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  Sommaire - Livres -  A - F -  Panorama illustré de la Fantasy et du Merveilleux



"Panorama illustré de la Fantasy et du Merveilleux"
de
Collectif sous la direction d’Olivier Davenas

Editeur :
Les Moutons électriques
 

"Panorama illustré de la Fantasy et du Merveilleux"
de Collectif sous la direction d’Olivier Davenas



10/10

Judicieuse innovation de la part de la toute nouvelle maison d’édition "Les Moutons électriques". Ce Panorama assez large est une belle prouesse en un paysage culturel français bien désert au demeurant en ce qui concerne les études sur le genre tant arboré par les fans et si décrié par notre culture rationaliste.
Comment aborder le genre Fantasy sans en édulcorer la teneur essentielle et cette substantifique moelle qui le fait être ?

Entreprise vouée à l’échec dès lors qu’on tente d’en photographier toutes les aspérités, tellement le genre est volatile, furtif, malléable, apte à trouver refuge dans tous les genres. Mais le projet conduit par Olivier Davenas évite les pièges, fait taire les mauvaises langues, coiffe sur le poteau tout élan critique voulant s’amuser un temps à la terrible dé-construction du travail de passionné pour, en bon monstre de la critique qu’il demeure, le réduire à sa production, gribouille de tâcherons. Mais en tout bon démocrate qu’il est, ce Panorama s’en tire haut la main, paradant épée en main et coeur vaillant, s’en tirant comme à son habitude, parti de rien mais raflant la mise avec ce panache des hommes de biens, hommes de peu de moyens mais de bonne volonté, c’est certain.

C’est qu’il est élégant le bougre, chapeau planté de la plume de l’artiste, pistolets entrecroisés en triangle sur la face de son auguste ventre d’où sortent tant d’histoires et de merveilles, de mensonges et d’inventions. Hardis chevalier, il rompt pour mieux se fendre puis attaquer, c’est la parade imparable, le touché plein de classe.

Cette parenthèse métaphorique s’imposait, il est vrai, si on voulait clamer toute la sympathie, que dis-je, toute la gratitude qu’il est humainement possible de témoigner à l’encontre du travail de titan abattu dans ces trop courtes 432 pages. 86 chapitres, 86 visions offertes aux lecteurs sur des écrivains de renommée mondiale ou d’autres moins connus, ces études se veulent pour vertu de donner à leurs lectures les tenants et aboutissants d’une écriture en lutte avec elle-même. Chaque feu allume sur chaque colline un bûcher, un feu qui dans ses flammes dansantes laisse miroiter aux lecteurs l’éclat fugace du génie de son auteur et la pérennité de son oeuvre. Tout commence par la difficile et toujours maladroite introduction, malgré les bonnes volontés affichées, surtout quand il s’agit de théoriser un genre aussi fragmentaire, jamais totalement fondé, tenu qu’il est entre ses racines propres au merveilleux dont les topos sont faits de brumes et de mirages, de couleurs et d’illusions, et cette école née sous les barricades de la révolution romanesque des cendres du 19 eme siècle. Patrick Marcel et Douglas Pringle s’épancheront sur des "mondes secondaires" ou des "univers matériels secondaires", autant de tentatives de chosification du rapport entre le lecteur et de ce qu’il faudrait se borner à nommer faute de mieux, son schème narratif. Ainsi, si les débats sur les moyens mis en oeuvre pour tenter d’apporter une définition du genre restent très pertinents, il n’en demeure pas moins que le brusque arrêt sur "L’affaire Nils Holgerson" de la grande Selma Lagerlöf invite furieusement et irrésistiblement à apporter son grain de sel. Car l’arrêt est trop brusque, la retenue trop maniérée, et on ne pourra qu’intervenir tel le bon serviteur à la rescousse des quatre mousquetaires du Roi, en fâcheuse posture, il est vrai. Car pourquoi maugréer sur la difficulté d’adapter le récit de Lagerlöf au genre consacré "Univers secondaire matériel" alors que tout le problème réside dans les termes employés. A la volubilité d’un genre comme la Fantasy doit correspondre l’adaptabilité d’un outil rompu à toutes les dénivellations, courbes, carrefours et faux semblants. Ainsi, si au lieu de s’interroger sur la fiabilité de l’outil on ne se souciait qu’à son extension, il en résulterait ceci : en nous basant sur le fait que les sens d’un enfant ne fournissent pas les même données spatio-temporelles que chez un homme, temps et espace étant le jeu d’une mémoire vive non encore affermie par l’observation et le raisonnement, il serait logique d’en déduire que ce Nils Holgerson, déjà enfant, et qui va connaître une relégation de l’ infiniment grand du monde humain à l’infiniment petit du monde liliputien, ne peut être que doublement transformé dans ses modes langagiers et dans sa perception du monde. Ainsi, du concept "univers matériel secondaire" serait-il bon de basculer dans un concept "adapté", plus à même de saisir une fois de plus la belle parade d’un genre qui, telle l’anguille, se faufile entre les mailles d’un filet aux mailles trop larges, suffisance arrogante du critique. Ainsi parlera-t-on de "Univers langagier secondaire", autre mode opératoire du genre. Parce que dans le récit de Lagerlöf tout se joue dans le langage et non pas dans l’espace du cadre, dans le fait que Nils va se voir doté, en contrepartie de son handicap de taille, d’un appareil langagier tel, que les barrières linguistiques qui séparent le plus souvent l’animal de l’homme vont s’effondrer. Et c’est là, à ce moment intime du changement de rapport aux animaux que se joue le merveilleux, la distorsion linguistique qui ouvre à la fantasy animalière. Parler à son chat, à une oie, toute cette polyphonie de la langue sans témoins ni intermédiaires, ce naturalisme du prodige linguistique, bref tout ce qui fait la rupture d’avec le réel commun et le retour vers cette Babel à jamais perdue, là se produit la communication du sentiment du merveilleux, et la promotion d’un cadre secondaire mais langagier. Un faux problème que celui de Nils, mais une nécessaire urgence d’adapter le matériel critique aux fluctuation d’un genre polymorphe, le langage ici prenant le relais de la perception pour produire le même effet de merveilleux. Très pertinente sera la théorie de fin de ce chapitre introductif. Farah Mendlesohn nous présente un genre scindé en quatre phases opératoires possibles, sa structure inter-verrouillante ayant pour vertu affichée de renoncer à la catégorisation effrénée du genre. Ainsi prend naissance le terme de "Portal Fantasy" où lecteurs et personnages sont entraînés dans le cadre, traversent, franchissent, bref, il y est question de frontière, de limite, de point au-delà desquels s’actualise la fiction. Ensuite, Farah définie une "Immersive Fantasy" où il n’y aura pas de déplacement, de mouvement, de changement de lieux de la part du lecteur/acteur/actant. Là, le cadre est donné, on est confronté brutalement à un univers secondaire, sans contraste possible d’avec le nôtre, immuable dans ses données de départ et incomparable ou du moins peu localisable dans tous ses paramètres d’avec ou dans notre monde. Le lecteur est spectateur. "L’intrusive Fantasy" , elle, procédera du phénomène inverse, où les éléments de la surnature franchiront les barrières de notre propre espace-temps pour produire leurs effets dans notre propre univers. Enfin, "L’ Estranged Fantasy" prend cadre dans notre sphère du réel, mais avec la côtoiement d’élément surnaturels déjà en présence. Grossièrement, la première catégorie pourrait relever d’une certaine Baroque-Fantasy typique des récits de Guy Gavriel kay ou du grand Stephen R. Donaldson, enclins aux fuites vers un autre monde parallèle au nôtre et touché par l’entropie, des gens ordinaires ou diminués qui dans l’autre monde deviendront malgré eux des héros. Le second genre relève des récits classique de la High-fantasy ou plus anciennement de la Sword and Sorcery. ce sont des Univers secondaires comme déjà dit, des univers cadres où tout est déjà donné, le lecteur subissant une histoire tout comme le héros d’ailleurs. La troisième catégorie, elle, se caractérise par son frôlement du genre fantastique. Ce n’est ni plus ni moins l’école de la Dark-Fantasy définie à son corps défendant par certains récits de Lovecraft ainsi qu’une grande partie de l’oeuvre de Clive Barker (Cabal, Le Royaume des Devins, Imajica, Galilée) . La dernière partie quand à elle ressort pour l’essentiel des oeuvres de Neil gaiman (Neverwhere) , Emma Bull (war of Oaks, scandaleusement ignoré en France) , Charles de Lint (le pape du genre) et Léa Silhol dont on attend beaucoup de son premier volume de "Frontier".

Quand au corps même de ce collectif il donne une palette assez large du genre, de ses origines à son renouveau romanesque. On part du celtisme Breton et Grand-Breton avec ses succédanés arthuriens, le romantisme affecté de Skakespeare, Les Milles et unes nuits, Barrie, Kenneth Graham, White, Rackam, Frank baum, Lewis Carrol, Andersen, tous les classiques sont là, ou presque (éluder les frères Grimm est tout de même un gros oubli, idem pour le Roman de Renard) . Quand aux modernes, ils vont, derrière Tolkien, incarner au mieux les visées du travail collectif. L’autre grande vertu de ce livre, outre le fait d’offrir un panel assez large des racines, des classiques et des modernes, c’est d’avoir procédé à un mélange indifférencié avec des plumes plus orthodoxes issue de la culture générale comme Paul Auster ou Calvino, une belle volonté de la part des rédacteur de placer ces littératures sur un même pied d’égalité, mais également établir des correspondances qui échappent au genre et garantissent l’unité de la littérature, loin des cloisonnement et petites églises. On saura alors enfin qui sont Karl Edward Wagner ou Charles de Lint et on redécouvrira enfin le grand Michael Ende et son enchantement de "L’histoire sans fin", on se délectera une fois de plus de la plume de Léa Silhol qui donne une analyse très juste et très belle de la grande Tanith Lee. On regrettera une fois de plus que Howard soit expédié aussi vite. On regrettera l’absence de Barker pour sa Dark-Fantasy ou on soufflera sur l’absence d’auteurs essentiels du genre comme l’auteur fleuve Robert Jordan, l’immense Goodkind, Modesitt, Merritt, Martin, Feist, Pratchett, Szapkowsky, Stableford, Holbhein (le Gemmell/King allemand) , Zelazny, Gemmell, Erickson. Mais est-ce vraiment la faute de cette bien belle équipe de rédacteur passionnés et entiers ????
Non, c’est la faute à pas assez de temps et pas assez de place, et c’est révoltant. Ce livre aurait mérité 600 pages, mais ne nous plaignons pas, la tâche a été immense et ils s’en sortent avec tous les honneurs malgré les oublis, les hésitations et les arrêts. Le millier d’illustrations qui ponctuent ce voyage en Faerie, donnent un aspect pictural fort agréable, une gallerie alliant images d’Epinal et tablaux de maîtres, croquis facétieux et boutades romanesques. Un chef d’oeuvre et un bijoux à offrir aux fêtes de Noël, enfin, si vous êtes assez patients jusque là...........

La meilleure somme en érudition et en documentation sur le genre, un outil essentiel et une vaste place dont chaque fenêtre ouvre sur un paysage différent, des climats, des textures et des senteurs éthérées.......

Panorama du Merveilleux et de la Fantasy, Collectif sous la direction d’Olivier Davenas, 432 pages, Les Moutons électriques éditeur, 39 €.






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