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  Sommaire - Livres -  A - F -  Le roi en jaune




"Le roi en jaune "
de
Robert W. Chambers

Editeur :
Le Livre de Poche
 

"Le roi en jaune "
de Robert W. Chambers



Etrange histoire que celle-là. Dans un univers à l’imagerie fortement influencée par le décadentisme français des années 1890, une dangereuse pièce de théâtre sème folie et mort derrière elle. Tous ceux qui lisent ce livre maudit trouvent un destin funeste, s’enfoncent dans la folie ou dans la mégalomanie meurtrière. Chaque protagoniste confronté à ce livre va prendre peu à peu conscience qu’il existe bel et bien un autre monde dont les fragrances indicibles croisent parfois le nôtre pour le plus grand malheur de ceux qui en sont victimes. L’horreur cosmique commence, et la grande schizophrénie civilisationnelle trouve ici ses plus belles couleurs paranoïaque annonçant le monde de demain : le nôtre.

Œuvre jouant avec le surréalisme, récit policier irradié par un surnaturel aux antipodes des religions puisque profondément attaché à la pulsion de vie et l’ivresse artistique, « Le roi en jaune » semble aussi énigmatique que ses significations les plus ardues. Peut-être parce que rédigée à la fin d’un dix-neuvième siècle incertain, et à l’aube d’un vingtième siècle marqué par le mal, cette oeuvre recèle dans ses arcanes quelque chose qui nous dérange en même temps qu’elle nous fascine. Une chose qui plus d’un siècle plus tard nous consterne autant qu’elle nous remplit d’une joie noire.
Pièce centrale de l’architectonique lovecraftienne parce qu’elle a permis au maître de Providence de s’inventer sa poésie cosmique et cet indicible d’outre-espace, « Le roi en jaune » est une série en dix variations surnaturelles sur la confrontation entre deux univers, et dont le frôlement ne peut entraîner que malheur et folie. Il est à noter également l’usage qu’il est fait du mythe du livre interdit, proscrit, ce livre qui raconte une pièce symboliste et dont la lecture peut ouvrir des portes interdites. Cette référence indirecte aura aussi beaucoup aidé Lovecraft à forger cette mythologie du livre maudit en la personne du fameux Necronomicon. Style enlevé, imagé, presque hallucinatoire, le chef d’oeuvre de Chambers effraie toujours autant qu’il intrigue. Plongés que nous sommes au cœur de cette Carcosa mythique (sorte de cité céleste inverse à celle de Saint Augustin) autour de laquelle végètent toutes ces nouvelles étranges, presque subversives pour nôtre idée même du réel, nous perdons soudain pied pour, en de brèves mais puissantes visions fantasmagoriques et atmosphériques, soudain contempler le vrai, terrible et beau visage de cet ailleurs. Et dont la fugace contemplation ne peut que nous conduire à la folie, à la mort fatale.

Métaphore puissante sur notre grande modernité où dieu lui-même ne parvient plus à expliquer notre abandon comme notre paradoxe à être et à périr, « Le roi en jaune » et son mystérieux monarque, semblerait aussi nous parler de cet autre monde par-delà les conventions sociales de nos sociétés, et dont le masque en blanc arboré suggère des rites orgiaques dangereux commis par de très obscures sectes saturniennes extraterrestres, des sabbats secrets, et des sacrifices impies dont la compréhension renverrait à cet autre monde noir semblant œuvrer en secret dans les arcanes de notre propre univers si avide de stabilité mais autrement plus trompeur. Lire « Le roi en jaune « c’est aussi se regarder bien en face d’un miroir et voir ce serpent qui nous manipule comme une marionnette, pour un instant seulement nous rendre compte qu’exister est aussi un combat que le pouvoir suggestif des mots de ce livre semble muer en une impuissance presque existentialiste jubilatoire.

Prose gangrenée, fleurs du mal mises en scène comme d’un long rituel de sacrement infernal, ce livre, peut-être l’un des plus beaux et redoutables de la littérature tout court, aura enfin la vertu de nous indiquer, notamment par l’utilisation tout à fait fortuite qu’en fera le réalisateur de cet ovni feuilletonnesque qu’est « True Detective », Nic Pizzolato, combien ce surnaturel sans causalité interpelle car il nous parle de notre insondable et énigmatique profondeur noire. Il n’y a dès lors plus de choix autre à faire au sortir d’une telle lecture, comme de deux mondes possibles. Soit on accepte, et se soumet aux vérités qu’on nous a inventé, avec ce curieux sentiment d’avoir été trahis, soit on cherche, on fouille, on nie et on s’invente enfin. Car, bien loin de nous raconter une histoire ou nous avertir de quoi que ce soit, le livre de Chambers nous parle de créativité, de théâtralité négative, de plongée en apnée au cœur même de la création artistique. Et ces étoiles noires d’un autre monde surplombant la cité de Carcosa nous paraîtront alors comme les lumières de l’ineffable création personnelle par-delà l’intransigeant d’un monde où on peut aussi accepter, se poser, lire et contempler ces productions issues d’ailleurs, ces créatures figées par les mots et enfermées dans des pages qui le temps de la lecture nous emportent dans l’autre monde pour nous ramener lâchement sur les mêmes rives de ce monde sans réponse.

Jamais « dialogue atmosphérique » entre l’œuvre, le créateur et le lecteur n’aura autant fait parler d’une oeuvre. Et le fait qu’elle devienne la chiquenaude à une série télé indique bel et bien sa fonction libératrice prompte à irriguer le fil d’une intrigue, comme d’une lancinante prophétie sans dessein qu’on scande encore, plus d’un siècle plus tard. A lire, et surtout à méditer, sur ce que c’est vraiment que le mal : l’inaction, peut-être, la pesanteur servile, ou le défaite d’une grâce. Un monument qui ne veut, ne peut pas être analysé, sans une réflexion sur notre propre rapport au réel et à soi-même, mais également sur la fiction en règle générale. Ce que tente avec une fort belle pertinence Christophe Thill à la toute fin de l’ouvrage, en se demandant pourquoi « ça fonctionne » alors que le réalisateur de cette série ne croit même pas au surnaturel ou à l’horreur en tant qu’ingrédient de la fiction. Un paradoxe qui, non plus, ne semble pas être réglé, mais qui pourtant se fait comprendre, comme un inavouable pêché consenti. Avis aux experts…

Emmanuel Collot

Le roi en jaune, Robert W. Chambers, traduit de l’américain par Christophe Thill, Le Livre de Poche, 402 pages, 8.49 Euros.






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