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"Téranésie"
de
Greg Egan

Editeur :
Robert Laffont (12 novembre 2001)
 

"Téranésie"
de Greg Egan



+++


Il n’est pas rare de rencontrer des écrivains de science-fiction de formation scientifique. C’est le cas de Greg Egan, dont la culture scientifique est impressionnante. Sa science-fiction hard, d’abord proche du courant cybernétique (elle s’en est éloignée récemment), utilise comme support intellectuel des spéculations souvent ardues pour le lecteur littéraire, qui sont des extrapolations de haut niveau des plus récents acquis scientifiques en physique, biotechnologie et en intelligence artificielle. Mais si Egan, considéré par le public anglo-saxon cultivé comme l’un des auteurs les plus prometteurs de sa génération, est remarqué par la richesse de ses idées, et la rigueur de ses romans, ses lecteurs ont constamment déploré une grande sécheresse des sentiments. D’autant plus remarquable que l’auteur semble préoccupé en permanence par des problèmes d’identité, en particulier d’identité sexuelle.


Or ce roman représente un tournant intéressant dans l’évolution de la carrière d’Egan (à la quarantaine, il n’est écrivain à plein temps que depuis une dizaine d’années et a l’avenir devant lui). Balayés par l’avalanche d’idées de leur auteur, ses personnages décodent le monde plutôt qu’ils le vivent. Les personnages de Téranasie ne manquent pas de naturel et ne souffrent pas d’une absence de profondeur émotive comme ceux qui les ont précédés. Un grand frère de neuf ans, Prabir, doit quitter une île déserte de l’Indonésie où ses parents font des recherches sur un papillon mutant, accompagné de sa petite sœur qui marche et parle à peine. Lors d’un conflit qui ne les concernait pas, leurs parents biologistes ont été tués par des mines lâchées d’un avion la nuit. Réfugiés aux USA chez une tante, les enfants font des études scientifiques. Ils se retrouveront sur cette île vingt ans, poussés plus tard par le poids du passé et des circonstances favorables. Sur l’île et les îles environnantes, des espèces vivantes jamais vues excitent les scientifiques, mais inquiètent les autorités pour leurs dangers potentiels.


Ce thème en lui-même aurait pu constituer le contenu du roman. En fait, il sert de toile de fond à Egan, qui étudie le développement de deux personnalités, leur passage de l’enfance au difficile âge adulte. Prabir, remarquablement intelligent et ce, dès l’enfance, n’a pas mûri en fait. Il se sent coupable de la mort de ses parents. Homosexuel, il continue à vivre sa relation protectrice avec sa sœur, alors que c’est lui-même qu’il protège. On saura que la clé de son problème psychologique est son sentiment de culpabilité à propos de la mort de ses parents. Sa sœur souhaite pour son compte trouver son autonomie. Ils doivent tous deux réorganiser leur passé pour devenir adultes. Egan va utiliser le retour au passé et les problèmes nouveaux difficiles qui vont se poser pour leur donner à chacun la stabilité et permettre à la relation frère-sœur de fonctionner sur de meilleures bases.


Parallèlement à la quête d’identification des personnages, Egan reprend quelques thèmes qui lui sont chers : la dénonciation des discriminations (sexuelles, culturelles, sociales, politiques), la caricature parfois méchante des spéculations et élucubrations irrationnelles des élites (les discours incompréhensibles, ou cette idée loufoque pour laquelle se bat la tante féministe de Prabir : elle veut mettre en place l’ordinateur transgressif, où le I phallique du binaire serait à son tour dominé par le 0 vaginal !).


Avec son humanité nouvelle et son accessibilité narrative plus grande, un sens de l’humour qui s’affirme, on peut espérer qu’Egan sorte du cercle élitiste où il est actuellement enfermé et trouve un plus large public. En continuant dans cette voie qui ajoute émotion à inventivité, lucidité sur la société et compréhension plus fine des mécanismes psychologiques humains, il ne peut que progresser pour atteindre le meilleur, alors qu’actuellement on ne peut prétendre qu’il est un auteur achevé. Le lecteur qui aurait fait un essai malheureux avec le difficile Isolation par exemple aura tout à gagner en lisant ce roman, qui est actuellement le plus adapté à la compréhension d’un auteur-culte des milieux de la science-fiction d’avant-garde.


Greg Egan, Téranésie, traduction de Pierre-Paul Durastanti, éd. Robert Laffont Ailleurs et demain.


Roland Ernould







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