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  Sommaire - Interviews -  Shane Carruth (Primer)


Interview de Shane Carruth (Primer)
Par Alex Masson

Dernier ajout : lundi 5 février 2007

"Shane Carruth (Primer)"

(Voir la chronique de ce film dans la rubrique "Films")










II est assez difficile de faire entrer Primer dans une case. Est-ce un film de science-fiction, une fable, un thriller ?

Je ne sais pas si j’ai jamais pensé Primer en tant que film de genre. En fait je voulais filmer le processus de création et d’évolution d’une invention. Je savais à peu près dans quelles directions devait aller cette histoire et donc voyais peu ou prou dans quel registre le film devait aller. Mais cela s’est fait quasiment de manière instinctive, comme si l’histoire guidait sa propre logique. Tout en gardant à l’esprit que je voulais conserver une tonalité réaliste, que le boulot de ces deux chercheurs soit plus proche de ce que je connaissais que ce que le cinéma montre d’habitude dans ce contexte. Pour la replacer à un niveau humain. Primer parle avant tout de ce que devient la confiance entre des amis lorsque de gros enjeux entrent en compte, comment ils sont dépassés par leur propre création.

Primer fait se succéder des séquences très stylisées et d’autres se reposant sur un jargon scientifique pointu...

L’Anglais (NDR : de Steven Soderbergh) est un film qui m’a beaucoup marqué. Surtout parce qu’il m’a permis de comprendre qu’on pouvait raconter une histoire avec différents modes formels, qu’on pouvait éclater un récit : de pouvoir exprimer quelque chose de réaliste dans une forme qui l’est beaucoup moins. Pour ce qui est du jargon, il était important que ça ne fasse pas inventé, que ce qu’ils disent fasse sens. Ce qui est le cas, tout ce qui tient du dynomagnétisme et des supra-conducteurs est très documenté. Mais il fallait surtout que ça ait l’air d’une petite musique, qu’on sente à travers, même si on ne comprend pas ce qu’ils disent, leurs intentions, leurs envies, leurs caractères.

Au risque de mettre les spectateurs dans un état de confusion ?

Pas jusque-là, non. D’ailleurs, si on y regarde de près, Primer est finalement très logique, toutes les informations sont à l’écran. Mes films préférés sont ceux dont je sors avec une idée précise mais qui m’apparaissent sous un jour différent si je les revois ; ceux qui contiennent des choses que je n’ai pas réalisées à la première vision. J’ai vraiment été pointilleux sur ce point : mettre toutes les clés de l’histoire dans mon film, mais pas forcément là où on les attend.

C’est un peu le principe d’une équation. Vos études vous dirigeaient d’ailleurs plus vers une carrière de mathématicien que de cinéaste.

J’ai commencé à écrire des histoires pendant mes années de fac. Avant ça je n’avais aucune idée de la force que peut avoir la fiction, de ce qu’on peut y faire passer. Je pensais qu’une histoire ne pouvait être qu’un divertissement agréable, comme les épisodes de La 4e dimension. Quand je me suis rendu compte de la puissance que peut développer une histoire, c’est devenu une obsession. Qui a évolué en parallèle de mes études de maths. Mais quand je me suis mis à travailler, c’était surtout pour mettre de l’argent de côté pour pouvoir me focaliser sur l’écriture. Primer est pourtant né des deux : en même temps que j’ai attaqué le scénario, je lisais beaucoup d’études scientifiques sur les transistors, le calcul, et le zéro. Vous saviez que l’invention du transistor fut accidentelle ? Que des mathématiciens ont approché avec le concept du zéro quelque chose proche de la religion ? Ça m’a fasciné et j’ai extrapolé beaucoup d’hypothèses que je n’avais pas vu racontées dans un film. En gros Primer est presque un TP de sciences aue ie me suis donné.

En quoi la notion de réalisme vous était-elle si importante dans Primer ?

]e me suis vite rendu compte que pour pouvoir glisser vers un terrain entre la SF et le fantastique, il était indispensable que les gens soient happés par un postulat de départ le plus réaliste possible. Il était donc nécessaire que Primer ait, dans un premier temps, l’air le plus conventionnel possible pour pouvoir ensuite me permettre une forme plus déconcertante. J’adore les récits conceptuels, mais dès qu’on entre dans une esthétique de SF au cinéma, c’est toujours à coups de rayons-lasers et de vaisseaux spatiaux, auxquels je n’accroche pas du tout. J’ai plus tenté d’aller vers I’ ambiance des Hommes du président, que vers celle des films de SF. Ce mélange d’authenticité et de paranoïa.

Vous avez tout fait sur ce film, de la musique au montage. Est-ce à cause de la petitesse de votre budget (NDR : 7000 $) ?

Je ne sais toujours pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose : le peu d’argent m’a forcé à m’accrocher, à aller jusqu’au bout. Mais si j’avais su que ça allait me prendre quasiment deux ans de ma vie, je crois que je me serai débrouillé pour trouver un peu plus d’argent. En même temps, ça nous a forcé à une certaine rigueur. On ne pouvait pas se permettre de faire trop de prises. Il n’y a d’ailleurs au final pas de scènes coupées au montage, tout est là. Mais la moindre erreur de continuité ou la peur de voiler un magasin de pellicule est devenu ma hantise. Si j’ai mis autant de temps à venir à bout de Primer, c’est aussi parce que j’ai failli abandonner plusieurs fois. Notamment lorsqu’un jour, alors que je passais mon temps dans mon appartement sur le montage, quelqu’un m’a demandé ce que je faisais dans la vie, et que je n’ai pas su trop quoi y répondre.

Vous auriez pu tourner ce film en vidéo, support moins onéreux et plus pratique à monter.

J’y ai pensé, mais je me suis dit que même avec aussi peu d’argent, je pouvais tourner en pellicule, parce que c’était quelque chose d’important pour la cohésion du film. En vidéo, je n’aurais pas pu faire « déraper » le spectateur de quelque chose de classique vers une atmosphère étrange, il fallait qu’il soit en terrain familier dès le début de Primer. L’image vidéo aurait illico plongé dans un univers inhabituel la plupart des gens qui sont habitués aux sensations de la pellicule.

Shane Carruth (Aaron)

La création de Primer est aussi inhabituelle que le film en soi. Carruth, diplômé en mathématiques, travaille successivement dans trois entreprises au poste d’ingénieur. Mécontent de cette vie, il décide de se réorienter en tant qu’écrivain. Après avoir écrit quelques nouvelles, il s’aperçoit qu’il préfère raconter une histoire en images plutôt qu’avec des mots et se met en tête de devenir cinéaste. Carruth passera beaucoup de temps dans des sociétés de production basées à Dallas, sa ville natale, où il apprend toute la chaîne de fabrication d’un film, de l’écriture du scénario à la post-production.

À trente et un ans, Shane Carruth, ingénieur de formation, est devenu cinéaste autodidacte. Il aura passé trois ans à concevoir Primer, son premier film qu’il a écrit, joué, filmé, monté, et dont il a composé la musique.


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