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  Sommaire - Interviews -  Ugo Bellagamba


Interview de Ugo Bellagamba
Par Par Etienne Barrillier

Dernier ajout : mercredi 19 mai 2004

"Ugo Bellagamba"

Quand j’écris je cherche toujours le partage

Ugo Bellagamba a commencé timidement dans la vie sérieuse d’auteur de science-fiction en publiant des textes sous le pseudonyme de Michael Rheyss. Un jour il se décida à écrire sous sa propre plume et se fit rapidement remarquer, notamment grâce à sa novella, « L’Apopis républicain ». Co-auteur avec Thomas Day de deux romans, il est certainement l’un de ceux que l’on doit surveiller du coin de l’œil : un tel mélange de culture, de gentillesse et de talent ne doit pas être négligé !

Sf-Mag : Pensez-vous appartenir à une génération d’écrivains ?

Ugo Bellagamba : Au sens strict de la « génération »... oui ! Je suis de la génération de David Calvo, de Thomas Day, de Johan Heliot, de Xavier Mauméjean bref toute la génération des trentenaires qui ont émergé à la fin des années quatre-vingt-dix.

On est aussi à une époque où une nouvelle génération d’éditeurs arrive ; on travaille souvent avec des directeurs de collection qui ont le même âge que nous.
Mais « nouvelle génération » ne doit pas faire oublier que nous sommes tributaires du passé. On a l’occasion de revenir sur les grands thèmes de la science-fiction qui ont été dégagés avant nous, et de le faire avec une liberté presque totale, souvent en recomposant les éléments, en brisant les barrières entre les genres... Faire, en quelque sorte, de ― comme le dit Francis Berthelot ― la « fiction transgressive » On peut également évoquer ce qu’a dit Francis Valéry au sujet de l’esthétique de la fusion dans la préface de son guide de lecture de la SF chez Folio. Nous ne sommes plus « enfermés » dans un genre tel quel la fantasy, le fantastique, le polar, l’uchronie, l’utopie...

Mais, j’insiste sur ce point, sans les grands auteurs des générations précédentes, sans ceux qui défrichaient les sillons de la science-fiction, de la hard science, de la fantasy, ceux qui ont proprement tracé les sillons des genres, nous n’aurions pas les moyens de cette liberté, pas les outils narratifs et culturels pour s’en affranchir.
Nous sommes une génération libre composite, très ouverte, mais qui éclaire la route à venir à la chandelle des grands anciens, qui nous servent de repères. Si je suis libre d’explorer les possibilités de la SF, c’est grâce à Dick, Aldiss, Silverberg, Curval ou Powers...

SF-Mag : Ta bibliographie se répartit en deux pôles : d’une part l’écriture en duo et d’autre part des textes plus personnels. On va peut-être commencer par ta collaboration avec Thomas Day. Comment travailler avec quelqu’un qui a plus d’expérience que toi ? Comment « exister » face à quelqu’un comme Thomas Day ?

U.B. : J’adore le partage. Quand j’écris je cherche toujours le partage : le partage de valeurs, le partage de visions, le partage d’un voyage... J’aime faire passer des messages dans l’écriture. Je n’ai pas une écriture désintéressée ou purement ludique, elle est toujours déterminée par une ambition thématique, une ambition de « sens ». Quelqu’un a défini la science-fiction comme étant une récréation philosophique, j’y souscris tout à fait. La SF est à la fois évasion et réflexion.
En co-écriture, le partage permet d’aller plus loin puisqu’on se confronte aux différences d’un autre auteur et on s’enrichit à son contact. C’est à la fois une remise en question et un dépassement. L’École des assassins et Le double corps du roi sont très différents, qui plus est. Dans l’école, je me suis plus placé comme un apprenti.

SF-Mag : on sent beaucoup plus la patte de Thomas Day...

U.B. : C’est vrai. J’ai cependant ajouté beaucoup d’éléments personnels dans le contexte, le synopsis, les personnages. Thomas m’a livré un projet de départ, qui se passait uniquement en Chine, à Pékin. Je l’ai transposé à Hong-Kong, en 2047, en lui donnant la dimension politique du rattachement de Hong-Kong à la République Populaire de Chine. Je me suis approprié son idée en y mettant aussi des éléments scientifiques qui m’étaient chers. À partir de là, on a tout co-écrit. Je me suis cependant placé assez en retrait, dans la position d’un apprenti. J’ai pris ça comme une chance extraordinaire de voir les techniques d’écriture de Thomas Day à l’œuvre, de les expérimenter et les éprouver à travers ma propre écriture. Thomas a été génial. Il n’a jamais fait jouer la hiérarchie. Il y a eu un équilibre, un respect mutuel. J’ai énormément appris sur la manière de gérer une situation, de gérer un personnage, une scène d’action... Cela m’a beaucoup apporté.

SF-Mag : Et pour le deuxième roman ?

U.B. : Le double corps du roi est un peu la réponse à L’Ecole des Assassins. Il est plus riche sur le plan thématique, plus ambitieux (trop peut-être). C’est un projet personnel à l’origine.

SF-Mag : Il devait être structuré en deux parties ?

U.B. : Tout à fait. Le projet se concentrait surtout sur l’aspect politique. Cette armure qui est à la fois le symbole de la transcendance de l’État et une arme extraordinaire... C’était un projet de science-fantasy. Quand j’ai commencé à travailler sur le synopsis, je devais le développer seul. Mais, Thomas et moi parlions de faire un autre projet ensemble. J’ai eu envie de lui proposer celui-là. Je me suis dit que son énergie narrative, son sens de la dynamique, liée à des personnages si hauts en couleurs, avec cette force créatrice très instinctive qui le caractérise, m’aideraient à déployer cet univers un peu glacé et politique que j’étais alors en train de mettre en place.

Nous sommes donc partis sur ce deuxième projet et je pense que nous sommes allés beaucoup plus loin que ce que j’aurais réussi à faire seul. La première partie m’appartient plus tandis que la seconde vient de l’énergie créatrice, si visuelle, de Thomas. Certains lecteurs préfèrent la première ou la deuxième, c’est très variable mais toujours intéressant à entendre !
Les lecteurs, dans l’ensemble, aiment le roman, mais les critiques lui reprochent sa trop grande hybridité. Cette hybridité vient de cette deuxième rencontre, plus équilibrée... Il nous reste à faire la belle.

SF-Mag : Rien de prévu ?

U.B. : On y pense ! J’ai d’abord en priorité mon roman solo qui est très important à mes yeux. C’est une étape de plus. Thomas a pas mal de projets aussi. Mais il y aura une troisième rencontre, je peux le certifier...

SF-Mag : Dans le sommaire de ton recueil, on peut remarquer deux axes : d’un côté celui d’uchronie avec « l’Apopis républicain » et d’un autre côté, celui de l’utopie...

U.B. : c’est plus que ça. La cité du soleil est véritablement un acte de naissance. « L’Apopis républicain » est pour l’instant mon texte, non pas le plus réussi, mais le plus complet. À sa suite a émergé ce projet de recueil de novellas. Ce sont de longues nouvelles chapitrées qui peuvent se lire d’une seule traite, définition donnée par Gilles Dumay dans l’introduction d’Aventures lointaines et à laquelle je souscris pleinement. C’est mon format de prédilection : même si je me lance dans un roman solo, je continuerai toujours à faire des novellas. Elles permettent un approfondissement thématique et en même temps offrent une gestion des personnages plus riche que la nouvelle, sans basculer dans l’écueil de la répétition et de la redondance qui grèvent tant de romans aujourd’hui.

Pour moi La Cité du Soleil est le reflet des trois éléments qui me rattachent le plus à l’écriture et à la science-fiction. En premier : la dimension utopique ! Le lien de filiation est très fort entre l’utopie et la science-fiction. Penser des cités idéales ou des contre-modèles, remettre en question les représentations qu’on a de la société ou du rapport entre les individus, c’est exactement ce que fait la science-fiction, et depuis toujours. Elle remet en perspective l’homme et sa société.

En second : l’uchronie parce qu’en tant qu’historien je vais souvent dans le sens d’un réinvestissement de la matière historique dans la science-fiction. Pas seulement à travers de l’uchronie mais aussi à travers de ce que j’appelle la figure de l’acteur historique dans les récits de science-fiction. J’aime montrer, comme dans « L’Apopis Républicain », à travers le personnage de Trismégista, comment un acteur historique  qui doit prendre une décision historique  est mis en scène dans un contexte de science-fiction.

Et en troisième : c’est la dimension space opera de « Dernier filament pour Andromède ». Elle fait partie de l’imagerie SF. Dans la plupart de mes uchronies, il y a une part de space opera. Je ne veux pas y renoncer. C’est pour ça que j’ai fait le troisième texte qui se passe à la fin des temps à l’échelle de la galaxie.

SF-Mag : Tu fais tes gammes en quelque sorte, c’est ça ?

U.B. : Oui, j’accepte cette présentation. L’utopie, l’uchronie, l’épopée spatiale... Cet acte de naissance étant accompli, à moi maintenant de creuser le sillon plus avant et d’explorer plus loin ces champs thématiques qui me tiennent à cœur. Je précise que je ne suis pas scientifique de formation, je suis historien. Je n’ai pas de prétentions scientifiques. Éric Picholle a dit que je faisais de la « métaphore scientifique ». J’irai plus loin en disant que je fais de la métaphore scientifique ET de la métaphore historique. Car dans les uchronies, l’érudition n’est jamais telle que l’on puisse parler de roman historique. Je considère donc que je fais mes gammes, avant d’aller plus loin. Et je vais aller plus loin ! [rire] J’espère...

SF-Mag : Peux-tu revenir un peu sur « La Cité du Soleil » ? Quelles sont les origines du texte de Tommaso Campanella ? Dans quelle mesure a-t-il influencé ton écriture ?

U.B. : En ce qui concerne le texte originel, il s’agit d’un dialogue entre un marin génois et un hospitalier. Grâce à lui, j’ai essayé de croiser utopie et uchronie. Le champ utopique est celui qui m’intéresse le plus. Je le pense consubstantiel à la science-fiction. Celui qui incarne le plus le lien entre la science-fiction et l’utopie c’est H. G. Wells, avec entre autres Quand le dormeur s’éveillera ou encore La machine à explorer le temps. Ce que je voulais c’est rendre hommage à l’utopie classique, avant d’essayer d’en inventer de nouvelles, plus ouvertes... À travers Campanella, je rends hommage à tous ces penseurs qui ont considéré, entre la Renaissance et le XVIIIème siècle, que le bonheur des hommes résidait dans la perfection des institutions, dans l’équilibre social et dans la science.
Campanella et Bacon sont la charnière entre l’utopie institutionnelle et l’utopie scientifique. On voit apparaître chez Campanella la science comme moteur de l’utopie. Elle est en filigrane, c’est plutôt la connaissance scientifique. Alors que chez Bacon et les suivants c’est déjà l’application technologique.
Il ne fallait pas que je reprenne à la lettre le dialogue de Campanella. On ne peut pas écrire aujourd’hui une utopie comme on en écrivait au XVIème ou XVIIème siècles : quelque chose de statique qui n’est qu’une théorie, figée dans sa perfection...

Je ne voulais pas écrire une utopie mais plutôt un hommage à l’utopie. Un hommage à un type d’utopie qui aujourd’hui ne correspond plus au besoin utopique qu’on a dans notre société. Une utopie fermée, figée, institutionnalisée. C’est pour ça que « la Cité du Soleil » s’arrête aux portes de la cité. Après il n’y a rien à écrire. Toute la tension du texte réside dans l’acceptation, ou le refus, de la concrétisation d’un idéal.

Le texte confine vers l’imaginaire en ne l’atteignant qu’à la fin.

SF-Mag : On trouve un écho du dialogue de Campanella dans le dialogue de la l’héroïne avec son amant absent.

U.B. : C’est juste... [silence] Je ne l’avais pas analysé comme ça. Il est toujours étonnant de constater que le projet qu’on a eu apparaît souvent à la lumière du commentaire de l’autre. J’ai pris conscience assez tardivement de ce que je voulais faire dans « L’Apopis républicain » sur l’acteur historique, grâce à Pascal Mergey de la Clepsydre.

SF-Mag : Revenons à tes projets. Restes-tu fidèle au Bélial’ ?

U.B. : Ma priorité est de faire des choses avec des gens que j’aime, qui me comprennent et avec qui je partage des valeurs communes. Le Bélial’ c’est Olivier Girard, qui, avec Thomas Day, m’a permis d’apprendre les techniques narratives qui me permettaient de faire passer les émotions et les idées que je voulais dans mes textes. C’est aussi avec Olivier que l’aboutissement du recueil a eu lieu. Je suis donc fidèle au Bélial’, mais je suis surtout fidèle à l’être humain derrière le Bélial’.

Ce ne m’empêche pas de découvrir ou d’aller à la rencontre d’autres éditeurs, ce que j’ai déjà fait Mnémos ou Nestiveqnen... Mais, on peut résolument me considérer comme un auteur Bélial’. Les rencontres changent les choses. Je sais qu’Olivier Girard me comprend bien, il comprend ma différence vis-à-vis de ce qu’il publie et qui est souvent beaucoup plus sombre. Je dois être une des exceptions du catalogue. On se comprend bien et c’est plus précieux que n’importe quoi.

SF-Mag : Pour finir, que peux-tu nous dire sur tes projets ?

U.B. : Mon roman est en synopsis, pour ne pas dire en séquençage ! C’est une uchronie sur la première croisade inspiré d’un opéra baroque du XVII siècle d’un compositeur provençal qui s’appelle André Campra. C’est un opéra qui repose sur le personnage de Tancrède, prince italien qui participa à la première croisade et qui, très classiquement dans un opéra, doit choisir entre l’amour et la foi. Je vais me servir de ce personnage pour opérer à travers lui une remise en question des rapports historiques entre l’orient et l’occident.

SF-Mag : Ugo, merci, on t’aime !

U.B. : silence ému...

Propos recueillis pas Etienne Barrillier


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