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  Sommaire - Livres -  S - Z -  Kane L’Intégrale 3



"Kane L’Intégrale 3"
de
Karl Edward Wagner

Editeur :
Lunes d’encre
 

"Kane L’Intégrale 3"
de Karl Edward Wagner



Evénement littéraire - le tome 3 des nouvelles complètes de Kane - une analyse

Kane L’Intégrale 3 -
Karl Edward Wagner -
Lunes D’Encre -
Denoël

Dans mes chroniques précédentes, je n’avais eu de cesse de faire l’éloge de ce grand anthologiste et spécialiste de la nouvelle, et autant dire que pour ce troisième recueil consacré à Kane, Denoël ne déroge pas à la qualité de ses publications. Que dire des neuf nouvelles, fragments, poèmes, notice généalogique quant à la naissance du personnage par son créateur, si ce n’est cette même impression d’un total enchantement.

Le Nid du corbeau, qui est souvent reconnu par les spécialistes et lecteurs comme le meilleur de ce que Wagner a pu écrire, nous présente une manière toute particulière de renouer avec la chronologie du cycle (le personnage va retrouver de vieilles connaissances) tout en offrant une nouvelle fois aux lecteur un exercice de style autant qu’une exploration nouvelle et singulière des vieux archétypes littéraires. Ici, c’est la figure de Faust qui se profile, oui mais attention, tout n’est pas si simple qu’il n’y paraît avec Wagner, Kane étant avant tout un incroyable Nietzschéen qui ferait s’agenouiller à ses pieds le diable en personne. D’ailleurs, dans cette histoire, on peut se demander si ce n’est pas Kane himself qui fait office de justice, renversant Faust et le diable d’un revers de patte. Dans cette histoire Kane est alors en fuite, pourchassé par une bande de mercenaires impitoyables. Fuyant leur vindicte avec quelques rescapés de ses compagnons de route Kane voit dans l’auberge « Le Nid du corbeau » un refuge provisoire. Bien mal lui en a pris, puisque dans cette auberge il tombera nez à nez avec ceux qui furent jadis les victimes de ses propres exactions. Pris au piège entre quatre murs, alors que dehors persiflent déjà ceux qui veulent sa tête, Kane devra aller au bout de lui-même, de l’enfer aussi, et ce n’est pas une sinécure. Sans parler d’un passé lourd à porter dont il devra décider lui-même du dénouement.
Une nouvelle fois, Wagner nous époustoufle dans cette virée au cœur du mal humain. Renouant avec les vieux classiques (on pense à Hugo par certains moments ou Walpole pour certaines ambiances) Wagner nous brosse avec force et caractère une galerie de personnages inoubliables. Gothique, sombre, le conte pour enfant vire ici au conte pour adulte en nous faisant jouer avec un univers référentiel faussement manichéen. Ionore, la femme vengeresse, une allusion à la Lénore perdue mais en son exact opposé ? Klesst comme l’enfant mal aimée faisant office ici de « Cosette américaine » ? Le couple Sathonys/Serbérys (Le loup Fenrir) comme la double figure du mal, Satan et Cerbère le gardien des enfers ? « Ivraie », un compagnon féminin de Kane, dont le nom serait peut-être à mettre sous la double définition d’une plante herbacée nuisible aux céréales et de cette métaphore empruntée aux évangiles : séparer le bon grain de l’ivraie, à savoir les bons des méchants, le bien du mal ? Ivraie ferait donc office de compagnon de Kane, la mauvaise herbe servant le mauvais héros. Tout est double dans cet ensemble nominal autour duquel tourne un enjeu, la vie d’une enfant.
Wagner s’amuse avec des archétypes anciens et pervertie leurs cadres référentiels, n’hésitant pas pour cela à opérer cette torsion symbolique pour en faire surgir des figures plus complexes, plus essentielles aussi peut-être, parce que plus liées à l’existentiel plutôt qu’à l’idéalisme des grands porteurs de vertu. Il en ressort un antihéros aussi fondamental qu’un Elric, mais moins larmoyant, assumant complètement sa part du mal comme une maturité nécessaire dans un monde où le bien et le mal sont contradictoires, parce que définitivement désenclavés de tout dessein divin. Ne l’oublions pas, le monde de Wagner est celui d’après une chute, la chute, il n’y a dès lors plus place pour une quelconque volition divine, encore moins une espérance qui dormirait dans les esprits souvent pressés par la survie ou des sentiments immédiats. Bien loin du triomphalisme d’un Conan ou de la longue culpabilité sublime d’un Elric, Kane est un bourru qui décide toujours selon ses propres choix et son intérêt (qui curieusement ne renvoie pas toujours à l’égo puisque Kane va vite s’élever dans l’échelle des valeurs, pareil à un prophète), ce qui en fait au final un personnage plus humain, quoique aussi puissant et intrépide que Conan, mais peut-être moins séduisant que celui-ci, car vile dans un monde vile d’où toute justice autre qu’humaine, partiale et égoïste, est définitivement absente. Et comme nous sommes dans un monde de fantasy, cette justice là ne peut passer que par les armes et l’affrontement. Une question : si Howard voulut faire de son âge hyborien une métaphore monde du commencement de l’Amérique, Wagner ne voulut-il pas en explorer les entrailles au moyen du même verbe hugolien et ainsi inventer l’Amérique moderne ? Le peuple avec ses malheurs et ses secrets de familles douloureux, les individualités avec leurs alliances contradictoires et leurs traîtrises radicales, la destinée avec la possibilité de toujours pouvoir la décider par soi-même quitte à être héros ou meurtrier et vice versa, la fortune avec cette chance qui sied à celui qui sait la provoquer, comme d’un impossible et heureux hasard. C’est à cette réflexion qu’on arrive à chaque lecture d’une nouvelle de Kane, un panorama des velléités humaines comme des grandes espérances vaines. Tel est le monde de Wagner, un univers de la longue désespérance, avec parfois des apartés qui permettent l’occurrence d’une justice ou d’un amour, qui du coup nous renvoient à l’homme nue face au néant qui le regarde, comme disait Nietzsches, un regard auquel on échappe dès lors plus. Ce que confirment de remarquables séquences oniriques durant lesquelles le personnage de Kane devient une sorte de voyant ou Shaman percevant les choses au-delà des choses, vieille mystique des premiers colons américains et symbolique même de cette « Wilrderness » qui s’édifie à mesure que le territoire de la conquête s’étend. Dernière remarque, le côté amorale du personnage en fait un personnage très proche d’Elric, sauf que lui ne cherche plus une rédemption ou un sens à ce monde, il incarne parfaitement ce qu’il est, un homme, rien qu’un homme, avec toute la complexité et le paradoxe que cela implique. Dès lors, Ionor répond au schéma classique du féminisme dans les sociétés pré patriarcales. Refusant d’assumer son rôle de femme violée mais mère, elle perdra dans son désire de pacte avec le mal pour se défaire de son propre mal, son droit à survivre. C’est profondément infâme, misogyne et pourtant cela fascine. Wagner en chirurgien de notre hypocrisie proverbiale derrière laquelle se cache le cancer du mal réel, premier ? En ce sens, Kane est fidèle à son rôle d’homme définitivement déchu de sa place au paradis. En tuant la victime et ne voulant pas lui accorder un pardon rédempteur ou du moins une chance de changer, il l’exécute pour sauver l’enfant haïe, l’enfant à sacrifier. Pourtant, dans cet acte, Kane ne semble pas vouloir faire oublier sa propre faute, non, il est conforme au monde qui l’héberge, au monde du provisoire abritant des hommes et des femmes habités par des pensées provisoires. Et l’enfant est satisfaite, autre paradoxe. Amoralisme ou conformité absolue avec la condition d’homme moderne, nu et sans compte à rendre à un quelconque logos ? Tout le schème Nietzschéen se tient là, entre ces deux mondes possibles qui toujours s’offrent et se dérobent aux variations même qui font de l’esprit humain quelque chose d’aussi mouvant qu’est éphémère la vie, mais également quelque chose d’autre qui lui permette de transcender, dépasser cette vie. Le mal et le bien, deux choix qui toujours font question. Kane s’impose ici en évaluateur de la vie, et l’illusion du conte de fantasy nous révèle combien cela reste souvent infâme pour un lecteur qui subit et accompagne cette puissante perspective. Car fiction et réalité ne sont en aucun cas le miroir de l’un sur l’autre tels deux visages jumeaux, mais bien un mensonge nécessaire et une mise en scène qui servent d’expérimentation et d’écart pour supporter, accepter ou refuser la vie. Un chef d’œuvre...

Dans Réflexions pour l’hiver de mon âme, Wagner va s’attaquer à un autre archétype ancien, celui du Loup-Garou. Kane fuit toujours et encore face à des tueurs à gage engagés pour lui faire payer une autre de ses frasques. A la faveur d’un blizzard soudain voilà qu’il trouve refuge dans le château servant à un petit seigneur de maison de chasse et qui est aux prises avec un phénomène effroyable. Ses gens et serviteurs du château sont l’objet d’une bête sanguinaire, un loup dit-on, qui les décimerait à un rythme inquiétant. Kane ne s’en serait pas beaucoup soucié si ses poursuivants eux-mêmes ne s’étaient vus massacrés par ce ou ces loups. Le phénomène s’accentuera lorsqu’au court d’une partie de chasse les chasseurs eurent à affronter une attaque aussi soudaine que sauvage. Dès lors le doute s’installe. Et si en guise de meute de loups on avait affaire à l’un de ces terribles loups-garous qui hantent les vieux contes pour enfants ? Commence alors un jeu mortel entre Kane et cette légende vivante. Mais lequel des deux est le plus à craindre ?

Il émane de cette nouvelle, et ce dès la première page, une puissance évocatoire rarement égalée. En effet, en deux pages et demi (le prologue) l’auteur nous livre là un remarquable exercice de style. Mariant à merveille les phénomènes climatiques (les effets du blizzard sur les lieux, les murs, etc...) et les attitudes des personnages face à un fait sanglant (l’agression d’un homme par un supposé loup) il en ressort une écriture affectée elle-même par la scène. Les mots se transforment, l’homme allongé est désigné sous le terme de « créature », le soignant ne sera qu’un vétérinaire, et l’agonie est plus comparable à celle d’un animal, sauf sur la fin où nous avons là affaire à un retour au conte gothique classique avec l’amorce de l’histoire (est-ce Kane ou le loup-garou qui est annoncé ?). Il en ressort un sentiment d’étrangeté plus marqué, ainsi qu’une métaphore animale qui rappelle certaines images des contes animaliers d’un Kipling. Bref, dès l’amorce on se rend compte combien ce style d’histoire inventé par Robert Ervin Howard correspond bien à un registre particulier de la fantasy, cette espèce de sword and sorcery des débuts des pulps, hésitant entre le péplum criard et fameux des serial italiens (Hercule, Maciste) et le conte noir pour adulte dans cette faconde à toujours marier l’épique grandiose et violent à des intrusions brusques et fascinantes d’éléments issus de la ménagerie magique de tous les mythes de l’humanité, voir du conte fantastique gothique. Cette nouvelle est particulièrement appréciable pour son descriptif pointilleux, mais jamais encombrant, et certains aspects de cette histoire font penser à des nouvelles comme « Fourrure blanche » de Clemence Housman (in « Trois Saigneurs de la nuit, Tome 1 », Néo) pour son ton faussement enchanté qui s’achève dans le feu et le sang, pareil au meilleur des nouvelles de Howard. Une fois de plus, on ne sait s’il faut le remarquer ou non, mais les formes nominales présentent certaines dispositions à sous-entendre certaines paraboles implicites dans le récit. Car si l’inspiration centrale de l’univers de Kane relève bel et bien du biblisme primitif, il en est une autre qui ressort directement d’autres cultures. Ainsi le nom du noble qui tient ce château, Troÿline, dont les termes qui composent le nom donnent littéralement « Troie » en français et « ligne » en français aussi. Le lieu pourrait faire référence à la mythique Troie, et le loup-garou à ceux qui en firent le siège, sauf que là tout se réduit à une maison de chasse et à un seul prédateur, métaphore au « Home, sweet home » américain ? La fin s’achève d’ailleurs sur un feu salvateur, comme dans toute grande bataille mettant en scène le combat entre le royaume et l’étranger, comme dans l’histoire de Troie. Wagner lecteur d’Homère ?
Pourquoi pas....
De là à céder à la tentation de déduire du nom du félon « Evingolis » des termes comme évangile ou évangéliste, il y aurait une certaine logique symbolique dans ce récit, le premier combat consistant entre l’affrontement de deux figures religieuse, l’ancien et le second testament. Le second combat serait entre Abel et Caïn. Caïn est incarné dans cette histoire par Kane qui s’auto proclame en tant que tel, encore une fois une revendication consciente et entière, mais pas forcément avec les mêmes motivations. Tout l’extraordinaire de l’histoire se révèle là. Caïn/Kane, prenant sa revanche sur Abel/Evingolis, assume totalement sa malédiction d’homme-loup sans dissimulation (le surhomme ?), son rang d’exilé éternel, et Abel, qui lui aussi est un loup, mais un loup caché sous l’apparence d’un homme (la culpabilité), meurt. Sous le couvert de la fiction il y a là une superbe et nouvelle parabole qui se dissimule, oui mais attention, c’est d’une parabole Nietzschéenne dont il conviendrait mieux de parler. On ne saura jamais si c’était là les visées de l’auteur, mais il faut reconnaître à cette histoire, quant aux formes nominales et aux correspondances symboliques qui y sont devinées, de remarquables « vertus archétypales », si on peut dire...
Autre détail intéressant de l’histoire, quelque chose que d’ailleurs on retrouvera à l’œuvre au fil de toutes ses nouvelles, cette propension à considérer les éléments comme les possibles et réels géniteurs d’images et de sensations chez son héros qui ne relèvent pas simplement du simple senti mais bien d’une croyance. Ainsi, sur son chemin, le personnage éprouvera le voile d’un blizzard qui occulte tout le paysage comme il aurait pu penser l’infini même. Cette imbrication entre le regard, la sensation ressentie et la déduction fait de l’univers Wagnerien une totalité dans laquelle l’infini aurait en quelque sorte sa place, un infini qui renverrait également à nos propres intuitions humaines quand lorsqu’enfant on s’amuse à considérer les effets du climat qui constitue notre milieu, donc un univers de sens et de significations. Toute considération sur l’infini ne pouvant ainsi échapper au milieu naturel qui nous baigne si bien, nous nous satisfaisons souvent d’en considérer un effet provisoire comme d’une impression de permanence, et donc d’éternité. Un juste retour à des sensations premières et peut-être quelque part plus salutaires pour un homme plongé dans l’impermanence et qui au final ne peut que se référer qu’à ses premières perceptions (œil, odorat, touché, et leurs déductions premières, un effet, et dernières, une cause, les dieux). Schéma naturaliste proche d’un Lucrèce ?

La Froide lumière reprend sous les mêmes prémices. Kane fuit cette fois-ci une troupe de croisés fanatiques dont le projet est de débarrasser le monde de tout mal. Autant dire que Kane est une proie de choix. Mais comme souvent, la proie se transformera en redoutable prédateur, il n’en fallait pas plus pour que Wagner fasse éclater dans cette histoire toute la férocité de son style et de très intéressantes réflexions dites par son personnage qui révèle le côté mystique et philosophique de ce tueur sublime...
En inversant les rapports classiques des romans de chevalerie, faisant de croisés chrétiens les possibles victimes de leur propre idéalisme, en s’appropriant le personnage de Robert Howard pour le transformer en son exact contraire (le Kane de Howard chasse le mal protéiforme qui hante la terre comme son esprit, celui de Wagner le course, le devance, l’incarne, pour finir par le renverser, l’abolir) Karl Edward Wagner insuffle à une histoire qui aurait pu paraître comme un basique récit guerrier s’achevant en un duel attendu, de stupéfiantes réflexions sur le mal, la vanité du pouvoir, l’illusion de vaincre un quelconque ennemi éternel, et au bout la prise de conscience qui est d’être dupé. La fin de tout idéalisme ? Ou humains, trop humains ? Superbe combat final, dans lequel l’auteur montre également sa science du combat, de la cinétique, le tout alimenté par des dialogues totalement maîtrisés qui font de cette scène une véritable mélopée barbare comme seul Howard savait le faire.
Mirage s’amorce sous la forme d’une gigantesque scène de bataille montrant un Kane aux abois. On remarquera ici l’introduction de l’histoire qui nous met en contact avec une scène violente par des métaphores très parlantes usant de qualificatifs forts (mort, miroitement, chaleur), ainsi que d’un langage toujours très imagé (le soleil à l’éclat morne et hautain). Dans cette brève introduction à l’histoire, on retrouve à la fois toute la préciosité d’un Howard pour le combat que l’innovation de Wagner dans les ruses guerrières usités par un barbare qui est avant tout un homme mortel comme les autres. Si ici les formes nominales sont peut-être un peu trop complexes ou bâclées pour que nous puissions plus y fouiller, la part belle est donnée à la stratégie de la fuite. L’homme (le loup) a préféré ici se réfugier au sein d’une troupe de mercenaires fuyards (des moutons) afin d’éviter de se faire prendre, bien mal lui en prit. Le combat est violent comme il se doit et la chute comme celle d’un Howard une fois de plus, comme une dernière intuition qui secoue l’esprit avant qu’il ne sombre dans la nuit sous le coup traître. La thématique centrale ensuite. Après avoir usité d’un vieil archétype du fantastique, le loup-garou, l’auteur explore ici le mythe du Vampire, plus précisément de la femme vampire. S’éveillant dans un village en ruine que tout le monde évite, Kane va se retrouver acculé par une horde de goules avant de se voir provisoirement sauvé par une voix féminine. Il se réveillera à la mystérieuse citadelle d’Altbur où il fera enfin la connaissance de sa bienfaitrice : Naïchorisse. Comme l’imagerie classique du fantastique le veut, l’auteur n’échappe pas à la règle, mais en même temps il va lui apporter des conséquences inédites. Sa femme vampire est décrite avec une très grande attention apportée à la couleur (rouge et noir, couleurs plus méditerranéennes) ainsi qu’au côté rituel (tout se fait selon le processus du charme amoureux). Kane donne sont assentiment et alors le processus lent a lieu. Mais lequel ? C’est là que la plume de Wagner dépasse la plupart des besogneux du genre fantastique. Pourquoi préparer une chute en forme d’affrontement et de fuite ou de fin de sortilège quand l’humaine nature peut mener à bien une histoire afin d’en faire transpirer un certain humanisme, même au travers des plus simples mythologies manichéennes. Si le loup-garou incarnait avant tout une typologie masculine, à savoir le mal qui peut se cacher même derrière le visage digne d’Abel, alors pourquoi derrière celui de la femme vampire ne pourrait-il pas en être de même ? Dans cette perspective, il apparaitra très rapidement aux lecteurs qu’on suit plutôt là le récit d’une très touchante histoire d’amour, avec des finalités qui éviteront les dénouements belliqueux eu profit d’une très séduisante conclusion. La solitude semble être ce qui caractérise le mieux cette nouvelle. Car si les barbares solitaires et immortels éprouvent cette mélancolie des cimes il pourrait en être de même pour ces belles vampires immortelles. C’est à ce goût pour l’immortalité que l’auteur tente de nous faire toucher. Expérience personnelle ? Vécu transfiguré par le moyen de la fiction ? Le fait est qu’inévitablement cette belle femme vampire renverra peut-être à ces femmes d’une nuit ou d’une heure ou à ces femmes qu’on aurait voulues pour la vie mais que la brièveté de la fréquentation a suffit pour qu’on s’estime le plus comblé du monde, même si c’est avec en héritage cette amertume des lendemains de cendre. L’amour est parfois une aventure et cette naïade, celle qui fut peut-être convoquée par quelque dieu sur le sentier des solitaires afin de s’occuper du bien de quelque Hermes ou Dyonisos. Le vampirisme ici est comme un engagement amoureux, non pas pour dominer et asservir l’autre mais pour partager une même solitude. On pense à l’imagerie poétique d’un Goethe, dans le fait de vouloir absolument regarder le monde à deux, comme deux immortels. Jamais geste d’amour ne fut plus infantile et plus sincère entre un homme et une femme, « te tuer symboliquement pour te garder à moi. » Comme déjà remarqué, il y a peut-être une partie intime de l’auteur qui se cache derrière cette nouvelle dont la délicieuse femme-vampire en rappellera probablement d’autres à certains lecteurs. Une très grande réussite, par delà le bien et le mal, deux immortels qui pourtant ne parviennent pas à trouver la connexion si enviée des inséparables...

L’autre marque un ton différent sur l’ensemble du recueil puisque nettement plus cynique. Ici, c’est l’humour noir qui prédominera, l’auteur n’ayant de cesse de faire varier les traits de caractère de son personnage ; En tueur sans scrupules, ne serait-ce que par amour, Kane paraît ici dans toute sa splendeur, ce qui du coup le rend plus humain. L’amorce de la nouvelle se fait sous la forme d’une histoire qui se répète, recommence et s’articule autour d’un portait qui aurait pu être celui d’un éloge si ce n’avait été la confession sincère d’un homme hors de toutes les traditions et de leurs absurdes sacrifices. Hors du temps aussi, car Kane est immortel et revient sur des lieux anciens qu’il a parcouru avec le même et éternel âge. De fait, entendons nous bien, si Kane prend la place du raconteur d’histoire dès le début du récit, s’il officie afin de raconter à ses troupiers une histoire édifiante, c’est bien parce que dans cette nouvelle il s’inscrit dans la légende, dans l’histoire. Par un gros orage une troupe se réunit donc sous un arbre millénaire gigantesque. Là, intrigués par la nature qui semble avoir recouvert les décombres d’une ville mythique, ils demanderont à leur chef de leur raconter une légende, sans savoir qu’il s’agit d’un épisode de son passé. L’histoire contée est typique du récit primitif de sword and sorcery, voir aussi de cette littérature naturaliste américaine qui reprend souvent les ornements du simple dialogue pour mettre en évidence des questionnements profonds. Kane aime la belle d’un seigneur qu’il a empoisonné, il occupe les plus hautes fonctions de cette cité après avoir fait échoué des tentatives de coup d’état et contre lui et contre le légitime seigneur. Mais à présent qu’il lui semble pouvoir enfin s’emparer du pouvoir, voilà que c’est la tradition religieuse d’une cité ancienne qui le ramène aux dures réalités : il doit suivre son seigneur dans les flammes, pour que de sa cité purifiée viennent s’installer un nouveau pouvoir pur de toute trace du passé. Les liens qu’on lui présente pour prendre cet allé simple sans retour semblent être façonnés en or, et comme tout ce qui brille n’est pas forcément de l’or, on devine que Kane ne l’entendra pas de cette oreille...
On le constate de nouveau, le récit est prétexte à faire la critique des sociétés religieuses extrêmes et de leurs lois intransigeantes. On ne peut s’empêcher ici de faire le lien avec certaines sectes millénaristes de triste mémoire comme Wacco et d’autres, si ce n’était les raisons qui sous-tendent ce sacrifice. Ici, ce sont bien entendu des traditions à rapprocher de celles ayant eu cour au cœur de certaines sociétés nordiques comme chez les Viking. Mais le fait est là, Kane est un banni du ciel qui assume totalement son état d’immortel à jamais chassé du paradis. Y retourner par un supposé passage vers la félicité lui apparaîtra dès lors comme suicidaire, mieux, illogique. Kane a fait un choix, celui de la vie, son aimée qu’il tente d’enlever afin de lui éviter le même sort a fait celui de la tradition. Théologie négative, jamais le terme n’aura été à ce point adapté à une fiction. Si l’allusion au mythe de Melmoth est flagrante dans les nouvelles de Kane, le ton est nettement au service d’une primauté de l’homme sur les mythes et les dieux, et Kane ne veut pas vendre ou léguer son immortalité pour tout l’or du monde. L’homme nouveau qu’est donc Kane ne permet plus de concession à ces derniers, tout simplement parce que c’est la vie et la liberté qui comptent le plus aux yeux de ce barbare des derniers temps, ou ce dernier homme. Il est en cela profondément américain, ce barbare, et reflète de très profondes préoccupations de notre temps, dans ses actes comme dans ses contradictions.

Dans Une touche de Gothique, Wagner va s’amuser là à un jeu typique de la fiction américaine, surtout dans des genres aussi permissifs que la fantasy : le « Cross-Over ». Cet exercice présente la particularité pour l’auteur (avec accord préalable d’autres auteurs) de mettre en scène non seulement ses personnages mais d’autres empruntés à des auteurs connus dont il fera se croiser en quelque sorte les lignes de destinées pour une unique aventure. Ici, c’est le fameux Elric le Nécromancien et son compagnon Tristelune du grand Michale Moorcock qui se voient en quelque sorte conviés par Kane dans un lieu qui sert de cadre à l’histoire : un château. Ces deux derniers seront donc détournés de leur chemin pour ce lieu étrange dans lequel les attend un Kane omniscient si on peut dire. Ayant enlevé la tête de l’un des pires ennemis d’Elric, Kane leur proposera une quête, ainsi que l’usage provisoire de l’épée magique d’Elric pour une action très particulière. Bien que méfiant, l’albinos acceptera...
On accuse souvent cette nouvelle de marquer une baisse de rythme par rapport aux autres, il n’en est rien si on s’intéresse aux comparaisons possibles entre les individualités en jeu. En effet, si on s’attardait un temps soit peu aux caractères des personnages on se rendrait compte d’une chose essentielle. Bien loin de départir, cette confrontation mythique (comme aurait risqué de le faire un Conan/Elric) gagne à nous montrer deux visages différents du héros de fantasy. La première image, incarnée par Elric, illustre à merveille toute la subversion d’une époque (Les années 70) qui n’avait pas besoin de se poser des questions sur le système. Wagner marque la même rupture que Moorcock avait pu le faire vis-à-vis de Howard et Tolkien. C’est là que Wagner fait merveille. Bien loin d’assujettir son anti-héro à un quelconque système de quête de vérité, il nous le dépeint dans toute sa pureté, celle d’un homme étant parvenu à s’annexer à ce point des modèles et du logos qui les engendre dans tout système de valeurs, qu’il est devenu le vecteur directeur de cette histoire, si bien qu’on arrive à se demander s’il ne serait pas le démiurge qui aurait provoqué et achevé l’histoire. L’homme-dieu ne serait que cela, un homme qui tout en tournant le dos à toute autorité aurait la vertu de juger lui-même du monde et des dieux, mieux, de devenir lui-même maître du jeu. L’homme comme la mesure de toute chose ? Ce qui n’empêche pas Wagner de jouer avec les mêmes éléments fantastiques sans leur allouer une valeur illusoire, comme un masque qu’un rationnalisme extrême se devrait à tout va faire tomber, même dans le cadre fictionnel, fatale erreur de la fiction française. Wagner nous prouve qu’il a tout compris des secrets de Howard, voilà pourquoi il n’a pas besoin de l’imiter. Et dans cette nouvelle, on assiste à une évolution nouvelle du Personnage de Kane. Du conteur désabusé et cynique de la nouvelle précédente dans laquelle il se raconte, voilà qu’ici il invente une aventure où il est le maître d’oeuvre, ou du moins il la monopolise et là dynamise à son grès, faisant d’Elric et Tristelune les éternels manipulés d’une histoire dont les dieux eux-mêmes sont des dupeurs/dupés, et Kane une espèce « d’affranchi romanesque » qu’ils ne peuvent que respecter, même s’ils le craignent et dans le fond le méprisent. Fin de l’esclavage du héro de fiction vis-à-vis des systèmes ou maturation nécessaire de ce dernier pour mieux survivre à la modernité ? Le jeu littéraire doit probablement se faire entre ces deux vacuités, mais jamais ne tranche envers l’une ou l’autre, comme si à la fin chacun retournait dans son univers référentiel, faisant de Kane un Théurge sans gnose aucune à revendiquer, simplement un homme qui passe. C’est là la marque d’une très grande plume, subtile, intelligente et radicale, sans la juvénile subversion classique qui surgi dans le mot pour ensuite retomber dans les vagues de l’histoire littéraire. C’est en cela que Kane imprimera sa marque durablement dans l’histoire du genre, au même titre que Conan, Elric ou le couple sublime Farhfrd et le Souricier Gris.

Le soleil de minuit marque une pause dans ce recueil puisque Wagner s’essaye ici au délicat exercice du poème. Marquons là un temps d’arrêt pour dire que si un critique a souvent le monopole des jugements acerbes il n’a pas toujours celui du bon jugement. C’est d’autant plus flagrant quand on découvre les quelques rares poèmes rédigés par ce géant de l’écriture, et qu’on lit certains critiques les rejeter en bloc, sous prétexte d’une non-conformité à une certaine rythmique ou autre prétexte vaseux, stupide et incompréhensible manie française. Le Soleil de minuit fonctionne comme une révélation, presque une prière et doit donc se lire non seulement comme telle mais aussi comme un poème qui sert d’annonce ou plutôt ici de couronnement à une vie d’immortel exemplaire. Exemplaire dans le sens d’un nouvel homme arrivé enfin au monde pour édifier un nouvel univers de sens sur de nouvelles valeurs, plus fidèle à ce qu’est l’homme dans ses profondeurs, un être à la fois animé par la liberté mais aussi par une loi qu’il voudrait tant voir correspondre avec sa nature. On devine ici la folie d’une telle pensée, mais dans le cadre de la fiction cela ouvre à des territoires jusque là jamais exploités. Les religions ont échoué, quelque part, c’est ce à quoi on abouti quand on se met à regarder le monde avec ce regard nu des prophètes sans dieux. Kane est l’un de ceux là. On aurait presque là l’impression de lire quelque rêve fulgurant et éveillé de ces mystiques musulmans ou chrétiens des premiers âges. Mais voilà, si le décorum ressort quelque peu de cela, le ton est nettement plus philosophique. Car de quoi parle donc ce poème si ce n’est du dernier homme, du fils de l’homme ? Vieux rêve Nietzschéen, aussi illusoire que les plus subversives des idoles, ce dernier homme trouve pourtant toutes faveurs au sein de la fiction. Revenons au poème en lui-même. Les mots sont choisis avec précision, s’articulant autour d’un événement singulier, la chute d’une étoile filante. Le souhait n’est dès lors plus celui qu’on fait mais celui que fait naître ce prodige céleste, renversement des rapports. Ensuite, Soleil de minuit n’est en lui-même un terme pas vraiment innocent, puisque en reprenant un référent solaire pour le conjuguer à son contraire naturel, en bouleversant les lois mêmes qui font nuit et jour par un jeu des identités naturelles (chaud et jour froid et nuit inversés en chaud et nuit, puissante image prométhéenne mais atrophiée, maximisée, radicalisée, modernité et passé se faisant face dans ce jeu des équilibres) , Wagner apporte à Kane sa consécration romanesque, si on peut dire. La symbolique du dieu solaire marque l’avènement d’un héros qui jamais ne meurt, qui se confond quelque part avec l’éternel retour Nietzschéen. La parabole naïve du « J’imposerais à l’humanité la liberté qu’elle craint » est une réponse pleine de santé face au dépit humain, asservi par des lois qui musellent ses rêves et gangrènent sa soif de liberté. On sait à quel danger peut conduire une telle pensée, mais est-ce ainsi qu’on doit juger un tel poème ? Encore une fois, nous sommes dans le cadre fictif, et là où dans le réel cela pourrait donner lieu à toutes les folies cela prend dans l’œuvre puzzle de Wagner une portée tout à fait fascinante. D’ailleurs, on pourrait même parler là encore d’une nouvelle évolution du personnage. Dans les nouvelles précédentes, Kane passait du sujet agissant au conteur, à celui qui fait s’articuler une fiction. Ici, il semble s’arracher du temps même de la nouvelle pour s’inscrire en tant que figure mythique (on pense au Zarathoustra de Nietzsche d’un certain point de vue) avec ce temps hors du temps où justement toutes les libertés sont permissives et les entraves abolies. Aparté poétique, vision liminaire apocalyptique, Wagner nous montre aussi qu’il est possible de faire le jeu des prophètes dans une fiction, et dans le cadre de la fantasy cela confine au grand œuvre. Ce que nous révèle ce poème, c’est que dans ce registre il n’y a pas de règle et qu’un poème peut en toucher certains comme il peut en rendre indifférents d’autres. Un poème magique et humain, profondément humain, écrit avec beaucoup de sensibilité et une traduction de Patrick Marcel totalement maîtrisée.

Lacuneset Dans les tréfonds de l’entrepôt ACME, font partie de toutes ces aventures « extra-fictionnelles » auxquelles tous les grandes plumes du genre se sont plus ou moins amusées à un moment ou à un autre de leur existence. Nous avons là deux récits à caractère pornographique qui sans confiner au chef-d’œuvre participent néanmoins de la chronologie étrange et intemporelle de Kane. Contemporain tous deux, ils nous présentent un Kane dealer de drogue rare dans le premier et un homme d’affaire dans le second puisque celui-ci est une sorte d’homme providentiel dans le milieu de la musique n’hésitant pas à passer de véritables pactes diaboliques avec ceux dont il convoite les royalties. Même si l’amorce est très crue, Lacunes développe une histoire riche de plusieurs thématiques. Une jeune femme artiste recherche l’inspiration pour pouvoir finir à temps ses œuvres de peintures. Elle verra dans l’apparition soudaine de Kane dans son appartement l’issue heureuse. En effet, celui-ci, tel un bon génie surgit de sa bouteille, lui offrira une drogue très ancienne et rare. L’absorption de cet élixir aura pour effet de lui faire recouvrir sa mémoire mais à un point qu’elle ne pourra imaginer ; Et c’est là qu’interviendra la seconde thématique, celle du double ? On pense au portrait de Dorian Gray de Wilde. N’en disons pas plus, juste que l’explication finale éclaire à rebours toute l’histoire dans une espèce de mythe de la transformation qui s’achève sur celui de la création, les deux étant souvent imbriqués quand il s’agit de mettre en branle les mécaniques secrètes de l’homme-écrivain mais aussi du personnage-monde. Le second texte est lui bien plus curieux encore puisque Kane, qui fait office ici de tentateur, proposera à la protagoniste principale un marché encore plus fou : La réplique en latex du pénis d’Elvis contre un album fait dans sa maison de production, ainsi que certains morceaux de musiques écrits par lui même. Inutile de dévoiler ici le clou du spectacle, juste que, comme dans tout pacte, la fin n’est pas ce à quoi on se serait attendu. Ce qu’il y a de plus original dans ces deux textes c’est de constater la similarité d’un lieu unique dans lequel on retrouve toujours Kane (ici appuyé par le mystérieux Blacklight), vaste foutoir, cour des miracles ou entrepôts secrets dans lequel il farfouille et trouve tous ses présents vérolés et en même temps prodigieux dont il fait commerce aux mortels. Kane fait un peu à la manière d’un personnage de Moorcock, il transcende son propre espace-temps pour jouer une espèce d’agent temporel au service non pas du mal, du diable, mais bien d’un pouvoir indéterminé, sans manichéisme aucun, car émanant de lui-même, de sa condition d’homme hors du paradis, à jamais, et assumant de fait et son errance et ses dons de théurge. Mais à la différence d’un Moorcock il n’incarne pas la génération de la révolte, juste ce dernier américain, ou plutôt ce dernier homme. Ses offres sont aussi imparables que celles du diable, mais il en est pour chacune une part de mal et une part de bien, quelque part. Où est donc la morale ? Dans la contradiction même de « l’être là au monde » et toutes les ambiguïtés que cela implique ? Fini l’Armaggedon, les anges et les démons s’en sont retournés sans un regard derrière eux. Ne reste plus qu’un homme immortel, ainsi que le mystérieux Blacklight (littéralement, lumière noire, comme succédané à Lucifer ou bien encore une fois une inversion des valeurs quand aux correspondances symboliques ?) dans un monde où même le mal ne sert plus qu’au commerce de la dernière chance offrant même dans le mal qu’il procure la délivrance, que ce soit par l’inspiration chez certains ou la transformation chez d’autres, avec au bout, un dépassement. C’est ce qui transpire au final, un dépassement de soi.

Tout d’abord, juste un spectre nous fait renouer avec de vieilles connaissances. Ainsi, le cycle de Kane dans cette histoire marque un peu plus son intemporalité, puisque ici la continuité s’inscrit plus dans une évolution du personnage que de la chronologie elle-même. Kane échappe au temps. Dans cette histoire, Kane va intervenir dans la vie de l’un de ces écrivains se rendant à une de ces conventions de science-fiction durant laquelle on peut rencontrer le diable en personne comme ses rejetons, mais pas seulement. Ce texte, qu’on devine encore une fois autobiographique, nous raconte donc comment un écrivain qui a toujours peur d’être un perdant va toucher à une zone étrange du monde où tous ses souhaits peuvent se réaliser jusqu’à la belle Cathy, son ex femme, qui soudain ressurgit d’entre les morts. Mais Satan le dupeur rencontrera dans l’arrivée de Kane et de sa fille, Klesst, son supérieur en quelque sorte. Kane et sa fille sapée comme la belle Ema Peele de Chapeau melon et bottes de cuir c’est un peu Karl Edward Wagner et sa propre fille, une complicité entière sous l’auspice d’un pouvoir gagné par eux-mêmes. Apothéose du personnage, et en même temps dernière révérence de l’auteur (Wagner est mort peu après une convention mondiale de SF organisée en Angleterre, pays auquel il fut toujours attaché) à son personnage qui en quelque sorte s’appropriera à son tour l’identité de son créateur (autre superbe renversement), Klesst incarnant à juste titre la fille de Wagner. Punks, morts-vivants, gunfight, on a là condensé toute la merveille de cet américain si anglais (les référents restent très anglais, Chapeau melon mais également Doctor Who pour cette touche loufoque, voir excentrique, qui donne au récit des ailes). La dernière ligne lue on éprouve comme une petite envie de pleurer, tellement on s’est épris de ce personnage, ce Prométhée lunaire qui n’hésitait pas à proclamer qu’il était le dernier espoir de l’humanité. Le dernier mythe abattu (Satan), ne reste plus que l’homme providentiel, le dernier homme. Comme dit plus haut, un américain ou un simple homme ? Car qu’est-ce que c’est que cet immortel si ce n’est la plus belle et la plus achevée des paraboles, celle de l’homme détaché enfin de toutes ses allégeances à ces dieux et démons qui nous font tant de mal et que portant nous ne voyons jamais. Qu’est-ce que Kane si ce n’est cet homme étant parvenu à s’approprier les pouvoirs terrestres de Satan lui-même pour mieux en délivrer l’humanité. Par-delà le pieu blasphème, cette série de nouvelles confinent au chef d’œuvre !

On ne reviendra pas sur la nouvelle Le Trésor de Lynortis, dont la seconde version nettement plus riche fut chroniquée dans un numéro précédent. Nous dirons juste que l’auteur avait beau débuter, sa plume recelait déjà des sonorités et des particularismes tout à fait remarquables pour se dire seulement œuvre de jeunesse.

Dans le sillage de la nuit présente l’avantage d’avoir été les bases fragmentaires d’un futur roman mais que le décès prématuré de Wagner n’a pas permis de découvrir plus. Ce récit, qui s’ouvre sur un superbe poème évocatoire, nous promettait déjà des flamboyances narratives et un même parfum d’aventure qui, il faut le reconnaître, est chose de plus en plus rare pour les lecteurs exigeants. La découverte de cet immense navire sur les rives d’un lointain pays promettant de bien belles expériences de lecture...

Le recueil s’achève sur un texte autobiographique, si on veut, puisque l’auteur nous raconte en quelque sorte de quelle manière il en est arrivé à accoucher de Kane. Kane, passé et avenir nous résume la vie d’un auteur qui fut avant tout un adolescent comme tous les autres. De ses années 50, consensuelles et vomitives du catéchisme, aux années 60 des grandes glorieuses pour la renaissance de Robert Ervin Howard et la diffusion de sa saga de Conan sous les couvertures irremplaçables de Frazetta, il y a tout un processus évolutif dont l’auteur nous retrace la genèse. On y apprend son rejet de la société des années 50, ses balbutiements de fan dans la quête de l’œuvre de Howard, quitte à se priver pour cela, de ses inspirations aussi, bien plus classiques qu’on pourrait le penser de prime abord. Car si ces écrasantes années 50 ont eu pour effet néfaste de l’étouffer dans son besoin de liberté, elles ont eu en revanche la vertu de lui inculquer les très grands classiques littéraires, et notamment cette branche pas si connue que ça du Gothique anglais, mouvement de la fin 18 ème et début 19 ème en réaction au classicisme presque étatique d’alors. Mathew Lewis, Horace Walpole et quelques autres, auront définitivement servi à fournir le premier matériau nécessaire pour inventer son univers : l’ambiance, le paysage mental, bref le cadre. Manquera la psychologie du personnage. Si la Bible fut effectivement la source principale de son inspiration, c’est le Melmoth l’errant de Charles Mathurin qui apporta la substantifique moelle à l’édification de son barbare rouquin aux yeux bleus. Curieusement, même si l’auteur partage en grande partie ses idées sur la civilisation et la barbarie avec Howard, le Kane de Wagner ne fut jamais et ne serait jamais celui de Howard, même s’ils partagent quelque part la même errance. Le premier est l’exact inverse du second, ils sont dans deux sphères différentes de valeurs, l’un chassant le mal protéiforme partout sur terre, l’autre doublant Satan lui-même pour se faire en quelque sorte l’homme sauveur des hommes. Quelques remarques. La justesse de la définition du genre apportée par l’auteur. Wagner détestait les sous-genres et affirmait que l’Epopée Fantastique, terme qui correspondait selon lui le mieux à son style d’histoire, n’avait jamais relevé de ces histoires de gros en muscles avec princesse étendues à ses pieds en hurlant de peur, pendant que quelque sorcier maléfique œuvrait en arrière court. Le jugement est juste mais faux du point de vue historique et évolutif du genre. Car, même si Conan ne ressemblait pas au Conan de Milius, il va de soit que ce devait être la résultante logique d’une époque où le héros correspondait plutôt aux figures locales que sécrétait le cinéma, mais aussi à la typologie même de l’homme fort à l’époque. Dans ce sens, on pourrait asserter que même si Howard pensa son barbare un peu moins bardé de muscles que celui de Milius, il n’aurait pu tomber que d’accord sur l’effet que doit exercer un tel personnage sur des spectateurs issus d’une même culture mais à un autre moment de l’histoire (la fin du vingtième siècle). Or, à culture différente, dimension différente du héros. Tout est soumis à une certaine règle de l’évolution dans la culture, à plus forte raison quand il s’agit de culture populaire, surtout quand il s’agit du culte de l’homme providentiel qui aux Etats-Unis s’identifie avec celui de l’homme fort et musclé. De fait, si la réflexion de Wagner est pertinente, elle manque à reconnaître cette définition primitive à cette école populaire, et c’est là une volonté élitiste qui même vraie fait montre d’un manque d’objectivité quant aux ramures primitives de ce genre plutôt gaillard car très parlant au commun du peuple. Tout genre a une histoire et donc une évolution. Tolkien n’a rien inventé, il a magnifié et fusionné un registre particulier d’un genre très centré sur le pur féérique, souvent encombré d’ailes translucides, de salsepareille, de gnomes et de châteaux médiévaux avec des princesses implantées dans les vieilles campagnes anglaises. Tolkien y a apporté une histoire officielle, avec sa propre métaphysique, son paysage, son regard, un anthropomorphisme. Il en sera de même pour cet autre registre de la fantasy qu’est la Sword And Sorcery. Bref, si le Conan de Howard est un échec, mais un échec magnifique, c’est bien parce qu’il devait commencer et terminer comme l’un de ces récits faits de barbares stupides et de donzelles soumises, mais qu’il préféra désavouer son allégeance populaire trop facile pour y inclure un élément essentiel : une psychologie sombre pleine de ruminations silencieuse, bref ce regard de pionnier désabusé et en même tant fasciné par un territoire à jamais sauvage sur lequel il devra muter pour tenter de se faire accepter. Bien plus, en reniant l’idéalisme des contes arthuriens faits de héros vertueux et sauveurs et de fêlons assassins, Howard fit de Conan un homme profondément moderne, totalement conscient de sa part du mal, des faussetés égrenées comme des diamants par une civilisation à jamais malade, ainsi que de la fatalité du retour aux barbares. S’il lutte c’est pour montrer qu’en dernier américain, tout comme Kane, il est toujours possible de tracer son chemin sur un territoire sans plus aucun phare l’éclairant. Kane ressort du même registre, cette sword and sorcery qui a mal tourné. Mais sa démarche est nettement plus à dessein. Lui sait qu’il a été chassé du paradis, et en immortel il assume totalement sa condition. C’est cette rébellion consciente qui impliquera que Kane écrasera le dieu bon et doublera Satan en personne pour s’installer sur le trône ingrat des grandes espérances tel un homme devenu enfin la mesure de toute chose. Karl Edward Wagner, en intégrant le Gothique dans le conte de fantasy, fait comme un Howard, il polie le récit populaire facile en une gemme noire contenant toutes les vanités humaines et leurs inévitables déceptions, folies et débordements. Des dieux, monstres et démons il en fait un prétexte nécessaire à l’inquiétude, à l’aventure, mais au final, il poursuit un objectif, en tout bon soldat de la métaphysique. Mais sa définition du genre restera donc atrophiée puisque coupée de ses racines populaires primitives, chose essentielle quand on veut juger du genre, sans parler bien entendu du visuel du cinéma (Péplums, Western-Spaghetti, film de genre, etc...) qui viendra ensuite se greffer sur le genre. L’Epopée Fantastique demeure cependant un terme intéressant, mais un registre de la fantasy, tout comme Tolkien représenterait en une certaine mesure la High-Fantasy et un Pratchett un énième autre registre du genre. Il ne faudrait donc peut-être pas parler de sous-genres mais bien de registres de la fantasy. Car, contrairement à la SF qui peut jouer avec des registres héroïques ou comiques, scientifiques ou autres tout en s’affichant SF (même si on pourrait là aussi faire des classifications, n’en déplaise aux puristes), il sied mal à la fantasy d’identifier du Howard, Tolkien ou Pratchett sous la même étiquette simpliste.
Au sortir d’une telle lecture, il apparaîtra que Karl Edward Wagner et Howard représentent réellement l’encrage définitif d’une forme de romanesque à part entière, une manière de raconter des histoires qui se détachent complètement de ce que la fantasy désigne souvent sous le terme consacré. Il est à reconnaître que cette Epopée Fantastique, ou sword and Sorcery pour les plus nostalgiques, relève bien d’un registre de la fantasy (faute de sous-genre qui ne satisfait pas tout le monde), et peut constituer un monument aussi mémorable que celui édifié jadis par Tolkien. La Fantasy peut s’enorgueillir d’une telle richesse et d’une telle variabilité dans ses expressions romanesques. Et Karl Edward Wagner avec son Kane tantôt barbare perdu en quelque lande ou Biker errant sur les routes de l’éternelle et belle Amérique, l’un de ces pionniers du genre qui passent trop vite pour qu’on puisse se délecter assez longtemps de la prose et apprécier de fait leur importance pour la littérature même. C’est chose un peu réparée avec cette superbe et touchante entreprise de la part des éditions Denoël et de son incroyable maître d’œuvre, Gilles Dumay. On ne peut ici que remercier l’ampleur de la tache, le talent du traducteur et le bonheur enfin éprouvé de lire un monument du genre. Et merci à Guillaume Sorel pour de si belles œuvres picturales, qui mettent en scène non seulement un barbare mais aussi un climat, une atmosphère, une psyché. En attendant, qui sait, d’autres belles surprises...
Une dernière chose, si cela n’avait pas déjà été dit, merci beaucoup, karl, j’aurais bien tapé une bonne bière en ta compagnie, et discuté un peu plus de l’histoire de ce rebelle qui a réussi...

Kane, l’intégrale 3, Karl Edward Wagner, traduites de l’américain par Patrick Marcel, couverture par Guillaume Sorel, Denoël, Lunes D’Encre.

Emmanuel Collot






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