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"Dôme"
de
Stephen King

Editeur :
Albin-Michel
 

"Dôme"
de Stephen King



Chester’s Mill est l’une de ces petites bourgades que King affectionne tant, l’un de ces visages du Maine mythique avec ses figures lyriques comme celles qui, plus pathétiques, rendent les lieux si attachants. Puis, un beau jour, sans crier gare, voilà que cette petite ville sans soucis se transforme en camp retranché, pire, en îlot sans plus aucune possibilité d’y renter comme d’en sortir. Venu de nulle part, un dôme géant et invisible vient de la recouvrir telle une immense cloche à fromage, coupant tout sur son passage, voitures, corps humains, maisons, etc... On croit un temps à une expérience de l’armée américaine qui aurait mal tournée. Mais voyant que ces derniers sont plongés dans le même embarras, leurs missiles se révélant inefficaces pour crever l’abcès, ils finissent par tomber dans une paranoïa collective qui ira crescendo, au fil de diverses personnalités émergentes comme de bien d’autres qui chercheront à s’affirmer dans leur solitude ou à trouver vaille que vaille une issue à leur condition. L’isolement aidant, un homme au caractère fort en profite presque immédiatement. Big Jim Rennie, politicien sans scrupule, fini par fonder sa propre police de sécurité alimentée par des gens aussi insignifiants que corrompus. Face à lui, un autre front s’est édifié au grès des exactions et viols. A sa tête, Dale Barbara, un vétéran de la guerre d’Irak devenu cuistot. La mégalomanie de Rennie s’enflamme, la résistance s’organise, et c’est dans un climat déliquescent dans lequel règne la manipulation des masses, le suicide, les viols et les meurtres multiples, que peu à peu Chester’s Mill s’enfoncera dans le chaos absolu...

N’a-t-on pas déjà tout dit sur Stephen King ? On serait tenté de dire oui, oui, nous avons tout dit sur cet auteur aux recettes parfaitement calibrées, celui qui n’a pas son pareil pour dépeindre un paysage urbain, si loin, si proche du nôtre, qu’on a beau se dire que le Maine c’est éloigné de nos vies on n’en éprouve pourtant pas moins quelque « étrange sentiment de familiarité ». Encore une fois, donc, la recette fonctionne toujours à merveille. Car à chaque nouveau livre, que ce soit des histoires intimistes mettant en scène qu’un ou deux personnages (la petite fille qui aimait Tom Gordon) ou celles plus larges qui s’étalent en de véritables fresque socio-ethnologiques (Le Fléau, Ça, etc...), on éprouve la même jubilation, pour ne pas dire la même excitation. Deux choses à faire remarquer pour ces deux pavés faisant à deux près de 1200 pages (l’édition américaine ne comportant qu’un seul volume). Tout d’abord, King change de méthode d’approche. La focale ne se fait plus sur une poignée d’héros marquant l’histoire par leurs actions frôlant parfois la geste évangélique mais bien sur une immense palette de personnages qui, même s’il faut reconnaître que la plume de l’auteur les brosse assez vite, ont tous leur mot à dire dans cette histoire. Ce décentrement de la focale sur cette multiplicité sert bien mieux tout comme elle facilite la montée en puissance des antagonismes. Deuxièmement, si la focale est déplacée cela ne veut pas dire que des personnages aux charismes forts n’émergent pas. Mais King ne semble plus faire la part belle ici au héros mais bien au félon. D’ailleurs, qui d’autres que Big Jim Rennie pouvait mieux incarner celui qui émerge de la masse pour prendre le pouvoir ? La réduction des topos réduit aussi le champ d’expérience, et les psychologies se résumant au trait le plus grégaire (malgré la grande sympathie que le lecteur développe vis-à-vis du héros) il était évident que ce serait la figure du dictateur qui intéresserait le plus Stephen King. La petite histoire rejoint parfaitement la risibilité du personnage en même temps que sa très grande folie qui ira en grandissant jusqu’au final qu’on devine grandiose. Certains citeront une série comme « Lost » pour qualifier ce climat étrange, cette situation dans laquelle les frontières géographiques se réduisant, les libertés aussi, l’accent serait mit non plus sur les psychologies fouillées des personnages mais bien sur la multiplicité des personnalités qui vont tenter pour les uns de prendre le pouvoir, ou pour les autres de s’échapper. Mais King est un feuilletoniste, et comme tout grand amateur de la culture populaire de son pays il s’est forgé une âme de complotiste à la substantifique moelle de la science-fiction des années 50/60, à une époque où les esprits en ébullitions produisirent leurs plus belles paranoïas, à commencer sur le petit écran noir de la télévision, puis au cinéma. Car même si King tente un complot littéraire vis-à-vis de ses ennemis intimes républicains (Dick Cheney est directement concerné dans « Dôme) c’est à cette culture populaire que s’adresse le plus son histoire. L’isolement, la claustration, l’enferment suivi de la désinformation, bon nombre d’épisodes de « La quatrième dimension », mais aussi de « Au-delà du réel », cultivèrent cette tradition des paranoïas collectives. D’ailleurs, un film aussi mythique que « Le village des damnés » et l’écrivain qui en est le géniteur, John Wyndam, chantre des « Apartheids extraterrestres », ont probablement inspiré l’auteur en une certaine mesure. Il en résultera en toute logique que le lecteur initié à cette culture aura dès les premières pages deviné ce qui fait toute la saveur de cette histoire de micro société qui tourne mal parce que plus limitée par la ligne de l’horizon mais par quelque chose d’invisible qui est là sans être là. Et la folie collective naît de ça, de cette barrière qui frustre un regard qui pourtant porte plus loin. La vision qui en ressort est tout bonnement dantesque. Et en même temps, elle fait terriblement écho à notre société fondée sur l’image, et l’œil qui voit tout, l’œil qui viole les intimités pour finir par les brimer en leur interdisant un mode individuel pour un mode unique. Bien plus, si ce roman de Stephen King marque à ce point les lecteurs c’est bien aussi parce que ce thème « extraterrestre » a souvent été relaté par cette presse ufologique marginale qui s’intéresse depuis 1947 aux faits divers et mystères entretenus par le pouvoir, et qui de Roswell à la vague belge des années 90 ont suffisamment abreuvés notre inconscient collectif pour qu’il en ressorte un sentiment de déjà vu. Convaincre et faire croire c’est dominer, surtout lorsque la barrière entre rumeur journalistiques et faits réels se voit à ce point brouillée par cette passion pour le complot, passion d’ailleurs entretenues par les deux partis. On retrouve tout ça dans « Dôme », tout comme on se souvient de petites dictatures plus ou moins avouées comme l’Apartheid sud africain ou ce nazisme trop violent pour pouvoir encore être seulement accepté par un occident qui pensait avoir fait sa révolution morale avec le vingtième siècle.
Mais bien plus, au regard de l’évocation terriblement réaliste de cette société isolée de tout, ne devrions-nous pas aussi élever notre conscience pour nous dire qu’il pourrait s’agir là d’une bien autre métaphore, celle donnant une vision en petit de l’isolement d’une planète entière vis-à-vis d’un dôme noir grevé d’étoiles, et dont il nous semble que jamais nous en briserons la coquille opaque. Le microcosme parle au macrocosme dans ce roman, et en des prolongements inattendus. Car si ce monde qui est le nôtre est prisonnier de sa propre représentation, si l’agitation et le conflit sont des comportements trop naturels aux hommes pour pouvoir sauver une quelconque idée de dieu, d’ordre ou de bien, cela ne voudrait-il pas signifier que ce Big Jim Rennie est et restera son expression la plus authentique, subversive et grégaire, comme le furent des Adolphe Hitler, Staline et autres Pol Pot de notre si peu glorieuse histoire récente.

Au sortir de cette lecture on ne pourra donc qu’être doublement satisfait malgré cette apparente frustration de voir King éviter les trop longs portraits de personnages. Si pour une fois l’auteur évite la vision intimiste et la geste évangéliste c’est bien pour se consacrer pleinement à une intrigue progressive où hystérie collective et autoritarisme autour du culte d’un seul homme servent à exposer un peu plus clairement nos pulsions les plus secrètes, dès lorsque qu’un seul groupe se retrouve isolé du reste de la communauté pour soudain se voir investi du pouvoir. Car, la question que nous pose Stephen King est la suivante : Et vous, que feriez-vous dans une telle situation ? Une question qui par-delà nos hypocrisie et nos mensonges ouvre à une infinité de possibles, en bien comme en mal. De fait, si ce roi d’une petite ville se révèle vite être un tyran, ce mythique « Roi du monde » si célébré par la tradition ésotérique ne pourrait-il pas en être un également ? Au-delà du parallélisme inévitable c’est tout le problème du « Nouvel ordre mondial » qui se pose ici, et de ce consumérisme qu’on dit si envahissant, alors qu’il a peut-être toujours été là, attendant que nous le changions par nous-mêmes. C’est là que devrait s’arrêter l’évangile politique et commencer l’histoire du vrai surhomme, celui qui, revenu de tout, parviendra enfin à fonder un ordre du monde à l’aune d’une pensée plus modeste parce que plus éduquée par l’histoire universelle...
Stephen King ne cesse de s’amuser en écrivant, et il n’a de cesse de fasciner des générations de lecteurs en « nous racontant »...
Saluons enfin quelqu’un dans cette critique, un certain traducteur du nom de William Olivier Desmond, sans lequel King n’aurait pas le visage qu’il a aujourd’hui. Un très grand traducteur pour une traduction égalant la langue originale. Superbe...

Emmanuel Collot

Dôme 1 & 1, Stephen King, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par William Olivier Desmond, Albin-Michel, 630 pages et 565 pages, 22 Euros par volume.

Une autre chronique de "Dôme" signée Alain Pelosato est disponible dans le sfmag No 72, en vente en kiosques en juillet/août 2011






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