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  Sommaire - Interviews -  Apocalypse : « Et si la réalité dépassait la fiction ? »


Interview de Apocalypse : « Et si la réalité dépassait la fiction ? »
Par Sandrine M. Lamoureux

Dernier ajout : vendredi 7 septembre 2007

"Apocalypse : « Et si la réalité dépassait la fiction ? »"

Le numéro 54 de sfmag est consacré au thème : "L’Apocalypse selon SF". Nous sommes allés interviewer un gestionnaire du risque majeur pour qu’il nous explique ce que pourrait être "L’apocalypse en vrai"...
Ce numéro 54 de Sfmag
est disponible en kiosques du 25 septembre 2007 au 25 novembre puis, après cette date, disponible en PDF en téléchargement dans la rubrique "ebooks" de ce site.

« Et si la réalité dépassait la fiction ? »
Une interview de M R., Ingénieur au Ministère de l’Equipement, réalisée par Sandrine M. Lamoureux

Sandrine M. Lamoureux - Qu’est-ce qu’un « risque » ?
Monsieur R. - C’est le produit d’un aléa par une vulnérabilité. L’aléa est caractérisé par un phénomène physique, dont on mesure l’intensité et la fréquence, et qui résulte de causes humaines ou naturelles. La vulnérabilité concerne le coût en vies humaines et en argent. Il vient de l’activité humaine. En termes militaires, on désigne les « risques » par la sigle NBC, Nucléaires, Biologiques et Chimiques.

SML - En quoi consiste la gestion des risques ?
M R. - Elle comporte deux aspects : le volet militaire, comprenant la guerre et le terrorisme, et le volet civil, avec la gestion des risques contre les catastrophes. Les administrations s’organisent en rassemblant les deux par l’intermédiaire des Préfectures. Le groupe de travail s’appelle « Division des nuisances, ressources et sécurité ». Elle existe sous cette forme depuis 2002.

SML - Qui gère les « risques » ?
M R. - Pour les risques naturels et les espèces protégées, il s’agit de la DIREN, Direction Interdépartementale et Régionale de l’Equipement et de la Nature, sous l’autorité des préfets et des préfets de région. Pour la défense de l’environnement et les risques naturels, il s’agit de la DRIRE, Direction Régionale de l’Industrie Recherche et Environnement. Dans les faits, les instances gouvernementales seraient assez démunies en cas de catastrophe.

SML - Quel « risque » a été le plus évalué par la DIREN ?
M R. - Il concernait les inondations.

SML - Prenons un exemple concret. Que se passerait-il en cas de grande crue à Paris ?
M R. - Les problèmes seraient multiples. Ils ont été évalués dans un document produit en 2002, « La prise en compte dans la planification régionale des ressources, déchets, nuisances, risques et crises ». Il s’agissait de réflexions préalables en vue d’établir le nouveau SDRIF, Schéma Directeur Région Ile de France. Ils établissent des prévisions à quinze ans, mais sont rapidement caducs et donc révisés, par exemple en fonction de l’implantation de nouvelles industries, de hangars, etc. Un deuxième document concernait la gestion des déchets du bâtiment travaux publics (BTP) dans Paris et la petite couronne.

SML - Concrètement, à quoi les autorités seraient-elles confrontées ?
M R. - En vrac, la circulation et la chaîne d’approvisionnement seraient perturbées en raison de l’absence d’électricité : plus de feux, des magasins sans systèmes de sécurité, ni chaîne du froid, ni surveillance, donc des risques de pillage. La solution proposée est de vider les zones inondées, mais cela ne résoudrait pas les problèmes de sécurité : qui garderait les magasins ? La circulation dans les zones inondées pose problème. Par exemple, il n’y a plus de barques en Région parisienne (au contraire de la crue de 1910). Il faudrait donc acquérir des stocks et les entreposer à proximité dans cette éventualité. Il faudrait également sortir les voitures des zones inondées et les entreposer ailleurs. Un autre point noir, le métro. En cas d’inondation, il ne pourrait pas redémarrer avant un an, pour remettre en état les systèmes électroniques. Pendant la crue de 1910, la zone devant la gare Saint Lazare a été inondée par les tunnels du métro en construction car elle se trouve sur un ancien bras de la Seine qui a été peu à peu remblayé. Il n’y aurait plus d’eau potable par endroits, celle-ci venant des usines en bord de rivière qui seraient à la fois inondées et non alimentées en électricité, voire inaccessibles aux employés. Il n’y aurait plus de transports en commun, donc les gens ne pourraient aller travailler, les autoroutes seraient coupées et la traversée de 50% de ponts de Paris impossible. Les chemins de fer qui suivent les vallées (gare de Lyon, d’Austerlitz, et dans une moindre mesure Saint Lazare) seraient arrêtés. Plusieurs hôpitaux seraient inondés, sans électricité et/ou sans eau potable. On ignore comment organiser leur déménagement, mais le travail est en cours. Il faudrait éviter d’avoir à traverser le fleuve, par exemple. Il faudrait déplacer 20 000 lits - notons que lors de la crue de l’Elbe, les autorités se sont glorifiées d’avoir réussi à en déplacer 350, c’est dire !

SML - D’autres problèmes sanitaires ?
M R. - Le principal concerne la gestion des déchets. Il ne serait pas possible de les enlever, et les usines de retraitement et d’incinération de la région parisienne se trouvent aussi en bordure de rivière. On pourrait les déplacer sans les avoir incinérés, ce qui pose deux problèmes : la logistique, encore non résolue à ce jour, et savoir où les entreposer - Bois de Vincennes ? De Boulogne ? On a calculé que dans les rues de Paris où les caves auront été inondées, donc sans électricité, les déchets ressortant lors du nettoyage formeraient un cordon de trois mètres de large sur un mètre de hauteur. En 1910, on a entassé les déchets sur des ponts, ensuite on les a jetés à l’eau et ils se sont entassés sur les berges des Hauts de Seine.

SML - On imagine quelles maladies il faudrait alors affronter ! Est-ce que l’armée nous protègerait ?
M R. - Non, car l’armée est devenue professionnelle. On ne peut donc plus appeler les réservistes ni les jeunes effectuant leur service militaire. Nous disposons désormais d’une armée de métier très spécialisée, et il n’y a plus assez de personnel non qualifié.

SML - Et la police ?
M R. - La Préfecture de Police aurait des états d’âme à expulser les gens de chez eux, car c’est désormais interdit, sauf en cas de risque majeur pour leur vie. Donc des gens pourraient décider de rester coûte que coûte, ce qui nuirait à la gestion de la crise. En outre, la police ne dispose pas des infrastructures nécessaires ni du personnel pour gérer une telle crise.

SML - Face à une telle catastrophe, a-t-on une idée de la manière dont les populations réagiraient ?
M R. - C’est une grande question. En 1910, les gens ont été solidaires les uns des autres et on n’a déploré aucun mort. On a ensuite construit des murets de protections pour isoler les parties basses du 94 et du 92. S’ils sont en bon état, ils peuvent tenir un certain temps, mais s’ils débordaient, la zone protégée serait rapidement inondée, avec des risques de panique et de décès à cause des fortes vitesses de l’eau et des badauds imprudents. D’ailleurs, certaines communes, telles que l’Ile Saint Denis et Maison Alfort ne devraient pas exister car en cas de crue elles seraient complètement inondées.

SML - Bref, toutes les fonctions seraient affectées, et certaines très durablement. Mais un tel scénario ne relève-t-il pas de la science fiction ?
M R. - Au contraire, le risque est réel, et il existe une crue de ce type tous les cent ans environ, la dernière remontant, comme nous l’avons dit, à 1910. En outre, la vulnérabilité ne cesse de croître, donc le coût induit d’un même aléa augmente, car les gens investissent de plus en plus de capital dans leur habitat, et que le fonctionnement de la société est de plus en plus fragile en raison de la complexification de notre vie quotidienne. Par exemple, couper le courant en 1910 était moins grave que maintenant, où même les gazinières ne s’allument plus que grâce à l’électricité. De ce fait, la gestion de la crise sera de moins en moins humaine : on a tant de problèmes techniques à résoudre qu’on en consacrera moins aux humains... J’ajoute que la crue n’est pas la crise la plus grave qui puisse survenir. Beaucoup de gens ne croient pas à un risque biologique, car limiter la contamination serait quasiment impossible, mais on a vu ce que peuvent faire des terroristes...

SML - Pour conclure, quels sont selon vous les principaux problèmes à résoudre en cas de survenue d’une crise majeure ?
M R. - Je dirai qu’ils sont de trois ordres. Un, assurer la pérennité de l’espèce humaine. Deux, transmettre le savoir de l’humanité. Trois, l’aspect moral, à savoir veiller à ce que les futurs hommes conservent des caractéristiques humaines.

Propos recueillis le 6 août 2007.


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