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  Sommaire - Livres -  A - F -  Le Serpent Ouroboros

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LIVRES-SF-FANTASTIQUE


"Le Serpent Ouroboros "
de
Erick Rucker Eddison

Editeur :
Callidor
 

"Le Serpent Ouroboros "
de Erick Rucker Eddison



Collection « L’Âge d’Or de la Fantasy »

Quelque part dans la vallée de Wasdale, à l’ouest de Cambria, en Angleterre, un certain Lessingham médite un certain soir auprès de sa femme sur l’immensité poétique du paysage qui s’offre à leurs yeux. Puis, épanché par quelque soudaine envie contemplative de l’astre dénommé Mercure et sous l’intonation d’un air bien connu joué par sa fille depuis sa chambrée (Les Barricades Mystérieuses), celui-ci propose à sa compagne de passer la nuit dans la chambre aux lotus située dans l’aile ouest de leur demeure. Devant le dédain amusé de cette dernière, Lessingham décide de faire l’expérience seul. Un peu plus tard dans la nuit, Lessingham s’éveille soudain avec au pied de son lit un petit Martinet noir à l’air espiègle. Or, cet oiseau là lui parle et l’invite à faire un voyage. Bien loin de gagner quelque vague contrée des rêves, Lessingham va se voir convié à un voyage interplanétaire, là-bas, sur Mercure. Un chariot nimbé de lumière lunaire tiré par d’étranges montures ailées hybrides de lions et de chevaux viendra l’emporter lui et l’oiseau qui parle pour en un souffle les déposer dans un autre monde. Là, invisible à tous, Lessingham y découvrira en toute impunité une autre histoire humaine. Un univers plein de tumulte, de rencontres, de femmes belles à en mourir aussi apte à entonner des chants qu’à se vêtir d’une armure. De batailles, de chats-ours bretteurs sauteurs, et de créatures d’autant plus fantasques que la guerre frappe aux portes du royaume de Démonie. Le roi de Sorcerie a intenté à l’honneur de la cour et le seigneur Juss décide d’une quête pour trouver justice à cet affront. Prodigieux prétexte pour inviter Lessingham comme témoin invisible à un univers aussi riche que peut l’être sa propre terre. Des héros se lèveront, du nom de Gro, le prudent et malicieux, Brandoch Daha, le valeureux épéiste, et tant d’autres. Une odyssée qui emportera un simple anglais jusqu’aux batailles les plus incroyables comme aux morts les plus sacrées.
Le Serpent d’Ouroboros » n’est pas une création anodine. On pourrait même dire qu’elle constitue à elle tout seule une « clé littéraire », tellement elle parle, fait écho ou pose des transversales incroyables avec un grand nombre d’autres œuvres mais aussi et surtout consacre le genre de l’imaginaire comme totalement autonome à la littérature dite « blanche ». Ellen Kushner le suggère d’ailleurs très bien dans son introduction à cet ouvrage. Eddison est un européen, et c’est bien évidemment un fait qui explique en partie son legs français. Cette dernière évoque pêle-mêle des personnages comme l’Aramis de Dumas (Les Trois Mousquetaires, 1844) pour ce qui concerne le truculent et vaillant Brandoch Daha. Bien que sécrété par l’amour d’Eddison pour les contes islandais, ce dernier est en grande partie influencé par la culture française du héros. On pourrait même dire qu’il est entièrement « agit » par une certaine littérature française de cape et d’épée. Kushner en oublie dans la foulée l’apport indéniable du « Cyrano » de Rostand (1897) pour ce rocambolesque prompt au duel, au conflit, pour un oui ou pour un non, sur un coup de tête. C’est que le verbe utilisé par Eddison est vivant, il tisse un monde par son accumulation prodigieuse des mots et leur mise à feu tout en longueur. Et c’est là un des attraits incroyables de cette œuvre sans commune mesure. Ensuite, il ne faut peut-être plus considérer ce livre comme quelque chose d’hétérogène au genre mais plutôt comme un vaste « Patchwork » dans lequel on retrouvera bon nombre de référents, amorces allusives et entames renvoyant incroyablement à un essaim d’autres œuvres de fiction. Une impulsive nervosité qu’on retrouvera dans ces personnages autonome chez Tolkien, Burroughs, voire même Howard (1906-1936). Cette espèce d’autonomie prodigieuse qui fait se déchirer le statique du conte pour faire place au récit purement dystopique doté d’un réalisme magique. Car Eddison a crée un monde. Pas des fabliaux où on recherche benoîtement une morale ; Mais un véritable préposé au rêve construit, avec sa géographie, sa mythologie. Enfin, le lecteur en devient indirectement le héros, ce qui nous renvoie au principe même du « Livre dont vous êtes le héros » dans sa structure primitive de départ. On cite souvent Tolkien pour l’entame, l’intrigue et la quête comme arc narratif. Moins souvent Lord Dunsany (1878-1957) pour ce ton intensément poétique qui nous arrache littéralement à la pesanteur du réel, ce verbe qui ouvre des portes avec des bulles comme des milliers de mondes possibles. Quand l’usus d’ingrédients propres à la Fable nous grime soudain un oiseau en train de parler, irrésistible chiquenaude. Enfin, si on s’amusait à décortiquer un peu plus cette magnifique machine à rêver voilà qu’on y retrouverait en substance les envolées proto-spirites d’un John Carter de Buggoughs pour la planète Mars (1917). Il suffirait pour cela de substituer le chariot qui glisse comme un souffle jusqu’à la planète Mercure d’Eddison par la projection presque astrale qui propulse Carter à travers l’espace sur les sables de Mars. Sans oublier le côté campagnard de l’histoire, cette implantation de départ dans le jardin/cottage anglais à l’imitation de H.G. Wells (1866-1946) ou William Morris (1834-1896). Le voyage commence dans son potager anglais. Loi du genre. Comme ce bon vieux Tolkien et ses Hobbits. Ou encore l’usus d’un traineau fabuleux emprunté aux contes de fées, voire aux mille et une nuits et leurs tapis qui glissent eux aussi. Là où Wells invente une espèce de véhicule qui voyage dans le temps (La machine à voyager dans le Temps). Eddison, ce sera donc un peu tout ça, et un millier d’autres choses aussi insaisissables que l’eau qui nous coule entre les mains. L’année 2022 marque le centenaire de la publication du « Serpent d’Ouroboros », et force est de constater qu’il demeure encore et toujours cet ovni littéraire non identifiable, ce miroir réfléchissant dans lequel circulent bon nombre d’œuvres en puissance. Et par-delà cet aspect tutélaire ou récipiendaire d’une fantasy totalement hors normes, nous y découvrons aussi, insérée dans le préambule même de ce livre, une réelle métaphore-monde dans laquelle les candélabres d’un Mervyn Peake (1911-1968) éclairent ceux de cette demeure nichée dans la vallée du Wasdale dont les proportions sont autant immesurables que le sont les voyages qu’on y accomplie. Que ce soit par l’usus d’une armoire magique (C.S. Lewis 1898-1963, Narnia) ou un traineau fabuleux (Le Serpent d’Ouroboros), il semblerait que cette littérature anglaise du ré-enchantement de l’adulte devant les folies imminentes de la modernité (Usines, guerres) ait porté ses fruits puisque cent ans plus tard nous en sommes encore à lire et à en interroger les volitions secrètes, telles de vieilles voyantes leurs boules de cristal à multiples facettes… Une lecture essentielle rendue ici encore plus belle par le travail d’une immense artiste du nom d’Emily C. Martin. Thierry Fraysse a encore frappé fort, pour le plus grand bonheur des lecteurs.
Le Serpent Ouroboros, Eric Rucker Eddison, éditions du centenaire, Collection « l’Âge d’Or de la Fantasy », éditions Callidor, introduction par Ellen Kushner, traduit de l’anglais par Patrick Marcel, 600 pages, 27 Euros.

Emmanuel Collot






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