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Scénario : Rafael Cobos & Alberto Rodriguez
Avec : Antonio De La Torre, Barbara Lennie, Joaquin Nunez, Cesar Vicente
Distribué par Le Pacte
109 mn - Sortie le 31 Décembre 2025 - Note : 9/10
Ces dernières années, le cinéma espagnol a souvent brillé dans le septième Art, via le drame, le fantastique, l’épouvante et le polar. C’est entre autres dans cette dernière catégorie qu’on y retrouve de vraies pépites comme « El Reino », « Que Dios Nos Perdone », « La Colère d’un Homme Patient », et plus liés à celui dont il va être question ici, « Groupe d’Elite » et surtout « La Isla Minima », tous deux signés Alberto Rodriguez, un des fers de lance du genre hispanique, et qui avec « Los Tigres » livre un drame familial mâtiné de polar noir le tout dans un environnement des plus originaux.
Frère & sœur, Antonio & Estrella sont tous deux des plongeurs professionnels, des scaphandriers chargés d’aller ausculter les navires marchands et autres supertanker rentrant dans le port pour voir si aucune avarie ne touche les coques qui pourraient immobiliser les bateaux et immobiliser le trafic. Un jour, Antonio remarque sur un cargo aux passages fréquents, une cache dissimulant des paquets dont il devine très vte la nature. Antonio est lié à son métier, mais ne gagne pas assez pour assumer la pension de sa fille. Estrella plonge moins, victime d’un incident de décompression lui ayant blessé les tympans. Pour ces deux êtres, la plongée existe depuis leur enfance, avec leur père, arbitre de défis parfois stupides. Et Estrella rêve de quitter cette activité pour aller œuvrer dans une réserve naturelle sous-marine. Leur vie dans ce milieu est des plus difficiles, leur passé les emprisonnant également, Antonio décide de changer de vie en détournant quelques paquets de contrebande, ouvrant une porte vers une violence encore plus dangereuse que celle de leur métier.
Mettons les choses au point : l’élément policier est un élément mais pas la base de « Los Tigres ». Avec son nouveau film, Alberto Rodriguez s’attache encore plus aux destins des membres d’une famille et de leur métier. Le trafic de drogue n’est qu’un acteur de la tragédie qui va aller crescendo pour les principaux protagonistes, la preuve en est qu’on ne verra jamais les visages des trafiquants, juste leurs bustes. Par contre, Rodriguez et son co-scénariste donnent vie à deux membres d’une famille qui ne peuvent se séparer, vivant d’un lien familial gangréné par un passé qui n’est pas le reflet de leur vie souhaitée. Comme pour ses précédents films, une mise en scène au cordeau, une réalisation au diapason, s’attachant plus aux personnages qu’au théâtre de leur action. Ici, la mer est également un des acteurs principaux de l’histoire, mais une mer impitoyable, qui peut être fatale à toute imprudence de ceux qui œuvrent en ses « terres ». Tout plongeur sera en territoire connu, tout profane pourra être vacciné à l’idée d’aller sous l’eau. Ici, point de monde de Nemo, mais un monde sombre, violent, implacable. Et ces séquences sous-marines ont la même force que les séquences terrestres « policières », étant en plus parfaitement filmées au plus près des personnages pour ressentir leurs tensions. De cet ensemble nait une histoire originale, régentée par l’interprétation magistrale tout en retenue d’Antonio De LaTorre – un p’tit air de Dustin Hoffman, lui… -, drame familial saupoudré d’un peu d’élément noir policier, et Alberto Rodriguez de signer un nouveau film peut être moins percutant que « La Isla Minima » mais différent tout en étant tendu et maitrisé pour vivre durant presque deux heures une histoire réelle, humaine, et, oui, passionnante.
Stéphane THIELLEMENT
LOS TIGRES
Interview de Alberto Rodriguez, co-scénariste & réalisateur
INTERVIEW PAR STEPHANE THIELLEMENT
Alberto Rodriguez, on le connait en France avec « Grupo 7 » et ses flics ripoux, le magnifique « La Isla Minima » avec son univers à la « Memories of Murder » qui récolta une moisson de Goya – les Oscar espagnols -, sans oublier « L’homme aux mille visages » et l’excellent mais inédit « Prison 77 ». De retour sur grand écran avec un drame familial noir situé dans un contexte original – les travaux sous-marins -, il signe avec « Los Tigres » une nouvelle réussite dans sa filmographie.
On vous connait pour des films policiers espagnols, avec « Los Tigres », vous plongez dans un autre environnement où s’invite à un moment donné l’aspect policier, qu’est-ce qui a motivé votre choix ?
Tout est venu d’une journée de visite avec mon scénariste, Rafael Cobos, sur un bateau de plongeurs professionnels qui partaient en mission. On les voyait plaisanter, être détendus… Et puis quand ils arrivèrent sur le site de plongée, tout s’est arrêté, un silence s’est installé, chaque geste état précis, et tout cela dura jusqu’à la première remontée d’un plongeur. Et avec Rafael, on s’est regardé et on a vu l’histoire qu’on pouvait raconter. Pour ces plongeurs, une belle journée est une journée sans incidents. Tel est leur quotidien.
Dès le départ, vous saviez que vous ne privilégieriez pas l’aspect policier ? Je dis ça parce qu’on ne voit jamais les visages des trafiquants…
C’était un parti pris depuis le début. Pour Rafael et moi, quand on a le malheur de cotoyer ce milieu hors la loi, dangereux, peu importe d’où cela arrive, peu importe où vous êtes, vous savez que c’est dangereux et il n’y a pas besoin de montrer ces personnes, donc juste les savoir présents est inquiétant en soi.
Les séquences de plongée sont très réalistes, très détaillées. Etait-ce pour vous indispensable pour pouvoir encore mieux faire exister vos personnages ?
Oui, bien sûr, on avait en plus avec nous pour chaque plongée un professionnel qui nous accompagnait. L’important était de décrire un quotidien professionnel réaliste et détaillé. Sans passer pour autant par toutes les longues phases de protocole qui accompagnent les descentes sous l’eau.
Avec « Los Tigres », inclure cet aspect de plongée donne, comme pour vos autres films, un élément complémentaire qui fait que ce n’est pas qu’un film policier mais un mélange de genres donnant une histoire plus riche et intense…
Oui, c’est un principe d’échafaudages, construire et soutenir une histoire avec d’autres éléments qui permettent de ne pas se focaliser sur un seul genre pour la mettre en place, mais d’être en marge de certains, comme ici le film noir, pour raconter une histoire plus riche, subtile, familiale entre un frère et une sœur, et ce monde en perdition et en décadence dans lequel ils vivent.
Le final se dirige vers un nouvel espoir pour Estrella, avec une nouvelle vie, était-ce pour justement sortir de cet environnement toxique et sombre lié en plus aux profondeurs sombres du monde sous-marin ?
On avait effectivement le sentiment de devoir finir sur une note positive, de sortir de ce monde enfermé, masculin, de souvenirs, et de finir avec la naissance d’une héroïne, celle qui ouvrira une nouvelle vie, pour elle et même son frère. C’est une inversion des rôles, un règlement de comptes avec les fantômes du passé, familiaux, qui justement sont jetés à l’eau avec l’image de cette montre dont se débarrasse Antonio, le lien est enfin coupé avec l’emprise du père.
Aujourd’hui, pour vous, est-il facile de pouvoir monter un nouveau film dans l’industrie espagnole et de nouveau avec Antonio de la Torre ?
Je pense que nous vivons un moment très particulier car le cinéma espagnol a depuis quelques années une plus grande reconnaissance, même à l’international. Et pour mes montages de projets, non, je n’ai pas trop de difficultés, je suis un vétéran, et comme mes précédents films ont eu un succès certain, c’est également un plus. Quant à Antonio, on se connait depuis longtemps, nos enfants ont fréquenté les mêmes écoles, et quand on a écrit le film, le personnage s’appelait déjà Antonio, c’était tellement plus facile pour moi de modeler ce personnage en fonction de quelqu’un que je connaissais, capable d’exprimer tout ce que je souhaitais voir.
Propos recueillis par St. THIELLEMENT le 3/12/2025
(Remerciements Laurence Granec)
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