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  Sommaire - Interviews -  Emmanuel Collot auteur de l’ouvrage "Robert E. Howard, le Celte mélancolique"


Interview de Emmanuel Collot auteur de l’ouvrage "Robert E. Howard, le Celte mélancolique"
Par Alain Pelosato

Dernier ajout : mercredi 3 mai 2006

"Emmanuel Collot auteur de l’ouvrage "Robert E. Howard, le Celte mélancolique""


1. Emmanuel Collot est directeur littéraire chez science fiction magazine
2. Son livre est disponible chez l’éditeur Eons : Eons

Bonjour Manu. Tu viens de publier le premier volume d’une trilogie sur Robert Howard. Pourquoi une trilogie ?

J’avais tout d’abord en tête l’idée de cette biographie romancée, cette folie narrative qui n’a pas cessé de m’obséder depuis plus de 15 ans. Ensuite, étant donné qu’en France il n’existe aucune grosse étude sur Howard, il est apparu comme nécessaire de rectifier le tir. Le tome 2, " Corps Barbares " a donc pour but d’explorer en profondeur l’oeuvre du Texan, une analyse qui, aussi incroyable que cela puisse paraître, démontrera aux lecteurs qu’il est presque impossible pour un critique de séparer l’écrivain de ses écrits. Car Howard est à ce point impliqué dans ses histoires que toute analyse est obligée de faire un mouvement de va et vient incessant entre ces récits inachevés et un esprit pour le moins complexe et torturé. L’idée de faire trois volume s’est donc naturellement imposée à moi, une biographie romanesque qui puisse se lire comme un roman et qui mettrait à jour le génie d’un homme, une étude sur les mythes et la littérature à la source desquels Howard s’est abreuvé, et enfin, un recueil de nouvelles hommages au maître. Je crois qu’avec cette première approche, nous tenons en France un nouveau jalon littéraire qui pourra peut-être générer autant d’études que celles sur Lovecraft.

Pourquoi t’intéresses-tu à cet écrivain ?

J’ai lu Howard tout jeune et il n’a jamais cessé d’être à portée de ma main, près de mon lit. C’est une longue histoire d’amitié qui nous unit, par delà les époques, et pour beaucoup de raisons. Très vite, je me suis rendu compte que l’auteur avait un talent unique et évocateur, une espèce de don pour raconter des histoires, sur un mode si réaliste qu’elles se revêtaient l’espace de la lecture d’une aura de vérité. C’est cette force narrative très imagée tout en étant très directe, très immédiate, mais aussi tous ces noms, ces divinités et ces lieux, qui me firent penser qu’il y avait là quelque chose de bien singulier qui pouvait se cacher derrière cette oeuvre. J’ai commencé alors par faire des recherches, et ai découvert un univers de références incroyablement riche. Mon intérêt pour Howard n’en a que plus grandi.

Tu as titré ton livre « le Celte mélancolique ». Howard était un écrivain « celte » ?

Howard était de souche Irlandaise, et son Conan en était une émanation directe. Celte mélancolique est un titre qui m’est venu de suite à l’esprit, tout simplement parce qu’il traduisait à merveille la dichotomie qui caractérisait si bien Howard. Il était un Celte, il le revendiquait fièrement. Mais il était également un homme profondément troublé, un homme dont la journée se partageait entre des moment d’excitation extrême, et d’autres où il se morfondait, s’enfermait dans un pays de solitude. Je vois déjà d’ici les lecteurs brandir le spectre de la psychanalyse. Et bien non, c’est bien plus complexe que ça, même si on peut parler de pathologie, et c’est l’un des mystères que je tente de mettre à jour dans ma biographie et mon étude.

Dans quelle mesure t’es-tu inspiré du film consacré à la vie de Howard et à ses amour, film jamais sorti en France ?

J’avais déjà les trois quart de ma biographie en tête lorsque je suis tombé sur le film " The Whole Wide World " avec le stupéfiant Vincent d’Onofrio et la talentueuse Renée Zelwegger. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsque je me suis rendu compte que le film rejoignait parfaitement certaines thèses que développait mon livre. Je savais que Howard avait aimé une femme peu avant de mourir, Novalyne Price. Je savais beaucoup de choses, bien plus d’ailleurs que ce que les commentateurs américains connaissaient, et pour des raisons que j’explique dans mon second livre. Mais j’avais besoin de voir ce film parce que je voulais voir les couleurs d’une telle région à cette époque. Je voulais voir comment ils pouvaient vivre. Le film ne m’a en rien aidé, sauf pour certains détails sur les lieux ou du moins la reconstitution, aucun emprunt donc, juste quelques correspondances. Et mon livre y apporte une étrange réponse d’ailleurs. Si un jour Novalyne Price peut lire ce que j’ai écrit, je crois qu’elle aura une réponse. Mon livre a été entièrement motivé par deux personnes, mon père, et un monsieur qui m’a raconté jadis des choses incroyables sur l’auteur. Ce monsieur, dont j’ai fait la rencontre à l’âge de 15 ans, avait connu Howard. Ce fut pour moi un choc qui, à chaque fois que j’y repense, me cause toujours un même frisson, une même jubilation. Cet homme, tout comme mon père, a déterminé ma vocation dès cet âge. Il parlait français de façon parfaite, possédait des documents sur cette époque, beaucoup de documents. Et alors, des choses m’ont été révélées, des choses que curieusement je retrouve chez les commentateurs américains ou dans les thèses de Patrice Louinet à présent. Je n’en reviens pas encore sur ce que je sais et vais entreprendre. Car cet homme m’a tout simplement raconté dans le détail la vie de Howard, et bien plus que ça, ses oeuvres ainsi que ses projets d’écriture. Mais j’en reparlerai lorsque le temps sera venu...

Robert Howard est connu par le personnage qu’il a créé : Conan. Parce que des films ont été réalisés à partir de son oeuvre avec ce personnage. Selon toi, Howard serait le créateur de l’Heroïc Fantasy. Mais ce genre n’a-t-il pas des ancêtres : le roman français de la quête du Graal et le roman gothique anglais ?

Je n’ai jamais dit que Howard était l’inventeur de la Fantasy mais de la Fantasy moderne. Le genre qu’il pratiquait était la " sword and sorcery ", récits de fantasy plus primitifs. Ils sont à l’origine de ce qu’on peut lire de nos jours mais d’un simple point de vue narratif. En effet, qu’ont-ils inventé ? Des personnages plus vivants, tout simplement, débarrassés des poudres et décorations du conte de fée, du lais ou du récit médiéval. C’est cette modernité du récit crée à partir de rien, cette indépendance des personnages détachés de leurs origines, mais aux influences multiples, dont Howard est l’inventeur. Les vraies origines de la Fantasy sont bien plus anciennes que ce que nous croyons. Il faut remonter à la tradition orale même, et comme nous n’avons pas de preuves matérielles, nous demeurons chacun attachés à des " poulies culturelles ". Alors, certains vont avancer Rabelais, d’autres Rostand, Le roman de charlemagne, la Chanson de Roland. Ailleurs, ce sera Gilgamesh. Howard avait saisi le récit de fantasy à sa manifestation première, à savoir une parole. Toutes ces nouvelles, inachevées ou pas, témoignent de cette même exigence d’histoires non reliées à un fil directeur. Parcellaires, erratiques, les histoires de Howard nous réinventent seulement les première gestes humaines, la fantasy dans son émergence langagière, bien avant d’être inscrite sur tablettes, parchemins ou papiers. Le couple Sprague de Camp et Carter n’a fait qu’unifier le tout, par des liens qui participaient à l’éloge d’un personnage illustre, alors que Howard scandait les histoires d’hommes sans mémoires, comme lui-même d’ailleurs, et pour des raisons que les lecteurs vont comprendre. Donc, poser une véritable origine à la Fantasy est aussi stupide que de voir chez Jules Verne l’inventeur de la science moderne. Howard n’a fait que mimer les premiers sons et souffles, les premières articulations pour inventer des contes. D’ailleurs, l’un de ses premiers personnages, Arma, n’était rien d’autres à l’origine qu’un guerrier issu d’une tribu d’hommes assez anciens pour être apparentés à des primitifs. En entamant ainsi son oeuvre, il ne faisait que nous signifier combien le récit légendaire était né avec l’émergence même de la vie humaine. Qui sait d’ailleurs si les hommes de cavernes, des plus anciens aux homos sapiens, ne se racontaient pas aussi des contes et légendes, en pensant, eux aussi, à des jours plus anciens ? Howard nous a montré simplement qu’il n’y a rien de plus faux que les commencements historiques. La fantasy est née dans les balbutiements du langage, voir même avant, quand il ne suffisait que de gestes et de grognements pour raconter. Et si ça aussi c’était une manière de raconter une histoire ?
Ceci dit, il peut y avoir aussi des tendances et des styles qui peuvent nous permettre de penser qu’il y aurait des origines plus fondées, disons des débuts littéraires. Dans ce sens, Rabelais n’est certainement pas le seul et unique référent. Dans l’architectonique de l’oeuvre de Howard il y à une base constituée de mythes multiples ainsi que de références littéraires aussi prodigieuses qu’étonnantes. La critique en France vis à vis de Howard s’est lourdement trompée, et tout est de la faute de Sprague de Camp et Carter.

Les oeuvres de Edgar Rice Burroughs ne participent-elles pas également au genre ?

Les oeuvres de Burroughs participent également, d’une certaine manière au même épique. Il y a ce sens de l’aventure, le fracas des armes en plus, que chez nous, nous avons perdu depuis Jules Verne. Mais Burroughs insère quand même dans son récit des référents technologiques dont l’âge hyborien de Howard est totalement dépourvu. A ce propos, Howard écrivit un remarquable récit planétaire à la manière de Burroughs, " Almuric ", malheureusement laissé inachevé à son suicide, et qu’une autre main plus ou moins habile termina comme elle le put. Burroughs est de la Science-fantasy, même si beaucoup encore répugnent aux classifications. Et pourtant, la fantasy est justement faite pour ce genre de chose, tout comme la sf ou le fantastique. La fantasy peut pratiquement se mêler à tout, parce qu’elle est extrêmement poreuse. Donc, le fait que certains se moquent encore des classifications, témoigne d’une profonde erreur ou d’une ignorance flagrante. Burroughs, c’est l’empire romain dans les étoiles, accroché sur la terre rouge d’une planète, le tout mâtiné d’éléments empruntés à Sumer et l’Egypte. L’auteur y ajoutera une science ancienne, cachée, enfouie, des races extraterrestres, et des créatures assez hybridées pour figurer la faune locale d’une autre planète. Saupoudrez le tout d’une touche romantique, des intrigues politiques, des exploits guerriers, et vous obtenez une merveille romanesque comme seule l’époque sut en produire...

J’avais lu dans un quotidien la critique littéraire d’une chroniqueuse qui qualifiait Howard (Conan) de « fasciste » et de « pantalonnade ». Je présume que, comme moi, tu n’apprécies pas du tout ces qualificatifs ?

Le problème est que les critiques comme les lecteurs en France ont tous été victimes de la même usurpation d’identité en ce qui concerne Conan, pour ne pas dire appropriation. Le couple Sprague de Camp/Lin Carter a truffé l’oeuvre d’ajouts, de coupes parfois. Et quand on sait qu’à son époque, Howard souffrit déjà de la censures de ses éditeurs de nouvelles, il nous est resté qu’un semblant de Conan. De plus, il faut savoir qu’en France, le héros musclé n’a jamais eu les suffrages, tout simplement parce qu’il a souvent été assimilé à notre si peu glorieux passé quand à un certain nationalisme. Quand on voit ce qu’a pu faire l’écrivain Mary Gentle avec son cycle de Cendre, qui est une belle mise ne fiction du mythe de Jeanne D’Arc, on comprend pourquoi nous sommes bien incapables d’écrire le même genre d’histoire. C’est notre régionalisme qui nous ampoule sur le plan romanesque ainsi qu’un rapport au héros assez crétin somme toute, si bien qu’on le regarde avec une certaine crainte ou qu’on préfère en faire une farce scabreuse, d’où peut-être ce manque d’épique dans certains récits de Fantasy. Nous avons définitivement enfermé le Héros dans une sphère passéiste relative à un politique peu recommandable, au lieu de le préserver comme d’un potentiel romanesque. Et en évacuant le viril, nous avons préféré cultiver une fantasy plus communautaire, humaniste, mais parfois sans aucune âme. Ceci ne veut pas dire qu’il faille retourner uniquement au héros viril, mais qu’il est dommage que le modèle communautaire soit le seul. C’est une tendance qui d’ailleurs se retrouve dans les choix des éditeurs en gros. Lune D’Encre innove quand même, puisque la collection va enfin publier le cycle de Kane de Karl Edward Wagner. C’est là un pas vers plus d’originalité, nous en avions bien besoin. Je ne pense pas que le personnage du héros barbare soit désuet ou crétin, juste qu’il ne fonctionne pas sur le même registre que les autres formes de récits. Dire cela traduit bien un certain sentiment insulaire qui est typiquement français. Howard pratiqua une fantasy qui bien qu’également insulaire, renfermait en fait un système cosmopolite du plus grand intérêt. Donc dire " fasciste " est faire preuve d’un réelle manque d’objectivité. Comme si le guerrier était automatiquement exempt de toute vertu cathartique. Le manga est très répandu en France, et pourtant, il cultive à sa manière un visuel d’une rare violence. En quoi donc ce genre serait moins passible de se voir taxé de fasciste ?
Bien sûr, dans un cycle comme celui de James Allison, Howard se montre conforme à son époque, son récit comporte certaines idées déplaisantes (n’oublions pas que Howard a vécu avant la seconde guerre mondiale) , mais si on prend pour base l’idée selon laquelle son projet romanesque est évolutif, on aura un autre regard sur des personnages à ce point liés à leur créateur qu’une autre analyse s’impose. C’est pour ces raisons et un millier d’autres que l’oeuvre de Robert Howard demeure l’une des plus extraordinaires du 20 e siècle pour ce qui est des littératures de l’imaginaire.
La critique en France suit le courant intellectuel qui l’a porté, c’est tout. Ce qui ne veut pas dire que ce courant intellectuel soit mauvais en soit, il a besoin tout simplement de pratiquer plus d’ouverture. J’espère que mes livres parviendront à éclairer quelque peu le débat sur Howard. Car Howard n’est nullement un fasciste. J’invite donc les critiques à visionner le film sur Howard, " The Whole Wide World " afin qu’ils se fassent leur prorpe idée sur la chose. Je les sais très pertinents souvent, ils vont probablement comprendre ce que je tente de faire admettre, que Howard était tout sauf ce qu’on en a pensé durant des décennies. Pas de guerre ouverte donc, juste l’invitation à plus d’ouverture. Car je suis issu d’une formation de philosophe et ai beaucoup de respect pour notre pensée laïc fondée en partie sur les lumières. Bien loin de moi l’idée de les condamner ou de les juger, juste de faire comprendre qu’il y a une autre manière d’aborder la figure du héros musclé, et d’une façon très originale. Car si Howard était violent dans ses histoires, l’édification de son oeuvre est une entreprise d’une profonde humanité ; Howard se disait un hybride, les frontières pour lui n’étaient que la limite d’un regard qui constamment en repoussait les ornières. En cela, il aurait pu faire un remarquable maître de conférence. C’était un maître de la narration rapide, nerveuse, mais imprimée d’une telle vie, qu’elle distillait aux adultes le même enchantement que les contes superbes de Rowling le font pour les enfants à présent...

Howard fut un des compagnons littéraires de Lovecraft. Pourtant, Lovecraft n’a jamais développé de héros sans peur et sans reproche dans son oeuvre, au contraire. Le « gros guerrier barbare » serait donc plutôt né de l’esprit de Howard ?

Entendons nous sur le terme de " gros ". Le barbare selon Howard était grand, large d’épaules, la taille mince, mâchoire carrée, et très musclé. Il signifiait un Celte invincible et incorruptible, du moins selon sa propre conception de la morale, très Nietzschéenne somme toute, mais très éloignée de toute conception fasciste d’extrême droite. Il n’est ni un héros de gauche ni de droite, et c’est là une autre grande erreur de notre propre culture que de vouloir toujours arracher à des personnages de fiction une adhésion à un courant, voir s’il est conforme en fait à l’éternel groupe révolutionnaire qui se tient à la bastille pour juger de tout. C’est une bien belle image que ce comité révolutionnaire qui aurait toujours à travailler pour l’incertain et à jauger de la validité des productions culturelles. Mais en ce qui concerne le héros, je pense qu’il faut toujours s’attacher à un esprit anglo-saxon. Cette condition est plus acceptable à mon avis pour se fonder vraiment sur le héros. D’ailleurs Howard ne considérait pas son Conan comme un héros, simplement un être assez exceptionnel pour survivre en un monde où tout est hostile, où tout est aussi perdu que l’était sa mémoire. En cela, on peut dire que l’âge hyborien est une puissante symbolique de notre monde moderne, non pas pour la violence, mais pour cette impression qu’on a d’être toujours séparés et perdus par rapport à quelque chose, et qu’on a beau se dire " ensemble ", ou " avec ", on se trouve dans une espèce d’abandon lévinasien, un vide qu’on ne parvient jamais à combler. Ce que Howard nous raconte secrètement, c’est un peu nos solitudes modernes.
Il est faux de dire que Howard ressemblait à Lovecraft, ils s’appréciaient, c’est tout. Leur mal de vivre avait des origines différentes, Lovecraft c’était peut-être un entourage trop féminin, et un contact au monde très problématique qui en faisait une espèce d’étranger toujours malade de la vie. Howard, c’était son père son plus grand mal, et sa mère ne fera rien pour l’arranger. S’il cultiva un tel imaginaire c’est bien pour échapper aux deux coups mortels que ses parents lui avaient asséné. Sa violence, c’était sa porte de sortie, son univers aux " temporalités divergentes " . L’Âge Hyborien est un peu une arrière cour infernale où l’auteur pouvait se laisser aller à sa colère. La fiction était à Howard ce que la thérapie du cri primal fut à John Lennon. Lovecraft avait un problème avec le temps, Howard avec la durée, ce sont deux choses très différentes quand on est écrivain, ou scientifique, les deux se rejoignant à ce niveau. L’un mourut, happé par les abîmes sans fond de sa fiction, l’autre s’est suicidé par le fer (une balle) , terrassé par quelque chose que sa fiction ne parvint jamais à vaincre, et l’amour de la belle Novalyne Price encore moins...

J’ai lu les nouvelles fantastiques de Howard et j’ai trouvé que c’était également un excellent fantastiqueur. Il serait dommage de ne pas faire découvrir ces oeuvres (publiées chez Néo et ensuite dans une petite collection de Fleuve Noir). Es-tu de mon avis ?

Oui, il y a dans les nouvelles de Howard la même vitalité qu’il y a dans ses histoires historiques, de fantasy et autres. Peut-être parce que ses personnages se trouvent toujours entre rêve et réalité, mais qu’ils font souvent face à la sur-nature avec une pugnacité à la Hemingway ou une rumination qui évoque Camus, bref un réalisme qu’il n’y a pas chez Lovecraft. Sans oublier bien entendu une violence et un sens de la répartie (pour ce qui est de son western fantastique) que je n’ai retrouvé nulle part ailleurs. Howard cultive d’ailleurs plus le registre de la mémoire et de la nostalgie que Lovecraft, sans oublier un parfum du désespoir, cette noirceur Baudelairienne pourtant si attirante.

L’oeuvre de Howard a-t-elle contribué à créer des « écoles littéraires » des genres nouveaux ?

Oui, malgré elle, la protohistoire Howardienne a bien engendré d’un genre à part entière, mort dans l’élan même qui l’avait porté. Comme il est dit de la bouche même de Howard " They do like me ". Ce qui était vrai à son époque recommencera de nos jours, et constituera un genre à part entière qui, malgré le peu d’oeuvres qu’il comporte n’en a pas moins gagné ses lettres de noblesse. A l’époque de Howard il y eut donc un certain " Elak D’Atlantis " de Henry Kuttner qui se laisse lire encore de nos jours. Les plus belles productions datent des années 70/80. A part le calamiteux cycle de Gore de John Norman, il y eut des oeuvres qui méritent toutes d’être citées. Le Cycle de Kane par Karl Edward Wagner est en cela un sommet du genre. Citons aussi le cycle d’Imaro de Charles Saunders, une prodigieuse saga se déroulant dans une Afrique ancienne, avec ses langues, cultes, panthéon, bref tout ce qui fait la marque des grands écrits du genre. Saunders était d’origine africaine, comme son héros barbare, ce qui est assez rare pour mériter d’être remarqué. Il y eut aussi le cycle de Brak le barbare de John Jakes. Détesté par Karl Edward Wagner en personne, cette saga en quatre volumes n’en dégage pas moins une atmosphère prenante, donnant la part belle aux sonorités de toutes sortes, en un monde traversé par un personnage, véritable succédané judéo-chrétien au Conan de Howard. Brak est un personnage intéressant et mériterait également une traduction en France. Le cycle de Raum de Carl Sherell raconte comment un duc de l’enfer s’amourache de la jolie fée Viviane. Commandé par un sorcier, il va à la fois s’attirer les foudres du ciel comme celles des enfers. Cette saga, dont nous n’avons eu que le tome 1 en France, se déroule en Europe du nord, et est d’une certaine violence. Cela dit, cette violence est justifiée par les origines de ce duc tombé amoureux. Je citerai aussi toute l’oeuvre de Poul Anderson dont nous avons enfin de nouvelles publications comme l’inégalée saga de Hrolfr Kraki ainsi que le cycle d’Ys dont Calmann-Lévy nous a assuré la traduction. Fritz Leiber, avec son cycle des épées, peut également s’apparenter avec le genre, même s’il s’en éloigne par un traitement totalement original. Il y a aussi le cas de l’excellent cycle du Death Dealer par James Silke. Cet auteur s’est un jour inspiré d’une peinture de Frazetta, le Death dealer, et il s’est mis à en édifier l’histoire. Succès foudroyant, deux millions d’exemplaires vendus, un best-seller bien évidemment non traduit en France. La Compagnie Noire de Glen Cook est également un cycle fascinant, et fait écho parfois à Howard.
Quand à David Gemmell, on peut estimer qu’il est l’héritier spirituel de Howard, quoi que peuvent en dire ses pires détracteurs. D’ailleurs, tu remarqueras que la plupart du temps, les pires critiques sur le genre viennent de notre pays. Non pas qu’ils soient injustes ou indélicats, non pas qu’ils raisonnent sur des prédicats faux, mais bien parce qu’ils fonctionnent à partir de leur propre fond culturel français. Ce qui est également une erreur, quand on sait que nous avons eu une longue littérature pratiquant le récit au un héros unique.
En France, je ne connais qu’une seule personne étant parvenue à égaler les anglo-saxons et les américains, c’est Daniel Walther. Dans son recueil jadis paru chez Néo, " Nocturne sur fond d’épées-La saga de Synge et Brennan ", il est parvenu à donner deux personnages aussi passionnants que le Fafhrd et Le Souricier Gris de Leiber. Ce recueil est le seul exemple d’une fantasy barbare française qui mériterait une telle appellation. Un recueil qu’il serait bon de voir réédité un jour....

Que penses-tu des films tirés de l’oeuvre de Howard ?

" Kalidor " (Red Sonja) est un navet qui se laisse voir, " Conan le destructeur " est fidèle à l’esprit bd, quand à " Conan le barbare " c’est une dynamique inspirée de l’oeuvre de Howard. Il est presque impossible d’adapter Howard à la lettre au cinéma, tellement les nouvelles de Conan sont éparses et décousues. Beaucoup crachent sur ce film mais force est de constater que presque trente ans plus tard, il est toujours aussi bon, malgré ses petits défauts. J’attends encore qu’un réalisateur m’étonne autant que Milius, mais pour Conan, il va falloir bien faire attention à ce qu’il fera. Schwarzy a imposé un physique, ça va être difficile de le faire oublier. Et ce n’est pas en prenant un guerrier mince, et donc plus valide, qui fera accepter plus la chose. Conan était un barbare, un celte plutôt, et même un peu plus vêtu, il faudra qu’il soit quand même bien musclé pour reprendre le flambeau. Comme je l’ai déjà dit ailleurs, avant d’être devenu archétype littéraire, Conan était déjà un archétype BD et cinématographique. Créer un personnage totalement différent, non musclé, comme le voudraient certains puristes, ne pourrait causer qu’un gros échec commercial. Conan est synonyme de surhumain, et cela est inscrit dans les pensées de millions de lecteurs. Impossible de négliger ça en lançant un nouvel opus, car les fans attendent au tournant. Par contre, on peut très bien lancer un scénario plus fidèle, une adaptation de " L’Heure du dragon " (Conan le conquérant) ! Pourquoi pas ? D’ailleurs, quand on voit le traitement remarquable que donne Peterson à Achille dans sont " Troy ", pourquoi ne pas envisager la même chose pour un nouveau Conan ? Gladiator, Braveheart, Troy, Le Roi Arthur, Le 13e guerrier, sont des films qui m’ont époustouflé. Des réalisateurs comme Ridley Scott, ou Petersen pourraient donner quelque chose de bien. A moins qu’un certain Rodriguez, possible réalisateur de Conan 3, sache faire aussi bien qu’eux ? En Amérique, tout est possible. Le retour de John Milius derrière la caméra saura éventuellement redonner vie à Conan. Avec bien sûr un scénariste plus respectueux de l’oeuvre de Howard...
Mais nous aurons probablement à reparler plus tard de Howard, et il va y avoir des surprises, tout comme une fort belle nouvelle éditoriale. Mais ceci est bien évidemment une autre histoire...


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