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  Sommaire - Livres -  A - F -  Substance Mort




"Substance Mort"
de
Philip K. Dick

Editeur :
Folio SF
 

"Substance Mort"
de Philip K. Dick



10/10

Agent fédéral du bureau de la lutte anti-drogue cherchant à découvrir qui fabrique la Substance Mort, un stupéfiant qui fait des ravages, Fred est un agent double. Lorsqu’il est en couverture, il est Bob Arctor, petit dealer vivant avec d’autres toxicomanes. Lorsqu’il est au bureau ou en compagnie de collègues, il n’est... personne, car pour garder leur identité secrète, ces agents sont équipés d’un « complet brouillé », dispositif qui projette en alternance sur eux le visage et le corps d’un million de personnes, à une telle vitesse que tout ce que l’on en perçoit est un vague gribouillis.

Bob le drogué a plus de corps et d’épaisseur que Fred le flic anonyme, et le fragile équilibre entre ces deux personnalités n’est pas sans lui poser quelques soucis qu’il gère tant bien que mal. Mais quand les autorités demandent à Fred d’espionner et de filmer Bob et de faire un rapport sur ses activités, les problèmes d’identification de l’agent tournent au cauchemar total : addiction à la Substance M, schizophrénie, folie... Avec une maîtrise absolue de son sujet, Dick n’épargne rien à son personnage, qui perd un à un tous ses repères pour sombrer dans un gouffre apparemment sans fond.

Ce gouffre, Dick l’a bien connu, et on ne reviendra pas ici sur tous les éléments autobiographiques qui parsèment le roman ; surtout, lisez l’émouvante postface de l’auteur. La drogue, ressort de l’action de plusieurs romans SF de Dick - Le Dieu venu du Centaure, En attendant l’année dernière, Coulez mes larmes, dit le policier - et compagne de ses errances, est cette fois au cœur d’un récit mainstream dont le seul élément de SF est le complet brouillé. Ecrit, révisé et peaufiné entre 1973 et 1975, Substance Mort est ainsi un véritable témoignage sur l’univers des toxicomanes de l’époque. Roman testament plus construit et plus abordable que Le festin nu, diamant à l’état brut de William S. Burroughs, c’est un plaidoyer contre la drogue, et en faveur de ses victimes. On y retrouve également des thèmes dickiens classiques - paranoïa, schizophrénie, usurpation d’identité - dont l’approche réaliste est aussi prenante que dans ses meilleurs récits de SF.

Flirtant par moments avec le polar, Dick décrit les filatures, les méthodes d’investigation et d’infiltration, le fil du rasoir sur lequel marchent les agents des stups, les coups tordus des dealers, les coups de folie des junkies, les méthodes artisanales pour fabriquer de la drogue à partir de produits courants, etc... Cette immersion complète dans un univers trouble n’empêche pas l’auteur de faire preuve d’un humour... tout à fait dickien. Il fait par exemple dialoguer des personnages dont l’esprit est si coupé de la réalité qu’ils peuvent imaginer un bloc de haschich d’allure humaine passer la douane tel un golem décadent, mais sont incapables de saisir le principe des deux plateaux d’un vélo à dix vitesses. Bref, comme Dick aime à le dire, Substance Mort est écrit par un ex « authentique routier de l’acide. »

La réussite du roman tient aussi à la façon dont est conté le parcours tragique de Fred / Bob, de son abandon brutal d’une vie de famille sans histoire à son involontaire sacrifice sur l’autel de la lutte anti-drogue. Cette chronique d’une descente aux enfers est jalonnée de scènes tour à tour effrayantes ou poignantes, décrites dans un style limpide et dépouillé qui ne leur donne que plus d’impact : par exemple, quand la petite bande de camés inoffensifs sent de façon indéfinissable que le vent est en train de tourner, que le temps de l’insouciance s’enfuit et laisse place à celui du châtiment. Comme le dit Fred au cours d’un discours officiel qui dérape, dans l’expression Substance M, la lettre est lourde de sens et de sinistres présages : « M pour Misère, M pour Malchance et M pour Mensonges (...) Enfin, M pour Mort. »

On l’aura compris, maîtrisé de bout en bout, bien traduit, Substance Mort est un authentique chef d’œuvre.

Hervé Lagoguey

Substance mort, de Philip K. Dick (A Scanner Darkly, 1977), traduit de l’américain par Robert Louit.
Gallimard, Folio SF n°25, format poche, 400 pages, 5,40€.

(Voir aussi dans la rubrique Dossiers, l’article sur A Scanner Darkly, et dans la rubrique Ciné, la chronique du film de Richard Linklater)






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