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  Sommaire - Interviews -  Jean-Luc Bizien


Interview de Jean-Luc Bizien
Par Par Xavier Mauméjean

Dernier ajout : samedi 10 avril 2004

"Jean-Luc Bizien"

Il y a quelque chose de changé dans l’univers du polar. Le temps des colonels assassinés dans leur bibliothèque à coups de céramique chinoise, ou des privés en imper se nourrissant d’alcool et de cigarettes, semble bien révolu. Parce qu’il est un genre ouvert et souple, le roman policier accueille des éléments prélevés dans la SF ou le fantastique et se paye une nouvelle jeunesse. Issu de l’univers du jeu de rôle, (Hurlements, Chimères), auteur de fantasy et de romans médiévaux empreints d’éléments fantastiques, Jean-Luc Bizien est l’un de ces thaumaturges qui a permis cette transmutation. Entretien avec un auteur qui n’a pas sa langue dans sa poche et qui vient de recevoir le prix “Gérardmer Fantastic’Arts 2002”.


Jean-Luc Bizien, parlez-nous de votre parcours.



Je suis né en 1963 à Phnom-Penh (Cambodge). J’ai du sang vietnamien, grâce à mon arrière grand-mère maternelle. Cambodgiens et Vietnamiens ont toujours été des “frères ennemis”. C’est sans doute pour cela que j’apprécie le mélange des genres, et que je ne me sens jamais tout à fait à ma place. J’ai longtemps vécu outremer – mes parents, fonctionnaires, ont beaucoup voyagé. Puis, je suis arrivé en Normandie, avant de m’installer à Paris.


Après des études “éclair” à Caen, je suis entré major de promotion à l’école normale du Calvados en 1984. J’ai enseigné pendant quinze ans. La voie semblait toute tracée quand un inspecteur aigri s’est mis en tête qu’on ne pouvait pas faire deux métiers à la fois – il m’a poursuivi d’une haine tenace à la seconde où j’ai publié mon premier livre. J’ai donc fait mon choix – et mes valises.


Je ne saurai jamais l’en remercier : c’est grâce à lui que je vis aujourd’hui de l’écriture. Peut-être, un jour, ferai-je ériger une statue en vibrant hommage à son étroitesse d’esprit.


Vos activités, très diverses, semblent privilégier l’aventure et la Fantasy


C’est sans doute parce que je suis issu du jeu de rôle.


J’ai publié en 1989 mon premier jeu, Hurlements. Puis, en 1994, on m’a décerné le prix Casus Belli du meilleur jeu de rôles pour Chimères (Ed. Multisim). Le jdr est un tout petit milieu, qui forge le caractère et prépare à affronter les requins de l’édition. Une grande famille... tellement semblable à celle des Borgia. (Rires)


Ceci posé, le jdr m’a permis de rencontrer des illustrateurs, puis d’entrer aux éditions Gründ, où je scénarise depuis 1995 une série d’albums-jeux pour les enfants. J’ai écumé les salons du livre, prenant des contacts, rencontrant des éditeurs.


C’est au salon du livre de la Porte de Versailles que j’ai croisé la route de Serge Brussolo – à l’époque, il était question d’adapter son œuvre en jeu de rôles. Nous avons sympathisé.


Les éditions Bayard m’ont donné ensuite l’occasion de publier une trilogie médiévale fantastique, qui rencontre un joli succès, puis de diriger la collection des Imaginaires. J’ai vécu depuis de grands moments : Serge Brussolo, pour ne citer que lui, m’a fait un fabuleux cadeau en m’offrant deux romans pour la collection.


Mais j’ai toujours été attiré par des “romans adultes”. Brussolo – toujours lui ! – m’avait signé un premier roman pour la collection Présence du Futur, chez Denoël. Son successeur n’a pas daigné sortir le livre. J’ai suivi Serge aux éditions du Masque et je crois avoir fait le bon choix – PdF n’a pas survécu à son départ. Le chagrin, sans doute...


Après deux ou trois romans adultes, j’ai enfin pu proposer mes livres au Masque. Ça a donné Le Masque de la bête, et La Muraille, deux intrigues issues de mon premier JdR, que j’ai remaniées pour l’occasion. Les thrillers historiques laissent une grande part de liberté aux auteurs : on peut traiter des enquêtes policières “classiques” en y injectant une bonne dose de fantastique.


Justement, depuis un an, Serge Brussolo est le directeur littéraire des Éditions du Masque. Peut-on parler d’une orientation “ fantastique ” du roman policier ?


Je ne sais pas si le roman policier prend un virage fantastique. Je sais que Serge Brussolo, qui a toujours aimé le mélange des genres (ne dit-on pas de lui qu’il est un “genre littéraire à lui tout seul” ?), nous laisse toute latitude. Son objectif, en tant que directeur littéraire, est d’ouvrir très largement le champ d’écriture, de dépoussiérer l’image un peu désuète des livres policiers. Il a ouvert la voie, à nous d’en profiter.


Mais il n’est pas question de “faire du Brussolo” : relever ce genre de défi serait de la pure inconscience. Serge choisit les auteurs, il privilégie une écriture, un univers (il a signé des gens très différents, des débutants aux ténors du genre). Il effectue sa sélection selon ses propres critères de lecteur : on peut donc parler d’une “école Brussolo”.


À ce propos, il est de bon ton, en littérature, de revendiquer son originalité. Nombre d’auteurs se présentent ainsi comme des créateurs, des visionnaires... Je ne souhaite pas entrer dans ce genre de débat. Je me contente d’écrire des histoires, en espérant qu’elles trouvent leur public. J’ai eu la chance de croiser la route de monstres de la littérature populaire, de Serge Brussolo à G.J. Arnaud, en passant par Ligny, Andrevon... Si je pouvais un jour marcher dans leurs traces, j’en serais heureux et fier.


Pour l’heure, j’essaye modestement de ficeler mes contes, sans me demander si j’écris pour des enfants ou des adultes – le fantastique offre cette possibilité, autant ne pas se priver. Aux éditeurs, ensuite, de décider dans quelle “case” me ranger.


Je crois par contre en la filiation littéraire. Si j’ai un “maître”, il s’agit de Brussolo (on l’aura compris, j’espère). Chacun de ses livres est une nouvelle leçon, un encouragement renouvelé. Si j’ai un jour décidé de tout lâcher pour écrire, c’est parce qu’il m’en a donné l’envie et m’y a aidé. Je souhaite à tout auteur d’avoir cette chance.


N’assiste-t-on pas à un renouveau du fantastique, moins folklorique et plus psychologique ?


Plus qu’un renouveau, j’y vois un retour aux sources. Dans La Peau de chagrin, Balzac posait les bases d’un fantastique psychologique. On l’a rangé dans les classiques, quand ce n’était “que” de la littérature populaire. Le lectorat est devenu plus exigeant, il a besoin qu’on lui offre de l’évasion, du rêve. Il veut également s’identifier, c’est sans doute pour cela que les héros sont plus fouillés, plus humains aussi. Quand j’écris, j’ai besoin de me laisser surprendre par mes personnages. Pour cela, je les développe longtemps à l’avance. J’en fais de vieux amis un peu inquiétants, et je les plonge avec délices dans les pires cauchemars.


La Muraille, deuxième roman paru aux Éditions du Masque, fait précisément la part belle aux phobies et aux terreurs héritées des contes pour enfants.


Sans doute – mais je ne m’étais jamais posé la question ! J’essaye de faire naître la peur, l’angoisse en faisant appel à mes propres fantasmes. Je dois plonger dans mes souvenirs... Peut-être suis-je resté très jeune, finalement ! (Rires)


J’essaye de raisonner en termes cinématographiques. Je découpe mes histoires comme un story-board, avant de me lancer dans l’écriture. J’ai les images en tête, je les rêve ou les cauchemarde. Il ne me reste qu’à les traduire sur le papier.


Quelles sont vos références, littéraires, filmiques ou musicales ?


Je lis Brussolo avec passion, comme j’ai auparavant dévoré Moorcock, Lieber, Zelazny, Howard. Je relis Alice au pays des merveilles. J’éprouve une véritable fascination pour des auteurs aussi différents que Philippe Djian ou Chuck Palahniuk.


Au cinéma, j’aime Kurosawa, Kubrick, Fincher, Gans, Boorman... et tant d’autres !


Quant à la musique, c’est du rock, même si j’écoute essentiellement Sopor Aeternus and the ensemble of Shadows quand j’écris. Je rêve de rendre hommage à Anna Varney dans un prochain roman “médiéval gothique”. Citons encore Marylin Manson et quelques BO de films, pour faire bon poids.


Quels sont vos futurs projets ?


Au Masque, j’ai achevé l’écriture d’un roman contemporain, une espèce de Loft story destroy, qui fait la part belle à l’angoisse, voire à l’horreur. Présentée comme ça, l’idée peut faire sourire, mais je sais pouvoir surprendre plus d’un lecteur. J’entame la rédaction d’un quatrième roman, contemporain lui aussi. Un polar urbain, une quête désespérée qui traitera de la disparition, de l’absence... et de tous les fantasmes qu’elles génèrent.


En jeunesse, je prépare une nouvelle série d’heroic fantasy pour Bayard.


Enfin, si je trouve le temps cette année, je reviendrai à mes premières amours : je rêve de mener à bien une série de fantasy adulte. J’ai en tête une trilogie, en hommage à Robert Howard – mais ceci, comme on dit, est une autre histoire !



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