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  Sommaire - Interviews -  Nicolas Bouchard


Interview de Nicolas Bouchard
Par Par Serge Perraud

Dernier ajout : samedi 10 avril 2004

"Nicolas Bouchard"

En moins de 3 mois, trois éditeurs différents et non des moindres : Mnémos, Fleuve Noir et Flammarion, mettent en rayon un livre signé Nicolas Bouchard. Pour un romancier qui a fait une entrée discrète, bien que remarquée, dans la littérature de SF en 1997 avec Terminus Fomalhaut chez Encrage, quel chemin parcouru !


Entre-temps il a publié deux autres livres de SF et deux nouvelles.


Qu’est-ce qui distingue Nicolas Bouchard ? Qu’apporte-t-il de plus ? Petite analyse et interview pour découvrir ce diable d’homme.


On peut synthétiser ses livres par : une intrigue charpentée, documentée et tortueuse servie par une héroïne attachante dans un climat d’humour décalé.


En effet, c’est la qualité et la rigueur des scénarios et des intrigues qui se remarquent d’abord chez Nicolas Bouchard. Il construit des histoires denses mêlant de façon adroite, des sujets scientifiques pointus et d’actualité, des données sociologiques, des références littéraires et mythologiques, des modèles économiques et juridiques. Le tout sert un suspense qui ne faiblit pas.


Dans cet environnement, il met en scène des personnages féminins remarquables. Foin de créatures sculpturales aux dons extraordinaires, il préfère des femmes au physique plus réel, dotées de caractère et de volonté affirmés, pour qui nous prenons fait et cause immédiatement.


La muse de l’auteur aime la diversité. En 6 romans, elle l’a inspiré pour un crime en “vaisseau clos”, un voyage dans le temps et les univers parallèles, un space opéra, un roman à énigme, un roman d’aventures et un “policier” avec traque d’un maniaque.


Dans tous ses textes, il introduit un humour de situation en décalant actions et personnages.


Mais laissons l’auteur s’exprimer sur son univers :



Trois romans en moins de trois mois, n’est-ce pas du stakhanovisme ? Souhaitez-vous rejoindre le peloton des grands feuilletonistes ?


Pas du tout ! Mon dernier roman paru remonte à avril 1999, c’est-à-dire deux ans et demi. Mon rythme oscille entre un et deux romans par an ce qui n’est pas excessif. Quant à cet “embouteillage” : un éditeur s’est montré très rapide, l’autre a pris un délai disons normal et le troisième a pas mal lambiné. À vous de découvrir qui a fait quoi !


Votre inspiration, tant pour l’intrigue que pour l’environnement semble éclectique ?


Je n’aime pas écrire deux fois de la même façon et j’essaye à chaque roman des techniques narratives différentes. Pareil pour l’environnement : l’univers est si vaste et j’aime l’explorer méthodiquement !


Par contre vos héroïnes, si elles ne sont pas belles, sont intelligentes, réactives et pugnaces. Elles rayonnent. Est-ce votre vision de la femme ?


Elles ne correspondent pas à une “vision”. J’essaye plutôt de me demander : comment une femme réagirait dans telle ou telle circonstance. Peut-être me suis-je parfois trompé ! Mes héroïnes sont issues le plus souvent d’une idée de base telle que la vengeance, l’amour maternel, le sentiment d’injustice... Au fur et à mesure de l’élaboration du roman, elles vont se complexifier, s’enrichir d’autres éléments. C’est à l’écriture proprement dite que tout se joue : parfois le personnage ne “décolle” pas et reste théorique (auquel cas je laisse tomber), d’autres fois au contraire, elles prennent leur indépendance et réagissent au fil des événements d’une manière que je n’avais pas prévue. C’est magique ! Curieusement, cela marche surtout pour les femmes...


Pourtant, vous vous conduisez comme un bourreau vis-à-vis d’elles, les torturant même. N’est-ce pas trop parfois ?


Je pourrais vous dire que si cela avait été des héros je les aurais fait souffrir de la même manière mais je n’en suis pas sûr... au fond. Peut-être s’agit-il d’une déformation due à mon amour de l’opéra où les héroïnes sont le plus souvent sacrifiées (La Traviata, Carmen...). Plonger ses héros (et donc ses héroïnes) dans des situations extrêmes permet de dévoiler les côtés les plus obscurs et les plus fascinants de leur personnalité. C’est surtout vrai pour Zora, l’héroïne de L’ombre des Cataphractes.


L’ombre des Cataphractes se déroule sur Io, Le Réveil d’Ymir se situe sur Europa II. Est-ce une partie de la galaxie que vous appréciez particulièrement ?


Oui : Jupiter est grandiose et les lunes sont très intéressantes, à la fois variées avec des caractéristiques géologiques fascinantes (Europa la planète des glaces, Io, la planète du feu et Ganymède, la planète de l’électricité !) et “esthétiques”. C’est un des plus beaux coins de notre système !


Envisagez-vous de développer une vaste saga autour de Jupiter ?


J’aimerais bien ! Astronef aux enchères se situe un ou deux ans avant Le réveil d’Ymir et vous y trouverez quelques allusions. J’ai envisagé au moins trois autres romans dans cet univers (dont un racontant la suite des aventures de Zora). Actuellement, l’éditeur ne m’a pas encore donné son feu vert.


Pourquoi, dans tous vos livres, outre les thèmes scientifiques, les dimensions économiques, législatives et fiscales tiennent-elles une place importante ?


Lorsque je décris un “monde” j’essaye de faire en sorte qu’il soit cohérent du point de vue économique et social, sur une base technologique réelle. D’abord parce que cela me plaît et que j’aime m’exprimer sur ces sujets ; ensuite parce que cela me paraît être la moindre des choses vis-à-vis du lecteur. Étant juriste, j’ai tendance à utiliser un jargon professionnel qui confère un certain exotisme à mes mondes (voir notamment la banque Argos sur Io) et qu’il m’amuse beaucoup d’utiliser dans un contexte décalé.


Vous décrivez l’ultralibéralisme, le profit roi. Trouverez-vous toujours le grain de sable pour freiner cette expansion ?


La mondialisation est un thème que j’explore depuis mon premier roman, Terminus Fomalhaut. La tendance va s’accentuer sans doute, mais il y aura toujours un grain de sable. Il suffit de travailler dans une entreprise privée d’une certaine importance pour se rendre compte que le gaspillage, l’inefficacité, la pesanteur des structures administratives et la sclérose des équipes dirigeantes n’est pas un monopole d’État. Croyez-moi, je sais de quoi je parle !


L’Ombre des cataphractes (D’où vient ce nom ?) renoue avec le roman d’aventures débridées. Est-ce un genre que vous appréciez ?


Les cataphractes désignaient sous l’Antiquité soit des vaisseaux de combat, soit une cuirasse à l’usage des cavaliers : un très beau terme pour désigner un cuirassé de l’espace ! Oui, j’aime l’aventure, le but étant de tenir le lecteur en haleine (et moi par la même occasion) jusqu’à la fin du roman. Si je m’ennuie, le lecteur s’ennuiera aussi, c’est certain. Dans ce roman, outre l’intrigue et ses rebondissements, j’ai choisi de ne dévoiler que progressivement mon héroïne au comportement si étrange.


Avez-vous gardé un si mauvais souvenir des universitaires pour en dresser cette description peu reluisante ?


Pas du tout : l’idée du Réveil d’Ymir est venue d’une conversation avec ma femme (enseignante) sur l’importance du langage dans l’éducation et son influence par exemple sur les capacités de raisonnement. Il m’a paru naturel de situer l’intrigue dans un monde universitaire. Après je me suis régalé en créant les différentes loges (ma favorite étant la prospective carnapéenne !).


Denis Guiot trouvait Terminus Fomalhaut trop sage. La vie sexuelle de Zora (L’ombre des Cataphractes) est intense. Cela fait-il partie du parcours du romancier ?


Plus on progresse, plus on prend de liberté, à la fois dans l’intrigue et dans les personnages, jusque dans leur vie intime. Zora est un cas particulier. Je voulais qu’il y ait un contraste énorme : d’un côté une situation proche de la misère et un état de délabrement psychologique assez effrayant ; de l’autre des facultés déductives remarquables et finalement un destin extraordinaire. Au fur et à mesure de l’élaboration du roman, je lui trouvais de nouvelles névroses à caractère sexuel, de nouveaux handicaps (notamment son hypersensibilité sensorielle) une enfance abominable etc. Finalement, elle s’est pratiquement imposée à moi comme cela !


Vous abordez le roman policier historique avec La Ville noire, sorti ces jours-ci chez Flammarion. Qu’est-ce qui motive le choix de la période retenue ?


J’ai d’abord imaginé un personnage de maniaque qui, désirant connaître “la nature profonde des femmes”, les enlève et les enferme dans une cage de verre pour les mettre à nu et les interroger jusqu’à plus soif. Le début du siècle s’est imposé à moi pour une telle intrigue, surtout qu’il me permettait de développer une héroïne suffisamment intelligente pour comprendre l’absurdité des règles qui s’imposaient aux femmes à cette époque. En ce sens Augustine Lourdeix constitue une ascendance parfaite pour Zora Paléologue !



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