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  Sommaire - Interviews -  Jaume Balaguero, scénariste & réalisateur


Interview de Jaume Balaguero, scénariste & réalisateur
Par Stéphane Thiellement

Dernier ajout : lundi 19 juin 2006

"Jaume Balaguero, scénariste & réalisateur "

 

Après « La secte sans nom » & « Darkness », le jeune cinéaste catalan Jaume Balaguero revient avec ce qui peut se considérer sans nul doute comme son chef-d’œuvre, une histoire de fantôme tragique, effrayante et bouleversante. Malgré quatre prix à Gerardmer 2006 (il frôla le Grand Prix, n’obtenant « que » le Prix Spécial du Jury, en plus de ceux du Jury Jeunes, 13ème Rue et Public), son distributeur français préféra une exclusivité télévisuelle via son réseau (il s’agit de Canal Plus distribution), avant de le sortir trois plus tard, soit exactement le 12 Juin 2006, en DVD (critique très prochainement). Pour vous faire patienter de découvrir ce joyau, voici un entretien avec Jaume Balaguero, qui en plus de parler un français parfait (ce qui ne s’entend pas en lisant, c’est vrai !), est devenu en trois films un des nouveaux Maîtres du Fantastique.

Par rapport à « Darkness » et à « La secte sans nom », « Fragile », tout en s’inscrivant dans de sthèmes liés à l’enfance et à ses blessures, est moins fataliste, ne serait-ce qu’avec une fin aussi émouvante.

En fait, je crois qu’il n’y a rien de conscient à faire quelque chose de plus optimiste, lumineux. C’est par contre peut-être plus personnel pour moi que les autres films. C’est inspiré par un souvenir de mon enfance lié à un séjour de deux semaines dans un hôpital. J’y ai rencontré d’autres enfants qui racontaient des histoires inventées. Et ce qui est intéressant, c’est que ces histoires restent, comme des traditions, des légendes urbaines, liées à l’endroit. J’avais 8 ans, et ça m’avait choqué.

Il y a une chose rare dans le Fantastique et qui est présente dans « Fragile », c’est qu’il s’en dégage beaucoup de tristesse et en même temps, beaucoup de beauté. Cela est-il lié à la mémoire de la personne à qui le film est dédié ?

En fait, j’ai pensé à le dédier après l’avoir fini. Vous savez, tout le monde a quelqu’un à qui dédier ce film je pense. En ce qui me concerne, c’était une fille que mes parents, ma famille et moi-même aimions beaucoup. Et à la fin de « Fragile », j’ai repensé à elle. C’est pour moi très joli.

Il y a toujours chez vous ce contexte sombre, pluvieux, triste renforcé ici par le cadre géographique de l’île de Wight.

Oui, mais pour moi, l’île était importante dans « Fragile » pour isoler l’hôpital du continent, des autres. Ensuite, c’est vrai que je voulais un extérieur plus sombre, moins accueillant que l’hôpital en lui-même. Et du coup, ce dernier devient comme une sorte de refuge. C’était important de fermer cet endroit alors qu’autour, tout est sombre.

« Fragile » est de facture très classique. Est-ce que c’est ce qui vous a aidé à extérioriser toutes ces émotions ?

En fait, on voulait effectivement faire un film classique avec une histoire de fantôme, parce qu’en même temps, si on prend des classiques de la littérature anglo-saxonne comme les romans de Henry James, surtout « Le tour d’écrou », et d’autres plus ou moins connues, ces histoires sont aussi très romantiques. Et très réalistes. Les fantômes sont toujours liés aux sentiments des gens. On ne voulait pas d’un hôpital sinistre comme le manoir de « Psychose ».

En voyant la jeune actrice qui joue Maggie, l’enfant qui voit les fantômes, je trouve que vous avez un talent rare pour trouver de si jeunes acteurs si excellents. Comment faites-vous pour les dénicher ? Qu’est-ce que vous recherchez chez un enfant qui puisse motiver votre choix ?

On cherchait une petite fille très spéciale. On a du en voir près de 200 à Londres. La directrice de casting avait cherché partout. Et alors que j’étais rentré à Barcelone, elle m’a appelé le lendemain de mon retour et m’a dit : « Prend un avion, je crois que j’ai trouvé notre Maggie ! ». et quand je suis arrivé, que j’ai vu cette petite fille de 9 ans qui me regardait avec un peu de peur, j’ai su que c’était elle qui serait Maggie. En plus, ce qui m’a frappé, c’était qu’elle avait le script avec elle, et qu’elle avait surligné et annoté plein de passages, souvent avec beaucoup de précisions. Je me suis dit qu’à 9 ans, elle avait plus bossé qu’aucun d’entre nous sur ce film. A 9 ans, vous vous rendez compte ! Elle parlait de chaque personnage, elle comprenait toutes les émotions, elle avait ce regard dur et résigné, et en même temps triste. Elle était Maggie.

Ce n’est pas trop dur de jouer avec des enfants un film d’horreur qui en plus les concerne directement ?

C’est très important de parler avec eux comme avec des adultes, de leur dire la vérité, de tout leur expliquer. Parce qu’ils vont comprendre parfaitement. Et quand on joue des scènes violentes avec eux, alors on va jouer avec eux, ils y prenaient beaucoup de plaisir en faisant cela. Dans le making-of, on les voit réagir après de telles scènes, en rigolant, en s’échangeant leurs impressions. Ils faisaient leur job : ils jouaient la comédie.

Mais les enfants sont souvent très studieux, sérieux, beaucoup de réalisateurs le disent. Ils sont parfois plus concentrés que les adultes, plus professionnels même.

Toujours. On dit souvent que c’est difficile de travailler avec les enfants, moi, je ne trouve pas. La seule chose un peu « compliquée » avec eux, c’est qu’ils se fatiguent très vite. Alors il faut qu’ils se détendent, qu’ils jouent. Et parfois, on a des problèmes similaires avec certains adultes.

La première apparition du fantôme, la « Mechanic Girl », est un grand moment de terreur. Comment l’avez-vous pensée, créée, pour arriver à faire quelque chose d’encore inédit dans un domaine où les monstres sont légion ?

En fait, on a pris l’actrice, on lui a laissé tomber les cheveux, ce qui est très à la mode dans le cinéma fantastique asiatique. Et on n’a pas fait trop de maquillages, avec la lumière c’était déjà bien. C’était réaliste en même temps. Le numérique est seulement présent sur de petits points, les mouvements des yeux, l’étirement de la bouche, des petites touches très subtiles.

Quel est le budget du film ?

Hummm, à peu près 8 millions d‘Euros, soit 10 millions de dollars. Le film a très bien marché en Espagne, on espère aussi ailleurs...

Pour revenir à « Fragile », la fin n’est donc pas aussi fataliste que dans vos précédents films. Ici, elle est en même temps magnifique, bouleversante, tout en étant d’une grande simplicité. Etait-ce écrit ainsi dès le départ, ou est-ce arrivé progressivement au fur et à mesure de l’avancée du film ?

C’était écrit. Mais vous savez, le sentimentalisme du film est le sentimentalisme logique dans l’histoire. On n’a rien ajouté, c’est le final que cette histoire demande. C’est pour cela que je crois que cela fonctionne bien. Moi, j’aime spécialement le plan final sur Maggie, parce que c’est la première fois qu’on voit cette fille sourire. C’est discret, mais ça fonctionne. Le spectateur ne va pas le savoir, mais je pense qu’inconsciemment, il va le ressentir.

Une idée que je trouve excellente, c’est le second étage...

Ah oui, pour moi, ce second étage est identique au premier à la seule différence qu’il en constitue son opposé, c’est le miroir de la réalité, ce qui se cache derrière, de « l’autre côté », plus sombre, plus noir, accentué par son abandon, son statut condamné.

Dans « La secte sans nom » et « Darkness », il y avait des plans communs, très reconnaissables, de votre style qui ne sont pas ici. Est-ce parce que vous avez changé de style justement ou juste pour respecter la forme classique de « Fragile » ?

Non, l’histoire ne le demandait pas, et comme vous dites, c’est plus en osmose avec la forme classique du film. Ici, l’histoire fonctionne par le suspense, le mystère, et on n’a pas besoin de choquer par autre chose.

Propos recueillis par St. THIELLEMENT, Festival de Gerardmer 2006


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