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  Sommaire - Livres -  A - F -  La Cité de Cristal



"La Cité de Cristal"
de
Orson Scott Card

Editeur :
L’Atalante
 

"La Cité de Cristal"
de Orson Scott Card


10/10


Fresque pastorale d’une Amérique alors dans ses balbutiements, uchronie fantaisiste d’un pays en pleine constitution reposant sur le vivier de toutes les intolérances héritées de la colonisation blanche, La Cité de Cristal s’annonce comme le sixième chant d’Alvin Smith, le faiseur. théurge et humaniste avant la lettre.

Alvin poursuit sa vindicte évangéliste dans cette Amérique réinventée de l’année 1800, une Amérique où les magies anciennes se sont répandues, notamment par l’apport des colons Irlandais (un apport un peu discutable, il va sans dire). Ainsi, beaucoup arpentent les territoires vierges de ce monde dotés d’un don, une aptitude magique, comme de pouvoir commander avec sa volonté, inciter la sympathie ou l’amour, réparer. Les plus puissants sont bien sûr les Faiseurs, dont Alvin est l’un des plus importants. C’est qu’Alvin a acquis avec le temps l’aura d’un véritable Jésus, dont les dons pour la manipulation de la matière de l’intérieur et sa transmutations inscrivent dans le ciel des saints chrétiens.

De son combat contre le Défaiseur, figure du double maléfique, Alvin en a tiré une grande force et les maints chemins qu’il a emprunté sous l’égide de la mort ont fait de lui un véritable héros. Arrivé à l’âge de 26 ans, maître de sagesse de son apprenti Arthur Stuart, Alvin est obsédé par la vision de la Cité de Cristal qu’il a eu en rêve. Et c’est dans cette Amérique alternative qu’il va décider de partir à sa recherche. Peguy, sa femme, l’envoie à Nueva Barcelona dans une quête dont il ne connaît ni les tenants ni les aboutissants. Il y sera hébergé par un étrange couple, Pap Original et Mam Ecureuil, les tenanciers d’une pension cachant en fait un orphelinat pour enfants de toutes les races, de toutes les cultures, qu’ils soient noirs, métis, Indiens, etc.

Dans une ville en proie à l’intolérance, comme presque toute l’Amérique de l’époque d’ailleurs, Alvin pose ses bases et commence son exploration. Or, l’une des plaies de l’Egypte s’abat sur la ville. La fièvre jaune ravage tout, emportant avec elle son lot de victimes innocentes que même les dons d’Alvin ne parviendront pas à endiguer. Au contraire, tout va jouer contre lui et il sera en proie à la haine et le ressentiment. Il s’en ira donc et fera son propre exode accompagné par le peuple des esclaves, des noirs affranchis et les inévitables français dans une fuite éperdue vers un ailleurs meilleur.

Card le fabuliste, Card le protestant, les qualificatifs se succèdent et s’accumulent formant le portrait d’un homme des bois, l’homme des bois de cette autre Amérique qui demeure, inconsciente dans l’esprit de ces rêveurs d’américains. Homme des bois il faut l’entendre dans le sens de ce protestantisme des premiers temps qui se serait coupé en deux. D’un côté le biblisme intolérant et raciste croyant toujours que Jésus n’est qu’un jeune éphèbe blanc pour les bons blancs, ces bons blancs aux esprits atrophiés vivants dans la peur du pêché, de la transgression et dans l’espoir de la sanction pour le prochain qui est devenu un rival éthique car sous la même règle de l’abstinence et de l’interdit, et de l’autre ce protestantisme plus éclairé, respectueux et rêveur qui se serait insinué parmi les bois sacrés de ce sol Chaman pour se mélanger en douceur avec les forces archétypales et mémorielles d’un monde du secret et du mystère. Abraham Lincoln, Jim Bowie, William Blake, Bonaparte sont convoqués par la plume douce de Card pour rendre cet accord total, ce ciment historique qui édifiera ce nouveau monde légendaire en une nation de communautés en accord, du moins est-ce la vertu affichée par le didactisme de cette histoire.

Car ne nous méprenons pas, Card n’est pas un illuminé crétin mais un fervent croyant, avec ce petit plus qui est le coeur, la générosité et le don de soi. Il échappe de fait à l’assimilation au corbeau fumeux à la bible en main et les boniments en bouche. Non, Card a compris qu’une religion ne peut survivre ou être acceptée dans un autre monde qu’à condition de se fondre à la nature, d’habiter à côté des autres modes religieux et non pas à leur place. Un protestantisme qui correspond, qui établit un rapport sans prosélytisme, tout comme aurait dû le faire le catholicisme espagnol au temps des Conquistadors.

Ce qui justifie son plaidoyer contre l’intolérance et son rejet de cette Amérique si peu soucieuse du massacre non pas de "ses Indiens" comme le voudrait cet adjectif possessif propre au Maître et à ses toutous, mais plutôt au peuple Indien, à ce peuple composé de peuples, à cette religion qui aurait pu beaucoup plus nous apporter que nos courbettes devant l’autel le colt en mode veille.

Mais toute conquête est inévitablement gage d’affrontements et de confrontations, c’est inévitable, ce qui invalide l’argument précédent qui pêche trop par angélisme. Les dialogues en argot qui parsèment le récit sont des joyaux d’un langage plein de verve et de vie et renforcent l’impact d’une histoire authentique et le réalisme magique qu’elle véhicule.

Orson Scott Card évite le piège manichéen en évitant de grimer immédiatement les blancs occupants en d’infâmes bourreaux immoraux, car comme dans tout groupe social il y a des gens enclin au bien et d’autres qui sombrent dans les ténèbres. L’auteur rétablit un certain équilibre moral et idéologique, faisant de tout homme, quelque soit son identité raciale, sociale ou religieuse, quelqu’un digne de respect et de considération. Pour cela, Orson Scott Card est un auteur digne de respect et une plume agile pleine de générosité maniant à merveille une intrigue puissante sur le devenir d’un homme et les débuts d’une nation qui est encore le fantôme d’une égalité à venir.

Le cycle d’Alvin le faiseur est l’accord rare et entier entre la transcendance d’une religiosité fonctionnant selon une abscisse verticale et une religiosité qui, elle, demeure sur une ordonnée horizontale. Ainsi l’éthique protestante lointaine trouve sa place parmi les grands bois et participera à la même légende d’une nation. Quand à Alvin le faiseur, il en sera le parfait modus operandi, lien prodige et fusion entre les deux mondes qui dès lors ne pourront plus constituer ce couple antinomique que l’histoire sacerdotale a bien voulu inscrire comme vérité pour tous et de fait confirmer que les religions ne seraient qu’affaire de mode. Une vérité remplaçant une autre parce que plus moderne et surtout plus forte. On attend avec enthousiasme le conclusion de ce cycle dont les lignes annoncent bientôt le dénouement. Thank you Orson and see you soon, dear friend !

Superbe couverture de Gess qui rend admirablement l’esprit d’une Amérique magique traversée par une magie humaniste.


La cité de Cristal, Orson Scott Card, Atalante, traduit (admirablement bien) de l’américain par Patrick Couton, Couverture de Gess, 17,10 €.





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