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"Le Banni de Recluce"
de
L-E Modesitt

Editeur :
Les éditions Mnémos (3 juin 2004)
 

"Le Banni de Recluce"
de L-E Modesitt


Attention, la nouvelle grosse saga de fantasy est arrivée. Pour une fois nous n’aurons pas droit à un premier volume coupé en deux tomes pour l’édition française, mais à un bon gros pavé qui va emporter plus d’une paire de lunette de soleil en pays de Recluce à la suite du jeune Lerris et de son secret qui pèse sur le devenir d’un monde....


Ce bon vieux Il était une fois, cet adage propre aux conteurs des siècles passés, s’est à ce point répandu aux oreilles fertiles des écrivains, que par contamination, ces contes à quatre sous ont fini par donner ces dumaseries pour gargantua de lectures que notre siècle sagement mourrant n’a pu totalement exclure tout comme le bon vieux intellectualisme dormant sur les ramures de sa suffisance.

Ce petit cri de colère pour vous dire qu’il aura fallut attendre presque 14 longues années pour voir cette saga franchir les océans jusqu’à nos terres naïves et fertiles. Remarquez, chers lecteurs, qu’il aura bien fallut attendre presque 25 ans pour découvrir Legende de Gemmel en France. Donc c’est une habitude à prendre. Modesitt arrive donc enfin et pour notre plus grand bonheur.

Recluce est un paradoxe géographique et idéologique, un havre de paix, lieu de magie sur lequel demeure L’Ordre. Or Lerris est un jeune apprenti qui s’ennuit. Arrivé à l’adolescence il se met à ruminer sur cette banalité du bonheur homogénéisé à tout son village de Nerrepoint, si bien qu’il doute. De cette soudaine contradiction inhabituelle dans l’ïle de Recluse va en découler la sanction d’une société dont la rigidité rappelle l’intransigeance protestante des siècles passés , et un rigorisme ascétique qui n’est pas sans évoquer les textes de Hawthorne. Lerris refuse le leg de cette sagesse millénaire et patriarcale. Qu’à cela ne tienne, il est banni, banni de la ferme de son oncle et de l’île de recluse.

Il lui faut, afin de mériter de nouveau le droit de demeurer en Recluce, subir l’épreuve du dangergeld, un rite de passage qui se fera avec le voyage vers l’inconnu. En route vers Vrecair il va faire la connaissance d’un étrange et inquiétant mage gris qui va en quelque sorte le révéler à lui-même.

Gigantesque quête pleine de bruits et de fureurs, The Magic of Recluce est le premier volume d’une saga qui, tout en restant fidèle à ses aïleuls, nous donne une nouvelle illustration de l’altérité avec des personnages forts. Mais Modesitt nous donne des personnages et des sociétés où rien n’est certain, tout est flou et la vérité ailleurs.

Facticité des sociétés, dualité des hommes face aux référents bien/mal, l’auteur aime à nous laisser dans l’incertitude. Lerris est un autre Garion (Eddings), un autre Rand Al thor (Jordan) et pas vraiment le Tarod de Cooper. Il est en marge parce que rejeté, mais en même temps il a la possibilité de s’affranchir de ceux qui l’ont jugé. Quand au mage Gris, sa fonction est plus mystèrieuse et les liens qu’ils se met à nouer avec Lerris font d’eux des personnages plus proches de ceux de Goodkind. Il y a dans la Fantasy un réseau de relations symboliques avec des référents et des divergences fascinantes, et Recluce en est un jalon suplémentaire.

Enfin, l’autre grand attrait de ce cycle c’est sa familiarité avec un cycle beaucoup plus ancien comme Le Cycle des Epées de Leiber. C’est dans ces référents géographiques qu’il faut voir les symptômes d’un monde en proie à l’entropie. Car sous le vernis de la civilisation idéale, sous les lumières de la Cité Celeste se cachent les ramures d’un mal insigne. Ainsi, si le terme de Nowhere/Nowhen était la pierre angulaire de l’univers gigogne de Leiber, Recluce est cette fable de l’éxclusion de Lerris et en même temps l’artefact du malaise qu’il connait. Ce qu’il y a d’original dans cette Best fantasy classique est cette profusion de sons, bruits et onomatopées que l’auteur traduit parfaitement en un style direct, histoire de mettre encore plus en présence le lecteur avec un monde vivant et très réaliste. C’est cette mise en présence de son monde qui rend son cycle encore plus pregnant sur l’imagination du lecteur. Une prose pleine d’innovations au style concis et au visuel riche en déscriptions et atmosphères. Un monde étrange, comme figé par le pinceau d’un peintre mais inachevé par la mort de son créateur.

Le style à la première personne rend la lecture encore plus agréable, entre les observations du héros, ses sentiments intérieurs et les secrets qui dorment sous l’évidence des apparences.On a l’impréssion de lire un récit de voyage où le héros est en même temps un peu celui par lequel le monde existe et fait corps. Stendhal n’est pas loin avec ce personnage qui découvre et observe le monde, la vie, et demeure en attente d’une fusion impossible, un dénouement à l’ennui. Mais en terre de Fantasy, le fatalisme Stendhalien est rompu, et le personnage marche pas à pas vers des chemins où il prendra pied sur le monde pour peut-être le transformer.

Sur le thème de la dualité faustienne mais encore l’image de Machiavel et l’impertinence de Mephisto, Modesitt nous dresse un personnage très attachant parce qu’ambigue dans un monde où rien n’est fixe, où une énigme encore plus grande reste à résoudre. Il reste huit volumes pour poursuivre cette bien étrange quête, un nouveau paysage à ajouter à la carte géographique des Utopies de la fantasy. Magique et envoûtant, un jeu de rôle mortel où le lecteur sera également à l’épreuve....


Il y a bien d’autres cycles de Modesitt qui restent à découvrir. De plus, l’auteur est à la tête d’une très originale série de romans SF qui sont, parait-il, très originaux, sur le ton de l’aventure et du dépaysement. Avis aux maisons d’éditions en quête de nouvelles publications plus axées sur la grande aventure et le lyrisme et servis par une plume habile, parfaitement trempée à toutes les nuances de l’âme humaine, entre noir, blanc et rouge, baignant dans les brumes opaques de mondes qui sont également des énigmes.





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