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"Les contes de la chair"
de
Clive Barker

Editeur :
 

"Les contes de la chair"
de Clive Barker



Les contes de la chair

Tout d’abord, ce qui caractérise le plus cet ensemble de nouvelles c’est bien l’inversion des paradigmes. Là où dans le conte fantastique traditionnel nous avions des rapports simples, à savoir, un surnaturel mis à distance, ou lié par des connexions plus distendues, psychologiques, nous entrons avec Barker dans un lien d’interdépendance dont le personnage va être le géniteur. Ainsi, l’auteur nous donne une histoire dans l’histoire, il présente un point de départ en rupture radicale avec les règles traditionnelles. Simon McNeal est un charlatan, un faux médium. Pris en otage par le peuple des morts, il deviendra en quelque sorte la boîte de Pandore qui en s’ouvrant progressivement, engendrera des histoires, les histoires terribles de ces morts. Ainsi, à chaque tatouage que ces morts imprimeront dans sa chair, correspondront autant d’histoires. Barker fait oeuvre d’orfèvre dans cet ensemble de variations. Ton cru, poésie des cimes, chaque nouvelle sera à la fois une punition pour le faux médium et en même temps une pénitence. L’auteur instaure un jeu de répondants stupéfiants avec la religion. Simon sera l’objet d’un sacrifice bien particulier. Il a fauté, il a trompé et a insulté même les morts. La sentence a des allures de jugement divin, on songe bien évidemment au catholicisme, voir à toutes les religions. Mais ce qu’il y a d’extraordinaire ici, c’est le traitement tout à fait original que l’auteur apporte à cela. Contournant le pure édit définitif, faisant acte de rationalisme, il commue en quelque sorte la peine encourue en un sacrifice au conte même. C’est par cette ré-attribution de la subversion aux exigences du conte que Barker fonde sa mythologie, laïc, détachée, faussement mortifiante. Car ce qui se cache au bout c’est un véritable rite d’initiation, un éveil sans réponse, qui appartient individuellement à chacun. Et c’est là que l’auteur excelle, briser les portes, nous confronter à notre propre putréfaction pour, en nous débarrassant de nos culpabilités et nos ressentiments égoïstes, nous ramener à la vie, tout simplement, mais une vie possédant cet arrière monde, fondé une bonne fois pour toute, soumis aux fantaisies de chacun. Bref, Barker fait acte, à l’image de ses personnage, de véritable faiseur de prodiges, mais de prodiges qui ne sont rattachés à aucune autre norme que les évaluations individuelles.

Le lovecraftisme d’une nouvelle comme " Le train de l’abattoir ", l’inversion des rapports entre un démon et sa victime, l’introduction d’une défaillance dans la déterminisme du récit fantastique traditionnel (le démon est plein de maladresse et sa victime plus maligne que prévues par les règles) est déjà une innovation en soi. Ensuite, le carcéral glauque d’une nouvelle aussi subtile et terrible que " la truie ", font que ce recueil inaugure non seulement une nouvelle manière de raconter une histoire, mais aussi une façon toute particulière de conclure ou d’y apporter la morale de fin. " Dans les collines, les cités " est une superbe variation sur le " Gulliver " de Swift, et la fin est un des sommets du genre, une puissante symbolique avec à la fin une nature qui reprend ses droits. Ce n’est pas le sujet qui dérange dans ce récit c’est le déroulement même de l’histoire. Pas de repère, pas de situation claire, juste de prodigieuses vues sur un autre temps ou un " outretemps " dans lequel s’opère comme de par nature un combat ancien et traditionnel. Le ton aurait pu plaire à un cinéaste comme Tim Burton. De plus, Barker s’étale sur ses fins en des mélopées poétiques qui font montre d’un soucis de replacer la plupart du temps ses histoires dans les instances du conte, même les récits les plus terribles, les plus éprouvants. Mais la nouvelle qui remporte tous les suffrages, celle qui touche le plus au coeur, est bel et bien " Les feux de la rampe ". Cette histoire de fantômes qui reviennent d’entre les morts afin de jouer la dernière représentation d’une pièce de théâtre, avant que les portes ne se ferment à jamais, distille un puissant parfum de nostalgie, très proche de certaines nouvelles de Ray Bradbury. Mais ces fantômes ont cela en plus qu’ils se considèrent en quelque sorte les relais de leur art. Ils sont les dispensateurs de leur savoir mais revendiquent aussi un amour entier de la vie, avec un large sourire, comme l’écrit Barker. La fin peut être vu comme la fondation d’une oeuvre sur une esthétique de la fiction horrifique. Les prétentions restent humbles mais sincères, faire fis des grandes instances pour, au jugé de sa condition de défunt ou des corps en révolte, s’approprier de son propre droit à l’éternité.

Des six volumes que Barker donnera résulte un panorama de nos espoirs et de nos " au-delà " idéalisés, mais qu’accompagne toute la terreur du monde, ses faux semblants et ses pièges. C’est là une démarche rationaliste entièrement allouée au lecteur, sous une narration empruntant au conte sa forme et au fantastique le plus primitif sa violence. Barker confectionne tel un mage, son propre condensateur de rêves et de cauchemars. Ce sont les deux axes oniriques qui succéderont à l’ouverture de sa boîte de pandore.

Emmanuel Collot






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