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  Sommaire - Livres -  A - F -  La Planète des Singes Toute l’histoire d’une saga culte




"La Planète des Singes Toute l’histoire d’une saga culte "
de
Joe Fordham & Jeff Bond

Editeur :
Huginn & Munnin
 

"La Planète des Singes Toute l’histoire d’une saga culte "
de Joe Fordham & Jeff Bond



Huggin & Muhinn poursuivent leur judicieuse offensive éditoriale autour de la production et diffusion de diverses encyclopédies thématiques. Après Batman, le cinéma des années 1975/1985, Conan et quelques autres, voici qu’ils nous régalent d’une revue complète du phénomène « Planète des Singes ». Phénomène, puisque depuis l’année 1968, date de sortie du film de Franklin J. Schaffner, nous avons assisté à la naissance d’un véritable mythe de la science-fiction, au même titre que les sagas Alien, Predator, Star-Wars, Star-Trek, Robocop, ou encore Terminator. A l’occasion de la sortie de cette brillante encyclopédie, rédigée par deux passionnés ayant vécu le mythe depuis ses débuts, c’est un nouveau voyage dans le temps qui est proposé aux lecteurs. Un itinéraire plein de nostalgie.

L’ouvrage débute par un bref chapitre liminaire au cour duquel les auteurs tentent d’expliquer pourquoi, lorsque son livre parut en 1962 aux États-Unis, Pierre Boulle venait d’engendrer un chef d’œuvre sans le savoir. La culture de masse s’occupera à la suite d’Hollywood d’en faire une véritable franchise culturelle, peut-être moindre chez nous. Même si cette partie aurait gagné à être plus longue, en expliquant par exemple les divers processus de son écriture, la revue circonstanciée du roman à la base de cette saga fleuve est assez pertinente pour donner envie de revoir le film original. Tout en nous invitant fortuitement à nous replonger dans le livre phénomène de Pierre Boulle.

Puis, tout de suite nous rentrons dans le vif du sujet, excitant de bout en bout. On nous parle du script original, d’un engin à chenilles qui aurait du introduire les astronautes survivants dans la zone interdite. Et alors nous découvrons peu à peu l’ampleur de l’entreprise quand du premier film furent tirées des gammes entières de jouets manufacturés, des vignettes auto-collantes, des mugs, des disques. Georges Lucas s’en souviendrait pour sa saga. Le film, bien que très vite formaté pour devenir un produit, et quel produit, avait déjà gagné l’inconscient collectif par son scenario choc : un homme venu du passé naufragé sur sa propre Terre, face à une humanité future proto moyenâgeuse gagnée à la cause unique des singes. Car bien loin de ne concerner que les américains, la fable deviendra universelle dès que le spectateur comprend sa portée mondialiste.

Puis, du premier film nous passons aux quatre autres, quatre visions radicales, belles et sincères, nous faisant toutes découvrir le spectacle halluciné les graduations d’un futur possible, celui de notre propre humanité bouleversée, éradiquée, parce que devenue folle, cruelle. Le sociologique, l’écologique, le religieux et le philosophique se mariaient alors très bien avec ces années plus légères où la vague hippie allait s’installer sous peu, suivie de près par les mouvements de protestation contre la guerre du Vietnam et les inégalités sociales. Fable et manifeste contre le nucléaire, « La Planète des Singes » s’installait durablement dans une Amérique qui avait alors envie d’oublier la guerre, même si elle ne savait pas encore qu’elle était déjà« pré Reganienne ». L’un n’empêche pas l’autre dans une économie libérale.

L’analyse, fouillée et passionnée, se met alors à extirper des informations aussi incroyables que fascinantes. Comme par exemple ce projet avorté lancé à l’époque avec Oliver Stone au scenario, et James Cameron à la réalisation. L’acteur : Arnold Schwarzenneger en personne. Et on prendra largement le parti d’en déduire que les studios d’alors étaient peut-être passés à côté d’un grand morceau de cinéma d’action. Dommage. Ou encore cette suite imaginée peu de temps après le premier opus de 1968, et qui devait voir Taylor retrouver Galen dans une terre où, parmi les singes, les gorilles se seraient hissés au rang de maîtres absolus de la planète. L’idée fut quelque peu reprise par Tim Burton en 2001, dans cette autre « Planète des Singes » plus rocambolesque mais qui ne manquait pas de panache. De cette seconde mouture, on retiendra des costumes et décors sublimes, des combats lyriques, et une belle fin en forme de clin d’oeil à la série précédente.

Deux visages différent s’opposèrent alors, celui, magistral et post-apocalyptique, naturaliste et plein d’ampleur, frôlant le créationnisme, de la première saga, et celui plus noir et cynique, nerveux et confus finissant dans un désert, du premier opus signé Tim Burton (2001), et auquel il manqua peut-être ce petit plus pour applaudir au chef d’oeuvre, comme d’un coup de théâtre auquel on ne se serait pas attendu.

La troisième saga, qui voulut repenser tout le mythe, partit d’un point de vue plus concerté, chronologique, mais risqué. Après un premier volet s’attachant tant bien que mal à expliquer les racines du problème, le second volet s’enfumait dans des ambiances grises d’usines désaffectées et de fort retranché sur des moignons de ville qu’il aurait peut-être été bon de filmer, d’explorer plus en profondeur, plutôt que de demeurer dans une espèce de vision de surface. Mais on préféra se confiner en quelques lieux seulement, ainsi que des allées et venues entre les deux mondes barricadés limitant forcément toute perspective plus originale sur la confrontation des espèces afin de rechercher à tout prix l’écologie et la fraternité.

Avec la nouvelle franchise, nous nous enfoncions dans des voies sans issues, lieux communs et grégaires dans lesquels beaucoup de productions se sont abîmées aux commandes d’autres franchises « castrées » pour des questions de budget, de nécessité de faire fructifier très vite avec du recyclé, du déjà vu, pour un public soumis aux effets spéciaux, moins à la nécessité d’un scenario nous changeant d’un vague jeu vidéo. L’amplitude géographique (les scènes sauvages et belles du film de Schaffner) propre à ce genre de films perdit beaucoup en pittoresque dans la nouvelle saga revue et corrigée, pour gagner en intimiste, confinement et drame de la communication. D’un seul coup, on oubliait l’aridité d’un univers post-nucléaire pour un mode de vie pastoral forestier un peu trop vite retombé dans la banalité d’une existence plus oisive et donc quelque peu ennuyeuse. Par conséquent, les valeurs défendues s’en verraient bouleversées, sans le vouloir. Si bien qu’on fini par se demander pourquoi ces deux clans se combattent, puisqu’il n’est plus question d’existentialisme encore moins de culture mais d’un espace vitale où finalement chacun tient sa bande, comme ses convictions, sans la magie et la surprise de faire face à quelque chose de radicalement différent que soit. Qui sont les hommes ? Qui sont les singes ? On ne sait plus trop.

La vision se rétrécie forcément, nous ne sommes plus dans celle, ambitieuse et grandiloquente à la John Ford, de Schaffner, ou le jeu de plateaux à la Burton. Le régionalisme se mue en une bataille rangée entre deux bandes désœuvrées pour un territoire quelque peu tarabiscoté. Ce qui n’est pas mauvais non plus si on veut en revenir à des émotions plus simples et une clarification sur ce qui pourrait rester comme un malentendu entre deux espèces somme toute pas si différentes que ça, si elles se contentaient de se regarder de loin. Peter Chernin et Dylan Clarke s’en sont tout de même assez bien sortis pour qu’on salue une vision prise sur le fil du rasoir, dans cette hésitation ultime entre hommes et singes à décider s’il faut se battre ou cohabiter, même si l’ambition post-apocalyptique n’est plus là, par comparaison avec un film comme « New-York ne répond plus » avec Yul Brynner et William Smith (Robert Clouse, 1975). Ce qui manque peut-être dans cette nouvelle mouture trop communautariste c’est le charismatique d’un duel à deux personnes, une sorte de combat de chefs de qui aurait pu faire relief et manque cruellement au sortir d’un visionnage pourtant nerveux.

Mais ne prêchons pas trop pour notre paroisse quand même, et vivons avec notre époque. Chernin et Clarke nous apportent tout de même une vision vitaliste, prise sur le vif, dans un maelstrom semi-urbain où se jouent de grandes questions écologistes ainsi qu’un regard humaniste en attente de changements, sans pourtant que cela ne se produise vraiment. Entre l’homme devenu sauvage et le singe encore trop humain pour mériter son respect, mieux, sa considération en tant que son égal. C’est dans cette tension impalpable que se réalise la réussite de leur franchise, même si elle ne peut pas plaire à tout le monde. Et on peut espérer que le troisième volet sera plus ambitieux encore.

Cette encyclopédie nous parle aussi de la mythique série télé, interrompue trop tôt et qui est devenue culte dans les années 80, surtout en France, peut-être parce que plus aventureuse, plus ludique. Petit bémol, la phase bande-dessinée est plutôt vite expédiée. Il aurait été apprécié qu’elle soit plus fouillée, vu que le cinéma n’eut jamais la belle idée d’en suivre les lignes plus vastes et batailleuses que ce que la troisième vague d’adaptations retiendra avec ces trois opus écologistes qui se retranchent un peu trop dans des scènes d’action un peu statiques et un certain ilotisme servant mal l’histoire générale. Dernier rendez-vous : 2016.

Il est certain qu’on ne pourra que maugréer au sortir de cette brillante somme d’information passionnée. Et déplorer que ce ne soit que l’option New age et humaniste qui avait été alors retenue au détriment d’une vision plus baroque mais surtout moins hypocrite. Le script très guerrier mettant en scène un Schwarzenneger remontant le temps afin d’empêcher le règne des singes aurait pu lui conférer un visage plus fédérateur. Mais la franchise « La planète des Singes » a bel et bien une histoire, riche et tourmentée, divers et variée, autrement plus complexe que ce qu’on serait tenté à penser de prime abord. Une aventure cinématographique qui a germé sur un seul roman, celui de Pierre Boulle, dont elle n’a eu de cesse de s’éloigner afin d’exploiter au maximum ses immenses potentiels, même s’ils furent moins heureux que dans les comics. C’est ce qu’on retiendra de cette étude totalement aboutie et attachante au demeurant, quant à un mythe qui dure maintenant depuis presque 50 ans. Beau, envoûtant, frustrant aussi, quand on sait à côté de quoi on est passé.

La Planète des Singes, Toute l’histoire d’une saga culte, Joe Fordham & Jeff Bond, éditions Huggin & Muninn, traduit de l’américain par Michèle Zachayus, 256 pages, 36.95 Euros.

Emmanuel Collot






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