SF Mag
     
Directeur : Alain Pelosato
Sommaires des anciens Nos
  
       ABONNEMENT - BOUTIQUE - FAITES UN DON
Sfmag No111
110
2
3
 
a
v
r
i
l
RETOUR à L'ACCUEIL
BD   CINE   COUV.   DOSSIERS   DVD   E-BOOKS  
HORS SERIES    INTERVIEWS   JEUX   LIVRES  
NOUVELLES   TV   Zbis   P. Dagon-A. Pelosato  
Encyclopédie de l'Imaginaire, plus de 13 000 articles
  Sommaire - Interviews -  Zanon et Vanderhaeghe


Interview de Zanon et Vanderhaeghe
Par Par Damien Dhondt

Dernier ajout : lundi 24 mai 2004

"Zanon et Vanderhaeghe"

INTERVIEW DE ZANON & VANDERHAEGHE LE DUO BELGE DES AVENTURES D’HARRY DICKSON REALISEE PAR DAMIEN DHONDT

D.D. : Nom, prénom, âge, qualité ?

VANDERHAEGHE : Rostand est mon prénom qui me vient de mon grand-père et Vanderhaeghe est un nom bien français. Je suis éventuellement un scénariste de BD et compagnon d’infortune du dessinateur Zanon dit Dikejack, membre d’une famille de la Mafia installée en Belgique pour se lancer dans le trafic de la frite.

D.D. : Quelle est votre formation ?

VANDERHAEGHE : C’est un don qui est corrigé par mon joyeux compagnon. On ne peut pas considérer mes études de droit comme une formation pour la BD. Je suis arrivé à la BD parce que l’un des clients de mon cabinet d’assurance était mon ami Claude Lefrancq avec qui j’ai fondé les éditions Blake & Mortimer. Jacobs, en fin de contrat au Lombard, avait envie de changer d’éditeur et nous l’avons publié après le refus de Casterman. J’ai d’ailleurs été au Japon pour faire du repérage pour le compte de Jacobs (je lui en ai d’ailleurs ramené des mangas qui l’ont laissé perplexe). Mais nous étions un peu inquiets car Jacobs s’interrogeait sur ce que nous allions faire. Pour avoir une certaine liberté nous avons créé ART & BD. Moi, je voulais plutôt faire du style Largo Winch, c’est à dire adapter ou faire du policier dans le genre S.A.S. et mon associé voulait faire Harry Dickson. J’ai cédé, à tort d’ailleurs, car j’ignorais qu’il y avait des droits très chers à payer. Nous avons été arnaqués après nous être retrouvés dans un monde d’affaires infernal où il n’y a aucune pitié. Nos problèmes ont été causés par une horde d’agents, d’avocats, etc.

Moi, j’essayais de me faire conseiller, mais le domaine de la BD est quasiment inconnu des avocats en Belgique et les habitudes de partage de droit encore moins, ce qui veut dire que le pauvre éditeur ou auteur qui rentre là dedans se fait balayer comme par une vague d’assaut.

D.D. : Comment se passe le choix des titres d’Harry Dickson à adapter ?

VANDERHAEGHE : L’appartenance au titre est plutôt nébuleuse. C’est une longue histoire. On ne sait pas si c’est Jean Ray qui à l’époque a créé la série adaptée de nouvelles éditées en Allemagne. Il a commencé par les traduire, puis les adapter. Après guerre, Marabout les a éditées avec Ray. C’est une grande aventure. Sur les 178 histoires une centaine est valable. Le problème en ce qui concerne l’adaptation, c’est que Jean Ray apporte la richesse de l’image, de la description, mais pas spécialement de l’intrigue, or quand on adapte, l’essentiel c’est l’intrigue.

En plus de cela c’est une intrigue qui a été faite dans les années 30. Et dieu sait si cela a été repiqué cent fois. Par exemple Les sept boules de cristal c’est du Jean Ray. A partir d’une idée de scénario il s’agit de la remettre au goût du jour. Quelque part on a beaucoup repiqué. J’ai dû repenser tout le système. On a créé un autre univers et j’ai adapté ça dans les années 30 car les couvertures des Harry Dickson originaux sont des couvertures des années 20 qui sont très typées. C’est le détective avec la redingote à la Sherlock Holmes.

ZANON : Moins le violon.

VANDERHAEGHE : Et la pipe.

D.D . : Et la cocaïne.

VANDERHAEGUE : Tout à fait. En plus, dans les années d’avant guerre les engins sont extraordinaires. Le monde est en train de bouger et on le voit d’ailleurs dans les romans. Mais la quantité de notre production est liée à la rapidité d’exécution de Pascal Zanon et nous savons qu’il peut rester devant sa planche pendant un an ou deux avant de s’exécuter. Le problème c’est que la ligne claire est un art difficile et que Pascal est relativement lent. Donc nous comptons faire 12-13 albums. Finalement, Jacobs n’en a pas fait beaucoup plus et n’oublions pas que pour faire ses 24 albums, Hergé était aidé de treize collaborateurs et pas des moindres puisqu’il y a eu parmi eux Leloup, Jacobs, Martin.

Hergé était entouré de grands talents et avait un studio hors du commun avec trois coloristes. Nous, nous sommes seuls. Donc, comparons des choses comparables. En plus il y a des gens qui sont lents en tant qu’auteur, d’autres qui sont plus rapides. Il y a des gens qui font des plus belles dédicaces que leurs albums. Nous c’est le contraire. Nous sommes besogneux. C’est le prix du long et lent travail. Zanon est lent à démarrer. C’est comme une lourde locomotive mais une fois que ça tourne, il est difficile de l’arrêter. Sa meilleure cadence c’est vers 2h du matin,... en se levant à 4h de l’après-midi. La journée de l’artiste est très représentative. Vers 4h il sort un pied, puis il met l’autre dans un bain. C’est un spécialiste de l’eau chaude.

Cet homme a besoin d’être en chaleur. Il se trempe dans un bain ébouillanté. Comme l’eau refroidit, il rajoute de l’eau chaude, ce qui veut dire que dans tout hôtel où il séjourne, très rapidement les autres colocataires n’ont plus d’eau chaude, car il vide l’installation d’eau chaude de tout l’hôtel. Cela arrive très fréquemment. Quand je raconte cette histoire les gens sont un peu inquiets. Le lendemain ils rigolent moins parce que parfois il y a des remontées de tuyau inattendues et des débordements. Après une heure et demi de sudation il se réveille, pas grâce à son réveil mais grâce à son chat affamé. A l’époque il avait une bande de cinq ou six miaous, qui sont morts de faim. Il ne lui reste plus qu’un amour de bête à poil. Il sort de son bain. Vous connaissez la mafia italienne ? Il va faire son petit tour italien. Il va chez son libraire italien, chez son marchand de glace italien, son bistro italien, le coiffeur italien. Tous des Italiens.

En Belgique il y a beaucoup d’Italiens et il les connaît tous. Il fait le tour de tous ces gens jusqu’à la fermeture des commerces. Au bistro il a droit à une part de tabac gratuite. Chez son libraire il peut regarder toutes les revues du genre "Lolo Ferrari montre moi ce que tu as de plus beau" sans les acheter. Et puis vers 8h-9h du soir il rentre chez lui. Il regarde la télévision. Il mange. Si on l’invite à bouffer, il mange encore et une heure après il mange toujours.

Puis vers 11h et demi du soir il se dit "il serait temps de travailler". Au bout de 2 h il commence et à 3h et demi il est crevé. Voilà comment on fait une BD en trois ans. Mais quelle BD ! Je dois choisir entre 178 titres. J’ai lu la plupart des romans. Cela me trotte en tête. Il faut que cela me plaise. A partir du moment où j’ai retenu un des romans de Jan Ray, j’essaie de voir comment je peux l’améliorer et si je n’y arrive pas je laisse tomber. Je réfléchis beaucoup, petit à petit avec Pascal on discute et on arrive plus ou moins à un scénario, et une fois que ce scénario est au point on redémarre.

On va faire Le temple de fer qu’on avait prévu depuis longtemps. C’est en fait la suite du Royaume introuvable. Mes lecteurs trouvent que certaines fins sont assez rapides, mais 48 pages c’est un peu court pour raconter une histoire. Je préfère faire deux livres. C’est ainsi que nous avons fait La conspiration fantastique en deux volumes. Cela permet de l’espace. Nous ferons le prochain en un volume, ce qui m’inquiète toujours. J’ai déjà écrit la fin pour ne pas arriver à la dernière case quand on a encore des choses à dire ce qui arrive souvent dans un bouquin où en deux cases tout est expliqué. C’est fini, boum.

C’est toujours un peu désolant. Notre BD est riche dans un sens car les romans de Ray sont assez courts. Mais pour résumer cette histoire cela demande beaucoup de densité. La difficulté dans la ligne claire c’est la documentation. Pour la locomotive il faut aller à l’école des arts & métiers de Lille regarder les machines à vapeur.

D.D. : L’avion de L’étrange lueur verte m’a rappelé quelque chose.

VANDERHAEGHE : Oui en fait, j’ai un bouquin sur les projets allemands de la fin de la guerre et on les a adaptés. On a "piraté" ce projet allemand sur lequel on a mis des moteurs à piston puisqu’en principe ils devaient être à réaction et en plus ce n’était pas un hydravion. Donc c’était une espèce de mélange.

ZANON : L’aile volante était un projet Horten et l’autre est un Folkewulf transformé.

VANDERHAEGHE : Dans un projet Horten nous avons mis un flotteur central qui vient d’un hydravion japonais. J’ai imaginé qu’il pouvait être amovible. Les flotteurs d’aile sont ceux du Catalina américain. On prend chaque fois quelque chose qui est juste.

D.D. : Le sous-marin est visiblement le Surcouf excepté que l’original possédait deux canons.

VANDERHAEGHE : C’est un mélange du Surcouf mais aussi du sous-marin anglais M1. On ne copie jamais tel quel un appareil. On le transforme en le mélangeant avec les particularités d’un autre. C’est parce qu’on aime bien la difficulté.

D.D. : L’avion de La bande de l’araignée est un Stuka.

ZANON : Le Junker date de 1934, il fallait un biplace. Il y en avait quelques-uns mais pas tellement de biplaces civils, et puis c’est un de mes avions préférés avec ses ailes en V comme le Corsair.

D.D. : Vos nuages ne sont d’aucun type connu.

ZANON : Avant je faisais des nuages normaux. J’en ai eu marre et j’ai fait des nuages plats.

D.D. : Y a t’il eu des réactions à l’attaque aérienne du building new-yorkais ?

VANDERHAEGHE : Si, mais j’y étais ! Je suis administrateur d’ONG et il y avait une conférence des ONG à l’ONU. En pleine réunion avec les représentants du gouvernement américain, on a évacué l’ONU en nous disant que des jets avaient attaqué les tours du World Trade Center. J’ai pensé qu’un pilote américain ivre avait tiré une rafale dans les vitres. On ne nous a jamais dits que des avions se sont plantés dedans. Une demi-heure après, des amis chinois m’ont dit de venir au 41ème étage où on voyait les tours flamber. Je suis monté et le spectacle était sous mon nez. Mais sans la télévision je ne me serais pas rendu compte que les tours s’écroulaient à cause de la fumée.

ZANON : Il est intarissable. J’ai entendu cette histoire 10.000 fois.

VANDERHAEGHE : T’es jaloux Dikejack.

ZANON : Non, moi j’étais en train de manger des frites.

D.D. : Je ne me souviens pas de votre témoignage dans l’article de BoDoï traitant des auteurs de BD ayant détruit New-York

VANDERHAEGHE : Je ne l’ai pas lu.

ZANON : Moi j’étais devant ma télé et pendant une semaine je n’ai pas eu de nouvelles. J’ai commencé à m’inquiéter.

VANDERHAEGHE : Ce que tu oublies de dire c’est que tu n’as même pas téléphoné chez mon épouse pour savoir si j’étais encore vivant. Je ne t’ai pas parlé pendant trois mois en me disant "mais ce Zanon n’a aucun cœur. Il n’a pas d’âme. Son vieux compagnon est dans une tour infernale et il ne prend pas la peine de prendre de ses nouvelles."

ZANON : Je pouvais enfin dessiner ce que je voulais. Non, il est revenu !

VANDERHAEGHE : Le pire c’est que j’avais téléphoné à ma femme deux jours avant. Je l’avais informé que je résidais au Plaza Millénium et l’hôtel que j’ai indiqué s’est écroulé avec les deux tours du World Trade Center. Mais il y a deux hôtels qui ont le même nom. En tout cas, c’est toujours "gai" d’avoir une certaine prescience. Je crois que quelque part c’est un classique d’avoir réussi de viser un building. Les deux immeubles sont emblématiques. Il y a ceux là et l’Empire State Building. Celui qui est détruit dans l’album n’existe même pas. C’est un projet du Rockefeller Center qui n’a pas été adopté. Il est vrai que New-York est une ville emblématique. Si on veut faire un attentat, on le fait à New-York. Nous sommes le seul à l’avoir fait en bande dessinée, bien sûr, il y a aussi King Kong.

D.D. : Cet album contient aussi quelques allusions à Independance Day.

VANDERHAEGHE : Tout à fait, il y a beaucoup d’allusions. Il y a celles qu’on trouve et celles que des lecteurs trouvent alors que nous n’y aurions jamais même pensé.

D.D. : Avez vous d’autres projets ?

ZANON : Faire fortune et vivre de ses rentes.

VANDERHAEGHE : Je suis en train d’écrire l’histoire du Père Noël avec un très vieux copain qui est illustrateur.

ZANON : Ah !

VANDERHAEGHE : Ce n’est pas de la BD mais de l’illustration pour enfants. J’ai aussi envie de m’attaquer à ça. J’aimerais bien aussi écrire des documents de politique-fiction. Cela m’amuse mais cela demande beaucoup de travail, beaucoup de documentation et beaucoup de temps, ce que je n’aime pas. Avec Pascal nous étions aussi partis pour une histoire de la frite à travers les âges.

D.D. : C’est Annie Cordy qui a commencé, comme nous l’ont appris Goscinny & Uderzo dans Astérix chez les Belges.

VANDERHAEGHE : Oui, moi je suis un passionné. Mais j’ai envie de faire un livre de politique-fiction actuel et cela m’inspire plutôt en roman, plutôt dans le style de Frédéric Forsyth avec le thème des missiles nucléaires en Ukraine balancés sur Israël.

ZANON : Tu es sûr que cela n’a pas déjà été fait ?

VANDERHAEGHE : Non, pas comme je l’envisage.

D.D. : Et l’adaptation à la TV d’Op-Center ?

VANDERHAEGHE : Oui, de Tom Clancy, que j’ai rencontré à Washington, en même temps qu’un contact à la CIA qui est la sœur jumelle de Marilyn Monroe et qui m’a raconté toute une série d’affaires de trafics d’armes assez amusantes.

D.D . : Que pensez-vous de l’évolution de la BD francophone ?

VANDERHAEGHE : Ce que j’aime beaucoup, c’est le retour à l’héroïc-fantasy de la nouvelle école française de bande dessinée. Il était temps.

D.D. : Comment êtes vous arrivé à la BD ?

ZANON : Cela se résume à un mot "christianvanderhaeghe". Je suis autodidacte en ce qui concerne le dessin. Mes exercices je les faisais sur mon bureau et je gravais mes œuvres impérissables sur les bancs de l’école et puis mes parents qui ne voulaient absolument pas que j’aille dans une Académie m’ont placé dans la section latin-math (en Belgique), moi qui déteste les maths ! Alors j’ai voulu aller aux cours de dessin pendant les deux ou trois premières années de latin-math au lycée, et puis un jour les profs nous avaient demandé un dessin d’un paysage enneigé à la gouache. Le cours s’est terminé, tout le monde à cause de moi attendait la fin du cours. Le prof s’est levé, rué sur moi et m’a arraché d’autorité mon chef-d’œuvre en me disant "Pourquoi vous amusez-vous à dessiner ?

De toute façon vous n’avez aucun avenir, vous n’avez aucun talent !". Voilà ma formation. J’aimais dessiner mais je préférais de loin sculpter. François Walthery, le père de Natacha, était dans le même atelier que moi et m’a fortement encouragé à continuer. J’ai commencé à faire de la publicité. En bande dessinée j’ai été publié par Tintin Pocket. Je me suis disputé avec le rédacteur en chef, puis avec le rédacteur en chef de Spirou,...

VANDERHAEGHE : Il s’est disputé avec tout le monde.

ZANON : ... avec Jean-Michel Charlier le rédacteur en chef et directeur chez Pilote. J’ai fait le tour. J’avais abandonné l’espoir de faire un jour de la BD et je me contentais d’écrire dans des magazines belges historiques ou pseudo-historiques des articles que j’illustrais et un jour, le cousin de cet épicier là me dit qu’il cherche pour les éditions Arts & BD qu’il vient de créer, un dessinateur capable d’illustrer les aventures d’Harry Dickson à la Jacobs. Oh veine ! C’était le cycle que je préférais. J’ai fait une planche et il l’a soumis à Jacques Martin le père d’Alix. Martin lui a répondu enthousiasmé "si tu ne l’engages pas laisse-le-moi pour dessiner les aventures de Lefrancq".

J’ai eu le tort d’accepter. Voilà pourquoi notre couple est né. Il y a eu des hauts et des bas, mais je crois plus de hauts que de bas et je suis plus ou moins heureux de réaliser Harry Dickson quoique je préférerais de temps en temps dessiner autre chose : des histoires de pirates et de flibustiers au 17ème siècle dans la mer des Caraïbes. Alors pour l’instant oh ! rage, oh ! désespoir : Jacques Martin a proposé une histoire de pirates et de flibustiers à un jeune copain dessinateur que je lui ai présenté, donc il y en a qui ont de la chance et d’autres pas, mais je ne me plains pas trop.

Si j’avais le temps j’aimerais bien essayer un autre héros, une autre BD se passant à une autre époque, mais j’hésite entre une histoire qui se passerait dans les Caraïbes au 17ème siècle, dans le Pacifique de la deuxième guerre mondiale ou éventuellement dans l’Antiquité romaine. Le problème c’est qu’avec Alix, Jacques Martin domine le sujet de la BD à l’époque romaine. Je trouve que c’est très bien dessiné mais je trouve que ce n’est pas représenté tel que cela était vraiment. Les personnages sont à la limite du sadisme alors qu’il y avait des philosophes, des auteurs, une progression d’architectures diverses étonnantes. La civilisation romaine a créé la notre. Sans l’Etat romain la France, la Belgique et plein d’États n’existeraient pas et je trouve que cela mériterait une histoire. Rome ne se limite pas aux jeux du cirque comme chez certains auteurs.

D.D. : Ils estiment sans doute que cela contribue à l’intensité dramatique.

ZANON : Moi pas, il y a un coté civilisateur qui mériterait d’être traité en BD.

D.D. : Comment se passe la collaboration entre vous deux ?

ZANON : Houleuse, car je préfère le Coca-Cola et lui le vin blanc, moi je reste sobre et lui c’est le contraire, il devient jaloux à mesure que les jours passent.

D.D. : Concrètement collaborez-vous au scénario et lui au dessin ?

ZANON : Chacun a son boulot, à lui de faire la découpe. Le premier regard n’est pas toujours le meilleur, à force de regarder mon dessin je ne vois pas toujours ce qui ne va pas, alors que le lendemain Christian voit avec un œil neuf les éventuelles erreurs et me les signale.

VANDERHAEGHE : C’est très embarrassant.

ZANON : Il le faut. D’abord j’ai mon caractère, donc je refuse d’admettre la chose. On se dispute pendant 24 h, de visu ou bien au téléphone et le lendemain ou deux jours après en général j’admets mes erreurs et je recommence. Disons qu’on s’influence mutuellement.

VANDERHAEGHE : Et l’erreur il faut la voir tout de suite.

D.D. : Comment considérez-vous vos albums par rapport à l’œuvre de Jean Ray ?

ZANON : Chacun de nous est un enfant de son époque. Jean Ray a écrit cela dans les années 30 et par conséquent il l’a fait en tant qu’auteur, lui. Si on en croit ses biographes, il a adapté ces histoires d’après les couvertures des aventures d’Harry Dickson. Dans les années 20, l’éditeur de Jean Ray avait tout acheté : le texte allemand plus la couverture. Au bout d’un certain temps, Jean Ray a estimé qu’il était capable d’écrire une histoire supérieure au texte qu’il traduisait, mais il lui fallait une référence et il trouvait cette référence sur les illustrations d’Harry Dickson.

L’illustration du dessinateur allemand ou supposé allemand montrait Harry Dickson aux prises avec quelque chose qui avait rapport au titre, donc Jean Ray devait se référer au dessin et cela se passait dans les années 20 puisque Harry Dickson a été créé avant la première guerre mondiale à Dresde en Allemagne par un collectif d’auteurs inconnus. Mais moi je savais que Jean Ray avait écrit ses bouquins dans les années 30 donc nous y avons transféré l’histoire. De plus Christian et moi sommes amoureux des livres d’histoire, et nous connaissons parfaitement les événements de ces années là.

En plus les engins que je pouvais dessiner à cette époque là étaient impressionnants. J’aimais bien le style des voitures et des avions de cette époque. J’ai donc préféré l’adapter à cette époque tandis que Jean Ray a encore une atmosphère qui se rapproche des années 20. Ensuite, Jean Ray étant un Belge, je dessine selon le style propre à l’École de Dessin.

Il y a deux styles de bande dessinée, celle dit de l’École de Dessin et l’autre dit de l’École de Maximum. L’école de Maximum c’est la BD de Franquin, de Morris, etc. au goût belge. L’école de dessin a un style dans un certain sens hérité de Zig & Puce, personnalisé par Hergé, suivi par Bob De Moor et Edgar P. Jacobs. J’ai préféré le style de l’École de Dessin, un style typiquement belge adapté pour le lectorat français. Je dessine donc l’histoire écrite par un belge à l’origine dans un style de dessin propre à l’école belge.

D.D. : Votre production est-elle connue en dehors du monde francophone ?

ZANON : Il y a eu des éditions d’abord en français, puis en néerlandais, en espagnol (catalan, castillan) et en danois. Les trois premiers tomes ont été traduits en espagnol et en catalan et pour l’instant c’est le calme plat. On reste avec les versions françaises et flamandes. Ce sont deux types de lecteurs différents : le Flamand est plus sérieux, alors que le Wallon est plus amusant, plus français. Cela peut faciliter les choses puisque quatre millions de Wallons sont prêts à être rattachés à la France car la Wallonie est ruinée.

VANDEVERHAEGHE : Chevènement a dit qu’il les accueillerait.

ZANON : La Wallonie était la partie la plus riche de la Belgique avec les industries et les charbonnages. Tout cela est fini. Maintenant c’est la Flandre la plus riche qui doit payer pour soutenir la Wallonie et comme elle n’en a pas envie, la Flandre veut devenir indépendante depuis quinze ans.

VANDERHAEGHE : En tout cas moi, je suis pour le rattachement de Dunkerque à la Belgique
D.D. : Il existe une BD avec Jacques Chirac président et Le Pen ministre de l’intérieur où la France envahit la Wallonie en représailles à la destruction de la tour Eiffel (1). Comment ont réagi les Belges à l’invasion de la Wallonie par l’armée française ?

VANDEVERHAEGHE : Les auteurs de bande dessinée ont repris le pouvoir, embastillé les zozos, les ont mis dans un champ entouré de rangées de choux pour les obliger à réfléchir sur une Très mauvaise idée.

D.D. : Cela a dû marcher puisque depuis Mourir à Creismalville on n’a plus jamais entendu parler de cette série.

(1) : la série Chroniques de fin de siècle de Jan Bucquoy et illustrée par Santi, parue chez Alpen Publishers. Aux dernières nouvelles, le scénariste se serait recyclé dans le cinéma avec La vie sexuelle des belges.


Retour au sommaire