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  Sommaire - Dossiers -  La Compagnie des Glaces par Serge Perraud -  Balades dans la Compagnie des Glaces

"Balades dans la Compagnie des Glaces"


La Compagnie des Glaces pourrait se résumer à deux parties : la première relate l’adaptation de l’homme à une situation de glaciation totale de la planète Terre et la seconde l’adaptation de cette civilisation, qui avait fini par s’habituer tant bien que mal au froid, au retour de la chaleur et à la disparition des glaces.

POURQUOI UN TEL INTERET ?

Qu’est-ce qui justifie cet attrait pour, somme toute, une nième histoire de civilisation qui se reconstruit après un cataclysme ?
G.-J. Arnaud a su proposer d’emblée une société originale basée sur le nomadisme et la recherche éperdue d’énergie. Peu à peu, il a étendu le champ de cette société à un monde-univers où il a pu développer, sans contraintes, des interactions complexes mais toujours pertinentes et cohérentes entre tous les types de pouvoirs, qu’ils soient politiques, religieux, économiques ou militaires, inventer une faune, des techniques et des technologies, détourner les thèmes qui fondent la SF, mettre en musique les bases de la littérature populaire, reprendre les « Grands Classiques » pour les adapter à ses besoins, etc.
Il introduit, dès le début, une part de fantastique et de mystère, des énigmes mythologiques, ethnologiques, astronomiques... et dresse une galerie de personnages immédiatement attachants.
Il mène son récit avec un sens très sûr du suspense, ajoutant sans cesse de nouvelles péripéties et de nouveaux défis. Et surtout..., il s’attache à raconter une histoire, enfin des histoires, comprenant tous les ingrédients nécessaires et obligatoires pour composer un véritable récit de littérature d’aventures et de délassement.

Comme il n’est pas question, ici, de reprendre toute la matière des soixante-trois volumes de La Compagnie des Glaces, je propose d’aborder succinctement, à partir des premiers tomes, les caractéristiques principales de l’œuvre, ce qui en fait son fondement, son originalité et son intérêt.

LES ELEMENTS FONDATEURS

Ils sont deux : le train et le froid.
Le train parce que l’auteur voulait depuis longtemps écrire une histoire basée sur ce moyen de locomotion pour lequel il a une passion (voir interview) et le froid, parce que très frileux, il ne l’aime pas... du tout. Or, il décrit très bien ce qu’il n’aime pas.
Il imagine donc notre bonne vieille Terre, trois siècles après qu’elle soit devenue une boule de glaces, où l’humanité survivante a reconstruit une civilisation basée sur le rail. Tout passe par le rail. C’est le seul moyen de déplacement imposé par cinq compagnies qui se partagent la planète.
Elle ont su façonner, peu à peu les populations qui ne peuvent plus s’éloigner du rail, ni concevoir une existence autre.
Tout le reste est interdit, prohibé et les quelques téméraires qui tenteraient d’expérimenter un autre mode sont mis à mort.
Le froid règne en maître. Les températures moyennes sont à moins cinquante degrés. Et c’est la lutte contre ces basses températures qui mobilise toutes les énergies, énergies de l’homme, énergies terrestres. Les vents soufflent à plus de quatre cents kilomètres heure, les congères, la glace qui s’accumule, le froid qui nécrose les chairs exposées à sa morsure...

L’INTRIGUE DE BASE

Le concept du cycle s’appuie sur l’idée suivante : la civilisation reconstruite par les Compagnies ferroviaires ne peut perdurer que sur la glace. Celles-ci se sont mobilisées pour rendre la population entièrement dépendante des structures mises en place. Mais ces structures ne sont conçues et efficaces que sur un monde glaciaire. La disparition du froid, la fonte des glaces, entraîneraient un retour de la liberté individuelle (les gens pouvant alors redevenir indépendants, rejeter l’autorité) et marquer la fin du monopole des sociétés ferroviaires.
L’intrigue s’articule d’abord sur le personnage de Lien Rag, un technicien de la glace chargé de comprendre pourquoi celle-ci s’accumule particulièrement dans une zone. En quelques jours, il est confronté à nombre d’événements et informations. Il rencontre Floa Sadon la fille du Gouverneur, (qui en fait son amant) son premier Roux, ressent son premier choc face à la tyrannie de la Compagnie, se heurte à un mur de silence et à des méthodes musclées d’intimidation lorsqu’il commence à poser des questions, qui visiblement dérangent. Alors qu’il avait vécu, jusque là, de façon ordinaire en respectant l’ordre établi, il cherche à comprendre et commence à douter.
C’est cette quête d’une vérité, cette volonté de comprendre qui conduira, guidera les héros, d’étapes en étapes, au prix de mille difficultés, vers une remise en cause du modèle de société et de ses fondements bâtis sur le mensonge et la dissimulation. C’est une lutte contre une conspiration du silence, un complot mondial.

LES ASPECTS FANTASTIQUES ET SF

G.-J. Arnaud instaure dans les composantes de son intrigue tout un climat fantastique en esquissant l’existence de la Voie Oblique, une voie mystérieuse que personne ne semble connaître. Il entretient le mystère sur l’origine des Roux, ce peuple apparu récemment sur Terre et parfaitement adapté au froid. Entre réalité et légende, il évoque des rencontres avec des êtres mi-humains, mi-animaux, les Garous. Il fait intervenir de façon soudaine une Locomotive monstrueuse, insaisissable et invincible et renforce le climat fantastique du récit. Il ajoute une amibe géante de la surface de la France, un satellite vivant de soixante-dix kilomètres de long, etc.

L’ATMOSPHERE GENERALE

L’auteur inscrit son histoire dans un climat oppressant qu’il génère de deux façons. D’abord, toute la planète baigne dans une faible luminosité, une grisaille quasi permanente qui gomme les couleurs.
Il marcha sans interruption jusqu’à l’apparition du jour. On appelait ainsi cette lactescence qui éclaircissait la nuit durant une dizaine d’heures dans les meilleures périodes. Jusqu’à une époque très avancée, les gens avaient gardé l’expression « lever de soleil », mais peu à peu les Compagnies avaient obtenu que l’on utilise plus ces mots qui ne voulaient rien dire.
Puis, il crée une situation économique dégradée par un conflit. En effet, la Compagnie (G.-J. Arnaud ne lui donne le nom de Transeuropéenne qu’à partir du troisième tome) est en guerre depuis plus de dix ans avec la Sibérienne, sa voisine de l’Est et envisage sérieusement d’envahir sa voisine de l’Ouest, la Panaméricaine. L’effort guerrier entraîne des restrictions de toutes natures et phagocyte une part importante de l’énergie, des richesses et des moyens. Mais l’état de guerre est très utile pour justifier les restrictions de liberté, liberté de déplacement et d’expression. C’est ainsi que Lien assiste à la déportation d’une partie des habitants de F-Station et à leur extermination. C’est, entre autres, ce massacre qui mettra Lien sur la voie de la dissidence.

UN MONDE EN CONSTRUCTION ET EN EXPANSION

Il place ses personnages et son intrigue au sein d’une civilisation qu’il construit au fil des romans, en explorant toutes les composantes, en étudiant tous les aspects, en proposant des solutions et/ou des alternatives, en se comportant en démiurge, d’un monde où tout est possible pour lui.
Tout au long d’une première partie G.-J. Arnaud fait mettre en œuvre des solutions de sécurité et de secret par les Compagnies. Celles-ci s’acharnent à poursuivre tous ceux qui rêvent d’une autre organisation, en particulier Lien Rag et les Rénovateurs du Soleil. Vis à vis des Roux, la position des Sociétés dirigeantes est plus ambiguë, moins radicale, mais tout aussi perverse et efficace, en fait. Leur arrivée dans ce monde dictatorial en construction avait déjà posé de graves problèmes.

L’ORGANISATION DE L’UNIVERS GLACIAIRE

Les structures politiques

Les États ont disparu dans la Grande Débâcle qui a suivi le début de la glaciation. Des sociétés de chemins de fer se sont constituées à partir de ce premier moyen fiable de liaison entre les communautés éparses de survivants.
...au début il y avait quelques types qui possédaient une vieille loco et quelques voies ferrées dans un coin perdu. Les glaces ne cessaient de s’épaissir et ils ne se sont pas découragés. Pour eux c’était le seul moyen de survie. Une loco, un ou deux wagons, des rails légers qu’on pouvait facilement déplacer quand la couche de glaces se modifiait. On dit qu’ils fuyaient vers le sud à petites étapes avec une vingtaine de familles entassées. Ils se croyaient les seuls. La loco avait un moteur nucléaire. Une folie d’ailleurs. Un danger permanent mais aussi une très grande autonomie, un combustible peu encombrant.
...Mais si la glace descendait du nord, elle montait aussi du sud et des milliards d’êtres humains se sont retrouvés coincés sauf le petit groupe avec sa loco maudite, ses rails de voie étroite, son culot.
...Ils ont lutté des mois mais ont sauvé l’essentiel et les gens transis qui rodaient dans le no man’s land glacé ont commencé à affluer. On avait besoin de main d’œuvre, il y avait de quoi manger et se chauffer. Voilà comment est née la première Compagnie des Glaces. Mais ailleurs d’autres avaient eu cette idée. Parce que c’était le seul moyen d’échapper au froid. Une loco produit au moins de la chaleur. C’était d’abord une chaudière...

Lorsque débute La Compagnie des Glaces, cinq sociétés ferroviaires se partagent la planète, ayant établi des concessions correspondant grosso-modo à nos continents actuels. Elles sont organisées sous forme de sociétés par actions. Celles-ci, comme aujourd’hui, sont concentrées dans les mains de quelques gros actionnaires qui vivent luxueusement, gaspillant pour leurs caprices des sommes folles, des quantités énormes d’une énergie qui manque cruellement au reste de l’humanité.
Tous les crus... où existaient des vignes sous serres de grande renommée. Leur production était si rare, si coûteuse que seuls les riches actionnaires pouvaient s’en payer dans ma Compagnie. Ils habitaient tous dans des palais qui roulent sur des dizaines de rails, se déplacent très lentement et obstruent la circulation. Ce sont des parasites uniquement préoccupés de leur confort et de leur luxe...
Ces sociétés se sont implantées d’abord sur des Inlandsis, même si elles ont jeté des lignes régulières à travers les banquises.
La Compagnie de référence, là où débute le cycle, est la Transeuropéenne. Elle occupe l’Europe de l’ouest, du cercle polaire jusqu’à la Méditerranée, de l’Angleterre jusqu’au Moyen-Orient. Elle est entourée par la Sibérienne qui correspond à l’empire de l’ex-URSS et par la Panaméricaine qui s’étend sur l’ensemble des continents nord et sud. L’Africana est implantée sur les terres qui lui donnent la racine de son nom ainsi que l’Australasienne. Cette dernière se présente comme :
...une fédération d’une douzaine de petites compagnies ferroviaires aux motivations très diverses. On y trouvait trois sociétés anonymes avec des actionnaires qui recevaient des dividendes et veillaient à ce que leurs intérêts soient sauvegardés. Quatre coopératives de travailleurs du rail qui exploitaient leurs réseaux selon des normes précises de rentabilité, mais où chaque habitant dépendait étroitement du Conseil d’administration. Deux autres petites sociétés appartenaient l’une à une famille depuis dix générations, l’autre à un seul personnage que l’on appelait le Mikado. Les autres compagnies étaient elles-mêmes des fédérations d’une nuée de petites sociétés dont la plus pauvre ne possédait que quelques kilomètres de rails, la plus riche des milliers.
L’Australasienne régnait mais ne gouvernait pas, si bien que la plus grande fantaisie sévissait un peu partout et principalement dans les horaires
On découvrira ces petites compagnies au fur et à mesure de la progression de l’histoire. G.-J. Arnaud, avec cette fédération aux composantes très variées, se constitue une réserve de compétences et de capacités, propre à nourrir le développement de son intrigue.
Il reste des zones inoccupées pour des raisons historiques ou parce que les réseaux ont été abandonnés, jugés d’une exploitation peu rentable ou trop dangereuse. Par exemple, les banquises, pour des raisons évidentes, sont évitées.
Les « régimes politiques » des Compagnies en place sont assez proches les uns des autres. Tous ont exclu les principes démocratiques, même dans les discours.
La vie en Africana n’était pas aussi difficile qu’en Transeuropéenne ou Panaméricaine. Les injustices sociales existaient bien sûr mais les habitants paraissaient plus libres de leurs faits et gestes. En Panaméricaine seuls les riches possédaient une certaine autonomie. En Transeuropéenne la Sécurité Militaire et les Castes de Cheminots réglementaient à peu près tout. Même avec de l’argent il fallait obtenir une autorisation pour tout. D’après Yeuse, en Sibérienne, la vie était aussi difficile.
Ces Compagnies, on le rappelle, ont des intérêts communs. Elles ne peuvent perdurer que sur la glace. Les dirigeants se retrouvent dans une sorte de Directoire mondial. Il s’agit du Conseil Oligarchique qui coiffe les Compagnies, du moins les principales. L’Autralasienne, de par sa structure éclatée, n’en n’a jamais fait partie. Ces quatre ont de bonnes raisons de veiller à la censure totale des faits pour conserver le secret et le pouvoir.
La population est conditionnée pour ne pas vivre hors du rail. Pour bien verrouiller le système, les sociétés ferroviaires ont ratifié des accords dits de New-York Station qui imposent le nomadisme et le seul déplacement par le rail.
...Les accords de NY Station l’interdisaient et tout contrevenant pouvait être condamné à mort. Lien imagina de grands voiliers sans roues, libres d’aller où ils voulaient... Mais c’était le genre de pensée trop subversive pour oser la cultiver et il se hâta de l’oublier. Même Bilen, même Verda qui paraissaient des êtres sans scrupules n’auraient jamais essayé d’enfreindre les accords qui réglementaient la vie de la planète glacée.
Les Compagnies ont interdit presque toutes les sciences et les gens n’ont plus les connaissances qui semblent de base aujourd’hui. Comment réfléchir à un autre ciel lorsque l’astronomie, la géographie sont interdites ? Ce conditionnement touche toute la population.
- A pied, s’indigna Lady Diana. A pied... En violation des accords de NY Station ?
- Si vous croyez qu’ils songent à ces accords.
- Après trois siècles de civilisation ferroviaire, revenir à la barbarie la plus méprisable... Ils s’éloignent du cordon ombilical de la civilisation et le paieront cher.
Comme quoi, des dirigeants peuvent finir par être convaincus par leur propre et fallacieux discours !
Et peu à peu toutes les catégories sociales adhèrent, par conviction ou par opportunisme comme les Neo-Catholiques. Initialement la position de ceux-ci est ambiguë. Ils sont les seuls à créer une structure fixe.
La Nouvelle Basilique Saint-Pierre se dressait orgueilleusement bien au-delà du dôme transparent de la ville et sa flèche principale paraissait vouloir égratigner le ciel croûteux. C’était la seule ville qui échappait aux lois des Accords de NY Station par ses constructions fixes en glace.
Ils pratiquent le prosélytisme, dans toutes les directions et vers toutes les couches de la population. Ainsi, les Roux sont aussi leur cible :
A cette époque le Saint-Siège pensait qu’on pouvait tenter d’évangéliser les Roux. Du moins de les approcher et de sonder leur religiosité. Mais bien vite le Saint-Siège a compris qu’il s’agissait d’une erreur. Cette miséricorde nous entraînait à oublier les accords de NY Station. Nous avons alors compris que les accords étaient un don de Dieu, comme les tables de la loi de Moïse.
Il s’ensuit le discours officiel suivant, repris par tous les prêtres :
Plutôt mourir que de devenir créature du démon. Hors des rails point de salut, vous le savez tous ici qui tremblez de terreur sourde à la seule pensée de quitter les rails des yeux. Vous ne voudriez pas vous ravaler au rang des Roux, tout de même ? cria Frère Pierre.
Et Lien Rag d’ajouter en conclusion de cette diatribe :
... qu’il éprouvait très vite une épouvante sans nom et une envie de vomir (lorsqu’il quittait les voies des yeux).

Mais, G.-J. Arnaud ne s’arrête jamais à un seul point de vue, surtout si celui-ci est partagé majoritairement. Il explore et expose toujours l’argument opposé avec la même volonté d’honnêteté. C’est Harl Mern, l’anthropologue militant pour la reconnaissance du Peuple Roux, qui prend la défense de ces accords dictatoriaux :
...Cet homme qui avait osé enfreindre les lois pour se déplacer avec un engin hors des rails. C’était vraiment incroyable et malgré son indulgence innée il ne pouvait que désapprouver cette audace. Il fallait une loi directionnelle et celle-là n’était pas plus mauvaise que de croire en un dieu ou en une idéologie. Le rail avait sauvé l’humanité en détresse trois cents ans auparavant et personne ne pouvait lui dénier ce rôle.

Afin de veiller à la stricte application de ces accords, les Compagnies ont crée la CANYST, la Commission d’Applications des Accords de New York Station.
Celle-ci veillait à l’application des règles dans les compagnies ferroviaires. Le rail seul permettant la survie de l’espèce, le déplacement des hommes et des marchandises, le transport de l’énergie électrique. Aucun regroupement humain ne pouvait exister en dehors des rails, sauf pour les Tribus primitives comme les Roux, les quelques Esquimaux et Yakoutes qui survivaient encore.
On peut alors penser que dans cet univers une telle Commission est toute puissante et omniprésente. Mais à l’image d’une organisation mondialiste célèbre elle est aussi désarmée face aux sociétés qui s’opposent. Ainsi lorsque le Kid est en guerre contre la Guilde des Harponneurs, que ceux-ci veulent le destituer de son titre de Président :
...ils oubliaient qu’il détenait la majorité pour la direction de la Compagnie. En vertu des accords il restait le patron et les autres se mettaient hors la loi. Mais la Commission ne pourrait jamais intervenir dans ces régions aussi éloignées et ses décisions, prises dans plusieurs mois, ne seraient jamais appliquées. Les plus spectaculaires, boycott et blocus économiques, demanderaient au moins un an pour entrer en vigueur.

L’évolution du cadre politique

Toutefois ce cadre établi sur quelques volumes ne suffit pas à l’auteur. Il voit très vite l’intérêt, pour l’intrigue et la suite du cycle, de l’émergence d’une nouvelle Compagnie concurrente et de toutes les possibilités qui peuvent en découler : conflits, traités, passages de l’une à l’autre pour des proscrits, etc. L’auteur pourra ainsi développer, à sa guise, la vision d’un monde nouveau avec plus de justice et de tolérance. Mais avec une grande lucidité, il confrontera ses idées généreuses avec la réalité économique et humaine, avec les nécessités de faire le bonheur des hommes, malgré eux quand l’emportent l’intérêt personnel, l’égoïsme contre l’intérêt général.
Il confie cette lourde tâche au Gnome, l’aboyeur du Cabaret Miki. Le choix peut surprendre : confier la création d’un empire à un personnage qui souffre d’un handicap, un être d’un mètre dix de hauteur. Toutefois ces paradoxes n’effraient pas Arnaud qui confirme ainsi sa vision permanente d’homme de cœur et d’humaniste. Foin des préjugés, il montrera qu’un handicapé peut réussir totalement la gageure, avant que son empire, comme tous les autres d’ailleurs, ne sombre sous les mutations terribles engendrées par le réchauffement.

Il retient donc, pour l’installation de cette nouvelle compagnie la banquise du Pacifique.
- La Banquise mais c’est immense, trop grand pour nous. Autrefois le Pacifique occupait cent quatre-vingts millions de kilomètres carrés. Mettons que l’Australasienne en moins, ainsi que quelques autres possessions sibériennes et panaméricaines elle représente cent millions de kilomètres carrés. Le plus grand pays du monde avant l’ère glaciaire était l’URSS avec vingt-deux millions de kilomètres carrés (le texte a été écrit en 1982) et vous en voulez cinq fois plus ?
- Je veux créer le plus beau pays de monde.
- Le plus dangereux. La Banquise ne sera jamais sûre et vous le savez.
- Nous trouverons une technique... S’il le faut nous l’ancrerons dans le fond de l’océan comme jadis les grandes plate-formes pétrolières et industrielles.

Pour que ce pari fou réussisse : implanter des villes, des industries, des réseaux, sur une couche glaciaire qui ne repose sur rien de solide, il faut une source d’énergie inépuisable, une réserve de matières premières qui permettent de disposer des ressources indispensables pour faire vivre une activité économique et des populations dans des conditions décentes. L’auteur met sur la route de son personnage un volcan au milieu de la banquise et le fait baptiser Titan, par le Gnome.

Cependant, face à un ordre ainsi établi, ou en devenir, il faut un contre-pouvoir. Étant donné que les Compagnies ne peuvent perdurer que par la glace, dès les premiers tomes, l’auteur évoque l’existence des Rénovateurs du Soleil et les présente comme une association, « une secte, dit Lien Rag ». Deux courants se distinguent, ceux s’appuyant sur la magie, psalmodiant des incantations destinées à séduire le soleil et d’autres, plus efficaces, utilisant des sciences et des techniques interdites pour détourner les couches de poussières.
Peu à peu, après la réussite d’une expérience usant du laser, mais catastrophique parce que mal maîtrisée, un nouveau courant évoluera pour un retour très progressif de la chaleur et du soleil.
...- Il y aurait des étapes nécessaires. Techniques d’abord, humaines ensuite. Il faudrait y aller doucement, établir des paliers. On ne fait pas fondre impunément une telle couche de glace.
- La Compagnie ne vous laissera jamais aller jusqu’au bout. Toutes les Compagnies qui perdraient leur pouvoir d’un seul coup...
- C’est vrai. En fait ce serait une révolution politique, sociale et économique. Les Compagnies seraient toutes contre nous, même les Néo-Catholiques. Nous ferions disparaître le mal de la surface de la Terre.
C’est le sens du discours que tiendra le Grand Lama, à Jdrien, lorsqu’il lui demandera de... « les empêcher de poursuivre leur funeste idéal », de repartir avec Liensun et de le contraindre à ne pas revenir au Tibet.
Les Rénovateurs vont vite comprendre que le mouvement doit prendre une importance, se doter des moyens suffisants pour devenir un partenaire crédible et incontournable. Mais traqués dans toutes les Compagnies, ils devront sans cesse faire évoluer leur zone d’accueil dans une fuite permanente, comparable à toutes celles des peuples chassés. Liensun, un des fils de Lien Rag, recueilli dans des conditions rocambolesques par le groupe fondateur du courant scientifique du mouvement, sera l’un des éléments important de cette évolution.
Pour marquer leur différence et leur opposition face au rail, ils seront amenés à développer d’autres modes de locomotion, réinventant les dirigeables à partir de l’étude de la mutation des baleines. Ils retrouveront l’usage du parachute, etc. Toutefois, pour survivre, ils devront employer les méthodes des pillards et des terroristes, apprendre à attaquer et imposer leur présence.
Les Roux, pour leur part, constitueront sur l’emplacement du Royaume Uni un État tampon entre la Transeuropéenne et la Panaméricaine : la Zone Occidentale. L’installation se fera lors de la révolte d’un certain nombre d’entre eux, soutenu par des métis intégrés dans le système du rail. Mais ceux-ci seront, peu à peu victimes d’un intégrisme racial et rejetés. L’expérience n’aboutira pas.
Et puis, au fil des volumes, G.-J. Arnaud développera différents régimes politiques, dans un cadre déterminé. Il « s’amusera », en fait, à en dresser une liste presque exhaustive, à en étudier, pour notre plus grand plaisir, le mécanisme, pointant les dysfonctionnements et leurs conséquences pour l’homme, pour son intégrité et sa liberté. Outre les régimes politiques autoritaires des sociétés, il nous fera explorer les outrances des brigades rouges chinoises en créant, dans KMPolis en révolte, les CCP, ( Cellules de Coordination Populaire) une société basée sur la force brute avec celle des Harponneurs, une théocratie des lamas au Tibet, une société écologiste totalement aboutie avec les Hommes-Jonas, une vision de l’autarcie et du « protectionnisme » total avec la communauté des Simone et une kyrielle de régimes dignes des républiques bananières avec, entre autres, les Clans du Réseau des Disparus et les sociétés de l’Australasienne. Un régal ! La religion et son influence souvent occulte sur la vie politique des États n’est pas oubliée.

La force religieuse

Initialement, l’auteur évoque des Néo-Chrétiens, mais, très vite, seule subsiste l’appellation de néo-Catholiques. Ceux-ci mettent en œuvre tous les moyens pour installer durablement leur position, étendre leur influence dans les différentes compagnies, avec plus ou moins de bonheur. Si, en Transeuropéenne, ils ont une implantation solide à partir de la Nouvelle-Rome, pour le reste il leur faut s’adapter. Ainsi, Frère Pierre tient à Lien Rag, en parlant de Lady Diana, les propos suivants :
Dites-lui au moins que nous sommes les plus sérieux adversaires des Rénovateurs du soleil et je pense que vous finirez par la convaincre que nous avons tout intérêt à unir nos forces. Les rénovateurs sont liés aux milieux libéraux, athées et nous surveillons ces milieux de très près.
Tout au long du cycle, les compromissions, les tentatives d’influence, voire de chantage se multiplieront. Frère Pierre aidera, puis « trahira » Lien avant de devenir Pape et de vouloir stériliser le Peuple Roux.
G.-J. Arnaud, qui réagit épidermiquement dès qu’on lui parle des sectes et de leur main-mise sur les esprits et sur les corps, créera nombre de celles-ci, donnant un rôle peu reluisant à leurs gourous. Depuis la Secte des Adorateurs de la Locomotive-dieu qui transformeront la machine de Kurts en objet de culte, les Éboueurs de la Vie Éternelle, jusqu’aux Marxistes qui vénèrent un dieu nommé Lenista, Arnaud tourne en ridicule toutes ces tentatives d’implantation de nouvelles croyances.

LES ASPECTS SOCIAUX DE LA CIVILISATION DU FROID

La vie quotidienne

Les hommes sont réfugiés sous des dômes, des coupoles et vont de l’un à l’autre en compartiments, (le train oblige) selon des parcours imposés dans l’espace et dans le temps. Le quidam moyen part sans connaître l’heure, voire le jour d’arrivée, car les convois de voyageurs doivent céder la place à des priorités inexpliquées.
Si, par nécessité, il faut quitter ces lieux clos, l’homme dispose de combinaisons, bien que celles-ci ne soient pas d’une utilisation commode :
Marcher dans une combinaison isothermique n’était pas très agréable. Si la température était trop chaude on se retrouvait comme dans un sauna et la transpiration ruisselait. Des pompes spéciales la rejetaient vers l’extérieur mais elle finissait par couler le long des jambes jusqu’aux pieds qui baignaient dedans. Si l’on réduisait la température, cette même transpiration gelait dans les pores et c’était assez déplaisant.

Au sommet de la hiérarchie sociale se situent les principaux actionnaires, qui participent à la gestion des Compagnies par le biais de Conseils d’administration.
Comme toute structure sociale, cette civilisation du froid, conditionnée par la glace, donne lieu à l’émergence de castes, de guildes, de catégories qui se battent pour accéder à un niveau supérieur. Les plus importantes et les plus développées sont, bien sûr, celles regroupant des activités, des métiers liés au rail. La plus célèbre est celle des Aiguilleurs, véritable État dans l’État, sorte d’Internationale car ses membres sont d’abord des Aiguilleurs avant d’être des habitants d’une Compagnie. G.-J. Arnaud dévoilera plus tard l’origine des dirigeants de cette Caste et leurs motivations.
L’homme portait l’uniforme de parade du Corps, noir et argent et à lui seul symbolisait la morgue et le sentiment de supériorité de cette élite ferroviaire.

D’autres existent comme la Traction et la Conduite, mais leur rôle est mineur. Le reste de la population se partage les tâches et les travaux qu’il est nécessaire d’accomplir dans toute communauté humaine. Bien que tous les lieux des activités humaines doivent pouvoir se déplacer, être mobiles, la vie quotidienne reste assez proche de celle que nous pouvons connaître aujourd’hui. L’agriculture et l’élevage, nourriciers ou de luxe, se pratiquent sous des serres plus ou moins vastes. Tous les métiers, l’artisanat, les prestataires de services existent. Il y a même quelques plagistes, un comble sur une planète couverte de glaces ! On trouve des trains-hopitaux, cabarets, cimetières, prisons, bagnes, ateliers, aciéries... Les zoos, les cirques, les palais s’élèvent et roulent. Il existe des « dotage-train » des convois pour gâteux.
D’autres confréries émergent et prennent une place prépondérante, surtout dans la Compagnie de la Banquise : la Guilde des Harponneurs et celle des Chasseurs de Phoques. En effet, pendant les trois siècles, les animaux tels que les baleines, les phoques et autres mammifères adaptés au froid, n’ont pas été chassés ou en si faible quantité qu’ils se sont multipliés. Ainsi de gigantesques troupeaux de baleines se sont constitués, mutant pour s’adapter aux nouvelles conditions de vie.
La nécessité entraîne une recherche tous azimuts dans ce qui est disponible comme énergie. Ainsi, les Hommes du Chaud ont repéré deux sources importantes : les milliards de cadavres humains laissés par la vague de gel et la graisse des animaux marins.
- On a découvert le plus grand cimetière du monde... pas exactement. La plus grande concentration de cadavres du monde. Il y aurait entre cinquante et cent millions de cadavres le long du Gange.
- Et que fait l’Africana de ces cadavres ?
- Du courant électrique ; Elle les brûle... On estime qu’un seul corps correspond à dix galons de fuel lourd. Ce que l’Africana fait nous pourrions également le faire. Une telle centrale résoudrait bien nos problèmes... Il y avait douze milliards d’humains quand le cataclysme s’est produit.

Arnaud « se régale » montrant le cynisme de dirigeants qui ont depuis longtemps perdu toute trace de morale, uniquement préoccupés par un problème à résoudre. Par la même occasion, il illustre la brutalité, la versatilité et la perte rapide d’humanité de populations tendues vers la satisfaction de leurs besoins personnels.
- Tout est question de préparation psychologique. Il vaut mieux savoir qu’on brûle un cadavre dans une centrale thermique que d’avoir froid dans sa cabine individuelle.
Les survivants, désormais échangeaient leurs morts contre de la nourriture ou une énergie de remplacement. Les morts tués en défendant leurs cadavres devenaient à leur tour produits énergétiques. C’était dans la logique des temps glaciaires.

Les baleines et les phoques ont, peu à peu, fait l’objet d’une chasse systématique pour alimenter tous les matériels produisant la chaleur et le mouvement. Les besoins croissent de façon exponentielle, surtout avec les deux chantiers pharaoniques de Lady Diana et du Kid. Ce sont des dizaines de trains entiers d’huile qui doivent être livrés quotidiennement en Panaméricaine.
Dans ce contexte, les castes de chasseurs prennent une importance considérable, principalement dans la Compagnie de la banquise qui recèle les plus grands gisements. Ils veulent dicter leurs conditions. Les responsables entrent en conflit avec le Kid, un conflit qui perdurera d’ailleurs tout au long du cycle. Ainsi, prisonnier des Harponneurs, le Kid déclare au chef de la Guilde :
Vous étiez trop puissants, j’ai toujours voulu vous niveler sans vous faire disparaître. De toute façon vous êtes anachroniques dans une compagnie comme celle-ci qui mise tout sur le progrès technique et social, dans la stricte observation des lois naturelles et écologiques. Vous détruiriez toutes les baleines si on vous laissait faire, vous rejetteriez les déchets sous la banquise, vous saccageriez, gaspilleriez faute d’avoir l’intelligence et la générosité nécessaires. Vous empilez le fric, vous thésaurisez et tout ce que vous savez faire de vos richesses c’est vivre dans la débauche et la luxure.
Lady Diana obligée, pour nourrir son fabuleux et catastrophique projet de tunnel, de les fréquenter dresse un portrait encore moins reluisant :
Ces gens là, bouffis de prétention et de richesses, barbares somptueux aux intelligences tarées, l’écœuraient. D’abord ils empestaient l’huile de baleine...

La structure sociale se fonde sur une forme de dictature absolue. De nombreuses sciences sont interdites. Les forces vives d’une société, les intellectuels, les scientifiques ne peuvent exister, prendre leur place pour apporter les idées, les théories nécessaires pour avancer. Il ne reste plus qu’à fouiller le passé, à rechercher le savoir d’autres civilisations et à tenter de l’appliquer aux nouvelles conditions d’existence. Ainsi, comme le souligne G.-J. Arnaud, sa civilisation glaciaire se construit à partir de fouilles, de recherches des richesses englouties dans la glace.
Le creusement du tunnel de Lady Diana répond à cette nécessité :
...quand les hommes s’enfonceraient jusqu’à l’ancienne terre pour rafler toutes les richesses qui s’y trouvaient bien protégées depuis le début de l’ère glaciaire ? Car le but de la Compagnie était bien là.
... et à partir de galeries perpendiculaires draineraient tout ce qui pourrait encore être utilisé ou réutilisé, depuis les anciennes mines de charbon à ciel ouvert de jadis, les puits de pétrole oubliés, les dépôts de carburants, les entassements de ferrailles dans les cimetières autos d’autrefois.
... Mais ce projet dantesque nécessiterait l’énergie des trois quarts de la planète, apporterait la famine et la mort pour une grande part de la population. Celle-ci réduite à huit cents millions de personnes risquait de n’être plus que deux cents millions lorsque le tunnel irait du pôle Nord au pôle Sud.

Les autorités instituent les G.E.D. les Gisements Économiques Diversifiés et les G.I.D., les Gisements Intellectuels de Documentation. Ceux qui y travaillent sont étroitement encadrés, surveillés pour éviter la fuite d’informations qu’il ne serait pas bon de révéler. Harl Mern travaillera dans une de ces structures. Il y découvrira et cachera, au prix de mille dangers, un vieux journal montrant la photo d’une énorme fusée : Terra.

Les groupes humains

L’auteur peuple son univers avec les survivants, les descendants de nos arrières, arrières petits enfants. N’oublions pas que cette catastrophe climatique débute en 2050. (Est-ce une façon de régler pour longtemps les problèmes liés à l’allongement de la durée de la vie et au poids des retraites sur l’économie ?) La population est passée de douze milliards d’individus à quelque deux cents millions. À l’époque où débute l’histoire la population totale est estimée à huit cents millions de personnes. Même si les hommes sont accoutumés à des températures plus froides que celles que nous connaissons, ils ne peuvent vivre décemment en dessous de quinze degrés Celsius.
Face à cette population, il introduit de façon mystérieuse, un peuple adapté aux nouvelles conditions climatiques. Arnaud en fait initialement une description relativement sommaire, laissant aux Hommes du Chaud le soin de la présentation. Or, ils inquiètent, ils font peur et les descriptions s’en ressentent. Ils sont considérés comme des êtres inférieurs, les Néo-Catholiques se demandant même s’ils ont une âme. Pour l’auteur, c’est la race élue de son monde glaciaire. Ils n’ont pas d’autres besoins que de se nourrir et de se multiplier, acte qu’ils accomplissent en toute liberté, lorsque l’envie leur en prend.
Ce peuple possède un langage restreint, mais communique grâce à une télépathie primaire : La Voix. Avec ce mode d’échange l’ensemble du peuple Roux sait ce qui se passe dans la communauté.

Si la cohabitation entre les deux peuples est difficile, le partage d’une même existence est quasi impossible. La capacité des uns à vivre dans le froid bloque toute possibilité d’évoluer dans une atmosphère chaude : un Roux meurt de suffocation après trente minutes à vingt degrés. Par contre, à moins cinquante, la glace nécrose les chairs des Hommes du Chaud amenant une mort très rapide. Les races, donc, à quelques exceptions près, s’ignorent, d’où l’étonnement de Lien Rag quand il découvre qui ils sont :
Il leva les yeux et vit les Hommes Roux. Au moins une centaine et pour la première fois il aperçut les femmes de très près, fut saisi par leur beauté sauvage. Malgré la fourrure qui recouvrait leur corps, il distinguait leurs seins fermes, leurs jambes musclées. Ces êtres là ne paraissaient pas connaître le vieillissement et la décrépitude.
Mais l’opinion de la plupart des habitants des Compagnies rejoint celle exposée par Frère Pierre.
Le concile de la Nouvelle-Rome doit se prononcer sur l’existence ou non de leurs âmes. Nous ignorons qui ils sont, d’où ils viennent. Si par hasard ils sont d’origine animale, ce serait un sacrilège que de vouloir les instruire dans la religion et de leur donner les saints sacrements.
... Ce ne sont que des animaux. Ils troublent les sens par leur apparence humaine. Ils peuvent inciter au péché de chair mais c’est comme vouloir forniquer avec une chèvre ou une femelle de renne.
Leur arrivée brutale a posé tous les problèmes traditionnels liés à la venue de population nouvelle dans un système établi.
Il y a un siècle qu’ils sont apparus et ce fut la grande panique. On pensait qu’ils allaient attaquer, démolir les dômes, piller les convois.
La Compagnie réagit parce qu’elle :
... a pris peur, très peur. Elle avait établi son expansion économique et sa prise de pouvoir politique sur la permanence des conditions climatiques et la nécessité pour l’homme de se protéger du froid. Elle développait ses réseaux ferroviaires avec frénésie, éliminant les autres concurrents et les autres moyens de survie, de transports. Par exemple l’avion de nos ancêtres ou les véhicules autonomes n’ayant pas besoin de rails. Et voilà que ce Oun Fouge venait compromettre son ascension irrésistible en créant une race d’hommes capables de lutter contre le froid. Fouge a été traqué, arrêté, jeté en prison, mais ses créations n’ont pu être anéanties. Et la Compagnie a dû abandonner toute idée de génocide.
... Ne pouvant pas les faire disparaître, la Compagnie a patiemment distillé un racisme ignoble à leur encontre et il n’y a plus personne de nos jours pour envier leur sort. Aucun individu n’a jamais réfléchi à leur possibilité étonnante. Au contraire, on les considère comme des primitifs répugnants et impudiques...
Mais G.-J. Arnaud jette des ponts entre ces races dissemblables, tente de les rapprocher. Des Hommes du Chaud rencontrent des Femmes du Froid, (l’inverse semble plus rare) et des enfants naissent de ces unions rapides. Ces métis, à cheval entre deux mondes, écartelés entre deux civilisations auront toutefois bien du mal à trouver leur place dans l’un ou l’autre. C’est, par exemple, le cas de Skoll. Il devient Lieutenant de la Sécurité en cachant soigneusement ses origines. Il rejoint la Zone Occidentale où le Peuple Roux crée une nation, pensant y trouver sa place, mais il se verra peu à peu écarté au profit des Roux de pure race. Avec Jdrien, le fils de Jdrou et de Lien, l’auteur tente une approche messianique, mais les différences fondamentales creuseront toujours un fossé.
... à bord de son train spécial dont il goûtait particulièrement le confort. Il s’en voulait de ses faiblesses d’Hommes du Chaud, mais depuis sa plus tendre enfance il n’avait connu que cette vie-là avant d’être brutalement obligé de vivre comme les Roux.
Mais si le propos et l’intention philosophique sont évidents, l’auteur pimente les motivations de ce rapprochement avec un érotisme torride (par moins cinquante !), faisant de Lien un jouet face à la nudité de Jdrou. D’ailleurs le caractère initial de son personnage est tout entier dans la gestion de cette situation : un amour fou pour une quête impossible.
Lien remarqua tout de suite la fille aux cheveux presque blonds.
... Seul, il aurait pris cette fille, debout contre la paroi chaude du moteur. Une étreinte de quelques secondes.
Elle continuait à se frotter très savamment à lui...
Ne sachant plus ce qu’il faisait, il porta la main à sa combinaison. Harl se rendit compte de la situation et revint.
Attention, Lien. Je ne suis pas un puritain ni un moraliste, mais votre verge va tomber en morceaux. Il fait moins quarante dans cette plaine.

G.-J. Arnaud s’amuse à inventer mille hypothèses sur l’origine de ces Roux. Après un savant fou dans le plus pur style du Docteur Moreau, un psychologue prétend que :
... les Roux n’étaient qu’autre que la matérialisation de nos fantasmes. Voilà pourquoi ils ne seraient apparus qu’une fois les rescapés de l’ancien monde installés dans une vie acceptable, dans un confort certain. Tant que l’homme a dû lutter contre le froid, pour se nourrir, il avait d’autres préoccupations en tête. L’installation dans des villes chauffées, la mainmise des Compagnies ferroviaires sur les corps et sur les cerveaux a favorisé le développement de ces désirs secrets.

L’évolution de l’intrigue

À travers cet univers, G.-J. Arnaud peut, tout à loisir, développer différents aspects, mettre en place différents sujets.
Puis, lorsque la mise en place est achevée, il projette son action sur deux axes nouveaux : le réchauffement de la planète et l’espace.
Pour le premier, il reprend des données scientifiques qui ont cours actuellement sur l’effet de serre et ses conséquences. Il anime ainsi un retour relativement rapide à des températures amenant la fonte des glaces et réinvente alors une société maritime.
Pour le second, dès le début du cycle, des allusions laissent penser que derrière la couche des poussières, il peut y avoir eu et se maintenir une volonté d’intervention. L’auteur fait évoquer par ses personnages, sous le manteau, l’existence d’une fusée, l’idée de voyages interplanétaires existant avant la Grande Panique et la suite que l’on connaît. Peu à peu, dans le cercle des héros, l’idée d’hommes partis dans les étoiles, se fait jour. Toutefois, pourquoi n’ont-ils rien fait pour sauver l’Humanité ? On découvre peu à peu qu’un groupe veut garder le pouvoir acquis par la glace. Mais un autre courant contre-attaque, programme des individus qui vont jouer les troublions dans l’ordre instauré par les premiers.
Outre la recherche de l’origine des Roux qui mobilise Lien et lui vaut nombre d’avatars, Arnaud, dès le quatrième volume, mais c’est plus marquant dans le cinquième, divise l’action et en fait porter les branches par différents personnages qui existent déjà tels que : Yeuse bien sûr, le Gnome, Jrien, Kurts, Lady Diana, Floa... ou de nouveaux qui viennent enrichir le Panthéon de la Compagnie des Glaces comme : Ma Ker, Liensun, Ann Suba, Jaël, Gus, Farnelle...
Chaque branche est autonome, mais se recoupe le temps nécessaire au développement de quelques péripéties, avant que l’action ne sépare les personnages, pour les réunir éventuellement plus loin. Dès 1981 il use de ce mode narratif qui fait multiplier les parcours, varier les situations, les intrigues et permet ainsi l’animation du vaste univers du cycle. Si Arnaud, plus tard, fait référence à Urgences, cette série télévisée qui conjugue aussi, dans un lieu plus restreint, plus confiné nombre d’intrigues, il en fut, pour la trame et le croisement des aventures, le précurseur. Ainsi, il peut lancer le Gnome dans la construction de la Compagnie de la Banquise, les Rénovateurs dans la recherche d’un havre et d’une identité politique et sociale, Lady Diana dans le percement de ses gigantesques tunnels pour la recherche des richesses enfouies, Yeuse dans sa propre quête et la poursuite de Lien, son unique amour, Jdrien vers une place dans cette société glaciaire, Liensun vers la satisfaction de son ambition, les Aiguilleurs dans la conservation du « grand secret »...
Cela forme un perpétuel bouillonnement d’idées et de nouveautés maintenant l’intérêt, puisque le lecteur est mis constamment en situation de dépaysement.

ESQUISSE DU PROFIL DES ACTEURS DU DRAME

Les personnages d’Arnaud ne sont jamais manichéens. Ils sont toujours ordinairement humains, donc incroyablement complexes. C’est ce qui fait leur grandeur, explique l’attachement que l’on éprouve pour eux et motive l’attrait pour leur histoire, leur destin.
On connaît bien le profil des héros mis en scène par l’auteur : des personnes au caractère ordinaire, que rien ne distingue, et qui se retrouvent pris dans un piège, situation où ils doivent lutter contre ce qui semble une fatalité ou face à une organisation, une structure qui finit par les broyer.
Dans La Compagnie des Glaces, on retrouve cette typologie de personnages dès le début, mais à la différence des polars où il change de héros à chaque roman, il doit, ici, assurer une continuité. Il faut poursuivre la série, étoffer le cycle, rester dans la cohérence du roman d’aventures et de SF, qui veut que l’on retrouve la majorité des acteurs tout au long de la saga. L’auteur veut construire un univers, mais ce n’est pas avec des individus insignifiants, cachés, qu’il peut le faire. Il est donc obligatoire de les doter d’un « plan de carrière » pour les faire passer, d’un statut social situé plutôt au bas de l’échelle, vers de hautes fonctions de dirigeants, voire des responsabilités de gouvernement.
Ce qui est significatif, c’est la composition du staff initial, la nature des héros de la première heure : un technicien, une danseuse de cabaret, un métis de Roux, un scieur, un nain aboyeur de boite de nuit. Seule, détonne dans ce groupe, Floa Sadon la fille du gouverneur, la principale actionnaire de la Compagnie, par sa mère.
G.-J. Arnaud base son intrigue sur Lien Rag qui assure le rôle du contestataire, du trublion de service qui remet tout en cause.
... et d’un seul coup il prend conscience du problème des Roux, de leur existence misérable et, en même temps,,il remet en question l’hégémonie des Compagnies ferroviaires puis toute la société soumise aux Accords de NY Station.
Toutefois, pour expliquer les raisons d’une telle attitude, les motivations d’une telle évolution, il retient l’idée d’une prédestination à une mission.
... il avait acquis la conviction intime que son destin était en quelque sorte programmé de longue date... Six ans auparavant, il n’était qu’un ingénieur glaciologue de seconde classe assez quelconque. Il essayait tant bien que mal de survivre du mieux possible dans ce monde inhumain des glaces... Un peu contestataire mais dans le genre cabochard plutôt.
... Lien avait accepté une pensée que tout le monde refusait avec répugnance : les Roux représentaient en quelque sorte l’avenir de la planète surchargée de glaces.
... En arriver à cette conclusion était déjà d’une audace inouïe. Seuls quelques esprits originaux, supérieurs, avaient cheminé jusque là en déclarant qu’il ne s’agissait que d’une hypothèse intellectuelle et non d’une intime conviction.

Mais, malgré son évolution, malgré son ascension dans l’échelle sociale, l’auteur laisse planer le doute sur les capacités de son héros. Ainsi, il fait dire à Yeuse :
Mais comment, d’un seul coup, est-il devenu capable de piloter techniquement des projets aussi grandioses que le tunnel Nord-Sud de la Panaméricaine, la mise en place de ces piliers en glace réfrigérée pour le Viaduc du Kid... ?
Lui-même doute de sa propre capacité à assurer ce qu’on lui attribue :
- Tu me crois capable de donner naissance à un dieu ? Moi, Lien Rag, glaciologue de première classe à l’esprit mesquin et borné, aux idées souvent contradictoires.
S’il atteint une certaine grandeur dans nombre de ses actes, il reste toutefois un homme capable d’attitudes peu reluisantes. Ainsi, il n’hésite pas à user de tous les moyens possibles pour arriver à ses fins sans tenir compte des sentiments de ceux qu’il mobilise :
... - Floa Sadon m’a promis de rechercher Jdrou.
Yeuse ferma les yeux et parut avoir des difficultés pour respirer.
- Tu n’es pas bien,
- Tu utilises toutes les femmes que tu as connues pour retrouver la seule qui te plaise... je suis effroyablement jalouse même si je ne le montre pas et je souffre terriblement.

...Floa avait usé de chantage à cette époque pour obtenir de Yeuse une certaine complaisance. Chantage qui concernait la sécurité de Lien Rag et, lâchement, il n’avait jamais voulu savoir ce qui s’était réellement passé entre elles.

... Quelle différence entre lui et Pietr Hansen ? L’un et l’autre poursuivaient une idée fixe ; l’un la vengeance, l’autre l’amour, mais ils usaient de procédés méprisables.

...mais Jdrou c’était différent, comme un retour aux sources de l’humanité, l’acceptation d’un animalisme primitif, le triomphe de l’instinct sur la raison et les acquis contradictoires.

Ce goût pour l’animalisme primitif, G.-J. Arnaud le lui fera retrouver lorsque, en grand danger sur la banquise, hors d’un train il doit survivre :
Il fut heureux de les voir s’éloigner, pensa à son cadavre d’adolescent qui devait se carboniser sous le cendrier de la machine à vapeur. Il l’avait largement entaillé, prélevant le foie, le cœur, des morceaux de la cuisse.
... et trouva le corps carbonisé, mais en grattant la couche charbonneuse il dégagea en dessous une chair bien cuite encore chaude dont il se gava.

Recruté par Lady Diana, il accepte le poste d’ingénieur en chef et devient ainsi le numéro deux de la Panaméricaine.
... Chaque jour, il devenait un peu plus complice du système des Compagnies. Naguère, il avait lutté... Mais ses fonctions nouvelles, le pouvoir presque absolu dont il disposait désormais le pourrissaient lentement, filtraient ces images révoltantes, embuaient sa pensée, ses sentiments.
On le gavait d’honneurs, de biens, de compliments... On le modelait... on le transformait en un être complètement différent et il n’avait que de piètres révoltes.

Lien est entouré, pour soutenir la saga, de deux autres personnages omniprésents : Yeuse et le Gnome.
Avec Yeuse, l’auteur détourne quelque peu les poncifs du genre. Elle est l’archétype de l’héroïne selon Arnaud, une femme libre et autonome dans sa vie comme dans ses actions.
... mais il savait que Yeuse mettait la liberté sexuelle au dessus de tout, même si elle avait ses préférences, même si elle pouvait ensuite rester fidèle à un seul homme durant des années.
Toutefois, cette autonomie trouve ses limites dans l’amour qu’elle porte à Lien. La quasi totalité des aventures qu’elle vivra seront initiées par sa recherche, le désir de retrouver sa trace, d’avoir des informations sur son sort lorsque celui-ci est devenu introuvable. Elle se met ainsi dans des situations fort dangereuses dont elle ne sort pas toujours sans dommages.
Mais elle est libre dans la mesure où elle mène parallèlement sa vie. Elle travaille, elle agit, prend des responsabilité, se marie même. Elle ne méprise pas les plaisirs de la vie, de la chair... au contraire et se donne à qui lui plait. Yeuse partagera « sa couche » avec tous les héros masculin de La Compagnie des Glaces, fera même des incartades du côté de Lesbos avec Floa. Cependant, elle n’ira pas jusqu’à séduire des Hommes Roux, se limitant aux métis avec, par exemple, Jdrien.
Mais, comme pour les autres, derrière la façade de l’héroïne au caractère solide, trempé, Arnaud laisse apparaître des failles, des doutes, lui fait traverser des moments de grande lassitude, voire d’angoisse.
... J’ai accepté bien des choses, cria-t-elle, mais ne me demande pas plus. Je veux retourner dans le monde actuel. Je me fous de votre destinée, des possibilités d’en finir avec le froid. D’ailleurs qui prouve que c’est ainsi qu’on y parviendra... Je préfère devenir Rénovatrice... Je veux travailler avec des hommes, des femmes, pas des puissances inconnues, des machines à moitié folles qui apportent sur cette Terre déjà bien meurtrie et désolée des monstruosités comme ces garous en bas.
... Si vous les Ragus, vous êtes conditionnés pour explorer ce mystère, moi je ne me sens pas le moins du monde conditionnée.
Épuisée, elle se tut et se retint pour ne pas éclater en sanglots.
Ainsi, pendant quelque temps la force du psychisme s’affaisse et les réactions sont en rapport. Puis, comme la femme, chez G.-J. Arnaud est naturellement positive, attachée à la vie, la nature reprend le dessus et le personnage de l’allant.
Cependant la position de l’auteur, vis à vis, d’elle est ambiguë, pleine de réserves sur ses capacités. C’est, par exemple, le Kid qui, souhaitant lui confier la direction de l’Académie des Arts et lettres, s’interroge :
Il se demanda si Yeuse serait à la hauteur de l’entreprise : qu’était-elle, sinon une comédienne de second rang, une animatrice de revue pornographique ? Elle avait excellé dans des pastiches... mais cela suffisait-il pour rebâtir la vie culturelle de la Compagnie de la Banquise ?
- Vous ne doutez pas de votre importance, de votre rôle pour conduire cette Compagnie vers la réussite sociale. Pourquoi douteriez-vous du mien ?
Et si Arnaud revient sur son personnage, pour rappeler les débuts de Yeuse, il ne retient souvent d’elle que la danseuse nue jouant dans des spectacles pornographiques, à l’occasion prostituée, comme s’il voulait la rabaisser, la mettre en situation d’infériorité. Mais en contrepartie, même s’il ne l’amuse pas dans les différentes péripéties qu’il lui fait vivre, il l’amène peu à peu à une situation de chef d’État.

Le Gnome, autre pilier de la saga est un personnage d’un mètre dix, qui accumule nombre de handicaps. Toutefois, il est chargé par Arnaud de créer un empire et de le mettre en musique avec le plus de démocratie possible, avec le plus de confort et de liberté pour l’homme de la civilisation glaciaire.
On ignore son véritable nom et lorsque l’on sait l’importance que l’auteur attache aux patronymes de ses héros, à leur existence antérieure, leurs racines, même si celles-ci sont transparentes pour le lecteur, c’est le signe d’un départ au plus bas de l’échelle sociale. En plus du nanisme, il l’affuble d’un corps torturé.
... Je crois que tu es à l’image de ta difformité... Un monstre.
... Il n’était qu’un vilain petit monstre. C’était vrai. Il ne s’était jamais habitué à le découvrir chaque matin dans le miroir devant lequel il se rasait.

Mais ce monstre est avide d’amour. Il est capable d’en donner pour qui lui témoigne de l’affection et oublie ses tares physiques. Il s’attache ainsi à Jdrien au cours de sa fuite de la Sibérienne. Cet amour est le fait déclencheur de son ambition. Yeuse révèle à Lien qui affirme :
- Le Gnome a vendu mon fils.
- Non, il aime trop Jdrien pour faire une chose pareille. Il a été très malheureux.
... Il l’aimait, il voulait le garder pour lui. Il te hait.
- Il me hait ?
Lien fut effaré de l’apprendre. Il n’avait jamais supporté qu’on puisse même le détester.
- Il me hait ? Je le connais si peu.
- Tu es le père véritable de Jdrien et ça suffit. Lui aussi voudrait être son père. Et depuis, cette haine a guidé son ambition. Il a commencé par acheter une petite compagnie minuscule... Il a eu le courage d’aller là où personne n’allait plus depuis au moins un siècle... Il veut créer une compagnie sur la banquise... pour devenir le plus puissant de la planète, pour que tu ne sois plus qu’un être ridicule à côté de lui. Ainsi, pensait, Jdrien me préférera.
- C’est enfantin.
- Le Gnome a la taille d’un enfant. Même si son cerveau est celui d’un génie, il a un psychisme, une sensibilité d’enfant. Il est très complexe.

Ce besoin d’amour le guidera dans nombre de ses décisions et l’amènera à prendre des positions qui sembleront incohérentes. Ainsi :
Le Gnome haïssait la société panaméricaine et ne comprenait pas comment Lien Rag avait pu se laisser gangrener à ce point. Désormais, il avait une excellente raison pour ne pas rendre l’enfant au glaciologue. Il ne se sentait plus lié par sa promesse à Yeuse de remettre un jour Jdrien entre les bras de son géniteur.
Parallèlement il veut être un modèle, un bienfaiteur de l’humanité.
... Un jour, ils riront jaune. Un jour les gens iront fonder Titanpolis parce que tout y sera gratuit au départ : le logement, la nourriture, la chaleur, les loisirs.
... Le Kid avait sa crise de visionnaire. Ses yeux s’enflammaient, son visage se tordait comme si des convulsions le guettaient. Il devenait encore plus laid, encore plus fascinant..
... Allait-il se transformer en dictateur uniquement préoccupé de sécurité alors que son œuvre était d’une si haute portée sociale ? Donner un pays, une concession à tous les gens exploités de par le monde, depuis les Roux jusqu’aux milliers d’affamés qui arrivaient chaque semaine.
Peu à peu le pouvoir le gagne et il s’affirme dans une mégalomanie :
Mais je ne suis plus le Gnome, je suis le Kid. Un jour je dominerai le plus grand empire de la Terre que j’aurai entièrement prélevé sur cette région hostile.

Autour de ces trois personnages, G.-J. Arnaud développe une « cour rapprochée », composée d’êtres aux caractères et aux origines très différents qui lui permettent de faire évoluer les péripéties dans tous les sens nécessaires à l’intrigue.
Il place ainsi, auprès des héros de condition modeste, des personnages déjà au sommet de la société.
D’abord Floa Sadon, à qui il attribue le rôle de la petite fille gâtée irresponsable, uniquement préoccupée de son plaisir et de sa personne. Il la fait effroyable dans ses caprices, voire cruelle et sadique. Grâce à ses actions, elle deviendra la principale dirigeante de la Transeuropéenne, qu’elle mènera à la catastrophe économique.

Puis Lady Diana, une femme de pouvoir, imposant sa volonté à la plus puissante compagnie. Autant l’auteur accorde à Floa une beauté exceptionnelle, (même si elle s’empâte et grossit vers le fin de sa vie) autant il fait de Diana une femme au physique peu engageant.
Lady Diana était une énorme femme qui refusait de manger moins. Elle se goinfrait à toue heure de la journée et devait payer des amants qu’elle allait choisir dans les centres de sélection militaire.
Lien Rag est protégé par un ange gardien en la personne de Kurts et de sa fabuleuse Locomotive. Lui aussi est un exclu dans la mesure où il est d’origine asiatique et métissé de Roux. Avec sa machine, il intervient à point nommé lorsque Lien est en grand danger. C’est lui qui l’accompagnera dans l’espace après l’avoir secouru et retiré des griffes des Éboueurs de la Vie Éternelle.

Avec Jdrien et Liensun, Arnaud donne une descendance à Lien et présente les deux volets, les deux possibilités de cette civilisation. Jdrien, fils du froid ne peut vivre que dans un univers de glace, alors que Liensun, l’enfant « volé » à Lien, ne rêve que du retour du soleil. Autant l’un est doux, humaniste, capable d’une grande empathie, autant l’autre est violent, égoïste, ambitieux, avide de pouvoir et de gloire. Ils sont supérieurs à la moyenne de l’humanité, possédant des dons de télépathes, qu’ils utilisent selon leur personnalité.
Cependant, Jdrien est considéré par son peuple comme un messie, ayant le rôle d’un rassembleur, d’un lien entre les deux natures pour que l’une et l’autre vivent en harmonie.

La place manque pour s’attacher aux principaux acteurs qui font le cycle. Il faudrait un volume pour en faire le tour sans appauvrir les caractères et gommer l’immense diversité. Car, peu à peu, Arnaud peuple son théâtre d’une foultitude de personnages aux rôles plus ou moins importants, qui vont, viennent et concourent à faire vivre l’intrigue. On recense ainsi plus de deux cents de ces personnages qui apparaissent, effectuent la tâche que l’auteur leur assigne, puis disparaissent quelque temps pour revenir, dans des circonstances similaires, ou dans d’autres situations.

Il faut noter toutefois la propension de G.-J. Arnaud à animer, dans ce cycle, des personnages handicapés. Après le Gnome, après Lady Diana qui sera si grosse qu’elle ne pourra plus se déplacer qu’en fauteuil roulant, il donne la vedette à Gus, un cul-de-jatte. Celui-ci ne se déplace que sur les mains :
... songe à ces distances que j’ai parcouru sur mes mains, mes bras me servant de jambes : avec ce corps qui ne restait pas à l’oblique et traînait sur la glace, augmentant ma peine.
Ce qui fera penser à Yeuse, au comble de l’exaspération alors qu’elle se trouve dans la Locomotive :
Mais qu’avaient-ils donc, tous ces infirmes, ces handicapés, le Kid, puis Gus ? Qu’est-ce qui les faisait foncer tête baissée, affronter les pires dangers ? Que voulaient-ils se prouver, qu’ils étaient supérieurs aux autres hommes malgré leurs défauts physiques ?

LE FANTASTIQUE ET LA SF DANS LA COMPAGNIE

Au contraire de la dimension SF, la dimension fantastique est très présente dans l’ensemble de l’œuvre de G.-J. Arnaud. Elle ne se concentre pas dans les quatre romans écrits pour Angoisse ou les deux livres de la période Gore. Elle imprègne le climat de nombre de ses polars et de certains « Espionnage ». Donc, dans un cycle d’anticipation, il n’allait surtout pas se priver de développer cet aspect qu’il apprécie tout particulièrement. Mais le Fantastique d’Arnaud réside plus dans l’atmosphère qu’il sait créer, dans le suggéré, dans le sous-entendu, que dans la profusion de monstres et de créatures plus délirantes les unes que les autres. Lorsque l’auteur fait appel à des monstres, pour le besoin de son scénario, il utilise ce que nous connaissons bien : l’homme et l’animal. Car c’est avec ces matériaux qu’il imagine les plus belles et les plus terrifiantes entités.
Cependant, ce climat ne peut être construit de façon artificielle. Il doit, pour perdurer, se nourrir d’éléments relevant du genre, même si ceux-ci sont pervertis, utilisés parfois à la limite de la parodie.
Ainsi, dès les premières pages de La Compagnie des Glaces, il plante le décor en faisant part d’informations troublantes, d’événements curieux.
Cela commence (à la méthode Arnaud, c’est-à-dire en douceur) par une discussion qui porte sur les manifestations d’êtres étranges :
- Depuis l’apparition de la période glaciaire, des êtres fabuleux ont manifesté leur présence.
... On a tué un être fabuleux il y a deux ans. Une sorte de garou qui mesurait trois mètres et avait une gueule d’ours. J’ai vu la fourrure de ce monstre.
- Dans une fête foraine, fit Lien qui regretta aussitôt son ironie.
- Non. Chez un chasseur de loups du Grand-Nord. Il avait vu ce monstre mi-homme mi-ours, foncer sur lui.

Les Roux

Puis, il enchaîne sur l’existence des Roux, ce peuple au métabolisme et à l’origine inconnus pour lesquels la recherche d’informations, de renseignements se heurte rapidement à des difficultés. Pourquoi veut-on empêcher le héros (et donc le lecteur) d’en savoir plus sur le sujet ?
En Transeuropéenne, toutes les recherches sur les Roux sont proscrites ainsi qu’en Sibérienne. Dans la Panaméricaine, toute la littérature les concernant a été, dit-on, détruite.
...Pourquoi n’a-t-on jamais pu élucider le mystère de leur résistance au froid et de leur seule présence ? Il sont nus par moins cinquante degrés et leur haleine ne provoque même pas de vapeur.
Si l’introduction de fausses pistes relève plus des « techniques » du roman d’aventures, les manipulations génétiques supposées ramènent au thème. Une explication par l’intervention humaine émerge peu à peu. Lien trouve trace d’un généticien, Oun Fouge, qui :
...a joué les apprentis sorciers, il a voulu aller trop vite. ...on peut transformer l’homme enfermé dans ces villes protégées du froid pour l’amener à résister à de très basses températures.
Ne retrouve-t-on pas derrière ces interrogations une approche identique à celle du Docteur Moreau, dans son île ? Mais Arnaud, pour l’instant, ne va pas trop loin et propose des manipulations aux effets limités.
... - Vous voulez dire que Oun Fouge aurait crée une nouvelle race d’hommes ? ...D’ailleurs les travaux de Fouge avaient des lacunes. Le développement intellectuel des Hommes Roux n’a pas été une réussite... Il leur manquait une enzyme.
...Pour en revenir à la glande tyroïde de ces gens là, elle a subi des transformations totales... Mais il est possible qu’ils ne jouissent pas de toutes leurs facultés mentales, nerveuses et biologiques.
Dans le fil de l’action, Arnaud distille des contradictions, des incohérences qui amènent à réaliser que les pistes de départ n’étaient pas les bonnes, qu’elles avaient été fournies, sur un plateau, pour servir de leurre, donner une apparente vérité et arrêter ainsi toutes autres recherches complémentaires. Mais Lien est conditionné à rechercher la Vérité.
Les autorités lui avaient laissé découvrir une explication stupide qui un temps l’avait satisfait. Les Roux n’étaient que des humains ayant subi des manipulations génétiques qui leur avaient certes apporté une résistance au froid polaire, mais amoindri leurs facultés intellectuelles.
Et c’est Oun Fouge, un généticien qui était responsable de la situation. Toutefois les choses ne sont pas simples car le mystère demeure sur leur origine. Rien ne vient expliquer de façon rationnelle leur apparition soudaine.
Et l’auteur renforce le mystère en glissant dans une conversation entre un responsable Néo-Catholique et le Kid :
Il y a des tribus qui voient soudain leur nombre croître alors qu’aucune naissance n’a eu lieu depuis des années... Ce fait a été constaté par bon nombre d’observateurs.
C’est au fil d’une intrigue soutenue que l’auteur fournira, avec parcimonie, des explications qui restent toutefois dans le domaine du fantastique.

La Locomotive

Parallèlement aux monstres dérivés d’humains, il introduit des monstres plus mécaniques. Et qu’y-a-t-il de mieux, dans ce monde du chemin de fer, qu’une locomotive qui se pare d’aspects fantasmagoriques ?
C’est elle, la Locomotive, le Monstre, le Mastodonte... Il voyait la machine fabuleuse grandir, noire, brillante, faite d’un acier spécial, avec un avant qui rappelait vaguement un crâne humain. La chaudière doublement gonflée pouvait figurer les orbites et, dessous, la herse anticongères formait des sortes de dents qui avançaient à l’oblique. Des tuyaux de cuivre, des lanternes judicieusement placées pouvaient accroître cette illusion.
Plus tard, le Kid revient sur la description en ces termes :
... Tout a été conçu au départ pour semer l’épouvante... les projecteurs sont des orbites creuses, la herse les dents et la forme de la chaudière à l’avant est celle d’un crâne humain.
Et puis surtout, ce qui affole les populations, c’est son aspect insaisissable, elle apparaît et disparaît sans que personne ne puisse l’arrêter.
... Elle circulait en Transeuropéenne sans se soucier des barrages électroniques et de la Sécurité ferroviaire. On n’a jamais pu la mettre en difficulté, elle échappait à tous les pièges qu’on lui tendait.
L’auteur sait trouver un ton qui rappelle Émile Zola pour décrire la machine.
... Mais les micros captaient son souffle puissant qui devenait un halètement de bête fantastique alors qu’elle s’immobilisait.
En avançant dans le cycle, cette machine prendra de plus en plus d’autonomie. Elle est si bien programmée qu’elle semble une entité vivante, capable de décisions. Ainsi Yeuse, après avoir vécu des semaines en son sein :
Elle devait accepter l’invraisemblable. La Loco, d’elle-même, avait pris la décision de quitter cet endroit, répondant soit à une programmation inscrite dans ses mémoires, soit à une sollicitation extérieure.
Des codes, des mots de passe permettent de s’en rendre maître. Mais il faut être prédestiné comme Yeuse et Gus ou, plus tard, Farnelle pour pouvoir s’en faire reconnaître et que la machine accepte d’obéir. Sa réputation donnera lieu à l’émergence d’une secte d’adorateurs, à travers différentes compagnies, puis elle deviendra elle-même un objet de culte dans le nord de l’Australasienne.

Kurts, son concepteur, créateur, constructeur avait aussi un côté étrange, mais plus proche du pirate si cher aux grands romans d’aventures maritimes. Toutefois, ses relations avec sa machine sont complexes :
... Je l’ai voulu immortelle comme la passion que j’avais pour elle... Et que me donne-t-elle en échange ? Son infidélité... Sa traîtrise ?
Arnaud réservera à cette fantastique machine une destinée décrite dans quelques pages qui ne dépareraient pas les meilleurs moments de La Débâcle et de La Bête humaine.

Jelly, l’amibe

Un autre élément cher au fantastique se concrétise par la menace d’un monstre que rien ne semble pouvoir détruire, qui paraît invincible et qui ravage des régions entières. L’exemple type est le dragon que personne ne sait vaincre car il s’attache une part de surnaturel, de diabolique à son intervention. G.-J. Arnaud retient un monstre peu ordinaire dans l’imaginaire : l’amibe (pas la bactérie). Il est vrai que la structure unicellulaire dont elle se compose ne laisse pas présager une capacité de dangerosité très importante. Mais cependant :
Jelly était une sorte d’énorme éponge de gélatine qui avait pu atteindre un développement monstrueux en quelques années. Elle phagocytait toutes les matières organiques. On la signalait en même temps en des points distants de mille kilomètres.

Elle avait atteint quatre cent mille kilomètres carrés, phagocyté des colonies de phoques et de pingouins, fait disparaître toute trace de vie humaine dans les réseaux et les stations les plus exposés à ses excroissances. Des trains entiers avaient été retrouvés vides d’occupants. On ne savait d’où venait cette monstruosité et on luttait contre elle avec de l’huile minérale qu’elle redoutait.

- Des collines de gélatine à perte de vue. C’était Jelly.
C’était un peu ça. Les premiers contreforts avaient une hauteur de cinquante mètres mais ensuite on atteignait les deux cents mètres.
L’amibe géante n’avait qu’une seule fonction dans sa monstrueuse existence : se nourrir par phagocytose.
... Et on l’avait appelée Jelly dans le coin parce qu’elle est gélatineuse.
Un flux tenace harcelait son système nerveux. Que savait-on d’une amibe minuscule, et que devenait l’intelligence de celle-ci quand elle se trouvait multipliée par un chiffre énorme, cinq ou six suivi d’une vingtaine de zéros pour le moins ? Une parcelle infinie d’intelligence qui se retrouvait des milliards de fois.

La vision du monstre évolue au fur et à mesure de la découverte qu’en font les héros et de l’utilisation de l’auteur dans son scénario. Ainsi :
Indiscutablement il y avait une forme d’intelligence qui dépassait l’instinct de survie, de se nourrir. Jelly pouvait réfléchir à la meilleure façon de lutter contre ces envahisseurs et parvenait à des résultats. Par exemple comment expliquer que certaines pointes durcies de pseudopodes dégagent une chaleur assez forte pour percer la banquise sur des épaisseurs de vingt mètres ? Une chaleur d’origine électrique, affirmaient les spécialistes en biochimie.
Il avait conscience que l’amibe enregistrait des pensées extérieures. Elle conservait le souvenir des Rénovateurs de Soleil qui avaient survécu dans son centre en véritable colonie parasitaire...
... il avait l’impression que Jelly lui manifestait un intérêt proche d’une certaine affection. C’était peu-être aller un peu trop loin mais l’amibe ne lui gardait pas rancune d’avoir pénétré en elle durant des jours, d’avoir violé son organisme.

Mais G.-J. Arnaud connaît bien toutes les facettes de la nature humaine. Aussi, avec le recul du danger, renaît l’intérêt économique. Jelly rejette les peaux et les os. Sa consommation effrénée laisse sur la glace des millions de fourrures, d’ivoire de phoques, un pactole que la Sibérienne et la Compagnie de la Banquise veulent se disputer.
Une richesse inestimable, disait un général ravi. On pourrait charger un train entier avec les peaux d’un seul tas...
Et les défenses en ivoire ? Des milliers...
On restait quand même discret à cause d’elle. Chacun savait qu’elle était là pour préserver les intérêts de la Compagnie de la Banquise et qu’il n’était pas question de provoquer la colère du petit Président de Titanpolis.

La Voie Oblique

C’est le premier élément troublant introduit par l’auteur. Avec cette information, il joue sur plusieurs tableaux pour introduire le doute. Le terme de voie, dans un monde dédié au chemin de fer n’a rien de fantastique en soi, mais accolé à l’adjectif oblique l’expression prend une dimension nouvelle, car : oblique par rapport à quoi ? Mais ce n’est que le petit bout d’un fil qui nous conduira...
...- Mais que sais-tu de cette voie oblique ?
- Pas grand chose. J’imagine que c’est également un mythe. Une voie qui traverserait la concession de la Compagnie et conduirait à une sorte de paradis où la température serait supportable en dehors des dômes et des trains.
Il avait complètement abandonné ses hypothèses premières sur la création d’une nouvelle race par une sorte de génie scientifique à moitié fou, Oun Fouge. Il reniait le livre qu’il avait écrit sur la Voie Oblique. Tout un fatras insupportable et invraisemblable.
Kurts et Lien Rag seraient partis ensemble... Ils auraient trouvé la Voie Oblique... Je sais que comme ça c’est ahurissant mais il paraît que la signification de tout c’est la Voie oblique... Lien Rag a cru que c’était un bouquin scientifique sur l’origine des Roux, mais en fait il s’agirait d’autre chose. Et Kurts est venu chercher Lien Rag là-bas chez les Éboueurs pour ce voyage mystérieux qui dure maintenant depuis onze ans.
Il faut attendre le trente-cinquième volume pour apprendre que :
- La Voie Oblique c’est quoi ?
- Deux rails de lumière qui ont un angle de trente degrés...
Puis, plus tard, cette affirmation, ce message de pure terreur :
J’aurais jamais du prendre la Voie Oblique. JAMAIS !

Les garous

Les êtres hybrides ont longtemps fasciné les hommes et ce, dès les premiers âges, que cette mutation soit permanente ou momentanée, déclenchée par la volonté de l’individu ou par un événement extérieur...
Des garous, dit Yeuse. Des mélanges d’animaux et d’hommes, des êtres invraisemblables, comme si un fou s’était amusé à assembler des corps d’hommes avec des gueules de chiens et même d’ours, des pattes avec des bras...
...un chaos biologique... L’enfer des créatures vivantes.
G.-J. Arnaud utilisera ces monstres pour décrire des scènes relevant du plus « bel effet gore » pendant quelques tomes. Il se déchaînera et mettra le psychisme de Yeuse en situation de rupture.
Impossible de repartir en marche arrière, les roues patinaient sur une épaisse couche de chairs en putréfaction lente à cause de la relative chaleur qui régnait sous cette partie de la verrière. Les garous s’étaient entassés là pour les empêcher de repartir, s’étaient laissé écraser par grappes entières. Ensuite, quand ils avaient compris que les roues tournaient dans le vide à cause de cette pourriture, ils n’avaient fait que l’alimenter de leurs excréments et de leur urine. La puanteur de l’air...
... la nuit grouillait, sans bruit en brassant cet air irrespirable, en les maintenant dans un état de veille à la limite de la folie. Ils savaient qu’ils ne tiendraient pas longtemps, qu’il fallait entreprendre un carnage ou bien accepter de mourir et de servir de nourriture aux petits hideux de la nurcery.

La fusée TERRA

La SF, sur un cycle aussi long, ne peut se priver d’un des thèmes fondateurs : le voyage interplanétaire d’un vaisseau galactique et la conquête des autres planètes ; bien qu’aujourd’hui il puisse sembler naïf de mettre une simple fusée comme élément d’anticipation ou de fantastique alors que, chaque semaine, un tel objet s’envole de la Terre. Mais G.-J. Arnaud joue avec ce concept de fort belle manière et il nous présente, à travers cette fusée, sa vision d’une colonisation des étoiles, loin des clichés habituels.
...Un journal comme celui-ci daté du 2 novembre 2015 n’aurait jamais dû arriver entre mes mains...
- On dirait un missile, dit Lien.
- Un vaisseau spatial... C’était un véhicule énorme de près d’un kilomètre de long et qui devait transporter deux cents familles de colons... D’après l’article, ces colons allaient en rejoindre d’autres...

Il avait déjà vu ces photographies qui garnissaient les cloisons de cette chapelle vouée au culte d’un ancêtre. Des photographies d’un énorme missile...
Il retrouvait toute l’histoire du vaisseau qui emportait les colons..
Un certain John Bermann qui avait laissé sa femme et ses trois enfants pour faire partie de l’équipage du vaisseau. Il s’appelait TERRA.
Terra devait atteindre une planète lointaine Ophiuchus IV alsa... Son retour, une fois les colons installés, était prévu aux alentours des années 2050. Lien Rag n’avait que de vagues notions d’astronautique mais ces chiffres lui paraissaient incroyables. Ophiuchus IV devait se trouver à des dizaines de milliards de kilomètres. Comment terra pouvait aller et revenir en trente ans...

Les Hommes-Jonas

Ils représentent un autre volet du Fantastique, le volet presque féerique des relations harmonieuses entre des espèces différentes. Les Hommes-Jonas représentent la pureté, la poésie. L’auteur précise que dans son esprit, ils symbolisent « l’écologie totale », l’osmose de l’homme et de la nature, la symbiose même.
... Et ils avaient pensé aux baleines... Ces animaux géants pouvaient, une fois conditionnés, aménagés, si j’ose dire, recevoir plusieurs êtres humains qui seraient nourris, logés, chauffés et qui voyageraient dans le monde entier en dehors des rigoureuses lois découlant des Accords de NY Station.
Des Hommes-Jonas. Nous en avons vu trois. Ils sont beaux, ils ont l’air heureux... J’pense pas qu’ils aient asservi les baleines.... Y avait comme une sorte de copinage, d’entente totale. Ces gens y souffraient de la voir mettre bas... Avec Jdrien on a ressenti leur inquiétude et leur espérance... Y z’auraient perdu une amie... Une amie de cinquante mètres de long et de deux cents tonnes...

(G.-J. Arnaud s’est sans doute rappelé cette dernière phrase lorsqu’il a voulu mettre en scène, quelques tomes plus loin, un satellite qu’il voulait vivant.)
Leur unité d’habitation se composait d’une salle de pilotage et de symbiose avec la baleine. L’animal fournissait l’oxygène et la nourriture par la dérivation de ses artères et de ses veines. De même était éliminé le gaz carbonique, les sécrétions, les excréments. Un grand alvéole, sorte de salle commune et deux autres servant de chambre à coucher.

Le S.A.S.

L’auteur s’offre, pour être le relais avec l’espace et pour maintenir les strates de poussières, un satellite géostationnaire qui est également l’aboutissement de la Voie Oblique. Mais ce satellite, s’il a connu des beaux jours, est devenu une épave que décrit fort bien Lien Rag, lorsqu’il essaie de consoler Kurts qui ne peut plus se faire reconnaître de sa chère machine.
Quinze années ensemble... Dans le S.A.S. à chercher comment nous en sortir. Même quand on ne trouvait plus rien à bouffer, même quand toute la mécanique tombait en panne... Souviens-toi des germoirs qui refusaient de fonctionner, des « accumulateurs de bactéries » qui s’emballaient... Des glaçons qui flottaient partout et qui soudain, à cause du retour de la gravité, nous assommaient. On a failli crever de ces tempêtes de grêle en vase clos... Le circuit d’eau qui pétait et des masses de cent kilos qui crevaient tout. Et nous qui courions comme des fous pour retaper les crevasses, les implosions... Et ces corps qui flottaient tout autour du S.A.S., le plus grand cimetière volant, tu disais... Des cadavres vieux de plusieurs siècles... Sans parler des mal foutus, des loupés qui s’agitaient dans une autre partie du machin et qui nous guettaient. Ceux que la navette oubliait et qui se développaient cahin-caha dans les soutes, apprenant à survivre dans un froid tel que celui d’ici n’est que de la rigolade.
Ce paragraphe donne un avant goût de ce que l’auteur prépare pour ses personnages, car ceux-ci ne sont pas au bout de leur peine, je peux vous l’assurer.

Cependant, à côté de ces grands thèmes de SF et de Fantastique, l’auteur se plait à aborder des sujets plus concis, plus cernés en quelques pages ou quelques volumes. Ainsi, il fait de Bibi le directeur d’un cirque de monstres qui rappelle beaucoup Freak. On croise quelque part un clone du Hollandais volant... et d’autres que je vous laisse le plaisir de découvrir.

L’EROTISME

L’auteur s’attache à retranscrire dans son univers toutes les facettes de l’humaine nature. Or, la recherche de l’amour et de l’érotisme représente une part importante de l’activité d’un homo sapiens moyen, et ce, sans parler d’obsession. Il est normal que ce domaine soit très présent dans le cours des aventures des personnages. G.-J. Arnaud en explorera tous les registres disponibles tout en restant dans les limites de la décence. Il usera, pour ses héros, de toutes les variantes possibles, hors l’homosexualité masculine.
Dans la mise en place de son univers, c’est par l’érotisme et seulement par cela qu’il rapproche Lien Rag des Roux ... enfin, surtout des femmes Rousses. Bien sûr, la quête de celui-ci évoluera et ses motivations se fonderont alors ailleurs que « sous la ceinture ».
Mais initialement, il ne joue que sur le rapprochement sexuel, sur la seule attirance physique pour rapprocher les deux peuples. Voulait-il faire passer, à l’époque, le message simple sur l’attrait sexuel moteur du rapprochement des peuples ? Un aspect à ne pas négliger !
Dans les premiers volumes, d’ailleurs, l’érotisme laisse place à une sensualité primale, à la limite de déviance :
... il fut fasciné par ses reins, sa croupe à la fourrure luisante. Etreindre un corps aussi proche de l’animal procurait des extases qui dépassaient la simple jouissance physique. Quand il pénétrait dans Leouan il redevenait lui-même un être primitif, un enfant de la Terre. Il ne savait comment exprimer son sentiment mais il n’avait jamais rien connu de tel avec une femme du Chaud.

Yeuse était une femme actuelle, lucide, amoureuse de lui, certes, mais ne dégageant pas cette attirance animale, cet érotisme primitif que Jdrou possédait sans même le savoir.
Lorsqu’il pénétrait Jdrou, il possédait la femelle d’un monde nouveau... qui avait peut-être un avenir fantastique, alors que les hommes du chaud ne faisaient que survivre, passant d’une décadence à une autre.
Ne faut-il pas, pour sauver l’humanité, passer par ce type de mutation, ce mélange complet des races, même si les différences sont parfois énormes ?
Mais il met aussi beaucoup de pudeur, de retenue dans ses scènes érotiques, préférant souvent suggérer par annotations légères les sentiments et les émotions physiques.
Il frôla sa fourche, la trouva humide, preuve qu’elle le désirait aussi, pensa-t-il... Et il enfonçait un doigt dans cette fille, connaissait une ivresse inouïe comme la première fois où il avait osé la même chose sur une petite copine d’école. Son désir s’était répandu malgré sa volonté. Il crut que le même miracle allait se reproduire. Mais il était déjà trop âgé pour que son émotion sexuelle se concrétise ainsi.
Il donne toute liberté à ses personnages pour assumer ce besoin d’un autre, pouvant aller jusqu’à la rencontre de générations différentes comme :
... Elle ne pouvait oublier Lien Rag et les autres. Parfois elle se laissait tenter par un jeune artiste, un danseur, un comédien. Elle pensait aussi à Jdrien avec honte. L’enfant la désirait depuis toujours. Très tôt même... Il s’était parfois imposé à son corps par la pensée, dans des attitudes d’amant expérimenté. Il avait été jaloux de son père Lien Rag, au point d’essayer de substituer sa propre image quand son père faisait l’amour avec elle. Choquée dans les premiers temps, il lui arrivait par la suite d’accroître son plaisir par cette dualité équivoque.

Il s’approcha et la prit dans ses bras.
Pourquoi l’embrassait-il sur la bouche, essayait de glisser sa langue entre ses lèvres ? Elle essaya de la repousser... Haletante, elle se dénuda. Il s’agenouilla pour poser sa bouche sur son ventre et elle frissonna, ferma les yeux.

... Elle s’agenouilla devant Yeuse, posa son menton entre ses genoux. Comment pouvait-il y avoir autant de tendresse dans le regard clair de cette faunesse impitoyable. ... Lentement, elle découvrit les cuisses de Yeuse qui préféra fermer les yeux. Elle essayait d’oublier sa partenaire, l’instant, le lieu mais la douceur de cette bouche lui dévoila sa propre duplicité.
Toutefois, il sait appeler un chat, un chat et décrire des scènes d’amour de façon très réaliste.
Comme le poulet, dit-elle en glissant à ses pieds pour le prendre dans sa bouche.
La dernière fois il l’avait ainsi forcée, lui apprenant une chose peu pratiquée dans les tribus. Elle s’était tordue de rire à l’idée de le manger... Il s’allongea sur une fourrure, l’obligeant à pivoter comme il le souhaitait pour mordre dans la vulve rouge cachée sous le miel de la toison plus claire du pubis.
Mais l’érotisme n’est pas réservé qu’aux seuls humains. Pourquoi les animaux ne passeraient-ils pas outre leur seul instant de survie pour trouver dans l’acte un plaisir ?
... Ce train était une sorte de phallus qui la besognait de l’avant à l’arrière. Ils l’ont équipé d’un diffuseur d’excitant génésique... la machine aborde Jelly avec une sorte d’éjaculation qui la ravit, la force à s’ouvrir toute. Comme elle jouit, elle ne songe même plus à bouffer.

Voici dressée la liste des principaux thèmes de Fantastique et de SF que l’auteur se plait à aborder de façon continue. Mais dans des proportions moindres, il aborde, à sa manière, d’autres sujets. Ainsi, il fait de Bibi, le directeur d’un cirque présentant des monstres qui rappelle Freak. On croise quelque part, le clone du Hollandais volant sur la glace, etc.

MAIS LA COMPAGNIE EST AUSSI UN ROMAN D’AVENTURES !

G.-J. Arnaud a toujours été attiré par les grands romans d’aventures, par ces livres qui constituent le fonds de la littérature populaire. Il suffit, pour s’en convaincre de reprendre lesvolumesqu’il a publiés dans la collectionGrands Romans du Fleuve Noir. Il reprend ainsi les thèmes qui ont servi de base à cette littérature,les façonne pour les adapter à son univers et en apporter une vision nouvelle. Sous sa plume, tout se transforme et devient un matériau nouveau avec lequel il construit des histoires dans l’histoire, étaye ses actions et nourrit ses péripéties. Tous les grands romanciers ne le font-ils pas ? Car en matière d’aventures, comme dans d’autres d’ailleurs, les idées fondatrices ont déjà été explorées moult fois depuis des siècles. Faudrait-il, parce que Homère a fait l’Iliade, cesser d’écrire des romans d’exploration et de conquête ?
Mais pour La Compagnie des Glaces, Arnaud fait aussi appel à tout ce qui compose les grandes épopées humaines, les récits d’exploration, explore les mécanismes et les enchaînements qui concourent à la construction d’empires... Le développement de la religion catholique, la figure du Christ ont été largement utilisés. Il reprend à son compte des sujets régulièrement traités par les auteurs comme les pirates et la légende qui s’attache à leurs exploits, les Templiers et leur aura de mystère...
Il serait utile de pouvoir étudier plus avant cet aspect de l’œuvre, mais la place et le lieu ne s’y prêtent guère...

ET PUIS...

Lorsque G.-J. Arnaud a construit son monde, trouvé un équilibre, il remet tout en cause avec le réchauffement. Il provoque l’inéluctable fonte des glaces, l’émergence d’un brouillard qui aveugle, un taux d’humidité proche de la saturation, l’arrivée d’une chaleur jamais connue...
Du rail, il faut que sa civilisation passe à des modes de déplacements maritimes, change les façons de vivre, introduise de nouveaux moyens de locomotion et d’échange, restructure la répartition des populations. Les Roux, par exemple, doivent se réfugier sur les pôles encore glacés...
Et c’est reparti ! Tout est possible à nouveau, tout est à faire. Les héros doivent une fois encore s’adapter, évoluer jusqu’à une nouvelle société.

Cependant, G.-J. Arnaud ne nous a t-il pas conviés à suivre, dès le début, un monde condamné à disparaître ? À regarder les efforts méritoires mais dérisoires de femmes et d’hommes pour essayer de maintenir une façon de vivre, qui même si elle n’est pas idéale, apporte une solution aux populations ? En effet, le réchauffement est évoqué assez vite dans le cours de l’histoire. Lady Diana, la première parle de relevés réguliers qui font apparaître une élévation de température de quelques dixièmes de degrés par an. Seulement, quand il fait moins cinquante en moyenne, ce petit écart, cette faible tendance semble négligeable, voire ridicule. Et l’esprit humain a-t-il la capacité de se projeter suffisamment en avant ? Dans la grande majorité des cas, les choses sont laissées en l’état. Aucune solution n’est recherchée, aucun remède n’est apporté. Et puis, la tendance s’accroît, s’accélère, prend une telle ampleur qu’il est difficile de contrer le phénomène. À ce moment l’aveuglement et l’irresponsabilité sont oubliés pour laisser place à un sentiment d’impuissance, de rejet de toute implication personnelle qui se mue en ressentiment contre les dirigeants qui n’ont pas su prévoir.

EN MATIERE DE CONCLUSION PROVISOIRE...

Le cycle de La Compagnie des Glaces ne peut s’approprier dans sa globalité qu’après plusieurs lectures. La première ne sert qu’à suivre l’intrigue et les rebondissements permanents d’une action toujours sous tension. La seconde permet de découvrir d’autres péripéties et surtout, moins pressé dans sa lecture de regarder par delà l’action, de mesurer tout ce qui compose le récit, de repérer ainsi, en quelques mots, en quelques lignes, au détour d’un paragraphe des annotations, des réflexions. Mais la troisième nous fait entrer dans l’univers, fusionner avec lui. C’est un univers connu, dans lequel on se sent à l’aise même par grands froids.
Tous les sujets, tous les aspects qui composent un monde sont abordés, même les plus insignifiants, même les plus inattendus dans un cycle de littérature d’anticipation et d’aventures. Par exemple, le poids des mots, leur importance politique, leur incidence sur la vie sociale sont abordés à travers l’appellation :
-  Ainsi on ne dit plus Monsieur, Madame mais Voyageur, Voyageuse pour marteler cette idée que chaque homme, chaque femme devaient fidélité et respect au rail, à la Société ferroviaire...

L’immense culture de G.-J. Arnaud lui permet d’aborder sans difficultés des sujets aussi divers que l’anatomie, l’astrologie, la sociologie, la biologie, la géoéconomie et politique, l’histoire de l’Église Catholique, la sémantique, la pédagogie... ou les mécanismes mis en œuvre par un analphabète qui commence à lire. Il possède une totale maîtrise de son univers et joue avec toutes ses composantes, développant toutes sortes de théories, inventant des conséquences parfois surprenantes mais si pertinentes et si fondées. Ainsi, dans ce monde réduit, où le ciel n’existe pas, où l’astronomie est interdite, les hommes ont perdu la notion de hauteur :
- Altitude ?
- Je ne comprends pas, dit le technicien.
- Nous n’avons pas les moyens de calculer une altitude, dit le chef d’état-major contrit... Nous n’avons même aucune idée de cette notion. Nous n’avons jamais vu voler que des goélands et nous ne pouvons dire à quelle hauteur ils sont. Nous avons perdu cette notion d’évaluation. La Société ferroviaire n’utilisait en gros que deux dimensions.

Ces textes sont émaillés d’humour, car G.-J. Arnaud se régale à écrire sa Compagnie et cela transparaît. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il y règne un climat joyeux ou de franche rigolade. Les turpitudes vécues par ses personnages sont bien réelles, mais on trouve un clin d’œil malicieux, un mot d’esprit, une situation cocasse. L’utilisation de sigles bien connus et utilisés régulièrement dans notre existence quotidienne, prennent une signification nouvelle... qui parfois recouvre une réalité identique. Il manie également le second degré, avec bonheur, se parodiant. Ainsi Lien Rag, (enfin son clone), raconte à Kurts, (un clone aussi) leur vie des dix dernières années sous prétexte de le consoler. Farnelle les écoute et intervient :
- C’est dingue ce que vous dites.
- Je sais, mais ça marchait comme ça. C’était bricolé...
- C’était où ?
- Merde, on a mis des années avant de le comprendre, et vous, en deux secondes vous seriez mise dans le coup ?

À l’issue de cette présentation, je ne peux que vous souhaiter un agréable voyage dans les douze mille pages de la saga.

Serge Perraud


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