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  Sommaire - Livres -  S - Z -  La Fiole au Cerbère

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"La Fiole au Cerbère "
de
Francis Stevens

Editeur :
Marie Barbier
 

"La Fiole au Cerbère "
de Francis Stevens



Bobby Drayton est un avocat fini. Pour avoir voulu faire tomber des parrains de la mafia, lui et son associé, Simon, se sont retrouvés ruinés. Une fois son comparse mort en prison de maladie et de la peine causée par le décès de sa femme déshonorée, Drayton est devenu ce qu’il considérait de trop loin pour pouvoir le comprendre : un vrai criminel. Errant sans le sou de part les rues des villes, volant à la va comme je te peux, voilà qu’il se retrouve inerte dans la chambre d’une résidence, allongé, tuméfié ; S’éveillant dans une panique folle il songe un instant à fuir quand une main puissant se pose sur son épaule. En guise de policier ou de propriétaire alerté par le bruit c’est à Terence Trenmore qu’il fera face. Jadis sauvé par ce dernier d’une bagarre de rue opposant policiers et malfrats celui-ci l’avait pris sous sa houlette et s’en était fait un ami. Mais séparé par le temps et les affaires, Drayton avait fini par rompre les liens d’amitiés qui le liaient à ce nouveau riche pour vivre son malheur jusqu’au bout. Mais c’est là qu’une étrange histoire commence. Parmi les objets extraits du coffre fracturé que Drayton avait tenté de voler pour finir assommé par les voleurs dérangés dans leur acte figure un bien singulier objet. C’est une bouteille décorée dans le plus élaboré des designs, par le grand Cellini. La fiole, qui est scellée par le plus baroque des bouchons, un cerbère à trois têtes, est cimentée. Trenmore expliquera à son ami les circonstances qui l’ont amené à acquérir cet objet à des enchères pour une somme modique. Comment un nabot le harcela pour le lui racheter coûte que coûte, et la légende courant autour de son contenu : de la poudre recueillie sur les rocher aux portes du Purgatoire par le poète italien, Dante en personne. Un temps amusé par ce mystère les deux comparses se mettent d’accord pour tenter d’ouvrir la bouteille. Une substance poudreuse et grise en tombe sur un journal. Trenmore y hasardera les doigts pour aussitôt faire se soulever un nuage gris en suspend. Puis disparaît. Viola, sa sœur rentrée en urgence dans sa résidence connaîtra le même sort. Culpabilisant sur leur sort, Drayton finira par en faire de même. Pour se retrouver avec eux dans une espèce d’univers étrange, une Pennsylvanie parallèle sur laquelle règne une dictature d’un genre particulier. Un nom revient aux oreilles des trois perdues dans le temps : William Penn. Quaker ayant fondée cette cité d’un univers parallèle, il fait ici figure de Dieu de frayeur dans anciens âges exerçant sur la population parquée dans la ville un règne sans partage. Comment donc revenir dans sa bonne vieille Pennsylvanie quand on ne connaît pas la recette magique pour ça ?

Bien avant Merritt, Lovecraft, et tant d’autres, Gertrude Barrows Bennett (1884-1948) de son vrai nom consacrera à jamais un genre d’histoire où des vies ordinaires deviennent soudain extraordinaires par l’irruption d’un objet étranger, par l’ouverture d’un portail ou l’intrusion d’un culte très ancien. On pourrait même arguer que toute l’imagerie moderne actuelle est patente d’un tel romanesque, sans parler de ces aventuriers à la Haggard que Mrs Bennett a tant contribué à mettre en scène dans des contextes vaguement policiers implosant en des confrontations parfois titanesques avec d’anciens dieu du mal nulle part ailleurs que dans sa belle Amérique même (La Citadelle de la Peur », même éditeur). Dans ce récit à l’amorce très Howardienne on y fait la connaissance avec un homme qui a tout perdu, un colossal aventurier au coup de poing facile et sa tendre sœur. Ce trio embarqué pour la plus singulière aventure affrontera tout un univers passé au spectre du totalitarisme. Bien avant tout le monde, Bennett œuvre dans le registre délicat de l’utopie, ce si difficile exercice de la science fiction encore balbutiant à son époque. Première publication française, « La Fiole au Cerbère » révèle une fois de plus une écriture pleine de vitalité et de spontanéité, une imagination brillante et inventive, le tout égrené dans des chapitres courts, incisifs, parfaitement calibrés pour les lecteurs. On ressort presque ébloui par une telle aventure qui après les merveilles des deux titres précédents (chez le même éditeur) prouvera au lecteur à quel point la littérature peut parfois aussi se montrer profondément misogyne. Car faire l’impasse durant des décennies sur une plume d’une telle valeur pour le genre mais aussi en un sens plus large celui de la littérature générale c’est faire montre d’un despotisme absolu. Ce que cette histoire plongeant au cœur du problème du pouvoir ramené à un seul homme explicite à merveille. Mais dont les procédures de styles, les ingrédients et péripéties révèlent une fois de plus combien Gertrude Barrows Bennet est à placer aux côtés des Merritt, Lovecraft et même le grand Edgar Allan Poe en personne. Justice lui est donc enfin rendue ici avec la publication chez Marie Barbier de ce troisième opus. Il existe encore d’autres merveilles du même auteur totalement inédites dans notre langue et qui exploitent d’autres thématiques du genre (la possession dans « Sérapion », etc…). Espérons que ce sera bientôt chose faite. Gertrude le mérite, tant pour ce plaisir immédiat qu’elle nous offre avec cette écriture magistrale admirablement retranscrite ici par Michel Pagel, que part cette manière unique d’user des poncifs du policier et du polar pour nous plonger dans la plus indicible des terreurs. Tout en n’excluant pas un certain méthodisme incluant humour, poésie et une espèce d’ironie sous-jacente, à chaque fois différente pour chaque histoire. Le tout rehaussé d’une magnifique couverture par le grand Nicollet nous rappelant les grandes années Néo. Chaudement recommandé.

La Fiole au Cerbère, Gertrude Barrows Bennett (Francis Setevens), traduit de l’anglais (américain) par Michel Pagel, Couverture par Nicollet, Marie Barbier éditrice, 317 pages, 16 Euros.

Emmanuel Collot






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