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  Sommaire - Interviews -  Nalo Hopkinson


Interview de Nalo Hopkinson
Par Par Serge Perraud

Dernier ajout : samedi 10 avril 2004

"Nalo Hopkinson"

Les mythes du Vaudou en plein Toronto de cauchemar ? Et pourquoi pas finalement ! C’est en tout cas la base de l’intrigue du livre de Nalo Hopkinson : Brown Girl in The Ring. Avec celui-ci, elle a obtenu le Prix Locus 1999 dans la catégorie Premier Roman. Ce texte est disponible depuis octobre aux Éditions J’ai Lu sous le titre : La Ronde des Esprits.


Les lecteurs français vous connaissent peu. Qui est Nalo Hopkinson ?



Je suis née en Jamaïque, d’une mère jamaïcaine et d’un père guyanais. J’ai été élevée à Trinidad et en Guyane. Puis je suis venue au Canada à l’âge de 16 ans. Je vis depuis 24 ans dans le centre de Toronto.


J’ai été attirée par la littérature fantastique dès mon plus jeune âge. Je lisais tout ce qui se trouvait sur les étagères de mes parents. J’ai lu l’Iliade, les Voyages de Gulliver, des contes folkloriques... Lorsque j’étais adolescente, je lisais de la science-fiction et de la fantasy. Je n’ai pas commencé à écrire avant 1993 et les premières nouvelles ont été publiées en 1994.


En 1997, j’ai remporté le Warner Aspect First Novel Contest pour La Ronde des Esprits qui a été publié en 1998. Avec ce roman j’ai remporté le prix Locus pour un premier roman et, en 1999, j’ai remporté le John W. Campbell Award du meilleur nouvel auteur.


Mon second roman, Midnigh Robber a été publié en 2000. Il était sur la liste des présélections du Hugo, du Nebula, du Phillip K. Dick, du James R. Tiptree et du Sunburst.


Je travaille pour l’instant sur mon troisième roman, intitulé Griffone. Un des personnages de l’histoire est la maîtresse de Baudelaire, Jeanne Duval.


Brown Girl in The Ring est traduit par La Ronde des Esprits. Que pensez-vous de ce titre ?


C’est un titre qui me plaît. J’ai été aidée par des amies, Nadine Modestin et Ibi Aaanu, haïtiennes toutes les deux et familières des traditions de l’Orisha. Elles se sont concertées et Nadine a trouvé ce titre, que les Éditions J’ai Lu ont finalement utilisé. C’est un titre qui évoque un cercle sacré où les gens se retrouvent pour rendre hommage à l’Orisha et pour faire la fête.


Le Toronto décrit dans votre roman s’inspire-t-il de la ville existante ou est-ce une totale création ?


Un peu des deux en fait. Toronto a les problèmes de toutes les grandes villes en plein essor. Je me suis demandé ce qui se passerait si Toronto devenait comme Détroit. Les économistes et urbanistes parlent d’un phénomène qu’ils appellent le “trou dans le doughnut”. Cela signifie que des entreprises quittent le centre d’une ville et emportent avec elles les emplois. C’est le genre de phénomène de dégradation qui peut être accentué par une politique gouvernementale qui érode la qualité de vie plutôt que de la préserver.


Fallait-il que la drogue, le crime organisé servent de décor à votre intrigue ?


Parce que la drogue, la violence, aujourd’hui, font partie intégrante de la vie des gens. Mes descriptions ne s’appliquent pas uniquement à Toronto. Mais là où je vis, je me sens en sécurité, même tard dans la nuit. Parce qu’il y a toujours beaucoup de monde dans les rues. Je sais qu’il y a des incidents, mais les agressions sont rares. Il y a pas mal de sans-abri, car le gouvernement diminue chaque année les aides sociales. Mais lorsque vous donnez quelques pièces à un sans-abri de Toronto, il vous dit merci. Si vous ne lui donnez rien, il vous dit merci également et vous souhaite une bonne journée.


D’où vient Ti-Jeanne, votre héroïne ? Est-elle construite de personnages côtoyés ou s’est-elle imposée d’emblée ?


Non, c’est une pure invention. Je n’utilise pas les gens que je connais dans mes histoires. Karen Joy Fowler, une auteure a déclaré que “les vrais gens ne savent pas s’intégrer facilement à la fiction...”


L’éclairage sur Mami est très intéressant.


C’est un être humain, avec ses imperfections, qui fait ce qu’elle peut. Elle ressent l’amour, mais elle ne sait pas toujours comment l’exprimer. Elle peut être bornée, pleine de préjugés et elle a frappé Ti-Jeanne lorsqu’elle était enfant. J’espère que les gens la trouveront sympathique. Ce n’est pas facile d’être parent et elle essaie de faire de son mieux. Ma mère a adoré ce personnage. Avant de lire chaque nouveau chapitre, elle m’appelait pour savoir si quelque chose de grave risquait d’arriver à Mami


Ne décrivez-vous pas un monde géré et gouverné par les femmes ?


Non, pas vraiment. Le roman décrit la vie de trois femmes dans une ville qui est dirigée par Rudy et son gang de mecs. Le Premier ministre de l’Ontario est une femme dans le roman, mais c’est le cas de certains leaders politiques dans le monde.


Je crois que la vie est un peu plus complexe que ça. Les femmes comme les hommes peuvent faire le bien comme le mal. Premier Uttley, dans mon roman est un politicien sans scrupule et pourtant c’est une femme. Et Tony, l’ex-petit ami de Ti-Jeanne est aux petits soins avec son bébé et pourtant c’est un homme et un dealer.


Pourquoi avoir retenu une cellule familiale pour développer votre drame ?


Il est toujours difficile de savoir d’où vient une idée d’histoire. D’une, je songeais à la pièce de Drek Walcott “Ti-Jeanne et Ses Frères” dans laquelle trois frères se battent contre le diable, mais ils se déchirent également entre eux. Je voulais créer une famille complexe qui essaie de vivre en harmonie durant des temps difficiles.


Le Panthéon des Esprits, issus de la culture des Caraïbes, est-il réel ou aménagé pour le livre ?


Il n’y a pas vraiment de “ démons ” dans le roman. Les créatures que je décris sont des divinités du panthéon Afro-Carabiens. Les “Forces” (divinités) de la religion Orisha ont chacune des qualités particulières et sont responsables de telle ou telle chose dans le monde. On les considère comme l’esprit des tous premiers Africains. Imaginez un parallèle avec la mythologie grecque. Avec le dieu du soleil, le dieu de l’amour, le dieu de la mort, etc. Ce ne sont pas des démons, mais des divinités. Ma description des “Forces” est quelque peu romancée, mais j’ai tenté de rester fidèle au panthéon.


Les cérémonies que vous relatez sont-elles basées sur des rites pratiqués en Jamaïque ?


Vous voulez parler du rituel que Mami exécute dans la chapelle ? Il est romancé, jusqu’à un certain point. La vénération d’Orisha prend diverses formes, dans divers pays des Caraïbes. J’ai résumé certains de ces éléments pour en tirer un rituel commun. Mais ce que fait Rudy est une perversion délibérée de la religion qui consiste à la base à respecter les ancêtres. Il n’est pas intéressé par la morale religieuse, mais bien par le pouvoir. J’ai inventé cette cérémonie en m’inspirant de certains récits apocryphes racontant les cérémonies soi-disant mises sur pied par Papa Doc Duvalier.


La recherche de l’éternelle jeunesse reste-t-elle, à votre avis, un ressort romanesque d’aujourd’hui ?


Ce n’est pas vraiment un thème central du roman. Lorsque j’ai pensé à Rudy, je me suis rendu compte qu’il devrait être vieux et j’ai compris que ce qui le préoccupait c’était de rester en forme et jeune pour profiter de son pouvoir. Donc je lui en ai donné les moyens.



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