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  Sommaire - Livres -  A - F -  Le Royaume des Devins




"Le Royaume des Devins"
de
Clive Barker

Editeur :
Fleuve noir (23 octobre 2003)
 

"Le Royaume des Devins"
de Clive Barker



10/10

Lorsque ce modeste employé d’une compagnie d’assurance s’élança un beau jour à la poursuite d’un oiseau, jamais il n’aurait songé un seul instant mettre les pieds dans l’engrenage d’une histoire qui l’entraînerait par delà le bien et le mal et imprimerait à jamais sa marque dans son esprit et son corps.

L’oiseau poursuit son vol et Cal tombe sur un tapis qui lui ouvrira les portes d’un autre monde.
Si Barker reprend les prémices du Alice au pays des merveilles de Lewis Carrol (ici le pigeon se substitue au lapin d’Alice) c’est pour mieux en pervertir les règles et rompre avec les conventions du genre. L’histoire s’ouvre par l’évocation poétique du métier à tisser qui poursuit son œuvre sans véritable point originel.

Cette mise en abîme va permettre au conte barkerien de déployer sa redoutable mécanique. Rupture avec les schémas traditionnels, renversement radical, même si nous sommes toujours dans le registre du conte, le récit de Barker ne répond à aucune autre règle que les siennes propres. Dès lors, le lecteur va se sentir happé par cette histoire qui se distille en une langue chargée d’un certain prophétisme.

Le récit en lui-même semble se dérouler de façon continue, sans véritable digression au départ, puis il y a brusquement rupture. Pourtant, cela n’empiète en rien sur la dynamique de l’histoire, car Barker est bigrement doué et parvient de façon merveilleuse à suivre plusieurs cheminements au sein de cette histoire universelle. Alors le charme opère, et au fil des lignes le lecteur découvre l’autre histoire, celle du "Peuple des devins" doués de pouvoirs magiques et dont les prodiges firent d’eux des parias au regard des "Coucous" (Les hommes), de leur entreprise de regrouper les quatre grandes familles et leurs territoires (un lac, une montagne, un pré, pris aux hommes de ci, de là), pour voir tisser leur royaume en un tapis magique dont les fils renferment les prodiges.

Mais Immacolata, une incantatrice toujours accompagnée des entités maléfiques de ses sœurs qu’elle a étranglées avant naissance, va opérer une terrible vengeance contre ce peuple qui jadis l’avait bannie. De prime abord, le lecteur pourra être rebuté par l’épaisseur du roman. Mais subjugué par le style, une intrigue forte et la religiosité égrenée par le verbe de Barker, il est entraîné malgré lui à la suite de ces personnages décalés en rupture avec le monde. Le "prodige" du conte Barkerien est cette habileté à donner la même importance à chaque personnage, et à nous les rendre attachants quelles que soient leurs motivations ou leur nature. On suivra alors avec passion l’épopée de Cal qui, ayant contemplé les splendeurs du royaume des devins n’a plus qu’un désir celui d’y vivre ; Suzanna, dévorée par le remords et la culpabilité qui va se voir investie de grands pouvoirs ; Hobart, le policier névrosé, obsédé par l’ordre, personnage fantoche représentant d’une norme devenue absurde dès que les perspectives changent ;

Shadewell, enfin, qui est un coucou surpuissant, pervers et manipulateur, le plus énigmatique et le plus paradoxal de tous, ne servant que lui-même. Soucieux de nuancer la nature de ses personnages et les manichéismes apparents, Barker introduit un élément extérieur en la personne du fléau, redoutable entité acquis à la mort des habitants de la trame. Dans un style coulant, l’auteur nous emporte de scènes violentes en véritables faits magiques sur les tribulations de ce groupe en quête de Rédemption/transformation.

Les références sont riches et multiples, Barker a ce don inné d’emprunter des archétypes pour les faire sien, si bien qu’on peut parler de création ex-nihilo. Ainsi "Immacolata" est une allusion à peine voilée à "L’Immaculée conception" dont la nature est inverse (Immacolata tue, elle se venge, elle ne féconde pas mais consume). Quant au terme de "Royaume des Devins, peut-être faut-il y voir la référence à l’ancien Testament, notamment le chapitre 5 du livre de Daniel qui confère au récit la dimension d’une révélation sacrée. Deux thèmes centraux dominent l’oeuvre. L’artefact du conte Barkerien est constitutif d’une nouvelle norme du monstrueux.

Il n’est plus ce monstre, ennemi incompréhensible, cette différenciation qu’il faut éliminer pour se réapproprier un réel normatif. Non, le monstre du Royaume des Devins est "lieu de prodiges", une énigme à résoudre, et c’est là que le miracle opère. La boîte de Pandore s’ouvre et le lecteur ne sait plus s’il subit une histoire ou s’il participe à une épopée/odyssée. Et là se retrouve en filigrane le thème central de l’œuvre : La métamorphose, transmutation à la fois biologique et morale. L’accession à une dimension morale ne peut s’opérer que par l’épreuve intime, physique.

La trilogie Barkerienne, sexe/mort/transformation trouve son aboutissement dans ce récit ample entre ciel et enfer où les normes traditionnelles sont abolies au profit d’une véritable transmutation des valeurs. Véritable hommage à la tradition du conte fantastique (C.S. Lewis, Tolkien, Lewis Carrol)par sa description d’un monde mythique, ce livre "puzzle" est une "dark urban fantasy" dont la grande particularité est de se lire comme un écrit sacré mais dont les scènes chocs prises individuellement sont autant de signes de la continuité de l’œuvre d’un artiste de l’horreur.

L’un des dix meilleurs livres des 20ème et 21ème siècle dont la réédition s’imposait. A noter une fois de plus la remarquable traduction de Jean-Daniel Brèque qui a procédé à une véritable traduction/réécriture qui nous dispense de revenir à l’original.

Jean-Dominique et Emmanuel Collot

Le Royaume Des Devins, Clive Barker, Traduit de l’anglais par Jean-Daniel Brèque, Fleuve Noir/ Collection Thriller Fantastique, septembre 2003, 800 pages, 8,11 euros






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