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  Sommaire - Interviews -  Elie Arié (Tempête sur l’homéopathie)


Interview de Elie Arié (Tempête sur l’homéopathie)
Par David Lapetina

Dernier ajout : mardi 4 avril 2006

"Elie Arié (Tempête sur l’homéopathie)"

SF Mag : Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de ce livre ?

Elie Arié : Deux raisons : l’une, liée à la conjoncture ; l’autre, plus personnelle.

La première : le gouvernement multiplie, à juste titre, les déremboursements ou baisses de remboursements de médicaments à efficacité non démontrée, nulle ou faible. Sans doute aussi à juste titre, il y inclut des médicaments actifs dans des affections bénignes mais avec le tort de ne pas poser publiquement le problème du « panier de soins », c’est-à-dire : « qu’est-ce qu’il est indispensable que l’ Assurance-Maladie rembourse, et qu’est-ce qui est plus accessoire ? », en sachant qu’elle n’a jamais pu et ne pourra jamais tout rembourser (nous sommes habitués à ce qu’elle ne rembourse presque pas l’optique et les prothèses dentaires, mais cette décision n’a rien d’évident).

Les « médicaments » homéopathiques restent toujours absents de ces mesures, malgré les avis répétés et convergents de la Commission de la Transparence, de la Cour des Comptes, de l’Académie de Médecine, etc. Et tout débat sur le sujet est systématiquement étouffé : « Tant que je serai Ministre de la Santé, on ne touchera pas à l’homéopathie » indiquait Xavier Bertrand le 15 septembre dernier.

Alors que le déficit de l’Assurance Maladie n’a jamais été aussi élevé et ne cesse de se creuser, cette attitude des pouvoirs publics retire toute crédibilité à l’ensemble du discours qu’ils ne cessent de marteler depuis des années sur la « nécessaire rationalisation des dépenses de soins ». Car - et c’est là l’essentiel - le remboursement des médicaments homéopathiques repose sur un passe-droit juridique : contrairement aux autres médicaments, ils sont dispensés d’apporter la preuve de leur efficacité.

Dès lors, le message politique devient : « les déremboursements ne reposent que sur des logiques d’intérêts économiques : n’y cherchez aucune justification médicale ».

La deuxième, c’est que je trouve insupportable cette dérive de notre époque vers toujours plus d’irrationnel, toujours plus de commercial, toujours plus de n’importe quoi, dérive qui va faire sombrer tous les systèmes de solidarité laborieusement bâtis depuis un demi-siècle.

SFM : Vous parlez de l’homéopathie comme d’une médecine parallèle. Pensez
vous que cela aille dans la même direction que la médecine classique ?

EA : Ce vocabulaire appartient aux seuls « parallélopathes » : en réalité, il n’y a qu’une seule médecine, qui est l’art d’essayer de guérir et de prévenir les maladies : il n’y a pas des médecines parallèles, perpendiculaires, obliques, naturelles, antinaturelles, douces, dures ou molles :

- il existe des pratiques médicales qui s’appuient sur des faits constatés selon des méthodes que l’on cherche à rendre aussi objectives que possible, et que des théories cherchent ensuite à expliquer (et qui doivent être revues chaque fois que de nouveaux faits sont constatés et reproduits) ;

- et d’autres pratiques qui suivent la démarche inverse : elles ne s’appuient que sur des théories, des usages ou des croyances ne reposant sur aucun fait objectivement constatable, mais elles demeurent immuables dans le temps et à l’épreuve de toute nouvelle constatation qui viendrait les contredire.

Mais ce qui est étonnant, dans ce vocabulaire, c’est cette inversion du sens du terme classique :

Ce qui caractérise la médecine, c’est que précisément elle est en évolution permanente ; que rien n’est jamais acquis pour elle ; que toute théorie ne rend qu’incomplètement compte des faits connus, et qu’elle est perpétuellement soumise à révision face à des faits nouveaux ; aucun médecin ne peut exercer à partir des seules connaissances et théories acquises lorsqu’il a terminé ses études : il constituerait alors un vrai danger public. La science dite « officielle » est celle qui se remet perpétuellement en question.

A l’opposé, la théorie homéopathique, énoncée il y a plus de deux siècles, n’a pas varié depuis d’un iota ; imperméable à toutes les découvertes biologiques, physiologiques, physiques, chimiques, pharmacologiques, génétiques survenues depuis lors, elle demeure immuablement murée dans ses certitudes, dans un autisme qui démontre qu’elle ne relève que de la croyance.

SFM : L’homéopathie n’a pas à se soumettre à l’AMM, d’un autre côté la collection dans laquelle est édité votre livre est soutenue par le ministère de la culture et de la communication. L’Etat français
préserverait-il la chèvre et le chou ?

EA : L’Etat a un comportement totalement hypocrite : en accordant l’AMM aux médicaments homéopathiques, il se porte garant de la démonstration de leur efficacité ; mais il sait que la grande majorité du public ignore qu’il fait bénéficier l’homéopathie d’un passe-droit juridique qui dispense l’homéopathie d’apporter la preuve de cette efficacité qu’il est supposé garantir.

SFM : On comprend pourquoi le malade moyen peut croire en l’homéopathie, on imagine difficilement que ce soit le cas pour un médecin qui a effectué 7 ans d’études. Sont-ils des opportunistes, s’en servent-ils comme placebo uniquement, ou alors y croient-ils vraiment ?

EA : C’est à eux qu’il faudrait poser la question, bien qu’il soit rare d’entendre quelqu’un s’avouer opportuniste ; pour ma part, je crois que beaucoup d’entre eux sont sincères, parce que les études médicales (c’est triste, mais c’est ainsi) privilégient l’empirisme, et que l’exercice de leur métier, au jour le jour, leur apporte d’indiscutables « preuves » de leur efficacité ; pas plus que ne saurait être mise en cause la sincérité de médecins qui, pendant des siècles, ont pratiqué des saignées systématiques sur tous leurs malades, à la satisfaction générale.

Mais nous savons aujourd’hui - ce que la plupart des médecins ignorent - que l’expérience personnelle, celle du médecin comme celle du malade, ne permet pas de distinguer ce qui relève de la simple coïncidence, de l’effet placebo, ou de l’effet propre du traitement administré , et que l’homéopathie ne relève que de l’effet placebo.

SFM : Des expériences ont-elles été faites pour reproduire les expériences initiales de Hahnemann ?

EA : Depuis deux siècles, les études se sont multipliées pour tenter de démontrer l’efficacité de l’homéopathie, avec les critères aujourd’hui exigés et qui n’existaient évidemment pas à l’époque d’Hahnemann ; on a même fait des mêta-analyses, qui sont des études additionnant le résultat de différentes études pour tenter de mettre en évidence des effets qui seraient passés inaperçus dans chacune d’entre elles prises séparément.

La dernière mêta-analyse en date a été publiée dans la prstigieuse revue Lancet, le 27 août 2005, pour s’intéresser à l’ensemble de toutes les études présentées comme « scientifiques » démontrant une efficacité quelconque de l’homéopathie, incluant celles publiées dans ses propres colonnes.

Sa conclusion est sans appel : aucun traitement homéopathique n’a jamais eu un effet supérieur à celui d’un placebo ; et l’éditorial du « Lancet » conclut :

"(...) L’état d’esprit des patients et des fournisseurs suscitant la recherche de médecines alternatives crée un danger plus important pour les soins conventionnels et la santé des patients que les faux arguments sur les bénéfices potentiels de dilutions absurdes. L’heure n’est probablement plus (...) à la poursuite de recherches pour perpétuer le débat entre homéopathie et médecine conventionnelle. Désormais, les médecins doivent être (...) honnêtes avec leurs patients sur le manque d’effets de l’homéopathie, ainsi qu’avec eux-mêmes sur les échecs de la médecine moderne pour répondre à l’attente des malades en matière de soins personnalisés."

SFM : Comment les autorités françaises justifient-elles le remboursement des dilutions hahnemannienne et pas les korsakoviennes.

EA : Le principe du remboursement de l’homéopathie reposant non pas sur son efficacité, mais sur le fait que son usage correspond à une « tradition », je suppose que cela correspond au fait que les dilutions korsakoviennes ne sont pas, classiquement, utilisées en France.

Mais ne cherchez aucune justification : les autorités françaises ne justifient rien du tout ; elles étouffent systématiquement tout débat sur la question ; malgré les avis unanimes et plusieurs fois répétés sur l’absurdité du remboursement de l’homéopathie d’institutions aussi diverses que l’ Académie de Médecine, la Commission de Transparence du Médicament ou la Cour des Comptes Xavier Bertand a encore déclaré le 15 Septembre 2005 : « Tant que je serai Ministre de la Santé, on ne touchera pas à l’homéopathie » ; circulez, il n’y a rien à voir.

SFM : On apprend que Georgina Dufoix, lorsqu’elle était ministre de la Santé, a pris des mesures en faveur de l’homéopathie. Quand on connaît l’arrière plan économique de l’affaire du sang contaminé - à la même époque, on en vient à se demander si la vie humaine vaut encore quelque chose face au lobbying économique. Qu’en pensez vous ?

EA : Il faut bien se garder de faire le moindre parallèle entre une affaire aussi complexe et mondiale que celle du sang contaminé et celle, malheureusement si simple et si franco-française, du remboursement de l’homéopathie... qui n’a tout de même jamais tué personne !

Georgina Dufoix, adepte de l’homéopathie, lors de son mémorable passage au Ministère de la Santé, avec cette étonnante inconséquence dont font preuve les politiques lorsqu’ils veulent s’occuper personnellement de détails qui doivent normalement se régler à un niveau bien plus subalterne que le leur, a créé, avec l’argent du contribuable, un Institut pour effectuer des Etudes sur l’ homéopathie, alors que cette tâche incombe normalement aux laboratoires pharmaceutiques eux-mêmes ; aucune de ces études n’ayant, comme d’habitude, réussi à démontrer la moindre efficacité d’un quelconque traitement homéopathique, cet Institut a fini par être fermé.

SFM : Vous expliquez que Boiron prétend investir 10 millions d’euros pour
la recherche en 2008. Qu’est-ce qu’un tel laboratoire peut-il bien
chercher ? Des preuves sur les prétendus effets de l’homéopathie ?

EA : Je ne sais pas ce qu’il peut chercher, les recherches des laboratoires pharmaceutiques étant couvertes par le secret industriel ; ce que je sais, c’est qu’il n’a jamais rien trouvé, bien qu’il ne cesse d’affirmer le contraire : mais aucune publication, à ce jour, n’est venue appuyer cette affirmation.

D’ailleurs, cherche-t-il vraiment ? En réponse à une Tribune Libre que j’avais écrite dans l’Humanité, M. Christian Boiron a écrit, dans le même quotidien, le 21 Octobre 2004 : « Le jour où cessera ce mépris, cet ostracisme de ceux qui croient tout savoir, alors nous pourrons développer les investigations et effectivement trier le bon grain de l’ivraie ». Etonnant cercle vicieux, puisque cette suspicion repose justement sur l’absence d’études ! Autrement dit : « Commençons par ne plus contester l’efficacité de l’homéopathie, et, le jour où tout le monde l’admettra, nous tenterons alors de la démontrer » !

SFM :En tant que médecin, comment jugez vous l’Ordre des médecins qui
tolère l’homéopathie en refusant de donner son avis sur la question ?
Un tel comportement est-il encore en phase avec le serment d’Hippocrate
déjà non respecté (notamment à travers la loi sur l’avortement) ? En
bref, est-ce déontologiquement correct pour un médecin de contribuer à ces mensonges ?

EA : Rappelons d’abord que, contrairement à une idée très répandue, l’Ordre des Médecins n’est qu’une instance disciplinaire, dont les membres sont des médecins praticiens, et qui n’a pas le pouvoir de prendre position sur ce type de problèmes, sauf s’il y a manquement à la déontologie médicale, notamment aux règles de la confraternité.

Ainsi, il est arrivé que des Ordres départementaux aient prononcé des blâmes à l’encontre de médecins qui avaient traité les homéopathes de charlatans. Rappelons que l’article 39 de son Code de Déontologie charge aussi l’Ordre de la mission de lutter contre le charlatanisme : l’Ordre est à la croisée des chemins ! Il serait utile d’apporter une définition claire du « charlatanisme » à l’époque de la médecine basée sur les preuves.

En 1997 où, sous des pressions diverses, le Conseil National de cette noble institution a crû nécessaire de rédiger un rapport sur l’homéopathie (le précédent datant de 1984). Que dit ce rapport ? Il prend bien soin de préciser que le rôle de la commission en charge de la réflexion n’était pas de dire si oui ou non, l’homéopathie avait un effet, mais de déterminer dans quelles conditions son exercice devait être organisé. Singulière distinction des choses ! On ne sait pas si c’est utile, mais en tout cas, il faut l’exercer dans les règles ! Passons. La commission note avec neutralité quels sont les termes de la discussion méthodologique : « Une grande polémique s’est installée sur les méthodes utilisées pour évaluer. Le principe de la reproductibilité, base de nos évaluations, a été combattu, s’appuyant sur les principes mêmes de la méthode puisque le médicament homéopathique est choisi en fonction du malade et des symptômes et non en fonction des seules causes de la maladie. D’où ces difficultés à réaliser des expérimentations en série homogène versus placebo ou versus traitement classique. Il ne semble pas y avoir non plus d’études précises sur les éventuels effets indésirables. »

Et quelles sont donc les propositions de ce rapport ? Il y en a trois :

1.la réalisation d’une large évaluation scientifique de l’homéopathie, avec assise universitaire, sous-entendant par là que la centaine d’études publiées ne serait pas suffisante... ; de fait, l’homéopathie est considérée comme « une méthode non encore évaluée » !

2.le rappel à la déontologie des médecins homéopathes, notamment en matière d’exigences concernant les gardes et astreintes ; l’homéopathe est considéré comme «  un généraliste à part entière et doit être normalement compétent » ; l’homéopathie n’est pas considérée comme une spécialité ou un exercice exclusif ; l’Ordre rappelle aussi (malicieusement ?) l’article 39 du code de déontologie : le médecin ne doit pas « proposer aux malades ou à leur entourage comme salutaire ou sans danger un remède ou un procédé illusoire ou insuffisamment éprouvé » ;

3.la délivrance d’une information sur l’homéopathie pendant le cursus des études médicales, et la création d’un DIU qui pourrait servir de base à la reconnaissance de la mention ’homéopathie’, et qui uniformiserait les enseignements existants ; la commission ajoute : « L’acceptation de la mention, sur simple déclaration du médecin, qui est actuellement en vigueur, est une disposition qui paraît inadaptée ».

De fait, l’Ordre ne s’est intéressé réellement qu’à ce problème de formation et de mention ‘homéopathie’ sur la plaque de médecin. Important en effet. Car l’on s’aperçoit donc que tout médecin, même formé un week-end et après avoir lu un bon bouquin, peut s’installer comme homéopathe ! On comprend que l’Ordre s’en émeuve... mais évidemment, depuis 1997, rien n’a changé.

Au demeurant, il y a une forte contradiction entre la première proposition -évaluer - et la troisième - mettre en place un enseignement universitaire officiel sans attendre l’évaluation... On nage dans l’ambiguïté !

Avis du livre Tempête sur l’homéopathie par DL

Propos recueillis par David Lapetina

Tempête sur l’homéopathie - Editions Asclépiades


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