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  Sommaire - Interviews -  Alexandre Aja


Interview de Alexandre Aja
Par Stéphane Thiellement

Dernier ajout : vendredi 16 juin 2006

"Alexandre Aja"

LA COLLINE A DES YEUX
Interview d’Alexandre Aja, réalisateur & co-scénariste

Alexandre Aja, on le connaît surtout pour son précédent film, Haute tension, certainement le meilleur film d’horreur made in France jamais fait. Avec son comparse depuis ses débuts, Gregory Levasseur, il avait signé un premier film plus intéressant sur la forme que sur le fond, Furya, puis travaillé sur des scénarios pour son père, le cinéaste Alexandre Arcady, avant de fracasser l’image ringarde de l’horreur chez nous avec « Haute tension », survival gore et traumatisant où Cécile De France tentait de survivre à la folie d’un Philippe Nahon cauchemardesque. S’achevant sur un twist excellent (ou nul pour d’autres, chacun ses goûts...), Haute tension venait de créer la renommée du duo Aja-Levasseur au point de les envoyer aux USA. Là, Wes Craven leur propose un scénario avant de lancer un pari fou : un remake de son surestimé La colline a des yeux. Aujourd’hui, le rêve est devenu réalité, le film est là, un putain de cauchemar dont vous aurez du mal à vous réveiller, même une fois les lumières rallumées. Pour en parler, une rencontre avec Alexandre Aja s’imposait.

Faire un remake de La colline a des yeux était un vieux rêve pour toi ou est-ce Craven qui le souhaitait et qui vous a approché, Gregory et toi, suite à une vision de Haute tension ? Parce que entre ce qu’on lit et la réalité...

La réalité, c’est que Haute tension est sorti en France, n’a rencontré qu’un succès public assez restreint, même s’il a très bien marché en vidéo mais sans non plus battre un record. Par contre, la surprise est arrivée au Festival de Toronto où la compagnie Lions Gate (note : productrice heureuse de Saw, et d’autres films à petits budgets mais aux succès plus imposants, le tout allant du meilleur au pire comme le très nul Open water) l’a acheté, et l’a sorti sur une énorme combinaison de salles.

Mais avant cela, il y a William Morris, qui est une importante agence de relations publiques à Los Angeles, qui a organisé une projection pour ce qu’ils appellent la « Communauté du cinéma ». Et Wes faisait partie des personnalités invitées, et d’après ce qu’il dit, il a vachement aimé le film. Il a demandé à nous rencontrer. En fait, il nous a envoyé un scénario à remanier, un film de surnaturel, sur lequel nous bossons actuellement, The waiting. Tout cela il y a déjà deux ans.

Pendant le rendez-vous, il nous demande de façon très polie, très simple, si on connaît ses films, et si on a déjà vu La colline a des yeux. Evidemment, on lui répond que oui, qu’on a grandi avec La colline a des yeux, que La dernière maison sur la gauche est le film qui a eu le plus d’influence sur Haute tension. « Je voudrais faire un remake de La colline a des yeux , on cherche des scénaristes qui auraient un nouveau regard sur l’histoire, qui la réinventeraient, pas simplement pour faire une copie conforme de l’original, ou pire, faire un truc naze, édulcoré, genre The fog. (Rires).

Donc, avec Greg, on a réfléchi, cherché des idées, et puis, on a trouvé cet arrière-plan de tests nucléaires. Et de là, tout le reste est venu simplement : et si ceux qui travaillaient la mine avaient refusé de partir, s’étaient cachés dans les galeries souterraines, que les retombées radioactives avaient eu des conséquences désastreuses sur leur génétique, et enfin, tout cela ramené à cette folie des USA dans les années 50 qui construisaient des villes entières avec des gens-mannequins, des animaux-mannequins, des voitures, des maisons entièrement meublées pour observer les conséquences d’une explosion sur cet environnement, ces villes devenant pour nous un autre acteur du film. Et tout ça a bâti le nouvel univers de La colline a des yeux. On a été voir Wes, il a aimé et nous a donné le feu vert pour bosser pendant plusieurs mois sur ce remake.

Personnellement, je n’ai vu l’original qu’il y a quelques mois, lors de sa sortie en DVD et franchement, autant je trouve encore un impact à La dernière maison sur la gauche, autant La colline a des yeux ne m’a pas emballé. Par contre, on se dit souvent en le voyant que certaines idées n’étaient pas abouties, et qu’un remake serait à faire. Maintenant, justement, quand Wes Craven a accepté votre scénario, il a donné sa carte blanche totale ou il a émis des réserves, des souhaits, il n’a rien dit sur l’extrême violence du film qui pour moi est justifiée par le fait que ce sont des individus civilisés qui descendent en Enfer, touchent le fond et remontent en étant plus sauvages et violents que leurs agresseurs.

Ben voilà, c’est ça ! (Rires). Bon déjà, je n’aurais pas fait n’importe quel remake, je n’aurais jamais accepté celui de Massacre à la tronçonneuse. Le remake est pas mal, mais l’original est parfait donc, pour moi, on n’y touche pas. Pareil pour La dernière maison sur la gauche. Et en discutant avec Wes, on s’est rendu compte que lui-même n’était pas satisfait du film, fait un peu avec des bouts de ficelle, des acteurs moyens, mais qu’il s’était laissé dépasser par la notoriété du film.

Alors, on s’est demandé pourquoi il avait ce statut de film culte, malgré tout. Et il s’avère que c’est à cause de son époque, des tenues typiques des années 70, de Michael Berryman, du look des cannibales, de la musique, etc... En fait, c’est un mélange de tout ça qui fait qu’on aime ce film. Il y a ce côté kitsch associé à cet humour souvent très noir.

Mais nous, en acceptant de faire un remake, on ne voulait pas de tout ça, on voulait un vrai film d’horreur qui fasse peur, très peur, dans l’esprit de Delivrance, des Chiens de paille ou de Massacre à la tronçonneuse. Et Wes a compris ça, et il a eu cette phrase si simple et si belle je trouve : « Moi, j’ai fait mon film. Faites le vôtre. ». C’est à partir de là qu’on a eu carte blanche. Bon, pas tout à fait totale, il y a eu des discussions pour que le film reste ce qu’on voulait qu’il soit. Mais il n’est jamais venu sur le tournage, au montage. Il a attendu qu’on ait une première mouture pour la visionner, donner son avis. Et ce sont les projections-test qui ont été plus qu’excellentes, qui l’ont convaincu de laisser le film tel quel.

En fait, nous voulions retrouver l’esprit que des gens comme Wes, Tobe Hooper, ou Carpenter donnaient aux films d’horreur il y a trente ans. Mais encore une fois, autrement, il nous a laissé faire à partir du moment où on a eu le droit de faire notre scénario. Le reste, ce sont des petites finesses qui ont été discutées.

En même temps, les personnages sont bien plus riches. Chez les cannibales, par exemple, la petite fille habillée comme un petit chaperon rouge, semble plus humaine, civilisée, au point qu’on se dit qu’elle représente peut-être un degré d’évolution d’une prochaine génération qui serait moins dégénérée.

Tout à fait, elle semble être le membre de la famille qui commence à refuser toute cette sauvagerie, cette folie. Elle est une enfant qui semble avoir une conscience, qui amorce le refus de suivre les traces de ses aînés. Et à part sa monstruosité physique faciale, elle est plus proche des victimes que de ses pairs.

Parallèlement, l’autre famille se repose sur Doug, le père, civilisé, intelligent, pacifiste, mais qui va être amené à descendre si bas dans les recoins les plus sombres de l’être humain qu’il n’aura plus d’autre alternative s’il veut s’en sortir que de se transformer en monstre. Et ce qui est intéressant, c’est de savoir à quel moment on atteint ce point de non-retour. Moi je pense que c’est la scène où il se retrouve enfermé dans le congélateur avec les morceaux de corps...

Ah oui, entièrement d’accord avec toi, je pense que c’est à ce moment-là. Mais il y a une évolution pour ça. D’abord, il recherche de l’aide, puis il cherche à sauver son bébé, il réfléchit d’abord et agit ensuite, et peu à peu, il se rend compte que cela l’emmène encore plus loin. Et quand il se retrouve enfermé avec des cadavres, là, il n’a plus le choix, et il abandonne une partie de ses principes.

Je dirais que le congélateur, c’est le déclencheur ; et quand il tue un des monstres à la hache en la retournant pour être sûr de bien l’achever, là, c’est la rupture totale.

Oui, il devient plus vicieux quand il tue. Il est passé de l’autre côté. L’adrénaline se répand en lui, il a un côté Dustin Hoffmann dans « Les chiens de paille » quand il tue un des premiers mecs et qu’il rit nerveusement. C’est pareil ici. Il prend plaisir à faire ce qu’il fait, même si c’est pour une excellente raison, celle de récupérer son enfant. Bon, je ne le cache pas, le film de Peckinpah fut une de mes plus grandes influences pour faire La colline a des yeux, je lui rends même hommage à un moment donné avec le plan des lunettes cassées. J’avais envie de retrouver cet esprit-là.

C’est une des principales qualités du film : de bien faire ressentir la régression vers un comportement primal de survivant dans toute sa sauvagerie face à des monstres sanguinaires. Lesquels ne peuvent pas complètement être considérés comme de simples psychopathes cannibales, car tout comme Cécile De France dans Haute tension, ils sont fous, meurtriers, abominables mais ce sont des victimes aussi.

Tout à fait, ce sont des monstres mais avant, ce sont les victimes des expériences nucléaires de l’armée américaine. Qui essaient de survivre dans le désert, en fonction de leur apparence qui les empêche de vivre normalement, donc qui ont des manières de chasser complètement inhumaines. Ce n’est pas aussi noir et blanc qu’on aimerait le penser.

Le look des monstres est aussi plus varié que dans l’original, plus riche aussi puisque chacun à sa personnalité lié à son monstrueux faciès, et celui qui marque le plus est celui qui demeure dans son fauteuil, avec un cerveau qui semble vouloir tomber...

Oui, c’est le dominant, celui qui en dit le plus. Nous, quand on a fait nos recherches, on a trouvé des documents photographiques sur toutes ces expériences, ces explosions, sur Hiroshima, sur Tchernobyl, etc... Et c’est vrai que toutes les atrocités que la nature et l’homme ont produites sont au-delà de toutes les atrocités que n’importe quel maquilleur peut imaginer. On s’est basé là-dessus pour les créer. Mais moi je les trouve un peu attachants. Prends Pluto : quand il meurt, je trouve ça triste. Je l’aimais bien moi.

Un des points forts du film est cette réalisation sèche, pas du tout « clipesque », qui renforce le sentiment d’urgence que restitue bien, tout comme dans « Haute tension » d’ailleurs, une unité de temps très limitée où on n’a pas le temps de discourir sur des problèmes de vie privée, de secrets de coucherie qui n’ont pas leur place dans une telle histoire !

(Rires). Oui, c’est quelque chose que j’adore faire, ça, parce qu’en limitant l’histoire à quelques heures, vous plongez dans quelque chose de plus réaliste et seule votre survie compte. En plus, l’autre grand défi ici fut de tourner de jour. Car déjà, vous n’avez pas le droit à l’erreur question maquillages : la nuit camoufle bien les imperfections, le jour les dévoile, et faire peur de jour est bien plus difficile que de nuit. En même temps, cela nous permettait de rendre un petit hommage aux westerns avec des plans bien choisis. A cela s’ajoute une recherche de l’horreur définitivement sérieuse et justifiée. Tout cela était en même temps difficile mais aussi très stimulant. Car c’était ce qu’on voulait.

Propos recueillis par St. THIELLEMENT


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