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  Sommaire - Livres -  G - L -  Juste avant le crépuscule



"Juste avant le crépuscule "
de
Stephen King

Editeur :
Albin Michel
 

"Juste avant le crépuscule "
de Stephen King



On ne sait pas vraiment pourquoi les auteurs répugnent généralement à l’exercice si difficile de la nouvelle. Peut-être, comme le dit Stephen King dans sa judicieuse introduction, que la nouvelle ce n’est pas comme la bicyclette, que ça s’oublie trop vite pour pouvoir ensuite y revenir comme à un ouvrage de couture. Le fait est que lorsque cet immense auteur publie enfin un recueil de nouvelles dans son pays, et qu’en France on ait envie de le traduire, le plaisir en est immense, plus immense encore que de lire un simple roman, aussi bon soit-il. Avec ce recueil de nouvelles qui flirtent bon avec l’esprit « Quatrième dimension » qui est un peu la version télévisée de cet exercice si difficile de la nouvelle, on a l’impression de lire plusieurs courts romans à la fois. Il se tient tellement de choses dans ces histoires qu’à chaque page c’est un détail, une idée, un morceau de dialogue qui frappe juste ou évoque des choses très anciennes et importantes pour nous, qu’on soit lecteur anglo-saxon ou tout simplement français, italien ou espagnol.
Si dans la nouvelle qui ouvre le recueil (Willa) l’auteur fait un retour à cette « Quiet Horror » ou horreur tranquille (judicieuse invention de Jacques Goimard) si chère à l’un de ses maîtres, le grand Ray Bradbury, c’est pour mieux nous rappeler que même les morts ont de la nostalgie et que parfois ils s’accrochent si bien à leurs anciennes vies de mortels qu’ils finissent par bannir de leurs pensées leur nouvelle condition. Un homme part à la recherche de sa femme qui a choisi d’aller faire un tour en ville, et comme de bien entendu tous deux iront jusqu’au bout de leurs dernières illusions. Profondément existentielle, charnelle aussi,, cette histoire nous raconte une sorte de dernière balade de Jules Jim où une fois de plus on se plaît si bien aux plaisirs simples d’un monde qu’on vient de quitter qu’on voudrait y croire encore, s’y accrocher, et ça marche, peu importe ce qui se passe après ou avant. Une nouvelle d’une très grande profondeur humaniste...
« La fille pain d’épice » (titre emprunté à une vieille série de romans pour enfants, « Gingerbread girl ») est un lieu commun dans l’œuvre de King. L’auteur nous raconte encore une fois un destin exceptionnel mais qui se réalise en quelques pages seulement. Une jeune fille aux mains avec un redoutable agresseur et qui finit par l’emporter au bout d’une très longue course poursuite. Là où la jeune fille de « la petite fille qui aimait Tom Gordon », s’affrontait avec la Grande Nature de l’Amérique, Emily fait face ici à l’incohérence et la folie pure d’un psychopathe de cette autre Amérique. Elle finira par apporter à son agresseur à une fin somme toute « légitime ». Phrasé clair, ironie derrière le plus abject et le plus sordide, toute la condition féminine se tient ici dans la difficulté à faire valoir ses droits, si ce n’est qu’au bout d’un très long combat. Et Emily s’en acquitte avec le devoir d’une vraie américaine, façon western. On pourrait deviner en filigrane de cette histoire audacieuse quelque métaphore sur cette femme moderne qui a tant mis de temps à émerger, mais ce serait trop réduire King à un besogneux consensuel. Disons qu’avec cette nouvelle King nous montre combien un récit comme L’Odyssée d’Homère peut se répéter dans le cadre plus exigüe d’une histoire simple et courte. La fin, toute aussi ironique que l’amorce, nous montre un être qui en affrontant pour de vraie une peur somme toute très culturelle (le psychopathe) accède à sa véritable dimension humaine pour s’extasier devant le plus simple des spectacles : trois pélicans prenant leur envol sur une bande de ciel orangé. Tout le romanesque de King ne se tiendrait-il pas là ? Une traversée des enfers les plus profonds et une remontée des plus ardues pour en un simple clin d’œil, parfois un simple détail, réconcilier les lecteurs et l’héroïne avec une certaine tranquillité de vivre, une fois le rituel de passage surmonté. L’écriture comme épreuve de vie, l’écriture comme accession à un état qui bien que passager a son importance. Art de l’éphémère, l’écriture chez King fait penser à cet état tant recherché par les Grecques, cette Ataraxie, mais adaptée à une société moderne, malade de sa superficialité ; où il faut des remèdes immédiats à des maux aussi immédiats, pour enfin nous supporter, ne serait-ce que quelques minutes ou quelques heures de lecture.
« Harvey » est plus lacunaire dans son déroulement. Dans cette histoire on voit un rêve qui à rebours annonce un malheur à une famille de la middle class américaine. Cette courte nouvelle est assez typique de ces histoires à chute dont on sait que ce qui n’est que diffus au départ va vite s’auréoler d’un réalisme sordide. Ainsi, rêve et réalité s’interpénètrent parfois, en bien ou en mal, terrible déterminisme et précieuse fatalité qui une fois de plus nous invitent à la réflexion que la vie étant très brève il vaut mieux en profiter et s’en arranger. La culture qui sous-tend King devrait nous faire dire que l’arrière fond culpabilisateur (la mère au foyer qui s’ennuie du quotidien et passe en revue les faillibilités de son couple et de ses enfants) demeure protestant, très attaché à la Bible et au déterminisme d’actions/événements sans rapports apparents entre eux mais qui revu au travers du prisme de l’existence révèlent peut-être un univers plus angoissant encore, un univers dominé par des lois du hasard échappant à tout déterminisme, d’où ce dieu terrible et tourmenteur qu’on s’efforce pourtant à toujours appeler de nos louanges. La leçon sans bon dieu pour la donner serait peut-être d’aimer ce monde de différences, aimer l’autre qui nous fait face avec tous ses défauts et assumer de fait une temporalité où tout est dévié, pour ne pas dire décevant, avec toujours ce malheur qui menace à notre porte, cette anormalité qui fait irruption dans ce monde qu’on voudrait toujours éternel et même, sous les yeux d’un Dieu qu’on aimerait enfin présent et soucieux de nos si fragiles existences. Sombre et désespérée, cette nouvelle n’en demeure pas moins pleine de courage pour dire ce monde fait encore de tant d’idoles et d’adorateurs, ce monde parasité de gens si affamés de déterminisme et de desseins divins qu’il en vient parfois à perdre sa si touchante humaine humanité. C’est de cette même humanité que des monstres s’échinent parfois à rendre terrible par simple soucis de voir l’idée de ce dieu immortel survivre au détriment de la vie la plus simple, mortelle. La prémonition du rêve qui annonce le drame est ici tellement décalée qu’on est pris soudain d’un doute, suivi d’une dernière certitude : tout est fallacieux et trompeurs, même un cauchemar. Monde sans dieu ou monde tourmenté par les démons qui s’efforcent d’en faire un vaste cauchemar fait de trop de déterminismes pour nommer encore ça hasard ?
Puissante réflexion qui pourra prendre certains lecteurs au sortir d’une telle expérience.
« Air de repos » nous fait également renouer avec une autre sorte d’histoire, plus glauque, plus tortueuse aussi. Un fait divers comme tant d’autres. Un homme veut satisfaire une envie pressante dans les toilettes d’une aire de parking quand il surprend une conversation violente entre un homme et sa femme. L’anecdote rejoint ici le détail autobiographique quand un Stephen King se raconte dans sa recherche d’une gloire littéraire, son damné pseudo pour mieux vendre, et qu’un fait anodin de départ force un homme à faire un choix, quitte à endosser le rôle du salaud et faire triompher non pas une justice intégrale mais simplement un besoin de retrouver une certaine normalité. Entre voir et se taire et dire et faire, il y a peut-être tout le problème de l’écrivain en recherche de créativité (belle allusion à une autre histoire que King a écrite) et le besoin presque biologique d’en finir avec quelque chose de plus risible mais essentiel. Bref, vie de plume et vie de sueur, vie rêvée et vie d’action, il semblerait que l’écrivain doive passer par cela avant de commencer à se penser comme tel. Puissante parabole schizophrénique sur l’auteur en devenir.
« Vélo d’appart » part sur des prémices plus Bradburyennes puisque King, revenant à une pratique terrible pour tout homme s’étant essayé à la chose va vitre transformer un acte banal en un véritable voyage à part entière. Richard Sifkitz connait des problèmes de cholestérol, et sur les conseils de son médecin s’achètera l’un de ces instruments de tortures sur lesquels beaucoup peinent pour peu de résultat. Mais Richard Sifkitz est également un artiste peintre et jamais il n’aurait pensé combien un vélo d’appartement était capable d’influer à ce point sur la vie, et qui plus est sur cet art qui se borne à copier la vie. On croirait une fois de plus entendre le bon vieux commentaire d’un Rod Sterling tellement l’ironie belle est là, bien présente, en même temps que cette superbe pleine de nostalgie capable de faire d’un artiste peintre has been un véritable enchanteur, d’une certaine manière. Superbe...
« Laissés-pour-compte » nous révèle un King encore plus humain puisqu’il y traite d’un drame récent, un drame américain : les attentats du 11 septembre. Un homme voit tout d’un coup surgir dans son appartement des objets ayant appartenus à des amis à lui et qui sont morts ce célèbre et maudit jour où lui avait décidé de ne pas aller au travail. Traitant d’un thème classique, celui de la culpabilité du survivant, l’auteur nous entraîne dans ce quotidien tellement typique de l’american way of life. Ruminations d’homme moderne qui jamais ne parvient à trancher entre surnaturel et psychanalyse, désires et contradictions, cynisme et cette foi qui se fait volonté supérieur au sortir d’une expérience cathartique font des cette histoire un joyau du genre. Car, bien loin de réaliser une sorte d’exorcisme de la culpabilité collective d’un peuple King invente des ponts et passerelles entre ceux qui ne sont plus et ceux qui attendent cette trace de l’ineffable se cachant derrière un penny dans un petit bloc de résine ou un simple coussin péteur. On en ressort bouleversé en même temps que très lucide, car toute la saveur du verbe Kingien se tient là, vaincre la grande illusion pour sauver nos si tendres et touchantes illusions...
« Fête de diplôme » prolonge quelque peu cette thématique de la culpabilité du survivant puisqu’ici l’auteur avoue se référer aux effets hallucinogènes d’un médicament anti douleur qui indirectement aurait suscité cette très courte nouvelle. Le résultat est on ne peut plus détonnant, et confirme l’auteur comme d’un artiste du mot et des maux qui jamais ne ce laisse abuser par un élément central (ici la bombe atomique) pour ne s’attarder qu’à ce qui transpire uniquement qu’au travers de ses personnages et de cette persistance de la vision idyllique sur un monde déjà perdu, cette Amérique d’avant les attentats. King remue les tripes, King interroge sa société sur elle-même, sur son pouvoir basé sur l’image, le regard, et lui fait subir de fait son propre exorcisme. L’anecdote estudiantine avec toutes ses angoisses d’échec et ses espoirs serviles, devant une catastrophe que pourtant d’aucun ne parvient à considérer autrement que comme un énième spot de pub grandiloquent. Et pourtant, le drame se déroule, étendant sa marque indélébile sur les visages, produisant ses effets avec cette envie que ça se termine, comme un mauvais film à effets spéciaux. La marque du talent du roi de l’horreur tranquille se voit là également, dans le besoin d’évacuer le drame sous les auspices de la vie comme un long fleuve tranquille, cette force de la volonté à toujours vouloir voir plus loin que l’immédiateté d’un drame et de fait affirmer une plus grande valeur, celle d’une Amérique revenue de l’enfer même, une Amérique survivante refusant encore et toujours ce « jamais plus » proféré dans le poème de Poe, le Corbeau...
« N » Est la nouvelle la plus récente du recueil et nous dévoile un King qui n’a pas oublié ses classiques. En effet, si l’intention de l’auteur est belle et bien de donner ici sa propre variation sur un grand thème du fantastique classique inauguré par Arthur Machen dans son « Grand Dieu Pan », la technique narrative usité est fidèle à la lettre à la tradition lovecraftienne. Autour du noyau central constitué d’une histoire nous avons toute une série de lettres et de communications qui peu à peu nous font toucher à un véritable indicible. Oui, mais c’est sans compter sur la verve de King, cet esprit ludique qui est de drainer sur sa lancée tout un ensemble d’éléments disparates, qu’ils soient romanesques (le récit de confession, le trait naturaliste) ou simplement sociologiques si on peut dire (ce TOC qui est un autre « IT » pour personnifier ce mal absolu) mais qui sous l’égide d’un King offre matière à penser. Ironique, la verve de king réussi son coup, préférant à la montée progressive et biologique de l’horreur lovecraftienne menant à la folie cosmologique une ascension plus moderne, celle de la dépression comme du mal majeur de son époque, et dont le suicide est ici traité comme l’acte subversif absolu. Un peu comme le fut dans l’œuvre de Machen et celle de Lovecraft la pure sorcellerie. De fait TOC (les manies compulsives, etc... King ne cesse de rattacher les grands maux lovecraftiens à des remugles de la psychanalyse de l’american way of life) en tant qu’un autre masque du grand Dieu Pan, prend ici toute sa consistance. Mieux qu’un hommage ou un pastiche, cette nouvelle est une réelle revisitassions de ce vieux mythe primitif des campagnes voulant annihiler l’homme urbain et christianisé. L’entreprise est ici plus égotique et s’attache à une figure plus moderne du Grand Dieu Pan, à savoir la névrose obsessionnelle, le suicide,, les tics, manies et toc qui font du quotidien un enfer. Bref, King met ici en évidence toutes ces folies ordinaires générées et gérées par cette psychanalyse de l’américain moyen qui émerge des décombres de cette urbanité trop longtemps demeurée sur son auto-suffisance bourgeoise et matérialiste. Au mythe campagnard King substitue le mythe psychanalytique, et que ce soit fait avec autant de dynamique dans les effets est encore une fois la preuve de l’immense talent de son auteur.
« Un Chat d’enfer » date de trente ans. Comme s’en explique l’auteur, l’idée de cette histoire lui était venue d’une photo transmise par un agent de l’époque voulant que King préside une sorte de nouvelle basée sur la dite photo d’un chat poussant la gueulante. Les autres lecteurs seraient chargés d’en écrire la suite. King fut si passionné par la chose qu’il reprit la nouvelle à lui tout seul pour en donner une histoire complète. Bref, le concours de nouvelles se changea en tribune Stephen King, pour le plus grand bonheur de ses lecteurs. Un vieillard dans une vieille bicoque fait mandater un tueur à gage afin de lui commander l’assassinat d’un... chat ! Un moment décontenancé devant cette demande, le tueur comprendra que si chat il y a ce doit bien être quelque animal vengeur revenu des enfers. Car, figurez-vous que son dernier adversaire n’est ni plus ni moins un de ces gros directeur de laboratoires expérimentaux qui pour faire triompher ses médicaments contre le cancer a du sacrifier beaucoup de chats. Le tueur aura-t-il raison de ce chat de l’enfer ? Ecriture millimétrée, progression de l’action selon un crescendo régulier, font de cette histoire somme toute tranquille un délice de cruauté mais d’une cruauté relevant d’une justice bien animale... ou terriblement humaine ?
« Le New-York Times à prix spécial » est peut-être la nouvelle la plus bouleversante du recueil. Annie reçoit un beau matin un coup de téléphone. Au bout du fil, une voix familière, trop familière sans doute pour être vrai. C’est son fils, Jimmy, James, qui lui parle, et il le fait d’un avion prêt de s’écraser. Mais comment est-ce possible puisque son fils est mort il y a un certain temps, dans cet avions allant s’écraser contre un bâtiment ? Sans jamais ne rien dévoiler de trop sordide ou de trop intime, King déploie un trésor de tendresse entre cette femme qui y croit encore et cette voix d’entre les morts qui veut lui dire « je t’aime ». Deux mondes se côtoient dans cette Amérique dédoublée, celui du deuil impossible et d’un magazine dont on propose l’abonnement à tarif préférentiel et celui des vivants et des morts qui veulent toujours y croire. Deux minutes à un portable et c’est toute une éternité de promesse qui s’établie entre cette mère sans illusion et son fils perché en quelque réalité parallèle et dont il veut sortir. Brillante et belle, une histoire qui bien que travaillant pour le deuil rappelle combien notre monde est froid et si désespérément enfermé dans le déterminisme...
« Muet » renoue avec le King de la grande quotidienneté, celui des petites vies qui s’échinent à survivre dans son Maine mythique, battant l’asphalte à la recherche des payes modestes mais qui permettent de survivre assez longtemps pour ne pas dire « aïe ». Monette est l’un de ces grands anonymes, un vendeur à domicile de livres bon marché. Un beau jour, il prend en auto-stop un vagabond sourd et muet. Prit dans ses soucis et ayant besoin de vider son sac, voilà que Monette commence à lui confier son vague à l’âme et le malheur de sa vie : sa femme le trompant à 54 ans, s’est en outre permis de détourner de l’argent. Puis, le récit se dédouble et on retrouve ce Monette entrant dans une église pour confier ses « pêchers » au prêtre de service qui lui attend des amis pour le déjeuner. Mais la confession que va faire Monette ici révèlera une chose, dans la vie il n’y a parfois pas de hasard. Humour pince sans rire, King abord ici non pas du problème du religieux mais bien autre chose. En effet, bien que l’histoire qui nous est compté ne comporte aucun élément à caractère fantastique elle n’en révèle pas moins son caractère extraordinaire dans sa conclusion. Si ce clochard prend de l’importance c’est dans une conclusion à ce qui n’aurait pu être qu’une simple histoire banale. En faisant de ce clochard quelque courroux de dieu King ne parle pas ici de prédestination, de prédication ou de dessein secret de dieu mais bien d’une curieuse occurrence démontrant que nous avons beau vivre dans un monde régi par le hasard il en va tout autre des enchainements de faits, actions/réactions régissant le genre humain. Mais peut-être aussi que l’auteur traite ici du phénomène religieux dans son pays comme d’une ambigüité dépassant largement le stade de la simple croyance, quelque chose qui nous entraîne totalement dès lors que nous acceptons un certain état du monde ou plutôt ordre du monde. De fait, la question n’est pas autant celle du sens en règle générale que du sens en particulier, celui que nous voudrions que la vie prenne pour nous. En religion, tuer pour faire sens et donc répondre à une certaine justice divine, répondrait donc plus d’un dessein secret qui interviendrait dans les relations humaines sans que nous en soyons réellement informé (sauf intuitivement, si on comprend bien l’histoire dont il est question) mais dont la figure de ce vagabond muet illustrerait en quelque sorte ce bon vengeur de dieu que personne ne soupçonnerait au départ. Mais quand il s’agit d’imposer une espèce de régime instinctif de la toute puissance divine qu’en est-il de la part du mal ? Dieu vengeur ou Dieu rédempteur ? Vagabond en tant qu’ange vengeur ou bien démon de la vielle religion primitive démontrant que la vie n’est qu’une longue chaine où bien et mal ne sont parfois que des mots, des valeurs souvent réduites à notre propre évaluation. En mettant en relief la vieille Bible et son adoption par toute une culture, King parle-t-il du sens en règle générale ou bien de cette contingence qui inconsciemment l’appelle à elle, quand il s’agit de satisfaire une envie de vengeance, quand bien même nous n’aurions fait que la penser ? La fin elle-même parle encore de cette ambigüité humaine, le fait de dire non à son confesseur et oui en son fort intérieur. Dieu révèlerait-il la même complexité quant à ses jugements ou du moins, dans un monde légiféré par une instance maligne (l’ange rebelle) où le langage est un besoin de faire sens dans la violence de l’acte ? Dieu aurait donc le droit de lever symboliquement le bâton et armer le plus humble, un vagabond, mais afin de démontrer quoi ? Un dessein divin qui frappe avec la même force que le bras armé d’un américain voulant se faire justice lui-même ? Autant de puissantes réflexions auxquelles King nous invite dans cette nouvelle interrogation sur sa propre culture. Mais cette familiarité ressentie lors d’une telle lecture relève-t-elle d’un lien culturel, du fait que l’invasion aurait déjà commencé chez nous ou bien de quelque chose de bien plus résiduel, quelque chose voulant vaille que vaille nous faire comprendre que tout dans la vie a une conséquence pour la victime comme pour le coupable ? Mais alors, comment expliquer que de grandes fortunes se soient montées sur de grands génocides sans qu’aucune justice divine ne soit venue rendre justice ? Jésus jugerait-il donc plus le Grecque et le Celte païen, le juif fauteur originel plutôt que ses propres apôtres qui sous son effigie ont fait non pas plus de morts que leurs prédécesseurs mais n’ont fait que poursuivre la longue liste des donneurs de sens ou plutôt des « maîtres dominants et législateurs ». Le communisme est-ce la même affaire ? Difficile de répondre au royaume du sens, et qui pourtant ne donne sens que dans une communauté voulant se dire enfin communauté de sentiments mais qui toujours souffre de ces parasites voulant dans l’acte monstrueux, dans le meurtre même retrouver la trace d’une vieille parole divine « bonne pour tous » ou d’une parole d’homme pure une ligne de vie « bonne pour une race » (Allemagne, Russie, Cambodge, Chine). Choisir des enfants pour inventer une nouvelle société, les voler à leurs parents en Argentine, tout en jetant les parents du plus haut d’avions en plein vol est-il punissable ? Ou bien le fait que jamais personne ne fut inquiété de la chose implique-t-il que Dieu aurait bel et bien rendu justice et que cet acte ne soit entaché d’aucun jugement de valeur de la part de ses apôtres parce que bon pour le genre humain ? Quelle est donc cette instance ? Est-elle l’instance majeure ou bien une instance particulière jetée dans une guerre éternelle face à d’autres instances voulant elles aussi rendre sens ? Enfin, si instance il y a, rend-t-elle justice à tout le monde équitablement ou seulement à ses adeptes ? Dieu souffrirait-il de dissensions au sein de ses anges, et cela ne concernerait-il que l’Amérique ? King n’apporte pas de réponse mais nous met peut-être en présence d’une fonctionnalité qui parfois peut réaliser ce dessein divin, quand on souhaite trop quelque chose. Ce qui est le plus cynique c’est de voir que dans un monde pétri par le grand catastrophisme ce soit plutôt les choses mauvaises que les choses bonnes qui se voient soudain reprises et réalisées par de soi-disant desseins divins, comme si la réponse de dieu ne pouvait qu’être négative dans un monde négatif (ce qui n’a pas empêché l’église de brûler vif des Cathares qui pensaient que ce monde n’avait été fait que par le diable en personne et qu’il n’était qu’une illusion). Encore une preuve malheureuse de l’état du monde et de ce jour encore lointain où ce sera une humanité mature qui aura enfin prit un destin en main, avec ses défauts et ses réussites, ses mêmes imperfections et ses horreurs, ses paradis et ses enfers, mais sans plus aucun dessein divin pour lui montrer non pas des issues (ce serait trop beau) mais les conséquences toujours négatives de la moindre pensée allant à l’encontre de cet état originel où nous nous serions tenu un jour et qui impliquerait cette idiosyncrasique croyance à penser qu’une âme se devrait d’être aussi pure que le grand esprit qui l’aurait accouché. Curieusement, cette pensée ne dénie pas non plus la ou les religions, le sens qu’elles peuvent apporter à tout à chacun pour supporter la vie, le deuil, les grands « au-delà du monde » et faire donc sens, elle les commanderait seulement à se montrer plus en conformité avec une certaine humanité, plus raisonnable aussi dans leur passion à apporter du sens à tout prix et donc leur droit à juger par précipitation... Ce qui de fait ferait peut-être moins de vagabonds accompagnateur de la justice divine alors qu’ils ne font que servir la main droite du diable, si on s’en tient à l’idée de dessein.
« Ayana » se montre plus sobre dans ses effets. Dans cette histoire ayant pour cadre cet univers somme toute très discret des miracles l’auteur se démontre autant à l’aise, que ce soit dans ces traits sociaux qui est de faire d’un groupe d’individus ou de personnes prises individuellement de véritables réservoirs à sentiments King nous brosse un monde qui bien que toujours en menace de se voir railler par ce réalisme sordide et froid peut parfois révéler des continents de bonheur. Oui mais voilà, rien n’est traité de façon égale chez king, un peu comme cette vie qui passe et ne donne finalement aucune réelle réponse. Une famille qui accompagne un père dans ses derniers jorus suite à un cancer se voit visitée par une femme d’origine africaine et sa fille aveugle. Un baiser au père aura tôt fait de le préserver de la mort durant un certain temps, un contact de sa paume sur le visage deb l’un des enfants en fera un guérisseur. Ainsi commence la seconde vie d’un homme ne croyant pas à grand-chose mais qui peut guérir d’un simple baiser. Si le thème est parfaitement bien traité il l’est surtout grâce au réalisme de son auteur qui non content de pondre une banale histoire de faiseur de miracle nous brosse un état des lieux pour le moins singulier. On ne guérit pas tout le monde quand on fait des miracles, on est escorté par un marines athée qui vous met en présence de ceux qui le peuvent ou en ont le droit. Ce qui laisse songeur et méditatif sur cette histoire qui sous des paillettes des grands lendemains qui chantent nous parle d’un même monde, finalement très ingrat, un monde dans lequel un dieu ou une instance divine décide d’en sauver certains et d’autres pas. Triomphe des lois du chaos, avec ce semblait d’ordre retrouvé dans un baiser qui sauve ? Il semblerait ici que King nous démontre à quel point la vision qu’avait de Lovecraft de l’univers était juste. Des dieux du grand dehors que nous ne connaissons pas et que nous adorons sous des noms rassurants, en espérant être sauvés illusoirement de la matière qui nous tue à petit feu, chaque jour, chaque année. Des dieux qui sous des parures terribles n’en font pas moins de donner un sens, dans le désordre, dans le chaos qu’ils mobilisent aussi. Terrible mais belle, cette nouvelle établie un pont littéraire mais également épistémologique entre le solitaire de Providence et celui du Maine.
« Un très petit coin renoue avec ces histoires si particulière du King, ces vases clos qui se referment soudain sur les plus anodines des personnes. Ici, l’auteur revient sur ces toilettes bon marché que tôt ou tard nous sommes obligés de côtoyer dans notre existence, pressés par un de ces besoins urgents qui ne prévient jamais. King nous montre combien le plus dépouillé et primitif des lieux peut alors se transformer en véritable instrument de torture, pire une prison, et dont l’expérimentation se fait un peu à la manière de ces saints qui pour toucher à la sainteté absolue doivent parfois connaître la pire des fanges. Chemin vers dieu ou bien mise en présence de ce tas d’immondice qui nous rend finalement tous si égaux les uns aux autres ? Superbe et ironique histoire, avec cette façon très personnelle de la faire vivre à ses lecteurs.
En refermant ce livre le lecteur sera comblé au plus haut point, tellement l’auteur donne l’impression de nous faire revisiter tous les standards du genre mais qui sous le stylet de son mac ont des résonances profondes dans notre intimité. Du deuil impossible à la lie de l’humanité, du détail le plus anodin qui devient signe et symbole magique aux grandes espérances qui cachent encore et toujours les plus inattendues des épreuves, King ne cesse de nous parler de deux mondes, le monde des phénomènes détaché des hommes, amorale et sans fin, et celui des hommes, si pétri de bonnes intentions ou de leurs contraires sauvages, de fins innombrables et de commencements vains mais pourtant si essentiels. Ce que l’auteur veut sauver c’est cette nostalgie mâtinée de toute l’horreur d’un monde qui bien qu’échappant à notre compréhension installe pourtant ces bancs invisibles, ces bancs avec lesquels nous ne cessons de vouloir attendre le grand retour de Godot, de celui du premier amour, ou du simple souvenir d’un ballon de football après lequel court une cohorte d’enfants encore baignés d’insouciance. Une somme de douceur et de malheur, qui combinée l’une à l’autre nous raconte nos vies, tout simplement, avec ce manque irrémédiable de quelque chose, fatalement...

Emmanuel Collot

Juste avant le crépuscule, Stephen King, traduit de l’américain par William Olivier Desmond, Editions Albin Michel, 412 pages, 22 Euros.






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