnaire : le Projet Chaos. Joe-quelque chose n’a peut-être pas l’intention d’aller aussi loin…

Si tous les goûts sont dans la nature, tous les coups sont dans la culture. Fight Club est un superbe roman nihiliste, un programme final pour ceux qui ne supportent plus les programmes, servi par une excellente traduction. Dénonçant la publicité comme valeur politique, vomissant l’anesthésie des facultés, Chuck Palahniuk propose tout simplement de faire péter la civilisation. Non pas une révolution culturelle mais une révolution contre la culture. Brûler les forêts amazoniennes, pomper des chlorofluocarbures droit vers le trou de la couche d’ozone, aller jusqu’au bout de ses actes sans se retrancher derrière un prêchi-prêcha politiquement correct. Après, tout ira mieux, et l’on chassera l’élan dans les ruines du Rockfeller Center. Fight Club est une invitation à gueuler ou à la fermer. Définitivement.

Fight Club, Chuck Palahniuk, Folio SF. Traduction : Freddy Michalski, 290 p.

Xavier Mauméjean

 

Alain Pelosato

Le Chant de la meuille

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Bienvenue dans un livre de voyages ; voyages qui vous mènent du Rhône à New York, de l’Allemagne à la Russie en passant par l’Algérie, des abîmes lovecraftiennes jusqu’aux étoiles ; des voyages à travers la vie, des voyages au-delà de la mort, des morts. Un homme assoiffé de vie éternelle…, des portes qui mènent Ailleurs…, une ville au comportement intelligent fondement de l’Univers…, un clochard écrivain…, des hommes pourchassés par leurs peurs…, un enfant terrorisé à la recherche de ses espérances…, un homme qui ne comprend pas sa destinée…, autant de rencontres, et plus encore, qui vous attendent. Mythes, récits, témoignages ou simples biographies, c’est un véritable tourbillon, “ une meuille ”, dont on ne sort pas indemne. Ces textes ne s’expliquent pas, ils se vivent ! Ils racontent des vies qui furent ou qui ne seront jamais ! Leur force est telle que chaque page appelle une nouvelle page, une histoire une autre histoire ! Si souvent citée, tristement d’actualité, la mort prend une nouvelle dimension ; à vous de le découvrir à travers ces textes tragiques, drôles, émouvants, révoltants, parfois choquants, en fin de compte inoubliables ! Un Livre, un vrai Livre ! Un livre qui vous poursuit des heures, des jours durant, et, bonheur, qui à chaque lecture illumine des trésors cachés et des messages jusqu’alors obscurs ! Un recueil que chaque écrivain en herbe aimerait pouvoir signer de sa propre main.

Le Chant de la meuille, Alain Pelosato, Éditions Naturellement, 232 pages.

Arnaud Blanchet

 

Fabrice Colin

Or not to be

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Fort d’une dizaine d’ouvrages et de plusieurs prix (Ozone 1999, Bob Morane 2000, Grand prix de l’imaginaire 2000), Fabrice Colin est un passionné de cette Albion des temps jadis et nombre de ses romans a pour décor la cité londonienne. Or not to be ne déroge pas et nous entraîne dans l’univers shakespearien.

La tragédie prend forme. Au lieu de déferler victorieuse et paroxystique, elle s’insinue progressivement page après page, ligne après ligne. Tout débute avec ce jeune homme, Vitus Amleth de Saint-Ange, interné à Elisnear Manor, établissement pour malades mentaux fortunés, pour un cas d’obsession shakespearienne. Nous sommes au début du siècle et le grand docteur Freud fait des émules de par l’Europe. Vitus est soigné par Thomas Jenkins pour amnésie volontaire consécutive à un choc émotionnel. Mais le décès de sa mère Mary l’amène à quitter Elisnear. Pour Vitus l’agnostique c’est l’occasion de rapiécer les lambeaux de vie épars, de comprendre sa névrose ou du moins de mieux la vivre. La plongée dans son enfance force l’oublieuse mémoire à faire à nouveau son travail. Il se souvient de la relation fusionnelle avec sa mère, de la rivalité avec les nombreux amants de Mary, de son oncle, de Samuel Bodoth et de la visite des Midlands où lui fut ouverte, par le biais de la rencontre avec l’excentrique et cultivé Henry Hudson, la forêt. Dès lors qui de Vitus ou de William rencontre Pan, dieu d’une Arcadie mythique, non loin des vestiges d’un ancien temple romain par un après-midi pluvieux ? Théophanie salvatrice, elle procure à Vitus le moyen de s’immerger dans le réel et, tel le barde de Stratford, de composer une Tragédie fantôme, exutoire précieux d’une âme en quête d’absolu. Le temps du renouveau a peut-être sonné pour Vitus qui voue un amour platonique à Anna, rencontrée à la Grammar School de Stratford en 1915. Mais l’échec éditorial de sa pièce de théâtre le conduira au suicide.

Dans une atmosphère de surnaturel et d’initiation rédemptrice s’entrecroisent les histoires de Vitus Amleth adulte, de Vitus enfant, de William Shakespeare. Par ce Livre au lyrisme appuyé, à l’écriture tempétueuse, on semble saisi par la mélancolie, cette maladie de l’âme qui transforme et noircit ce qu’elle atteint. En apparence seulement car Fabrice Colin ne manque jamais de rappeler la fragilité de la vie, sa beauté aussi, dans une orchestration des deux forces pulsionnelles, Eros et Thanatos. En aède de la poésie pastorale, Colin célèbre le temps, les saisons, les senteurs, les bonheurs sylvestres d’autrefois et leurs échos païens. Il aime les mots, s’enivre de leur sens et de leur portée, les anime dans une sarabande au son de la syrinx de Pan, les fait gambader sur les sentes de Fayrwood.

Et s’il ne faut retenir qu’une chose de lui : le souffle brûlant d’un talentueux poète. “Tu t’en es allé seulement pour revenir sous les applaudissements”.

Or not to be, Fabrice Colin, L’Atalante, 376 p.

A. Marcinkowski

 

Bernard Cornwell

La Lance de Saint-Georges (La Quête du Graal)

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Le jour de Pâques 1342, un petit village du sud de l’Angleterre est mis à feu et à sang par des pillards français venus de Normandie. Une relique – la lance avec laquelle Saint-Georges terrassa le dragon – est volée dans l’église. Ce même jour, le jeune Thomas abat quatre agresseurs avec son grand arc en bois d’if, et décide d’embrasser la carrière d’archer.

La Lance de Saint-Georges est le premier volume d’une trilogie dont l’action se déroule pendant la Guerre de Cent Ans. Son auteur, Bernard Cornwell, est déjà l’auteur d’une trilogie arthurienne et de La Légende de Stonehenge. On le sent parfaitement à l’aise dans l’évocation des aventures de son héros, aventures qui se terminent (dans ce premier volume) avec la sanglante bataille de Crécy, tombeau de la chevalerie française. On peut s’étonner d’un titre français qui suggère un récit légendaire, alors que le titre original (Harlequin, du vieux français “hellequin” - troupe de cavaliers du diable) correspondait mieux au contenu historique de l’ouvrage.

“La Lance de Saint-Georges” de Bernard Cornwell, Éditions Presse de la Cité. Traduction : Christian Molinier. 492 p.

Alain Paris

 

William Hjortsberg

Angel Heart

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La Série Noire créée par Marcel Duhamel était une collection consacrée au polar, mais elle avait pour particularité d’accueillir de temps à autre un bouquin inclassable, un OVNI que découvraient des lecteurs épatés. Pour exemple, citons Le Desperado de Clifton Adams (western hyper-réaliste), Le Cerveau du Nabab de Curt Siodmak (fantastique horrifique), Fantasia chez les Ploucs de Charles Williams (grosse rigolade). Angel Heart, de William Hjortsberg, appartient à cette catégorie de romans qui firent date dans la collection, où il parut sous un titre beaucoup plus explicite : Le Sabbat dans Central Park.

Car il s’agit bien d’un polar fantastique, avec dans un des principaux rôles – même s’il reste très discret, le Diable en personne. Le détective privé Harry Angel, lancé à la recherche du chanteur disparu Johnny Favorite, n’est pas au bout de ses surprises, et le lecteur non plus…

Gallimard réédite ce roman dans sa collection Folio SF, fourre-tout où se côtoient Dick, Dantec, Asimov et Palahniuk. À recommander, la version cinéma réalisée par Alan Parker, avec Mickey Rourke, rarement aussi bon, et Robert de Niro, impeccable comme d’habitude (barbiche en pointe, pour incarner M. Cyphre).

Angel Heart, de William Hjortsberg, Gallimard Folio SF. Traduction : R. Fitzgerald. 240 p.

Alain Paris

 

Javier Negrete

Le regard des furies

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Javier Negrete faisait partie de la liste d’auteurs espagnols que nous conseillait Juan Miguel Aguilera dans son entretien. Après la lecture de ce livre, je ne peux qu’approuver ce choix et espérer lire les autres aussi.

Le personnage central du récit, Erèmos est un génète, un sur-homme créé en laboratoire pour les besoins de l’Honyc. Dans les situations désespérées, elle fait appel à lui. Suite à la loi Chang, la chasse aux génètes est ouverte et Erèmos est mis en hibernation pour être réveillé dans des temps meilleurs. Quand un vaisseau triton s’échoue sur Rhadamante, tout naturellement, la compagnie y voit l’occasion de mettre la main sur la technologie hyper-luminique et le rappelle au service. Les Tritons ont toujours gardé jalousement leur savoir et menacent l’humanité de destruction si elle ne lui rend pas cette technologie dans un délai de treize jours. L’enjeu est de taille, le compte à rebours commence…

Le personnage du sur-homme n’est pas nouveau, mais est traité ici avec originalité. Tout au long du récit, nous pouvons suivre l’évolution d’Erèmos vers des réactions plus humaines, non calculées. L’auteur arrive à nous rendre ce tueur sympathique et surtout à oublier son statut de génète pour voir en lui, un homme. L’interrogation est d’ailleurs toujours là : qu’est-ce qui le rendrait moins humain que nous ? Est-ce que les retouches génétiques, cybernétiques lui enlèvent le droit à des sentiments ? En quoi est-il tellement différent ? Sa manie de cerner les choix par A), B), … est agaçante mais en accord avec un cerveau proche de l’ordinateur. L’ultimatum des Tritons rétrécit le cadre de l’action et permet à l’auteur au long des 400 pages de s’étendre sur les petits faits qui font toute la saveur de la vie (rencontre avec Clara, …).  Javier est aussi passé maître dans l’art du suspense en rajoutant une deuxième date butoir, celle de la mort d’Erèmos ! Parallèlement, les 2 menaces suivent leur cours, l’une vers un destin contre lequel se battent Erèmos et l’autre vers la disparition inéluctable de ce dernier. Quelle plus belle leçon donner, que de défendre les personnes qui vous refusent le statut de frère ? Javier sait aussi ménager ses effets, il suffit de voir comment se termine le duel de Kraul à Lusitania pour comprendre qu’il est plein de surprises. Un très beau livre qui, se lit très facilement et nous interpelle sur l’égalité entre les hommes.

Le Regard des furies, Javier Negrete, L’Atalante : La dentelle du cygne. Traduction : Christophe Josse, 412 p.

François SCHNEBELEN

 

 

Scott Westerfeld

L’IA et son double

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Voici venu le temps des machines pensantes reproduisant l’intelligence humaine. De Siscie aux IA d’Hyperion se mouvant dans l’infosphère ou des drones savants de la Culture, les robots capables de perception, d’action et de raisonnement ont envahi pour l’instant la SF. Evolution’s Darling narre l’histoire de Chéri, une intelligence artificielle évolutive ayant dépassé le cap de la simple mécanique humanoïde pour devenir une personnalité autonome et posséder un statut légal. Mais avant de devenir une individualité, Chéri était l’IA du vaisseau du paparazzi galactique Isaah. Son développement se fit grâce à l’amour que lui portait Pasque, la fille d’Isaah. Souvenirs vieux maintenant de 200 ans. Mandaté par Fowdy, Chéri, devenu négociateur-expert en œuvres d’art, se rend sur Malvir afin d’acquérir un Vaddum lors d’une vente aux enchères au bénéfice de la galerie d’Hirata Flex. L’IA, sorte d’alien minéral à la Giger, espère rencontrer encore une fois le sculpteur, un artificiel autodidacte de génie, dans l’univers de l’Expansion où n’importe quel produit peut être synthétisé. À bord du Faveur de la Reine, il rencontre la biologique Mira, spécialiste de l’espionnage industriel et tueuse professionnelle, qui enquête sur l’explosion d’une usine de synthèse et la duplication d’IA précisément sur Malvir. De jeux érotiques sadomaso en aventures violentes, Chéri et Mira trouveront chacun leur Graal une fois leur mission accomplie : paradis artistique pour l’un, amnésie pour l’autre.

L’IA et son double est un livre déroutant et l’on se surprend à vouloir en abandonner la lecture dès les premières pages. Ce serait là une première erreur. Car passé le " déboussolement " lié à une construction stylistique singulière, on bascule vite avec délectation dans le monde du tactile, du sensitif avec comme point d’orgue la rencontre de la silice et de la chair jusque dans ses états altérés. La deuxième erreur serait de réduire le récit à un conflit machine vs. être humain. Cette lutte prométhéenne, totalement dépassée, est rendue obsolète par la nouvelle perception des machines complexes et de l’interrogation humaine sur l’éventualité d’une " âme robotique ". Chez Westerfeld, le très célèbre test de Turing est emprunté pour mieux être dépassé. Dès lors, l’existence de l’homme et de la machine évolutive se fait au cœur de l’ambiguïté puisque l’un comme l’autre possède les garants irréfutables de l’appartenance à la condition humaine que sont mémoire et corps. Scrutateur pertinent de notre époque, Westerfeld ne nous parle pas de l’avenir immédiat mais produit un effet loupe sur la fascination de l’artificialisation de l’homme et l’humanisation de la machine jusque dans sa conception formelle. Un roman intelligent et débordant de sensualité par un jeune auteur extrêmement prometteur. Body art magna vous dis-je !

 

L’IA et son double, Scott Westerfeld, Flammarion, Collection Imagine. Traduction : P.-P. Durastanti. 294 p.

A. Marcinkowski

 

 

 

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