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"La Forêt de cristal"
de
James G. Ballard

Editeur :
 

"La Forêt de cristal"
de James G. Ballard



10/10

Point d’orgue du quatuor cataclysmique de Ballard, également connu sous le nom de cycle des éléments, La forêt de cristal est sans conteste l’œuvre la plus belle et la plus aboutie de cette période, ne vous laissez donc pas rebuter par cette couverture assez hideuse...

Située en Afrique, l’histoire commence par l’arrivée du Dr Sanders à Port Matarre, petite ville maussade écrasée par les ténèbres de la forêt environnante. Alors que les habitants fuient un à un cet endroit lugubre, le médecin décide de s’enfoncer dans la mystérieuse forêt afin de rejoindre Mont Royal, autre lieu clé qu’il est impossible d’atteindre par les moyens traditionnels. Une fois franchi ce seuil tant redouté par la population locale, Sanders découvre un monde de lumière et de beauté que les abords extérieurs ne laissent en rien deviner. En vertu d’un mystérieux phénomène que Ballard ne s’embarrasse guère à expliquer - mais là n’est pas l’important - la forêt se cristallise, la flore et la faune se recouvrant d’une gangue de glace transformant tout le paysage et ses composants en véritables œuvres d’art. Comme d’autres avant lui, Sanders va alors vainement lutter contre cet appel de la forêt, hypnotisé par sa magnificence et les promesses de purification ou d’immortalité qu’elle laisse deviner à travers ses réalisations : hôtels abandonnés transformés en palais des glaces de conte de fées, personnages changés en statues cristallines ni mortes ni vivantes, l’organique et le végétal se pétrifiant dans un univers où le temps semble suspendu. Ceux qui tombent sous le charme de la forêt ont le sentiment apaisant d’un paradis retrouvé, et le monde d’avant la catastrophe parait si terne qu’il est abandonné sans regrets.

Plus encore que par le récit de cet irrésistible envoûtement ou la chronique de cette fin du monde tout en douceur (à l’opposé du chaos du Vent de nulle part), ce roman vaut par l’atmosphère instaurée par Ballard et le paysage dans lequel il invite son lecteur. A défaut de révélations, chaque chapitre apporte de nouvelles variations dans la peinture du monde minéral en expansion, menaçant aujourd’hui l’Afrique, demain le monde entier. Ballard est un auteur ambitieux, dont les exigences stylistiques vont bien au-delà de celles du peloton des écrivains de science-fiction d’hier et d’aujourd’hui.
Ainsi, il s’inspire du magnifique tableau de Arnold Böcklin, L’île des morts, pour offrir à sa manière toute une série de contrastes entre les ténèbres de Port Matarre et la lumière de Port Royal. Il décline aussi ces effets de clair-obscur sur des personnages à mi chemin entre les ténèbres - l’ignorance, la mort, la maladie - et l’illumination - la révélation d’un autre plan de l’existence.

Si l’image d’un monde gelé vous évoque le film Le jour d’après de Roland Emmerich, où l’hémisphère Nord devient la proie des neiges en quelques heures de cauchemar, dites-vous bien que le roman de Ballard en est l’antithèse. Le phénomène de glaciation, très lent, est presque paisible et est accueilli avec sérénité, et même avec joie par certains. Il faut comprendre que dans la forêt prismatique rien ne se brise, tout se transforme et s’embellit, personne ne meurt, tous ralentissent leur rythme de vie et s’unissent à la Terre purifiée. Il faut peut-être faire un effort pour entrer dans ce roman de Ballard, pour s’accoutumer à son rythme et sa poésie, mais une fois imprégnés de sa magie, nous sommes comme ces personnages qui ne veulent plus sortir de la forêt ou qui ne pensent qu’à y retourner si on les en éloigne : le paysage glacé de La forêt de cristal reste en nous. Telle est la force de ce roman atemporel, éternel, par delà les modes et les genres, et dont chaque lecture est un plaisir renouvelé.

Hervé Lagoguey

James G. Ballard, La forêt de cristal (The Crystal World, 1966), traduit de l’anglais par Claude Saunier, J’ai lu SF n°2652, 2001, 228 pages, format poche, 4,80 €.






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