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  Sommaire - Interviews -  Jack Manini


Interview de Jack Manini
Par Serge Perraud

Dernier ajout : mardi 1er mai 2007

"Jack Manini"

Jack Manini trace, depuis le début des années 90, son sillon dans l’univers de la BD et de la Littérature Jeunesse. Il a, à son actif, une bibliographie conséquente, riche et diversifiée. Il possède de nombreuses cordes à son arc et sait en jouer avec brio.
Actuellement, il scénarise « La Loi du Kanun », une série publiée chez Glénat., dessine « Estelle » pour les éditions Carabas et « Nécromancy », une nouvelle série, pour Dargaud. Rencontre avec un auteur complet.

SP : Vous êtes écrivain de livres pour la jeunesse, scénariste, dessinateur, coloriste... Qu’est-ce qui manque à cette liste ?
JM : En fait, j’ai appris à dessiner pour raconter ... Je n’aime pas dessiner si je n’illustre pas une histoire. Si le dessin n’est pas le support d’un récit, celui-ci ne m’intéresse pas. J’aime être dans la narration.

SP : Donc vous partez de la narration pour dessiner ?
JM : Exactement !

SP : Cependant, vous avez un trait qui est sûr, affirmé. Quand on voit vos séries comme Mycroft Inquisitor, Estelle... Avez-vous une formation de dessinateur ?
JM : J’ai une formation de dessinateur publicitaire ...j’ai fait les arts appliqués à Paris. Mais dès le départ, je voulais devenir dessinateur de BD. Et je n’ai pratiquement fait que cela, à part un peu de publicité, il y a quelques années, pour gagner ma vie.

SP : Votre actualité comporte La loi du Kanun, une série en cours chez Glénat. Cette loi est-elle issue de la vendetta ?
JM : Ce n’était pas uniquement cela. Il est vrai que dans les deux premiers albums j’axe mon récit sur la vendetta, sur la volonté de vengeance. Ceci étant dit, c’est une loi spécifiquement albanaise qui a été créée au Ve siècle et s’est transmise de manière orale. Elle n’a été retranscrite qu’au XIXe siècle. Elle régissait à peu près tout le spectre de la vie des Albanais du nord du pays, dans les régions montagneuses. La gestion de la vengeance était, sans doute, le côté le plus spectaculaire. Cependant, le Kanun réglait les problèmes de mariage, de propriété et tous les aspects de la vie quotidienne des Albanais de cette époque.
C’était vraiment un début de législation qui n’était pas entièrement négative, loin de là. Elle s’est imposée du Ve au XIXè siècle, jusqu’à l’instauration du régime Communiste. Mais, depuis l’effondrement du communisme en Albanie, ce terrible régime Stalinien a tellement fait de mal, que les habitants ont perdu leurs repères. Ils vont donc chercher leurs racines dans le passé, dans les vieilles traditions. Le Kanun resurgit de nos jours, mais de façon pervertie.

SP : On n’a peut-être retenu que l’aspect guerrier, sanglant ?
JM : Oui, la vengeance s’étend sur plusieurs générations. On s’acharne sur les enfants qui restent cloîtrés chez eux, qui n’ont pas le droit de sortir. C’est vraiment quelque chose d’épouvantable. Dans une société qui fonctionne à peu près normalement, avec un pouvoir instauré, une telle loi ne serait pas revenue sur le devant de la scène.

SP : Comment avez-vous eu connaissance de cette loi ?
JM : Je suis tombé un jour sur un article très court qui évoquait une des spécificités de ce code et qui s’appelle le Serment des Vierges. Lorsqu’ une vengeance doit s’accomplir, au sein d’une famille, et que le dernier homme est mort, une femme peut prendre sa place. Elle change son prénom et vis-à-vis de l’ensemble de la société albanaise, elle change même de sexe, de statut. Avec un nouveau prénom masculin, elle est considérée comme un homme. Elle/Il peut alors prendre le fusil pour perpétuer la vengeance. Même si c’est exceptionnel, ce dispositif perdure encore de nos jours...

SP : Vous situez votre intrigue dans les années 60, sous un régime communiste. Comment la Loi du Kanun peut-elle subsister ?
JM : Elle a été étouffée par le dogme communiste. Celui-ci régnait en maître. C’était un régime ultra stalinien gouverné par Enver Hoxha un tyran, peut-être le dernier tyran d’Europe. Et c’est un pays qui est resté enclavé jusque dans les années 80, totalement enfermé et isolé. On ne savait pas du tout ce qui se passait de l’autre côté de la frontière. Quelques touristes, entre guillemets, passaient en autocar et donnaient de rares informations. Mais un magazine comme « Elle » ne franchissait pas la frontière et restait chez les douaniers.

SP : Leka est amateur de films hollywoodiens ? Comment se les procurait-il ?
JM : Je donne l’explication au début de l’histoire. Avant la seconde guerre mondiale, il y avait un régime royaliste, (le roi Zog,), plus largement ouvert sur le monde, une sorte de régime d’opérette cependant. À cette époque, nombre d’Albanais étaient très fans du cinéma hollywoodien et il y avait énormément de films qui circulaient. Dans mon histoire, le grand-père de Sose, mon héroïne, est projectionniste ambulant. Sose a récupéré nombre d’anciennes bobines. Il s’agit souvent de films de cape et d’épée qui datent d’avant guerre, des années 30. Certains sont muets.

SP : Le penchant de Leka pour ce type de film est-il une projection des goûts de l‘auteur ?
JM : Bien sûr ! Et ce n’est pas innocent non plus concernant la structure du récit. Cela fait des années que j’avais envie de raconter une histoire qui s’apparente aux films d’aventures, des films de cape et d’épée où le méchant dégringole l’escalier, mortellement blessé. Leka, mon héros, qui est devenu le méchant typique, fait plus que de dévaler les marches puisqu’il passe par une fenêtre et chute du haut de la tour du château. Je me situe véritablement dans l’imaginaire des films hollywoodien des années 40. Et dans la BD, à partir de ce moment là, il voit sa vie défiler. C’est le début du tome 1, et un long flashe back.

SP : Vous montrez une Albanie des années 60 avec une pègre fort active.
JM : Oui, surtout dans le second tome 2, plus axé sur les années 80.

SP : Vous faites vivre à Leka, jeune adolescent, des situations assez terribles mentalement. Ne conçoit-il pas une machination qui n’est pas « piquée des vers », pour se débarrasser de son tuteur ?
JM : Ah, son tuteur ! C’est un russe qui, après la guerre, est resté en Albanie. C’est une espèce d’ogre. Il représente le méchant, par définition. Il fait beaucoup d’ombre à Leka, Leka qui tout jeune n’est pas un ange non plus. Toutefois, il est tiraillé entre deux solutions : le côté obscur de son tuteur et le côté « fleur bleue », très sentimental de Sose, qui est la fille du docteur et qui pourrait bien être sa rédemption. Le sort, le destin font que la rédemption n’aura pas lieu. Il va s’orienter alors vers le côté obscur et donc vers la pègre.

SP : Mais ne le placez-vous pas, cependant, dans des conditions difficiles à vivre intellectuellement ?
JM : Effectivement, elles sont assez dures. Il y a un effet de yoyo entre le tuteur et Leka où ce dernier joue, dans le tome 2, à qui perd gagne...

SP : N’introduisez-vous pas une touche de fantastique dans ce tome 2, justement, avec la découverte de cette bibliothèque enfouie et le nom de Leka consigné sur un registre ?
JM : Je n’invente rien. La loi du Kanun est tellement riche en péripéties ! Le Prince des Mirdites a réellement existé. C’est lui qui était le dépositaire de la loi. C’est-à-dire qu’à chaque fois qu’une vengeance s’accomplissait, il y avait une déclaration à faire au Seigneur du château afin qu’elle soit créditée. Celle-ci accomplie, l’assassin repartait chez lui, et attendait que la famille adverse se venge à son tour. À chaque fois, il versait son obole et l’intendant du prince notait cette vengeance dans un grand registre : le Livre du sang. Le Livre du sang qui selon la légende aurait été offert à Staline par Enver Hoxha...

SP : Mais Leka découvre son nom dessus...
JM : L’explication sera dans le tome 3. C’est vrai que 45/46 pages, c’est court. Cela dit, les péripéties ont été conçues dans leur globalité, car j’ai réalisé les trois tomes ensemble. La solution à ce mystère est dans le tome final, vous verrez...

SP : Quand va-t-on avoir la solution ?
JM : L’album devrait sortir en janvier 2008.

SP : Sur la série, La Loi du Kanun, vous n’êtes que scénariste. Comment se passent vos relations avec le dessinateur ? Retranscrit-il ce que vous avez imaginé ? N’êtes-vous pas tenté d’intervenir ?
JM : Je suis scénariste sur cette série parce que je voulais raconter cette histoire sur l’Albanie. Cela dit, à partir du moment où je commence à écrire, je n’ai plus envie de dessiner. C’est comme si je remettais deux fois le couvert. L’écriture de scénarii est une activité que je suis en train de développer, qui n’a rien à voir en fait, avec celle de dessinateur. Donc, j’ai envie de continuer comme cela : soit je dessine les scénarii de tierces personnes, soit je passe mon scénario à d’autres dessinateurs. Ici c’est le cas avec Michel Chevereau, ...qui est un grand dessinateur.

SP Vous scindez vos activités. Si vous êtes scénariste, vous ne voulez être que cela ?
JM : En effet ! Ce n’est pas du tout le même imaginaire qui fonctionne lorsque je scénarise et lorsque je dessine. À la limite, si j’illustrais l’un de mes scénarios, j’aurais la même démarche. C’est-à-dire que je quitterais ma casquette de scénariste pour me donner le travail en tant que dessinateur. Et du coup, en prenant cette casquette, je m’obligerais à story-boarder, car cela m’apporte d’autres éléments, une autre vision, comme si quelqu’un me donnait un nouveau scénario.

SP : N’est-ce pas une position assez pratique, qui à au moins le mérite de faciliter les relations ?
JM : Oui, exactement !

SP : Cependant, dans la loi du Kanun, ne vous êtes-vous pas réservé l’activité de coloriste ?
JM : Oui, mais comme je le disais, lorsque je scénarise, je commence à percevoir des ambiances et la mise en couleurs est une mise en ambiance. C’est presque un prolongement de l’histoire et donc du scénario. Mais, par la suite, si je multiplie les scénarii, je pense que j’abandonnerai la mise en couleur. Je ferai uniquement acte de scénariste et je garderai mes mises en couleurs pour mes propres dessins, qui sont en couleurs directes et prennent beaucoup de temps.

SP : N’utilisez-vous pas l’ordinateur ?
JM : Non ! Pas pour ce genre de dessins tout au moins. Pour l’instant, il faudrait que je me forme. Mais il y a peu de mises en couleurs faites par ordinateur que j’apprécie. Je trouve qu’il y a des défauts. Est-ce que cela provient du traitement informatique ou bien du coloriste qui n’utilise pas très bien cet outil ?
L’idéal, pour moi, serait presque d’avoir une mixité, commencer en mode traditionnel puis avoir des retouches avec l’informatique.

SP : On retrouve, dans presque tous vos écrits un rapport à l’adolescence. Est-ce parce que cette période de la vie vous parait riche ou est-ce par nostalgie ?
JM : Ce n’est pas l’adolescence précisément. J’écris des récits pour enfants parce que c’est ce qui m’intéresse. J’aime me plier à une discipline, construire pour certaines tranches d’âges des histoires réalistes ou fantaisistes ... cependant, certains thèmes récurrents autour de l’identité, de l’affirmation de soi, m’intéressent. C’est sans doute pour cela que je raconte des histoires avec des adolescents. De plus, l’affirmation de soi face à un régime comme celui dans lequel vit Leka m’intéressait. Comment peut-on se construire dans un tel « no mens land », pris en tenaille entre un régime stalinien et la Loi du Kanun ? Et ça, je trouve passionnant de tenter de le décrire.

SP : Votre actualité, n’est-ce pas également le tome 4 d’Estelle, une série qui parait aux éditions Carabas ?
JM : Là, je ne m’occupe que du dessin et de la couleur. Hélas, Raymond Maric, le scénariste est décédé l’an dernier. C’était quelqu’un de génial, qui avait été le scénariste de Bibi Fricotin, des Pieds Nichelés, qui avait fait plein de choses, en particulier une belle série chez Glénat : Les Morin-Lourdel.
Pour Estelle, avec Raymond Maric, il y avait une vraie et bonne collaboration. L’action de cette série se déroule dans les années 1900. C’est une BD avec une héroïne, une suffragette, une jeune bourgeoise révoltée qui a pour comparse une prostituée qui se nomme Fanette. Mais celle-ci n’en n’a rien à faire de tout ce qui est revendication... Cela forme un couple atypique. Elles se rencontrent dans le premier tome, par hasard, et chaque tome d’Estelle est une histoire complète, avec une enquête de type policier au coeur de la Belle Époque. Il y a quatre tomes.

SP : Allez-vous reprendre cette série ?
JM : C’est une question de temps. J’ai des idées, mais j’ai aussi signé chez Dargaud pour un diptyque avec Fabien Nury qui s’appelle « Nécromancy ».
Estelle est une série qui marche bien et que j’ai bien envie de continuer. En effet, il y a de la matière. Raymond Maric a installé toute une galerie de personnages à côté d’Estelle. Il y a d’abord la famille Grassin, il y a Fanette. Il y a aussi toute une kyrielle de personnages secondaires comme l’inspecteur Frangette... Ce qui est attirant avec cette série, c’est l’époque 1900 et le côté typé des personnages. Tout est très codifié et c’est passionnant de jouer avec ces codes. On peut les infléchir, voire les détourner et aller un peu plus loin. Là aussi, il y a toute une réflexion sur les apparences, sur l’identité. Et puis, je m’entendais vraiment bien avec Raymond.

SP : Lorsque vous avez votre casquette de dessinateur, que préférez-vous dessiner ? Quelle est la phase du dessin que vous appréciez le plus ?
JM : Ce que je préfère... En fait, tout m’est indispensable. Cela se passe en trois phases, si l’on met de côté l’écriture du scénario. Je commence par le story-board, une partie qui est très sympathique à faire car c’est de la création pure. Après, intervient la recherche de la documentation pour les décors... Puis, il y a le crayonné et là, c’est vraiment le plus laborieux... Je passe énormément de temps avant de pouvoir me jeter à l’eau sur mon encrage. C’est-à-dire que je pousse mes crayonnés au maximum et je fais tout pour qu’ils soient le plus laids possible, car ce n’est qu’une structure. Je souhaite qu’ils ne soient « pas beaux » puisqu’ils vont disparaître sous l’encrage. Après, c’est l’encrage... à la plume ou au pinceau. Enfin, je passe à la mise en couleurs à l’aquarelle, directement sur les pages. Pour moi, la couleur doit alors prendre le pas sur l’ensemble. La finalité est la mise en couleur, ce qui va verrouiller le tout.

SP : Nécromancy, est-ce un album de fantastique ?
JM : J’ai eu beaucoup de chance pour ce diptyque. C’est le rédacteur de chez Dargaud qui m’a fait parvenir un scénario de Fabien Dury, entièrement écrit : deux tomes de 54 pages. Habituellement on s’engage à partir d’un synopsis. On ne sait jamais trop où on va. Les idées de base peuvent être bonnes, mais le développement peut poser des problèmes. Aussi, quand vous recevez une histoire ficelée et « vachement » bien foutue, on n’hésite pas !
Connaissez-vous la série des Soprano ? Imaginez un gangster, dans les années 30, un gangster typique. Il a quarante-cinq ans et mène ses affaires avec compétence. Mais il va devoir se remettre en question, car le sort va s’acharner sur lui. Il se trouve qu’au lieu de transporter, en pleine prohibition, des caisses de whisky, il va, à son insu, transporter des zombis. Face à ces morts-vivants tout son monde, toute son existence, vont vaciller. L’histoire est fort bien tournée. On avance avec ce type, qui est vraiment un salaud, mais que les zombis vont totalement perturber...
C’est en deux tomes de 54 pages et j’en ai réalisé une trentaine. Il y aura un peu de rétention lorsque j’aurai terminé le tome 1 pour que le tome 2 sorte rapidement derrière. Tout cela paraîtra en 2008.

Entretien réalisé le 23 mars 2007 lors du Salon du Livre de Paris.

Un grand merci à Mme Hélène Werlé et Jack Manini pour l’autorisation de présenter, en avant-première, deux planches de « Nécromancy »


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