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  Sommaire - Interviews -  Alexandre Bustillo et Julien Maury (Livide)


Interview de Alexandre Bustillo et Julien Maury (Livide)
Par Marc Sessego

Dernier ajout : vendredi 9 décembre 2011

"Alexandre Bustillo et Julien Maury (Livide)"

Alexandre Bustillo et Julien Maury
Réalisateurs de « Livide »


SFMAG : Hello, je dois dire que ne savais pas trop à quoi m’attendre... j’ai été très impressionné.

AB/JM : Tu vas voir c’est un nanar ! (Fou rire)

SFMAG : Non sérieux... c’est excellent et ça m’a vraiment surpris. Donc félicitations. Pour nos lecteurs, peut-on rependre un peu votre background respectif ?

AB : J’ai fait une maîtrise d’audiovisuel à la fac à Saint Denis ; il s’agissait plus d’une formation théorique que pratique ce qui, tout en étant projectionniste pour vivre, m’a amené doucement mais sûrement vers les futurs scénarios. Je parle ici des projections à l’ancienne.
Ensuite, j’ai écrit des scénarios et j’ai également écrit pour « Mad Movies »... J’ai alors fait du journalisme à plein temps tout en continuant à écrire des scénarios et c’est par le biais de connections liées à « Mad Movies » que nous avons donc décidé de faire un long métrage ensemble.

JM : J’ai fait une école de ciné à Paris et puis, en sortant de cette école, j’ai fait des courts métrages, tous autoproduits avec mes potes. L’un des derniers réalisé a tourné sur pas mal de festivals ce qui m’a permis de rencontrer pleins de gens et de mettre ainsi un pied dans le milieu. En parallèle, j‘étais cadreur (je faisais des piges de cadre) et lecteur de scénario.
Depuis mon enfance j’étais, grâce à mon grand frère, un lecteur assidu de « Mad Movies » et je traînais un peu à la boutique « Mad Movies ». J’ai dit un jour à l’un des rédacteurs qui travaillait là-bas « moi j’adore le style de Bustillo, je trouve qu’il écrit trop bien, je suis toujours d’accord avec ce qu’il critique. » et l’on m’a dit « vous ne vous connaissez pas ? Et bien rencontrez vous ! ».

SFMAG : Et vous avez décidé après ça de faire ensemble "A l’intérieur" ?

AB : J’avais écrit une première version du script et je cherchais un co-réalisateur dynamique et expérimenté et Julien était dynamique et expérimenté, donc ça s’est vraiment fait autour d’un coup de cœur amical. On ne s’est pas quittés depuis 2006, et tu vois depuis on vit ensemble si je puis dire (rires....)

SFMAG : Comment coordonnez-vous les fonctions sans vous « crêper littéralement le chignon » ?

AB : Pour nous ça a été une évidence depuis le départ. Tu rencontres des gens et tu sais que tu vas travailler avec eux... C’était une telle évidence de se rencontrer : nous avions la même vision et nous aimions les mêmes films. Jamais depuis notre rencontre on ne s’est comme tu dis « crêpés le chignon ». Dans un sens il y a deux corps et un cerveau. Nous sommes en totale osmose... c’est notre chance à nous car ça peut être très difficile à gérer lorsque tu as deux réalisateurs, souvent chacun d’eux a une vision différente et, dans ce cas, ça peut devenir un enfer. L’un qui te dit « blanc » l’autre qui te dit « noir » et tu te dis « attends, on va où là ? »
Nous, nous avons la même vision et l’on peut ainsi avancer beaucoup plus vite : Julien peut parler aux techniciens et moi je peux parler aux acteurs... il ne va pas aller vérifier ce qu’a dit l’autre et vice-versa. On peut donc se diviser pour aller plus vite car on est toujours sur un petit budget et on ne dispose pas de beaucoup de temps pour les faire. Je crois que c’est notre force numéro un ! « A l’intérieur » a été fait dans les mêmes conditions de tournage et de financement, avec des budgets très confidentiels, des plans de travail très serrés... Notre premier assistant s’est même demandé comment nous allions y arriver, du genre « On va devoir faire des heures « sup » tous les jours et on ne va pas pouvoir les payer ». Au final on a terminé le film en temps et en heure et, à quelques exceptions près, rien d’alarmant ne s’est produit ; nous avons bouclé le film avec suffisamment de plans pour arriver en salle de montage sereinement.

SFMAG : Quelles sont vos références « perso » ?

JM : T’as pas de bol... ce sont des références connues ! Notre film préféré c’est « Les dents de la mer », à tous les points de vue et, après la référence première, pour « LIVIDE » il s’agit de « SUSPIRIA » de Dario Argento. Notre but n’était pas de refaire « Suspiria » ni un remake déguisé, mais de faire une vraie direction picturale et thématique qui puisse se résumer à « SUSPIRIA ».

SFMAG : Et c’est donc ce concept-là qui a donné naissance à LIVIDE ?

AB : Enfin oui... et non. Le concept de base était un peu une image qui nous obsédait avec Julien et qui trottait dans notre tête. C’était une boite à musique grandeur nature avec la danseuse qui tourne au son de la musique, et je voyais ça avec une petite fille morte à la place de la danseuse. Comment trouver une histoire autour de cette image là ? Donc le scénario a décollé plus ou moins naturellement de cette envie de filmer ce qui représente l’affiche du film aujourd’hui.

SFMAG : Sur un film pareil, quel fut pour vous le plus gros challenge ?

AB/JM : Déjà de le faire et en plus en temps et en heure.

JM : Qu’il existe et qu’il puisse être présent et exister dans le paysage cinématographique actuel. On est passionné de fantastique et on trouve qu’il n’y en a plus du tout. Il y a une vague de cynisme ambiant et dans le cinéma ça se ressent beaucoup, français ou non... La plupart des films sont, en général, très « hardcore », très violents, très « premier degré ». On en a fait partie avec « A l’intérieur », « Frontières » était un peu le même style également. Nous nous sommes dit « mais depuis combien de temps on n’a pas vu un vrai film fantastique onirique, sur la fantasmagorie, d’un univers bien précis ? » C’est plutôt ça qui nous a guidés : réussir à mettre en place ce film là, différent de « A l’intérieur » et différent du climat ambiant.

SFMAG : Visuellement le boulot qu’il y a dessus est vraiment impressionnant, je vous tire mon chapeau....

AB : Merci mais nous on tire notre chapeau à toute notre équipe car nous avions très peu d’argent et cela ne se ressent pas, la maison par exemple...

SFMAG : Elle est hallucinante !

AB : Oui, elle est franchement très, très belle, on a rajouté dessus de la fausse végétation, l’intérieur était totalement explosé de partout, toutes les pièces étaient vides et que des gravas...

SFMAG : Et vous avez donc tout créé de toute pièce ?

AB : La salle de danse ? On l’a créée. La cave, le labo où il y a le transfert des âmes ? On les a créés ! Notre but, malgré notre manque de moyens, était de pousser notre équipe pour qu’elle puisse délivrer un travail pictural qui puisse tenir la route. Je crois que c’est notre vraie victoire : Le film tient la route, la direction artistique est superbe. Maintenant il est évident que le spectateur lambda lui il s’en fout et il ne le verra jamais comme ça. Je crois que c’est ce qui manquait un peu a notre premier film cette richesse visuelle, et on y privilégiait le gore, au détriment de la production des décors généraux du film alors que là on a vraiment voulu faire très attention à cela.

SFMAG : Sincèrement la photo est superbe, les décors sont magnifiques, la bande son est extra... maintenant, pour vous, quelle fut la scène la plus compliquée à faire.

JM : Je dirai l’envol de la fin parce qu’on restait câblé sur fond vert. On l’a fait en une demi-journée... en trois heures ! Ensuite on a pensé à l’envers de cette scène qui est la partie du tournage en Bretagne où l’on était sur les falaises... On devait faire la scène de la plage le jour ; le tournage a donc commencé à cinq heures du matin et là nous avons eu un temps absolument épouvantable : il faisait un froid de canard. Vraiment l’une des journées les plus dures à avaler : nous avons dû composer avec les éléments, adapter notre mise en scène et ça a été compliqué de faire un découpage en équation avec le reste du film... une mise en scène très posée avec des jolis plans. Nous nous sommes retrouvés avec un vent très violent, la steadycam inutilisable : que faire ? On a dû trouver au tout dernier moment des solutions adéquates.
Imaginez la pression : les comédiens grelottaient... la petite fille et Chloé Coulloud en mini-jupe tenues par les deux câbles de sécurité pour leur éviter une chute étaient des enfants mineurs et, c’était une obligation, la responsable de la DAS était là et elle avait le pouvoir et la possibilité d’arrêter le tournage. On a dû faire un peu diversion et pour cela, le producteur l’a branchée sur les maladies infantiles de l’hiver ! Bref, on a tout fait pour qu’elle ne voit pas certaines scènes qui l’auraient horrifiée, d’autant plus qu’on ne pouvait pas respecter les horaires imposés pour les gamins car nous n’avions, tout simplement, ni le temps ni l’argent pour prolonger le tournage.

SFGMAG : Techniquement vous l’avez tourné avec quel équipement ?

AB : C’est du numérique, caméra Génésis. On aurait rêvé de le faire en 35 mm, mais maintenant c’est de plus en plus rare et plus cher. On peut carrément faire moins de prises et il fallait y aller à l’économie. Mais nous sommes très content du rendu de la Génésis, il est très proche du 35mm, le rendu se sent pas trop, et je sens même du grain sur certaine scènes : Nous avons donc un rendu hyper proche du 35mm.

JM : Laurent Bartès, notre DP, a fait un superbe boulot.

SFMAG : Fantastique, absolument fantastique, en effet.

JM : Oui, je trouve que le film ne fait pas numérique.

AB : Non, pas du tout, et beaucoup moins que « A l’intérieur ».

JM : On avait vraiment de la fluidité sur certaines scènes et donc on était vraiment content du résultat final.

SFMAG : Et maintenant parlez-nous CASTING ?

AB : Chloé on l’a découverte dans un film s’appelant « la tête de maman », avec Karin Viard et Kad Merad, elle était alors très jeune. Maintenant elle a vingt-deux ou vingt-trois ans, et on a voulu l’avoir : on n’a pas été déçu ! Elle était vraiment bluffante de naturel dans « la tête de maman » et lorsqu’on l’a vu on lui a fait passer quelques tests et elle a complètement répondu à nos attentes, on s’est battu pour l’avoir, et on est totalement fan de ce qu’elle fait. Nous souhaitons que le film lui apporte un minimum de reconnaissance et de travail car elle mérite d’être découverte...

SFMAG : Dès que vous avez terminé « A l’intérieur » Hollywood vous a contacté mais vous n’avez pas donné suite pourquoi ?

JM : Ce n’est pas tout à fait ça en fait. Après « A l’intérieur » on a été appelé par Hollywood, comme tout un tas de jeunes réalisateurs. « Dimensions Films » (les frères Weinstein) désirait acheter « A l’intérieur » et le distribuer. Ils nous ont proposé des scénarios à deux reprises : un reboot de « Hellraiser », sur lequel on a longtemps bossé mais nous sommes partis de nous-mêmes parce que le scénario ne ressemblait plus du tout à ce que l’on voulait faire. Nous nous sommes dit qu’on allait vers quelque chose qui ne nous ressemblait pas du tout : ils voulaient faire un film d’horreur adulte, ultra balisé, et ce n’est pas du tout « Hellraiser ».C’est donc nous qui sommes partis...
Ils nous ont rappelés ensuite pour faire « Halloween 2 », la suite du film de Rob Zombie, et là aussi nous avons travaillé dessus et c’est alors que Zombie a décidé de revenir pour faire lui-même « Halloween 2 », donc on s’est parlé un petit peu... on était un peu dégoûtés, car on voulait vraiment le faire, mais on lui a laissé la place car finalement c’était son bébé. On adore « Halloween 2 » même si on n’a pas été très contents. En comptant les choses sur lesquelles on a bossé et d’autres qu’on a aussi refusées il y a eu beaucoup de propositions mais on s’est toujours dit que si on pouvait monter le film en France on pouvait faire ça au lieu d’aller à Hollywood pour faire un film choquant et arriver à des plus gros budgets et faire « DIE HARD 4 ».
Nous voulons faire des films qui nous plaisent, dont nous puissions être fiers, et toujours dans le fantastique et l’horreur. En parallèle, nous nous sommes battus pendant deux ans pour monter des trucs en France avec un très gros producteur français. On s’est vraiment retrouvé le bec dans l’eau car en France tout le monde s’en fout des films fantastiques et d’horreur, ça n’intéresse personne. Nous nous sommes retrouvés à faire « LIVIDE » parce que les producteurs de « A l’intérieur » nous ont rappelés pour nous demander si on ne voulait pas refaire un film ensemble et on a sauté à pieds joints sur l’occasion. Ils nous ont demandé : « Avez-vous des pitchs, des trucs ? » on leur a alors présenté ce qui était l’ébauche de « LIVIDE » et on a entendu « C’est super allons-y ! » Sinon nous avons eu pendant quatre ans plein de désillusions et de déceptions et après tout cela retour à la maison.

SFMAG : Vous avez donc maintenant un très bon film hyper bien fichu, seriez vous prêts à retourner à Hollywood si tout se passait bien ?

JM : Il faut dire que les Weinstein ont acheté « LIVIDE » d’ailleurs vous pouvez voir leur logo au début du film ! Pour tout dire, on a déjà des propositions d’autres studios américains, mais nous on est dans la même logique : si on peut faire les choses ici en France en français avec notre patrimoine allons y ! Que ce soit en Bretagne ou ailleurs avec des acteurs français allons-y. On a un vivier d’acteurs, on a un vivier de techniciens super motivés et une histoire avec le folklore et c‘est dommage que ce cinéma là n’existe pas en France. Aux USA si on accepte un script qu’on nous propose on est déjà en tournage dans 6 mois, mais cela ne nous excite pas tellement.

Marc Sessego / Andrée Cormier

Propos recueillis par Marc Sessego le 9 novembre 2011
Sincères remerciements à Alexandre et Julien pour leur bonne humeur, et pour nous avoir confié bien des secrets et une passionnante petite leçon de cinéma.


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