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  Sommaire - Interviews -  Michel Cazenave


Interview de Michel Cazenave
Par Par Sandrine Brugot Maillard

Dernier ajout : dimanche 16 mai 2004

"Michel Cazenave"

Michel Cazenave est philosophe. Né en 1942, il entre à Radio France dans les années 70 où il devient producteur en 1984. Il anime chaque samedi matin une passionnante émission « Les vivants et les Dieux ». Grand spécialiste de Jung, il a écrit de nombreux ouvrages de très haute tenue intellectuelle. Il est également grand lecteur de science-fiction et c’est pourquoi nous l’interrogeons aujourd’hui : que pense un lecteur averti de la SF française actuelle et de la SF en général...

SF Mag : Vous êtes un grand lecteur de S.F. Lisez-vous la S.F. française actuelle ?

Michel Cazenave : Première remarque : tous les lecteurs de S.F. sont, comme vous dîtes, de "grands lecteurs" - ou alors, ils n’en sont pas lecteurs du tout. Étant donné la mobilisation de l’imaginaire qu’opère la S.F., on n’échappe pas si facilement à ses griffes. Seconde réponse : je lis assez peu la S.F. française, malgré les progrès qu’elle est en train d’accomplir. Mais elle a encore des années de retard sur la S.F. américaine - et puis, on y oublie encore un peu trop que, quelle que soit sa définition par ailleurs, la S.F. réclame, comme tous les genres littéraires, de véritables écrivains : c’est-à-dire une langue, un style, une réflexion méditée sur la forme de l’écriture.

Pensez-vous qu’elle supporte la comparaison avec l’anglo-saxonne ?

Ce que je viens de vous dire contient déjà la réponse. Où trouvons-nous, par exemple, l’équivalent d’un Silverberg ou d’une Ursula Le Guin ? Et sans même viser si haut, du Mars d’un Ben Bova ?

Quels auteurs français appréciez-vous, et pourquoi ?

Je vais vous donner deux noms qui renvoient à des œuvres extrêmement différentes. Un Pierre Bordage, d’abord, qui réinvente avec bonheur les mythologies évangéliques - comme une variation eidétique sur leur valeur trans-historique : il en retrouve du coup toute la charge subversive, la puissance révolutionnaire au sens subjectif de ce terme. De ce point de vue, j’attends avec curiosité sa "réécriture" de l’Apocalypse de Jean. Et puis aussi, pour citer une autrice encore très jeune, quelqu’un comme Corinne Guitteaud. Elle a l’imagination débordante, une culture évidente qui lui fait inscrire son œuvre dans un cadre de références qui demeure toujours implicite, mais qui n’en est pas moins très riche - et elle mène une réflexion souvent originale. Il lui reste à se domestiquer, ou comme on disait autrefois, à dominer son œuvre au lieu de se laisser quelquefois comme posséder par elle.

Considérez-vous des auteurs comme Dantec ou Houellebecq comme des auteurs de S.F. ?

Certainement pas ! Dans le cas de Houellebecq, l’usage de la métaphore scientifique est d’une navrante pauvreté. Et tout à fait entre nous, est-il seulement un auteur ?

Face à une littérature générale nombriliste et minimaliste, pensez-vous que la S.F. a la place qu’elle mérite dans le panorama éditorial actuel ?

A l’évidence, non - mais ce n’est pas une nouveauté. C’est d’autant plus regrettable qu’une bonne part de la vraie création littéraire se fait dans le domaine de la S.F. Et que celle-ci, depuis quelques décennies, est devenue le lieu privilégié où se posent les questions métaphysiques d’aujourd’hui. Relisez la série de Dune de Herbert, ou le Tom O’Bedlam de Silverberg : c’est sans doute là que sont traités le plus à fond certains des problèmes les plus profonds - ou les plus angoissants - de nos sociétés ou de nos cultures d’aujourd’hui.

A part « Mauvais Genres » sur France Culture et Jacques Baudou au Monde, peu de média informent le grand public de ce qui se fait aujourd’hui en SF : difficile de sortir du cercle des initiés, non ?

En effet. Encore que ma position soit finalement ambivalente. Qu’il y ait des initiés pour une littérature en fin de compte essentiellement initiatique, cela me semble normal. Mais je ne suis pas sûr que ce soit toujours aujourd’hui des initiés dans le vrai sens de ce terme... Par ailleurs, quelle bouffée d’oxygène d’accéder à des œuvres qui, par le pouvoir d’une imagination rigoureusement contrôlée, sont devenues le refuge de l’interrogation et de l’émerveillement philosophique ! Mais il y a, certainement, une révolution de l’esprit à accomplir chez les professionnels des media : puisque nous parlions de Dune, qui s’est vraiment aperçu que s’y trouvaient mises en jeu une nouvelle réflexion sur certains aspects de l’œuvre de Leibniz, une méditation très poussée sur les rapports entre le politique et la proclamation messianique ? De même que, dans un genre connexe, qui a su lire toute la structure sous-jacente au Cinquième élément de Besson : l’imagination symbolique et certains des thèmes mythiques les plus puissants de la théologie manichéenne ?

La S.F. construit des mondes, des civilisations : serait-ce un contre-pied à notre vieil Occident, jadis novateur et civilisateur ?

Quelle drôle de question vous me posez ! La Cité du soleil de Campanella, n’était-ce pas l’utopie d’un autre monde que celui de la fin du XVIe siècle ? Il est vrai qu’il resterait à poser la question du lien exact que l’on peut établir entre l’utopie et la S.F. L’utopie, après tout, l’u-topia, c’est un lieu qui n’a pas de vrai lieu, c’est un "pays du non-où". Mais sous les informations apparemment "réalistes", de fait totalement construites et imaginaires, qui nous en sont données, est-ce que ce ne sont pas des pays de non-où que l’ekumène de Le Guin, ou ces mondes de Cordwayner Smith où règnent les Seigneurs de l’Instrumentalité - et où on peut assister à la réédition du supplice de Jeanne d’Arc, ou à la réinvention d’un christianisme des catacombes ? D’autre part, pour reprendre les termes de votre question, je dois bien répéter que la S.F. la plus vivante, la plus riche, la plus profonde, nous vient toujours pour l’instant des États-Unis. Or, l’Amérique ne me semble pas particulièrement en perte de vitesse, même si je suis plutôt perplexe sur son rôle civilisateur.

La Fantasy se développe beaucoup depuis quelques années. Elle revisite les mythes, en crée de nouveaux, elle bâtit des légendes et nous invite à suivre le parcours initiatique de jeunes héros. Appréciez-vous ce genre ?

Oui, énormément - en introduisant toutes les distinctions nécessaires, c’est-à-dire en en revenant à la question de toute littérature quelle qu’elle soit : quelle est la qualité de ses auteurs ? Si vous prenez la Ténébreuse de Zimmer Bradley ou le Dit d’Aka de Le Guin (mais nous sommes à la frontière de la S.F. et de la Fantasy), il y a là de vraies œuvres qui font partie du patrimoine. Ou le cycle des Princes d’Ambre de Zelazny, qui revisite tout un imaginaire celtique - ou les variations d’un Silverberg sur l’épopée de Gilgamesh, qui n’est pas sans évoquer parfois le Dialogue des morts de Lucien de Samosate ... Pour moi, il n’y a pas la "littérature sérieuse" d’un côté, et de l’autre la S.F., la Fantasy, ou même le policier. Comme le disait Malraux de l’œuvre de Graham Greene (il devait penser au Rocher de Brighton ou aux livres du même genre) : "C’est le policier à la hauteur de la tragédie grecque".

Alors, on pourrait dire de Donaldson : "C’est la S.F. au niveau de Wagner." En fait, il y a la bonne littérature, tous genres confondus, et la mauvaise littérature - tous genres aussi confondus. Dans ma jeunesse, on dévaluait Eugène Sue ou même Alexandre Dumas comme des "écrivains populaires". On s’est aperçu, depuis, que c’étaient des écrivains majeurs du XIXe siècle... Stanislas Lem, Walter Miller (au moins pour le Cantique), le Bradbury des Chroniques martiennes (je fais tout exprès de ne prendre que des œuvres confirmées : pour les jeunes auteurs, c’est le futur qui tranchera et fera les tris nécessaires), ce sont objectivement de grands auteurs de notre siècle, et ils appartiennent déjà au trésor de l’humanité. Cela dit, et pour en revenir à la Fantasy, elle ré-invente le mythe dans un monde "désenchanté", elle nous tient le "langage des dieux" dans un univers qui croyait l’avoir oublié. D’une certaine façon, je me demande si elle n’est pas l’équivalent moderne de la matière de Bretagne au Moyen Age, si elle ne traduit pas, au-delà d’une nostalgie stérile, l’espérance d’un Graal qui nous redonnerait notre Orient. D’ailleurs, à travers la filiation par Tolkien et les grands maîtres irlandais de l’imaginaire, est-ce seulement un hasard si ces œuvres sont traversées du souffle épique scandinave, de celui de la lyrique celtique, de celui de la quête qui nous renvoie précisément à tout le monde arthurien ? L’initiation a disparu de nos sociétés : mais on ne s’en débarrasse pas de la sorte, et elle fait sans doute retour là où on l’attendait le moins.

Contre vents et marées, la hard-science perdure, le cyberpunk arrive à maturité et le space opera se renouvelle. Qu’est-ce que ces genres très scientifiques ont à nous dire sur le monde ?

Souvent des choses que nous n’avons pas envie d’entendre. L’époque de la science triomphale est terminée, l’univers de Jules Verne est clos. Nous sommes entrés aujourd’hui dans l’ère de la science problématique - tout du moins quand on l’examine sous un angle social ou politique ; disons, pour résumer, du point de vue du destin humain. Et on voit bien, dans les genres auxquels vous faites allusion, les attitudes d’esprit qui percent de plus en plus : soit une évaluation des effets de la science sur la construction du monde, soit des variations imaginaires qui poussent jusqu’à leurs extrêmes conséquences (fussent-elles même parfois fantasmatiques), ce que nous proposent les théories de la science la plus contemporaine. Encore une fois, c’est l’un des exercices les plus sérieux de la philosophie aujourd’hui. À condition, bien entendu, de ne pas prendre un jeu de l’esprit - au sens du lusus serius des alchimistes - pour la réalité littérale ...


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