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  Sommaire - Dossiers -  La Compagnie des Glaces par Serge Perraud -  Les Chroniques de la Grande Séparation

"Les Chroniques de la Grande Séparation"


Cette série, demeurée longtemps une trilogie, marque l’approche de G.-J. Arnaud vis à vis de la SF. Pourquoi cette volonté d’un pilier du Fleuve d’aller vers un genre littéraire par lequel il a toujours déclaré ne pas être spécialement attiré ?

Au début des années 1970, l’auteur éprouve le besoin d’aborder des genres différents ou de revenir à des genres pratiqués précédemment. Il a envie de diversifier ses sources d’inspiration, d’explorer de nouveaux espaces. De plus, sa puissance créatrice ne trouve pas son compte dans les débouchés que lui offre actuellement le Fleuve Noir. Voici déjà quelques années qu’il « tourne » entre Spécial-Police et Espionnage, à raison, bon an mal an, de trois titres annuels par collection. Il lui semble intéressant d’explorer un autre genre pour mettre en œuvre quelques unes des idées qui lui sont chères, exprimer les inquiétudes face au développement du nucléaire par exemple et d’autres thèmes qu’il souhaite « tester » et développer. La SF et la collection Anticipation lui semblent le lieu idéal d’expérimentation.

Toutefois, il a du mal à faire admettre un premier titre à François Richard, le directeur de la collection, et les héros des Croisés de Mara ont bien failli ne jamais commencer leur quête vers une reconquête de la science et le recouvrement d’une liberté intérieure et extérieure. Sans doute le directeur de collection craignait-il que l’auteur phare de ses deux autres catalogues soit moins disponible pour continuer à charpenter les collections vedettes de l’éditeur.

L’ISOLEMENT

Dans un premier temps l’auteur souhaite faire un roman basé sur l’isolement d’une société et sur les dérives qui en découlent, ainsi que les dangers d’une science mal maîtrisée.

Le thème de l’isolement n’est pas nouveau dans la littérature et particulièrement dans la littérature populaire, depuis Robinson Crusoé, par exemple. Il permet d’inclure, dans une intrigue, les débordements causés par des sentiments s’exaspérant dans le « bouillon de culture » d’un microcosme représentatif d’une société ou d’une époque.
C’est avec l’idée d’un monde clos que G.-J. Arnaud aborde la série, retenant pour le premier tome (Les Croisés de Mara) une gigantesque planète isolée du reste de l’Empire Galactique par le temps. En effet, suite à un basculement de la planète dans un champ de particules accélérées, le temps s’écoule cent fois plus vite que dans le reste de l’univers. « Alors que le reste de l’Empire vivait à l’heure universelle, Mara plongeait à toute vitesse dans le futur. » En deux siècles (deux ans) les milliers de colons sont devenus des millions et ont développé une technologie telle qu’ils estiment devoir prendre la direction de l’Empire.

Plutôt que de décrire une nième guerre galactique, l’antépénultième conflit entre planètes, entre formes et conception de civilisations, G.-J. Arnaud choisit de placer son sujet après les combats, en situation post cataclysmique, car la Terre réagit à sa façon habituelle : elle extermine, détruit et rase. Puis, confirmant la volonté de l’auteur pour une intrigue basée sur un enfermement total, elle enveloppe la planète de radiations infranchissables, d’un côté comme de l’autre. À partir de cette base, il étudie, en suivant le parcours d’un héros, le devenir possible d’une société qui a régressé d’un stade technologique très avancé à une société féodale, moyenâgeuse. Il laisse une nouvelle barbarie s’installer, plus physique, plus primaire, dans un monde coupé de l’extérieur, contraint de vivre en autarcie.
Peut-on s’autoriser, ici, le parallèle avec la future couche de strates de poussières lunaires qui isoleront la terre du soleil et de son importance pour la vie actuelle ?

MARA

Les survivants de Mara refusent et rejettent tout ce qui est scientifique, diabolisant toutes technologies et tous courants de pensée s’y rattachant. Dans Vasa, la fière cité du Territoire des Boues, les apprentis scientifiques sont passés par le bûcher. Pourtant, l’auteur construit son histoire en lançant son héros, Laur le Négociateur, sur une double piste : la découverte d’un progrès technologique et la pénétration d’un mouvement qui s’installe, à partir d’une légende, comme une religion. Il est intéressant de suivre le travail mené par l’auteur sur l’interpénétration de ces deux axes. Laur va découvrir différentes techniques éparpillées entre des communautés qui n’ont pas d’autres liens que la guerre. Il doit également se rapprocher du prophète qui utilise sans vergogne la connaissance scientifique puisée dans le cerveau de grands initiés, des entités qui se révèleront être des androïdes. L’utilisation terminale de ces connaissances reste la prise de pouvoir et l’asservissement des habitants de Mara. Tout ne revient-il pas, chez l’homme, (et Arnaud se contente souvent de nous présenter un miroir) à ce postulat : une partie de l’humanité ne rêve que d’ôter la liberté au reste quel qu’en soit le motif, le prétexte ? À croire que l’homme n’a été crée que pour asservir l’homme ! Et toutes les méthodes sont bonnes pour y arriver.

G.-J. Arnaud fonde l’idée de cette nouvelle religion émergeante sur Ganeth, un surdoué ayant eu accès aux connaissances suffisantes pour décider de quitter la planète et aller sur Terre plaider la cause de Mara. Il sera tué devant un mystérieux dôme dont sortiront des êtres étranges qui emmèneront son corps à l’intérieur. Ce dôme demeurera sur place, hermétiquement clos. C’est sur ce fait que se développent l’idée de déité et la notion de ville sainte pour la cité alentour. Cette croyance se répand peu à peu, au cours des siècles, jusqu’à l’apparition de Dorle qui se dit le dépositaire du savoir de Ganeth.
Le héros s’affranchira des uns et des autres, aidé en cela par un androïde qu’il sauve d’une disparition certaine et qui possède le savoir de son créateur. Il reprendra la quête de Ganeth pour rejoindre la planète des origines.

BI

Dans le second tome, Laur doit s’arrêter sur Bi, une étoile de moyenne importance (Plus on avance dans la série, plus la taille des lieux se réduit). Il découvre un monde dichotomique avec, d’un coté une communauté de soldats figée par le carcan de la discipline et de l’autre une population évoluant en totale liberté, vivant une harmonie sensuelle avec un environnement faste. G.-J. Arnaud nous fait partager, à travers son héros et ses avatars, deux visions opposées d’une société et nous invite à réfléchir et à agir rapidement sur l’obligation pour l’humanité de définir les règles d’une harmonie avec l’environnement, la recherche d’un équilibre avec les composantes de la nature.
L’enfermement, second thème fort de ce livre, se situe à deux niveaux : enfermement physique et enfermement moral. Bi est située aux confins de l’Empire et la garnison n’a qu’une mission : veiller à ce que rien ne s’échappe de Mara la planète maudite. Mais de fait, les soldats (les Monarques, un corps d’élite héréditaire) subissent le même isolement que Mara, les communications avec le reste de l’univers étant inexistantes. Bien que façonnée par la discipline, logiquement autonome, la garnison ressent un sentiment d’abandon. Cet isolement se renforce avec un enfermement moral des soldats qui se carapacent par la pratique d’une discipline de fer et gomment toute ouverture, toute acceptation d’une situation différente. L’auteur s’amuse en projetant des déserteurs dans le monde des Bios (les habitants de Bi), dans un univers de sensualité et de sexualité. Mais ils sont tellement conditionnés qu’ils ne rêvent plus que du « confort » de leur vie antérieure, vie qu’ils ne peuvent plus réintégrer car ils seront condamnés à l’écorchement vif.
L’autre communauté de Bi vit en osmose avec son environnement. Celui-ci fournit tout ce dont ils ont besoin. Arnaud se rapproche de l’Eden, nous ne sommes pas loin du Paradis Terrestre. Il développe nombre d’idées autour de la nécessaire relation entre l’homme et ce qui l’entoure. Il invente, pour l’occasion, une biosphère particulièrement intelligente et efficace.

LAZARET 3

Mais Laur n’en a pas fini avec sa quête. Il repart, se retrouvant pour le troisième volet de ses aventures, sur Lazaret 3, un bagne construit dans un conglomérat d’épaves de vaisseaux spatiaux. Le propos est moins manichéen et l’auteur multiplie les ouvertures. Si la notion d’enfermement physique est évidente, l’enfermement moral est plus modulé et diversifié. Depuis le début, Arnaud n’a pas souhaité se lancer dans un space opera grandiose, un voyage initiatique intergalactique où Laur aurait pu se forger une philosophie personnelle en visitant des mondes, en assimilant les fondements de cultures. L’auteur lui donne un concentré d’univers, une compilation de civilisations dans un espace restreint. Comme dans Les Croisés de Mara, le héros ne voyage que sur un seul monde. L’extérieur reste inconnu. Dans Lazaret 3, le seul personnage qui vient de dehors convainc Laur de retourner sur sa planète (La Terre n’est plus qu’une boule ravagée) et d’y devenir un dieu en utilisant les décalages du temps. Cette fois, le système est totalement verrouillé. On ne sort pas des trois planètes. On ne connaîtra rien de l’Empire.

Vous pouvez avoir le sentiment, à la lecture de ce qui précède, qu’il s’agit d’une saga un peu statique, d’un voyage « immobile » dans un univers figé. Or, il n’en est rien. Pour faire passer ses idées, pour illustrer ses convictions, pour mettre en scène ses préoccupations et ses inquiétudes, Arnaud sait créer le mouvement, susciter et exprimer l’action, organiser des péripéties. Il possède comme peu d’auteurs, le sens de l’aventure, de l’intrigue et du suspense. Il cultive l’art de la chute et le parcours de Laur sur les trois planètes est tout sauf une promenade de santé. Il est constamment en situation de danger et ne peut avancer qu’en faisant preuve de ses capacités de survie.

Son héros est, de fait, un aventurier. Dès son plus jeune âge, il a parcouru Mara, déjouant les pièges de la planète. Bien que cultivé, grâce à l’enseignement reçu de son père adoptif, il reste un sauvage, un être qui a gardé l’instinct de survie dans un monde où la force physique prime.

De plus, il ne faut pas oublier que ces livres sont écrits pour la collection Anticipation et que le respect de quelques règles du genre s’impose, en les adaptant, bien sûr, à sa propre philosophie.

La liaison avec la Compagnie des Glaces, qu’il commencera à écrire cinq ans plus tard se retrouve dans le thème du huis clos, de l’isolement, de l’enfermement qui atteindra des paroxysmes. Le parallèle entre la barrière de radiations et les couches de poussières est facile à faire.

L’auteur évoque une voie magique qui peut être l’ancêtre de La Voie oblique, cette voie mystérieuse et fantastique qui initiera la quête de Lien Rag. Les Rolls, ces humanoïdes chassés pour leurs magnifiques fourrures sont-ils les premiers Roux ? Il est fait mention de Garous.

Mais au delà de ces points de convergence, il y a comme trait d’union, entre les deux cycles, la puissance romanesque de l’auteur qui passe de l’un à l’autre et cela suffit largement au bonheur des lecteurs.

Serge Perraud


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