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  Sommaire - Dossiers -  Hommage à Michael Jackson

"Hommage à Michael Jackson"

Emmanuel Collot

Et Peter Pan s’en est allé...
Hommage à Michael Jackson

La rumeur avait fait son effet et déjà dans tout le comté s’étaient réunis des comités d’action. Au village, dans le sein encore chaud des temples et des églises où les religieux avaient réuni leurs adeptes, on s’était étonné de ne voir toujours qu’un individu retiré et discret, un homme toujours vêtu de façon étrange, comme on n’avait pas l’habitude de voir. Avec le temps, pourtant, celui qui jamais ne parlait aux hommes avait bien fini par se glisser dans le tissu social. Et les enfants l’aimaient, « celui-là qui cachait mille trésors dans sa demeure », disaient les mines ravies d’y avoir jeté un œil et goûtés aux mets délicats que semblaient toujours préparer quelque bonne fée. Mais comme on disait dans le pays, celui-là à force de toujours aimer les enfants et éviter toujours la compagnie des adultes, va finir par devenir suspect. Cela commença un soir de pleine lune où une dame, la plus honorable qui soit, avait jurée le voir se promener seul dans la campagne à déclamer une curieuse musique, une musique qui lui faisait ameuter tous les animaux du coin, ni plus ni moins. Alors, on le nomma l’homme toujours vêtu de noir. Et quand on découvrit le teint d’une peau que toujours il gardait cachée, on dit que c’était un monstre, rejeté de dieu lui-même car il était noir. Aussi, quand le drame arriva, les mots se joignirent aux gestes et les pensées convergèrent aussitôt vers le seul endroit d’où pouvait arriver le malheur : le manoir de l’homme noir. Armés de tout leur courage, les villageois qu’avaient encouragés des nobles inquiets de l’aura que déversait l’individu sur les foules s’étaient rendus tout près du vieux manoir. De bouche à oreille, de galops sauvages de chevaux haineux pour relier les plus proches villages, on avait unifié tout un peuple autour d’un homme que les plus modestes citaient comme original et les plus audacieux comme d’un monstre sans scrupule car devisant avec les enfants et ô comble du pêcher, avec les animaux. Un enfant, qu’on disait pur, et non intéressé, le fils du meunier, avait témoigné. L’homme en noir, d’après ses dires, avait tenté de le séduire, et il ne voulait même pas lui faire l’aumône comme dû à un enfant qui était son ami. Alors, l’homme en noir ne pouvait être que le diable. De fait, tous les enfants, invités par des parents inquiets de leur fréquentation d’avec ce terrible homme noir, avaient appuyé ce témoignage. Ils ne savaient plus quand ni où ni comment, mais les enfants étaient convaincus par le mal qu’avait fait cet homme, pour sur le plus diabolique ici bas sur terre. Un doigt pointa sur le manoir « c’est le diable ! » retentit la bouche digne d’une dame pieuse et croyante, et les enfants pleurèrent. On ne sut si c’était pour l’histoire faite par la bouche de la prêcheuse ou si c’était pour la vérité clamée, mais ils pleuraient. Alors, le diable ayant été annoncé voilà qu’il répandit son engeance un peu partout de part le comté, et ce fut une ère de suspicion et de malédictions. Les récoltes se perdirent, les femmes n’enfantèrent plus, et les enfants mourraient pour la plupart dans le bas âge. Ce ne pouvait donc être que cet homme, qui en plus d’être vêtu de noir avait la peau noire. Il ne pouvait pas rejoindre le seigneur alors il ne pouvait que suivre le chemin du diable, malgré sa musique que même les dames qui l’accusaient reconnurent la beauté. « Séduction », dit-on alors, et tous crurent un peu plus au mal qu’incarnait cet horrible homme noir vêtu de noir. La situation atteignit son summum lorsqu’un mal étrange s’empara des âmes mêmes. Des femmes se voyaient comme prises de transes et de crises sans nom au passage de l’homme qui ne sortait que la nuit et devisait, encore et toujours, avec ces animaux qui le suivaient comme les insectes la lumière qui bleuie dans la nuit, et les quelques enfants qui bravaient l’interdit et l’accompagnaient comme un ami. Avec le temps, l’homme noir devint le loup, car il ne vivait que la nuit. On disait de lui, on disait qu’il n’était pas ce qu’il paraissait être, et qu’un jour, oui, un jour, il avait enlevé un enfant pour le violenter et le dévorer. Et cela était arrivé.
« Cela s’est passé dans la clairière, à moins d’un lieu du vieux manoir »
Avaient rapportées des femmes au dessus de tout soupçon, celles qui toujours se tenaient derrière les fenêtres ou sur le pallier de leurs humbles masures, juste pour veiller à la bonne marche morale du village, jamais pour déformer ou mentir sur la respectabilité de chacun, bien sur. Ils le découvrirent prostré au creux d’un arbre, la tête arrachée, ses yeux encore figés par une peur sans nom. On cria « au loup ! » « au loup ! »
Dans tout le pays, dès qu’on eut ouïe dire de la chose, on dépêcha un comité d’enquête tenu par un responsable religieux que dieu semblait avoir dépêché lui-même, tellement il semblait être sur de lui. L’enfant avait été dévoré par un animal énorme, un animal que des yeux avaient jurés par dieu bondir dans les fourrés tout près du vieux manoir. Puis, à la découverte de traces de sang qui menaient à un mur et au-delà duquel avait disparu les pas de la créature démoniaque, on en déduisit au caractère malin de la chose. Personne d’autre dans les parages, le coupable ne pouvait donc n’être que cet homme qui jamais n’allait au culte et jamais ne se confessait au dieu. Pourtant, quand on commença à l’accuser, que ces dames bonnes pour leur famille et le culte lui jetèrent les premières les pierres, et que leurs maris qui les premiers le frappèrent furent acclamés par les nobles et par les chefs religieux, l’homme noir n’avait pas répondu, n’avait pas même gémi, juste se relevant pour poursuivre son chemin solitaire. Pourtant, encore une fois, l’homme ne dit mot quand on prit d’assaut sa masure, qu’après avoir tué son animal, un étrange personnage simiesque qui ne prononçait que des petits couinements, et après l’avoir ligoté pour le mener au jury populaire, il n’avait fait que sourire aux enfants, qui du coup l’accusèrent moins.
« C’est un monstre », accusa à nouveau une jeune dame issue des couches populaires, « faisons un exemple ».
Celle-là avait beaucoup souffert des hommes, et après s’être convertie au dieu bon et blanc avait menée une vie digne et exemplaire, si prompte à donner ses conseils à tout le monde. Elle était belle pourtant, mais le fait de le regarder la rendait soudain si laide qu’on eut dit que cet homme, ce sorcier, devait lui avoir fait du mal il y a bien longtemps, avant même la vie. Et quand elle découvrit que cet homme avait la peau pareille à celle d’un diable, d’un noir entier, et qu’en plus il occupait une certaine position sociale eu égard à sa fortune, la jolie fille de joie sortit de la misère par un heureux coup du sort en déduisit qu’il devait avoir volé tout cela. Aussi réclama-t-elle tout son bien et/ou sa mort immédiate. Et elle sourit à cette belle perspective, car c’était une fille bien, grâce à ce bon médecin qui l’avait tiré de cette rue où elle dansait si bien pour les hommes tristes et avides de chairs. Et le révérend répétait que Dieu lui-même disait que les hommes noirs ne pouvaient pas être issus du peuple de dieu, et tous se signèrent pour acclamer cette vérité profonde et juste, puisque c’était dieu qui l’avait dite dans un livre, et que donc c’était forcément vrai. Alors, on commença à tous tomber d’accord, que malgré sa gentillesse supposée envers des enfants, malgré le fait qu’il était bon, mais vivait éternellement seul avec ce simiesque animal dans une demeure peuplée de jouets d’enfants, qu’il ne pouvait être qu’à l’origine de la mort horrible de ce pauvre enfant, enfant qu’en plus il connaissait. On le mit aux fers, puis on décréta des chefs d’accusation, et le peuple entier s’entendit pour le bruler vif sur un bucher, car seules les flammes pouvaient racheter à présent ses pêchers. Mais alors que la sentence approchait, que l’autel était dressé, et que l’heure était à le conduire jusqu’à son supplice, et que le prêtre commençait à réciter ses prières, on découvrit une cellule vide. La porte était restée intacte, les barreaux intouchés, et pourtant ce curieux homme n’était plus là, partit, comme par enchantement...
Un petit matin, un petit cri d’enfant retentit dans la bruyère. On sortit les fourche, on dégaina les lames, on fit entendre les hurlements des chiens.
Mais en guise de loup dévorant c’était une petite fille aveugle, la petite Benchley, qui venait de découvrir le corps du curieux sorcier, le loup dévoreur d’enfant. Ce dernier ayant échappé aux lois humaines, on s’apprêta à immédiatement brûler sa dépouille, de peur qu’il ne revienne d’entre les morts afin de tourmenter les bonnes âmes. Mais la petite aveugle n’était plus seule, car lorsque les autorités du village accoururent pour enfin s’emparer de l’homme-loup, on vit une masse s’agglutiner autour du bosquet. L’étrange personnage reposait sur une large et haute pierre mousseuse d’un vert salamandre. Son visage était si apaisé, et se voyait émaillé d’un sourire si étrange pour un monstre mangeur d’enfant, que celles qui les premières l’avaient accusés, celles dont les frères et les maris avaient dévalisé son manoir si plein de secrets et à présent si vide et si triste, furent traversées par un doute. Tout autour de lui se tenait donc une bien curieuse assemblée. Il y avait là des lapins, des renards, des biches, des chevreuils, des loups, des fauves, et des enfants morts ou vivants, des oiseaux de toutes espèces volant dans leurs cheveux léger et volatiles comme des voiles d’orient, et cette petite fille aveugle, qui elle voyait si bien à présent. Virent-ils eux aussi ce qu’ils avaient fait ? Le pasteur voulut réciter un psaume mais une main silencieuse venait de lui enlever la parole. Une docte dame voulut se mettre à genoux en guise de pardon, mais elle resta pétrifiée. Seule une douce musique venue de nulle part continuait sa douce mélopée sans musicien, si ce n’était ce visage si doux qui souriait même à la mort, et ses enfants et ses animaux qui lui servaient de dernière famille...
La fable dira donc qu’il était mort de l’absence d’amour et de l’accusation de ce dont ses mains étaient incapables. Il était mort du regard du soupçon et de la perfide langue du serpent, qui se cache derrière tous les autels du monde. Mais ce qui lui avait rendu ce sourire si indéfinissable, ce qui lui avait rendu cette humeur qui faisait de lui un enfant éternel, ce fut la simple considération d’une petite aveugle, une petite aveugle qui en lui redonnant sa pureté et sa vérité avait retrouvé ce dont elle avait été privée depuis sa naissance, la lumière qui baigne tous les regards des enfants du monde...
Ainsi le laissèrent-ils donc en ce petit matin mordoré, dans le creux d’un bosquet où, il est dit, tous les soirs les animaux et les esprits des enfants morts venaient lui rendre visite. On dit aussi qu’alors, lorsque la lune se mettait à s’arrondir dans les cieux, un petit singe venait rejoindre son frère pour avec lui commencer des danses, déclamer des chansons et raconter des histoires que seuls les enfants comprenaient, car seuls les enfants portaient encore en eux la magie des jours premiers. Et que les saisons ne cessant jamais de se succéder, il en serait ainsi à jamais de la magie de celui qui aimait les enfants...


Michael Jackson est mort le 25 Juin, comme quelque chose d’impossible, comme la fantaisie soudaine d’un enfant fée voulant jouer à disparaître un dernière fois, pour ne plus revenir, ou une aimable plaisanterie de gosse espiègle et discret, trop discret pour annoncer son départ. De l’enfant qui naquit une première fois sous le règne de la douleur et de l’infamie à celui qui naquit une seconde fois à Motown et fonda de fait tout le style de Motown, il y a, dit-on, deux vies. La première fut celle d’un apprentissage sérieux et passionné, malgré les coups, malgré d’autres horreurs, malgré le fait qu’il dût porter tôt le fardeau double du fils du noir et de l’enfant de la haine. La seconde fut un pas de génie, ce « Moonwalk » qui fit si bien sa réputation, tout comme ces enchainements et contorsions qui jalonnaient tous ses morceaux de musique. Inutile de vous faire là sa biographie et d’indiquer sa date de naissance, les nécrologues feront ça très bien. Nous nous attarderons ici plutôt à cerner un étrange étranger qui sans avoir fait montre de sa vie de famille, comme toute star exposée au regard du zoologue journaliste est parvenu à imprimer son art au panthéon de l’histoire de la musique. Avant Presley, dit-on, le rock n’existait pas, avant Michael Jackson la pop n’était qu’un rêve, une « manière de » qui dans chaque bidon ville gorgé de ces noirs qui cherchaient à exister et de ces blancs aussi qui étaient des noirs à leur manière cherchaient à comprendre cette séparation qui n’existait pas. Et Michael Jackson apparut, un certain soir des années 80, afin de donner naissance à cet embrasement enchanteur, ce mariage réussi entre tous ces styles de musiques. Mais il alla plus loin, Mike, bien loin de se cantonner dans les ghettos si bien installés par une société ne voulant jamais regarder derrière elle, il commit l’ultime subversion. Ayant conquis la mélodie secrète des révoltés il franchit les limites pour s’approprier les accords sauvages du rock moderne ou hard-Rock, les audaces synthétiques de la new wawe et les mélodies douces d’une bossa nova soudainement libérée de ses entraves rythmiques pour éclater en une mélopée narrative. Car, bien plus que tout, ce qui singularise cet ovni musical, tout comme le fit un certain Robert Ervin Howard, c’est bien une narration. Mike racontait une histoire qui tout en étant la sienne deviendrait celle de millions de fans. Le Crunk et le Clowning, danses répétitives et « scarificatrices », sont là pour nous montrer que le roi avait bien tout inventé avant tout le monde. Un peu comme le fit un certain Robert Ervin Howard, le suicidé de Peaster, qui au début du siècle, avec son Conan le cimmérien, inventa ni plus ni moins non seulement la fantasy moderne populaire et figurative, mais aussi les temps futurs, qui du sexe, de la musique et de la violence, font partie prenante de l’imagerie du cinéma actuel.

Au nom du père et marcher à reculons
Lorsqu’un gamin illumina les salles du Motown il le fit comme s’il marchait sur l’eau. Telle est la métaphore religieuse si chère au prophétisme américain qui s’impose lorsqu’on pense à ce pas de génie, ce pas « à reculons », telle est l’image dirimante qui accourut le plus de part les bouches de tous ceux et de toutes celles qui le virent alors commencer son fameux « Billie Jean » un certain soir sur la scène célèbre du Motown. Ce fut tout d’abord une voix, un gémissement, qui entre quelques souffles qui se cherchent tissaient une mélodie qui était une histoire, son histoire, notre histoire, curieuse occurrence. Ce fut une voix qui oscillait entre un hoquet de gosse interdit de sourire et les roucoulements d’un danseur céleste. Puis une gestuelle qui même si elle bafouillait encore révélait un pas de danse unique. Enfin, c’est l’éclatement, l’audace, cette folie qui fit de ce noir en même temps un blanc, tel un coup unique au baseball. On retint son souffle puis on se dressa sur notre siège pour voir une événement aussi essentiel que celui du premier pas sur la lune. Des yeux pleurèrent lorsqu’une jambe qui soudain fait ce magnifique moulinet et un pas qui va à reculons transportent un jeune éphèbe du genre au panthéon de ce royaume qui depuis longtemps attendait son nouveau roi. Elvis était parti sur une autre planète, Michael Jackson s’assit enfin sur le trône tant envié, jamais mérité, enfin abandonné à ce noir courageux à ce Peter Pan enfin descendu de son étoile pour nous émouvoir. De là ce nom, cet enchantement, ce « Moonwalk », qui tel un voyage imprimerait à jamais sa marque dans l’histoire de la musique. Oui, le « Moonwalk » était un pas qui allait à reculons, mais il le faisait sans trace. Oui, Michael faisait des claquettes tel un Fred Astaire ou une Gene Kelly, mais il achevait la chose si bellement scandée par un glissement, mieux, un flottement. Annulation de la distance, suppression du pas, pour retourner vers un temps hors du temps, un au-delà d’une vie meurtrie pour peut-être recommencer une nouvelle vie. Nul ne saura jamais la signification réelle de ce « Moonwalk », cette danse si gracieuse qui parsemait chaque morceau de musique qui était à chaque fois un morceau d’une histoire. Histoire morcelée qui commence bien avant sa naissance, histoire d’un génocide et d’un esclavage jamais reconnus, celui de toute une race, que dis-je de toute une espèce humaine, une humanité, l’africain, et cette africanité si mal reconnue, à laquelle on préfère cette « négritude » encore trop insultante. En Amérique, on porte souvent le poids de son destin mais aussi celui de son passé, un passé qui se confond étrangement avec l’ethnie à laquelle on appartient. Mais bien plus, quand on devient un véritable américain on change, on se transforme, on devient cet hybride Clovis/Solutréen, ce reptilien, ce fauve et je ne sais quelle autre fable totémique encore. C’est en cela que les légendes naissent, s’inventent, croissent, pour finir par se répandre sur un sol à jamais aimant pourtant, même s’il est le plus sauvage. Michael fut tributaire de cette « africanité » née malgré tout des cendres des morts qui ne parlent plus et des blessures vives et rouges des corps qui souffrent dans les champs et de ceux qui soupirent sur les couches des « Messieurs blancs » à l’ouvrage du viol infâme, le plus inadmissible et pourtant acte humain qui fait de nous tous et de chacun quelque être plus sauvage que le plus sauvage des animaux.
L’histoire de cet étrange étranger commence ainsi, une main qui se lève, une insulte qui vrille un petit visage, et une autre main qui enfin enferme l’enfant dans cet obscur placard où est né quelque part ce Peter Pan de l’Africanité, ce danseur lunaire, cet homme illustre et profondément humain, pourtant. Comme tout écorché vif, comme tous ces américains qui jamais n’atteignent un âge avancé, Michael Jackson porta ces deux fardeaux. Le père maudit, les pairs assassinés et exploités. Mais pour un mal il y eut un bien, on eut voulu croire ça quand ce petit gamin commença avec ses frères à entonner ces morceaux de musique qui non pas s’appropriaient toute une polyphonie musicale mais opéraient une sorte de fusion totale entre le reggae, le funk, le rock, le hard-rock, le gospel, et quelque chose d’autre, quelque chose de bien plus insaisissable pour pouvoir être chosifié par un terme. Tout au plus avança-t-on « Pop » comme on dit de cette « Pop-culture » qu’elle est à la fois la fission et la scission d’avec tout ce qui se dit culture. Michael connut donc deux vies, celle de l’esclave du père lui-même esclave d’un autre père esclave du blanc, puis celle de l’enfant-adulte cherchant à reculons à guérir d’une blessure, mais pas que ça. Car même si « Moonwalk » c’est la marche du solitaire, la marche de celui qui veut effacer la fatalité du destin et la blessure du passé, « Moonwalk » c’est aussi une manière de démontrer que la musique et la danse ont ce don unique qui est d’abolir le passé et le futur, nous installant dans une permanence toujours en mouvement, toujours en lutte, pour encore et toujours se laver de cette matière qui nous salie, à moins que ce ne fut-ce de jouer tel un enfant d’un l’éther qui nous baigne comme pourrait le faire une simple grenouille de l’eau, rêve amniotique. Nous dirons donc qu’au nom du père il eut à porter le fardeau impossible, et en inventant sa danse il connut sa seconde naissance.

Une pluralité de styles
Mais la voix n’était pas tout, le geste, le pas, le sens du rythme et le mouvement accompagneront le chanteur durant toute sa vie. Symptômes de celui qui ne se plaisait jamais là où il était, ils furent pourtant ceux qui lui permirent le plus d’imprimer sa marque dans l’histoire de l’humanité. La Breakdance, le Rape, le Crunk, le Clowning, mais aussi de « curieux gestes invisibles sur des choses invisibles » qui évoqueraient quelque part le fameux Mime Marceau. Voilà ce qu’on retient quand on assiste à un concert donné par Michael. On est émerveillé, fasciné, attiré, par cet homme-enfant qui joue au robot ou à la panthère savante sur une scène pour laquelle on se demande si ce n’est pas lui qui la fait s’enluminer au lieu de ces projecteurs. Déplacements horizontaux, déhanchements impossibles, génuflexions reproduisant quelque parodie d’adoration envers un dieu invisible et grotesque, Michael démontra une chose, c’est qu’on peut communiquer les mêmes sentiments de prière et de recueillement à un public sans pour autant respecter les règles de la prière. Le Gospel est là pour nous montrer combien on gagne plus à danser et à chanter pour mieux se sentir, ou pour s’adresser à dieu et de fait affermir sa croyance, c’est même. Et c’est à ce renversement auquel il a opéré, comme jadis un Presley avait pu le faire. Car si le King of the Rock avec ses agitations nerveuses fut confondu avec le diable, Michael imposa le style du pantin sans fil, celui qui échappe justement aux doigts du diable et de dieu, à tout jugement partial, donc. Sa danse de pantin il nous l’a alors asséné, distribué, avec une grâce telle et une sincérité telle, qu’il avait fini par s’affranchir des règles du genre pour imposer presque un langage. Langage de l’enfant martyr ? Mystique sans dieu autre qu’une volonté de se débattre avec la violence qui s’attache avec chaque homme ou femme arrivés au monde pour en faire émerger une plénitude ? Nul ne sait, juste que celui qui gigotait si admirablement sur scène avec l’élégance d’un pierrot lunaire disait se sentir bien, tout simplement. Car, chanter n’est pas suffisant à cet homme à la voix si douce. Il fallait aussi communiquer, montrer qu’une chanson n’est pas simplement une suite de sons mais également un chant du corps. Et qui d’autre que les arts martiaux serviront à justifier la quête de cet éternel adolescent qui enchaînait des parties entières de katas issus de diverses disciplines (karaté, Kung-Fu, etc...) pour les diluer dans une mélopée musicale qui à chaque fois racontait une histoire, son histoire, notre histoire à chacun. Voilà ce qu’était la danse de Michael, une succession de pas et de gestes qui convoquaient un ensemble d’arts unifiés autour d’un même syndrome, celui de l’enfant qui veut devenir un homme et de l’homme qui veut revenir aux racines de ce qui le faisait rêver, croire tout simplement ; Oui, c’est cela, Michael voulait nous raconter la plus belle des luttes, celle de la croyance. Non pas d’une croyance envers un dieu, il n’est toujours qu’une aide qu’on s’aime à considérer et à se figurer regarder, pour éviter que le néant ne nous regarde pour nous cracher des vérités insupportables. Non, croire c’était quelque chose de bien plus simple, c’était une façon de sourire, et de dire ce « je t’aime » avec la plus entière sincérité, ce « je t’aime » qui prenait à la fois conscience du gouffre abyssal qui nous fait être et de cette main des courageux qui nous fait espérer, malgré tout.

Beat It ou la fin des différences
« Croire » commença avec sa carrière solo, un célèbre jour des années 80 où l’on vit le génie américain reproduire la merveille de « West Side Story » en un seul et même clip vidéo. « Beat it » le titre en était simple, et il s’adressait à tous, qu’on soit blanc, noir, asiatique ou indien, à toutes ces plaies ouvertes qui ne cessaient de s’affronter et de se tuer pour le dieu de l’argent et de la perte, quand on naît déjà maudit par son niveau social et/ou sa race. Mais dans « Beat it » ce qu’on vit surtout c’est une gestuelle encore plus saisissante, et dans certains concert, comme une certaine apothéose de 2001, on fut surprit de découvrir autre chose. Deux adversaires qui se font face, un éternel adolescent qui se glisse entre eux, sa main droite se refermant sur la peau noire du premier, l’autre ouverte sur celle du blanc. Chercher des significations peut parfois mettre à jour de très grandes symboliques, et quand on a enfin compris que ces gestes étaient aussi essentielles que la voix qui les conduisaient on peut alors se dire là qu’on tient un génie, qui non seulement fit à la manière d’un Mime Marceau une imitation de la vie (mais dans son invisibilité même, dans ce qui est de l’ordre du non phénoménale, intime, existentiel) mais en outre à la manière d’un grand symboliste. Car, ce geste, ne voulait plus ni moins effacer « la différence » entre les couleurs de peaux, dès lors qu’on souffrait sous le même empire social, exclus et donc mêmes. Et parce qu’il chantait la différence, parce qu’il la dansait si admirablement bien, Michael inventait là une puissante tentative pour faire à la manière d’un artiste sans arme ni pouvoir, tenter de reprendre aux hommes un concept par trop inscrit dans leurs cultures séparées, religieuses et grégaires, enlever ce véritable mal originaire qui n’a rien à voir avec celui de la Bible, mais avec un mal que seul l’homme assez éclairé peut envisager dans son entièreté et se dire que « cela il peut l’enlever, cela il peut un jour le vaincre, mieux, le comprendre afin de le maîtriser » . Plus besoin ici de se désespérer d’avoir été jadis rejeté du paradis, non, Michael Jackson nous parlait du plus grand drame humain et en même temps de celui que nous pouvons tous vaincre un jour, avec beaucoup de patience et de courage. La fin du clip s’achève comme toujours dans le drame, celui de la mort de l’un des deux adversaires, que ce soit de ce juif qu’on accuse du mal primordiale, de ce noir qu’on spolie et rejette car condamné originairement par dieu lui-même, ou de ce blanc qui n’a toujours voulu qu’aimer son prochain, non pas comme lui-même, mais comme cet autre d’absolument étranger qui est seul à même de lui faire prendre conscience de sa propre étrangeté au monde et à ses semblables.

Billie Jean ou la mélodie du « Jamais plus »
Poe le chanta bien avant tout le monde, dans un poème, ce poème de la perte, « Jamais plus ! » Fatalitas ! Fatalitas ! répondra le Cheri Bibi de Gaston Lerroux, et avec lui cent ans de littérature fantastique oscillant entre les amours impossibles (Dracula) et les paternités refusées (Frankenstein). Michael Jackson, tout comme Robert Ervin Howard quelque part, s’inscrivait-il dans la même légende de la perte, de l’absence, pire du dénie d’amour ?
« Tu ne seras jamais aussi belle que cette première fois où je t’ai embrassé, où nous nous sommes embrassés, tu ne seras jamais plus comme ce que tu as été et n’est plus, et c’est là que c’est bien plus beau, c’est là où les dieux eux-mêmes nous envient. »
Ainsi pourrait-on plagier un Edgar Allan Poe clamant son désespoir sans contentement dans les marrées d’un recueil de poèmes qui furent un peu son confessionnal sans dieu, son exutoire d’homme « ivre de mort ». Elles mourraient et pourtant il les aimait toutes et ne cessa de les aimer.
Poe inventait là une puissante métaphore sur la perte des gens aimés, mais plus particulièrement de ces femmes qu’il ne parvenait jamais à assez aimer, en un temps où c’était la tuberculose qui aimait les femmes. « Jamais plus », clama le corbeau, « Jamais plus », alors Poe écrivit, jusqu’à la fin, jusqu’à se confondre avec l’Aleph des lettres qui font les mots, les phrases et les histoires.
« Beat It » s’achève là où « Bilie Jean » commence, par les pas de celui que ne guide plus qu’un souvenir, celui de la mère ou celui de l’amour qu’il n’a jamais rencontré ou l’attend quelque part ou est déjà mort ? J’aimerais bien que quelqu’un m’attende quelque part. C’est la bien belle redite qui en chacun de nous n’a de cesse de faire retentir ses notes si singulières, familières, trop peut-être pour nous faire frôler cette « abolie », ce dégoût sartrien qui l’était peut-être devenu dans une modernité trop atone, trop standardisée par la banalisation autant du mal que de ces amours si fragiles et qu’on vole par envie, par convoitise, par jalousie, pour le plaisir de voler, tout simplement. L’amour comme d’une promesse, ainsi parlait le passé, l’amour comme d’un état passager, comme nous le montre ce nouveau monde dans le fond détestable bien que régulé. Proust le dit bien avant tout le monde en nous montrant tout ce qu’une mélodie « attrapée » lors d’une simple promenade peut avoir de bouleversant. Ainsi reste-t-il la mélodie, quand il ne reste que ça, puis plus rien.
De qui parle le chanteur ? D’une starlette déchue que les projecteurs ont oublié comme les critiques, ou de l’une de ces prostituées belles comme le jour et la nuit mais que le destin malin ou les hommes assassins arrachent à une vie déjà difficile ? Le drame suit chaque pas, mais les dalles qui s’allument à chaque fois qu’un pied se pose annoncent la gloire, la gloire de l’ange déchu, l’américain de couleur qui gravit chaque échelon de la réussite alors que toujours le suit ce fauve étrange, ce fauve dont les apparitions suivront un peu toute l’œuvre musicale. Au fatalisme de « Beat It » succède aussi le prophétisme de « Billie Jean » dans ce geste envers ce clochard qui devient soudain riche, une pièce pour une obole, et une transformation qui change un homme. La parabole religieuse suit encore le chanteur, mais lui s’en éloigne. Encore une fois, la polysémie des genres et styles se fondent en une seule optique, l’émergence non pas du tissu social, chose trop naïve, mais l’émergence du propre existentialisme d’un individu resté trop longtemps enfermé dans les cases de l’oncle Tom. Deux sentiments traversent la chanson comme le clip, celui des grandes espérances déçues et de ce dieu enfin tombé, répandu enfin parmi les hommes, pour leur conférer enfin cette part de divinité afin qu’ils puissent se sauver eux-mêmes et tous ensembles. Le conflit adamique rejoint ici celui du Faust, désespéré d’attendre le dieu qui sauve, comme les personnages de Beckett qui toujours attendent et jamais ne voient venir celui qu’ils espèrent, ce Godot. Le loup n’était pas encore né. Autre chose est alors remarquable dans ce vidéo clip. Le geste de ce claquement de doigts suivi de pas de danse comme on pourrait danser sur la ligne séparant vie et mort et qui se confond avec l’individu qui simplement se souvient et essaie de se sauver de cette vie, de gagner, même si une perte est déjà là, présente, même si une absence lui interdit sa propre gloire personnelle. Ici aussi la fin est triste, comme un rendez-vous manqué, encore une preuve de la très grande maturité d’un artiste qu’on réduisait souvent trop souvent à l’apparence pour oublier les grandes profondeurs qui faisaient tout son mystère, son paradoxe aussi. Le journaliste (un journal) qui traque la star, le corps de la femme sous le drap de soie (les draps) , le tigre (un morceau d’étoffe) qui à la fin soudain prend naissance s’échappe, et gagne sa liberté, retourne à son état sauvage. Tous les indices parlent pour un monde fait d’événements séparés et qui pourtant s’articulent selon une mécanique du mystère, comme des pièces éparses qu’il n’est plus nécessaire de réunir pour comprendre une puissante symbolique faisant éclore des faits et événements qui toujours se font signent sans pour autant faire sens. C’est d’une humanité éparpillée dont ce danseur voulait se faire le vagabond solitaire. Mais peut-être doit-on y voir encore une allusion au mythe de la transformation, leitmotiv de toute une œuvre qui toujours rechercha au travers de ses masques un dépassement du chanteur, et de fait d’une humanité qui vue dans son ensemble reste obscure dans ses desseins finaux.


Thriller ou le mystère du passage
« Thriller » viendra de fait comme pour achever cette série de portraits premiers. Car ici, il s’agit de transformation. A l’époque où les Jackson étaient tous Témoins de Jéhovah (ce jansénisme moderne), le clip fut taxé de sataniste et interdit par bon nombre de lobbies chrétiens. Et dans un monde où on y va souvent plus vite et plus généreusement sur la force du lobbies juif, il est certain qu’il y a des forces qui ne sont jamais assez bien considérées peut-être, pour mieux juger du terme de lobbies. Mais le clip s’imposa finalement, l’Amérique se souvenant aussi peut-être qu’elle fut fondée par des humanistes et des assoiffés de liberté. Encore une fois, sous la voix of d’un Vincent Price, voilà que nous assistions à un nouvel exemple de ce génie américain, si critiqué et rejeté, et capable lui aussi d’inventer des mythes, de jouer avec des archétypes, pour le plus grand bonheur des fans. Thriller c’est donc l’histoire d’une transformation. Deux adolescents sortent d’un cinéma après que la petite amie ait été effrayée par un film d’horreur. Le cadre est celui des années 50, et on découvre deux collégiens de race noire jouant comme tout adolescent de leur âge aux jeux de l’amour et du hasard. On a beau fustiger l’angélisme naïf mais pourtant, il faudrait voir dans cette formidable mise en scène encore un trait de génie de Michael. Car, vouloir camper deux adolescents aux origines ethniques africaines en pleins fifties c’est un peu comme de faire un retour vers le passé, comme de prendre le passé à rebours et de tordre le coup aux faits par le biais de la fiction. Suprême pouvoir de la fiction, celui d’effacer les horreurs passées pour imposer cette normalité qui fait vivre enfin à deux jeunes adolescents de couleur la vie qu’auraient dû tous vivre leurs aïeuls à une époque où le racisme était par trop évident. Et le fait de retranscrire cela dans un cadre très « chips and horror » confère à l’ensemble une qualité rarement égalée. Car en imposant des héros de couleurs, que peut donc bien faire d’autre Michael si ce n’est la poursuite de cette lutte de poète et d’artiste contre les différences ? Abolir la différence pour que de regarder un couple de couleur ne renvoient plus à cet éternel noir, donc différent, mais à tout un chacun. Les fossés et séparations s’écroulent. La couleur blanche n’est-elle pas aussi une couleur ? Et la transformation du visage de Mchael, par-delà sa maladie ( ?), n’en serait-elle pas la symbolique cachée ? Le mime ira jusqu’au bout, malgré la fatalité de la maladie, sublime de l’artiste, là où l’homme qui transpire au travers de la star fait enfin entrevoir une œuvre profondément humaine. Quant à la transformation en tant que telle, ce passage de l’enfant au loup, ne serait-il qu’une métaphore du passage douloureux de l’enfance à l’âge adulte ? Ou de montrer tout simplement que de la bête à l’adolescent, il n’y a qu’un pas ou un jeu, que la bête ici serait plus comparable à l’adulte et l’enfant à l’innocence ? La fin, si belle d’ambigüité nous montre encore quelque chose d’extraordinaire sur la culture américaine, ce jeu des masques, qui remontent d’ailleurs à bien plus loin que nos société modernes, mais aussi ce signe d’une grande santé mentale quelque part, savoir se jouer du bien et du mal et des archétypes populaires, dans ce dernier regard jeté en arrière pour nous rappeler peut-être que nous ne sommes pas toujours ce que nous semblons être, et que l’état supérieur étant de peut-être d’en prendre conscience. De la culture pop corn à de vraies interrogations philosophique, il faut reconnaître à la société américaine cette excellence qui est de toujours permettre un espace de réflexion au sein même de la fiction, ou pas, c’est selon le choix de chacun. Nous pourrions ainsi prendre d’autres exemples en parcourant la vie musicale de cet homme pour lequel des termes comme le totémisme ou le jeu des masques avaient un sens. Car Michael incarnait ses chansons, il les vivait, et sur la scène transcendait les normes et les valeurs, que ce soit par sa science cinétique fabuleuse que par cette espèce de rage d’enfant à se débattre même dans le chaos. De l’ordre dans le chaos, de la sérénité au cœur même de l’enfer de la vie, même si jamais le chanteur ne trouva un juste milieu, il fut celui qui se débattit sans doute le mieux pour l’inventer, ce juste milieu, par la fiction, il va sans dire.

Dirty Diana ou l’hymne à la fille de joie
Dans « Dirty Diana » on peut se demander une fois de plus si l’artiste se mettait lui-même en question ou bien s’il n’interrogeait pas tout simplement la vie, sa vie, la vie telle qu’il la regardait, aux confluents même de toutes les cultures qui faisaient son Amérique. Car, bien loin de la facile question de la pureté (ce « sale » qu’on assène si facilement aux prostituées qui cachent parfois les plus merveilleuses des femmes) Michael va à la rencontre de celle-ci, celle qui est dans l’ombre, celle que, comme dans le clip, on ne voit pas. L’Amérique qui descend dans ses bas-fonds pour regarder dans le miroir aux interdits. L’Amérique qui fait son mea culpa et quelque part un peu le procès bien sage de ses puritains ? Souvenez-vous de la parole de cet homme qu’on nommait le christ « que celui qui n’a jamais pêché jette la première pierre ». Une fois de plus, comme beaucoup d’autres artistes, Michael Jackson fait quelque part un clin d’œil à l’hypocrisie de son monde et nous ouvre une porte sur le vérité parfois sordide de cet autre qu’on regarde souvent d’un œil fuyant. La complainte envers cette « Dirty Diana » c’est aussi cette parole sans jugement pour celle qui donne son corps et joue sa vie, pour chaque homme auquel elle offre un goût de paradis. Féminin avant d’être féministe, Michael semble coucher sa propre douleur sur celles dont on ne parle jamais. Et la grande réussite de cette chanson est de toucher non pas chacun dans sa propension à la pitié, mais bien plus elle nous invite à nous mettre dos à dos avec le fait que nous devrions tous être égaux, et nous garder de juger. Même si dénoncer une société ne rime à rien quand on élude l’homme aux détriments d’une globalité munie de règles économiques qui lèsent toujours les plus faibles. Et ce n’est pas la société Américaine qui est ici dénoncée. Les pleurs sont ceux de cette Amérique impuissante, cette Amérique qui sanglote encore et toujours sur ces fils et filles sacrifiées, ce peuple dont jamais on ne parle, car on est sous l’égide de la Bible, alors il faut laisser faire, et ne pas agir, abandonner chacun aux identités que le malheur et la misère ont installé dans une fonction, une punition, sans jamais se préoccuper de l’homme, ici et maintenant. La sincère mortalité face à l’éternité absente, voilà ce avec quoi Michael nous met en présence dans un chant entonné comme une éternelle désespérance.

Liberian Girl
Si on s’attarde par contre à un titre comme « Liberian girl » on est surpris de trouver la caméra placée sous un angle différent puisque l’artiste prend ici de l’altitude, et devient de fait celui qui filme. Le parti pris est celui d’une invitation à laquelle se voient conviées des stars du show bizz, du cinéma, de la télévision et de la chanson. Sans le savoir, ils vont faire leur propre film, au naturel, enfin presque, puisqu’ici tout est sujet à dérision et à de délicieuses mises en scènes. Le travelling haut est ici utilisé en un bref plan séquence de quelques secondes seulement. Monté sur une grue ou louma, le metteur en scène fait à l’image de grands John Ford et autres réalisateurs. On découvre donc une image qui pose comme scène d’ouverture un vaste étalage fait d’une multitude de personnalités que chaque spectateur va redécouvrir avec délectation. Il s’agit apparemment de l’un de ces ports coloniaux comme il y en avait beaucoup il y a deux siècles. Mais le bref usage du noir et blanc à l’image, où on voit passer des personnages classiques de l’époque (le pasteur, etc...) fait vite place à celui d’une superbe jeune femme de couleur qui marque en quelque sorte ce passage du noir et blanc à la couleur, à une pluralité de couleurs. Toute la société idéale de l’artiste se retrouve là alors, de Lou Ferigno aux acteurs de la petite maison dans la prairie en passant par le Cosby Show. On a alors l’immense joie de retrouver tous les protagonistes de la TV Show des années 80/90. Mais ils semblent tous attendre quelqu’un car on les a convié à un rendez-vous. Qui ? Michael Jackson, bien entendu. Au fil des séquences, on a une sorte de passage de mot qui se fait, chacun s’interrogeant sur le fait de savoir où est Michael Jackson. La fin est une sorte d’apothéose, nouveau travelling, mais de haut en bas, pour révéler sous les applaudissements un chanteur ravis d’avoir su se cacher au regard de tous tout en ayant en quelque sorte le « final cut » de cette histoire. Vidéo très familiale, festive, celle qui accompagne « Liberian Girl » donne la part belle aux personnalités, dans un monde qui bien que chlorophormé su apporter une joie immense aux téléspectateurs de l’époque. On croirait presque à un anniversaire, tellement le ton est à la pochade, au rire et aux plaisanteries gentilles. Rares sont les clips ayant réussi à réunir autant de personnages illustres de la télévision américaine. Michael y figure en filigrane comme le dieu enfin réalisé contemplant avec l’insouciance d’un enfant une autre œuvre, celle du monde très étrange de la télé, du cinéma et de la musique. Un regard unique et global et une ouverture à une fraternité qui rejoint peut-être un besoin d’appartenir enfin à une grande famille. On reste perplexe mais comblé par une chanson aussi généreuse qui, commençant sous le règne esclave et amorphe du passé (l’esclavage, les colonies, etc...), se transforme vite sous les mots d’une beauté colorée en un monde enfin possible, celui où chacun aurait sa place. Du rêve utopique et plein de paillettes à l’espoir discret d’une société idéale il n’y a qu’un pas que l’artiste franchi sans pour autant faire ressentir un quelconque parti pris communautaire ou autre. C’est là le gage d’une bien belle ambition artistique, faire paraître cet arrière monde comme du monde qu’il aura toujours été, quand les regards changent enfin. C’est beau, sincère, et encore une fois le signe d’un engagement intelligent envers la cause humaine, celle de tous les hommes égaux sans pourtant en revendiquer quoi que ce soit. Le chanteur le prouve une nouvelle fois, tout comme l’ouverture du clip « Thriller », c’est de cette société américaine dont l’artiste fait la célébration, cette éternelle Amérique. Et peu importe qu’elle reste encore à faire, la filmer comme si ce n’était que nature est là la preuve de la totale réussite d’une œuvre aux confluents des différences pour unifier le tout dans un sentiment, celui d’une appartenance unique. La figure du singe de Michael (son meilleur ami) sur le bateau en compagnie de Richard Dreyfuss est significative aussi de cette dichotomie intérieure qui toujours distinguera l’artiste : l’homme enfant et l’artiste humaniste.

Bad ou le temps de la révolte sage
Martin Scorsese et Michael Jackson, quand le peintre du social américain, brut et sans concession, rencontre les effluves agitées et spasmodiques d’un chanteur/danseur, on aurait pu craindre un échec, voir un clip beaucoup trop en demi-teinte. Et pourtant de ce clip d’un peu plus de 16 minutes il demeure un sentiment de jouissance absolue. Renouer avec la même fougue suite à des réussites comme « Thriller » était pari risqué. Mais l’histoire de ce gosse des banlieues revenant à la mère patrie et qui malgré la tentation ne sombre pas dans la délinquance, est là pour nous montrer une fois de plus le grand savoir faire américain. On croirait revivre la folie de « Beat it » et cette même incursion dans les ballets d’un « West Side Story », si ce n’avait été cette façon plus sauvage d’illustrer la révolte. Vêtu de noir et de bordeaux, le chanteur fait montre d’une nervosité nouvelle dans sa gestuelle, de déplacements plus saccadés, signe d’un renouvellement certain et d’une assimilation de gestuelles plus modernes. De plus, l’usage de chaînes et de poings gantés aux pointes aciers fait ici référence aux oripeaux des hard-rock band ainsi qu’à une nouvelle mode vestimentaire. Michael incarne ici le nouveau guerrier urbain, total et sans concession, oui mais, le message a changé. L’artiste apporter ici une réponse à West Side Story. Renouant avec la jeunesse révoltée, il n’est plus celui qui intervient au cour du conflit afin de le réguler mais celui qui en est le porteur. Mais s’il se revêt de la tenue de guerre c’est pour faire passer le même message. Faire fie de ce dont la société nous a fait le porteur, refuser la délinquance pour ne prôner que cette révolte positive, non violente, si ce n’est dans cette volonté de s’en sortir. Par-delà la naïveté de la chose (la musique adoucie les mœurs mais demeure impuissante à changer les rapports sociaux et les monstres générés par les sociétés) il faut lui reconnaître une très grande originalité et une force persuasive. Au passage, le clip est pour l’occasion le prétexte de mettre en scène de jeunes acteurs, comme le grand Wesley Snipes, qui plus tard brillera si bien dans la trilogie « Blade ». Symbole de la « Black integration » cette chanson est aussi le symbole de la fin des clivages. En effet, le jeune de couleur a désormais le choix entre deux destins, celui qui prend ses amis d’enfance, et celui qu’il est enfin en droit de se forger lui-même, par le biais éducatif, même si les rejets et racismes sont encore si présent. Chose nouvelle, on voit au début du clip l’intervention d’un personnage intermédiaire, cet homme d’origine sud-américaine. Communauté de sentiments, partage de la peine et volonté de s’en sortir, l’objectif est atteint, total et parfait. Un revoyant ce vidéo clip on ne peut qu’une nouvelle fois constater la très grande profondeur d’une œuvre qui tout en ayant été commerciale et standarisée au possible était porteuse d’une puissante volonté symbolique de changer le monde, changer le monde par des individualités en révolte, en folie, qui toujours cherchent à se réaliser, à enfin rentrer dans la bulle sociale, tout en sauvant une chose essentielle : son âme. Non pas au sens biblique du terme, c’est trop facile, mais plutôt au sens humain, une âme faisant irruption du chaos urbain dans lequel la pauvreté nous enferme tous si bien. Une réussite totale...

Leave me alone et le temps de la révélation
Michael Jackson comme un gigantesque parc d’attraction, Michael Jackson comme un autre Elephant Man, Michael Jackson comme un autre Gulliver. Tout dans cette chanson et ce vidéo clip clame une lassitude envers une société, non pas une société dominée par les fameux Illuminatis ou les terribles Francs-Maçons, mais bien une société régie et ordonnée, transformée et instrumentalisée par le plus grand fléau des vingtième et vingt et unième siècles : Les Mas Médias. Le chanteur ne le savait pas encore, mais ce que ces monstres à faire des stars mettaient des années à faire ils pouvaient le défaire en quelques jours, semaines ou mois. Ultilitarisme absolu, mensonges et manipulations, jamais dans un autre clip une société n’aura été dénoncée et fustigée à ce point. Car le spectateur ne doit pas se tromper, dans ce vidéo clip ce ne sont pas les organisations secrètes et autres qui sont accusées, ce sont ces journaux qui vilipendent et mettent en accusation sur des allégations souvent fausses des stars ou personnalités, qui peut-être auraient renoncées à quelque racket inégale, et auquel participeraient ces médias qui sont si promptes à se rendre mettre de l’image qu’ils finissent par décider de l’avenir ou de la déchéance de ceux qu’ils ont nourris si bien. L’image de fin, faisant de ce monstre, Michael Jackson, une sorte de Gulliver, rend compte parfaitement du sentiment de désarroi qui l’animait peut-être, quand ce n’était pas de la colère, en même temps qu’un sentiment d’abandon entier, ce qui lui faisait préférer ce petit avion dans lequel il y faisait embarquer son singe, peut-être son seul ami. Face à une société de désinformation et de mensonge, maniant aussi bien les théories du complot et les rumeurs de bar, face à des religieux sans scrupules qui voulaient peut-être imposer un format unique de croyance, il y avait ce chanteur, qui en une seule chanson refusa le tout en bloc. Première pierre d’achoppement à cette révolte qui lui causera l’animosité de bon nombre de médias ? Celle de groupements religieux suspects mais puissants ? Le fait est qu’un chanteur fut soudain pris de ce soudain réflexe si américain de se faire tel un Tarzan (Chiteah) ou un Ka-Zar avec son perroquet. Le retour au primitivisme primaire, à celui de l’homme sauvage et enfin libre, voilà ce que recherchait cet homme si assoiffé de liberté. A l’imitation d’un Edgar Rice Burroughs dans son rôle de petit employé sans avenir, le chanteur se sentit soudainement dans le même enfermement, réduit à un objet, pire, à un billet de dollar. Le monstre était celui qu’en faisait la diffusion des mass medias, l’aventurier sans attache était ce que lui, en tant qu’américain, décidait de faire de lui-même. Puissante leçon, et pour ses confrères artistes et pour le commun des mortels, échapper au totalitarisme médiatique, redevenir cet homme primordial, cet américain se suffisant à lui-même, être son propre patron, et inventer son propre royaume, aussi modeste soit-il. Quelque vingt ans plus tard, ce vidéo clip prend ici toute sa signification, malgré la fatalité d’un destin, ou d’une mise à mort...

Black or White ou l’alchimie finale
Ce que le chanteur ne faisait que souligner dans “Liberian Girl” est ici magnifié au possible. Le clip, qui débute comme un clin d’œil à la middle class américaine, est une fois de plus un préposé à la diversité ethnique. La danse commence en Afrique, puis se poursuit sur un autre sol américain, celui des indiens, chaque séquence donnant la part belle à des chorégraphies qui font un peu le tour de l’Amérique. Des danseuses thaïlandaise qui sur les trottoirs de l’éternelle Amérique se contorsionnent sous les rites d’un chanteur transcendé par sa musique, et c’est un embrasement total que nous offre l’artiste. Les mots le disent eux-mêmes en définitive, savoir si on est blanc ou noir n’a plus d’importance. Le morphing de la fin du vidéo clip enfin révèle un sentiment d’universalité. En effet, conjuguer ainsi une série de visages empruntés à toutes les ethnies humaines nous prouve non pas une unique identité humaine mais bien la pluralité de ses visages.

Do you remember the time ou s’inventer un temps hors du temps
La vie c’est comme un vaste film à la Cécile B. De Mille, et une histoire des mille et une nuits. Tel est le titre que l’on pourrait également donner à cette chanson et ce clip fameux qui en fut tiré. Dans des décors somptueux, réinventant quelque Egypte fantasmagorique, Mike s’essaie ici au très difficile exercice du conte arabe. Une histoire d’amour, quelque part, en un temps hors du temps. Une espèce de vagabond aux dons de magiciens fait usage de son art pour rappeler à une reine un amour ancien partagé à deux. Le roi jaloux qui le poursuit, et l’amoureux qui s’échappe en une poussière d’or, suivie de près par un chat ? Encore une fois, le totémisme hante l’artiste, le fauve, le chat, la transformation, mieux, l’éparpillement en une mélopée d’or, au bout du compte, ou du conte, il y a l’échappée belle, et ce baiser volé/retrouvé sur les lèvres de la seule qui compte. Le magicien chante son amour, la reine se souvient, puis l’histoire s’achève sur un dernier sortilège, le plus beau.

They don’t care about us ou extension du domaine de la lute
Cette chanson (et les deux clips qui ont suivi) a souvent été entachée d’une certaine suspicion quand au réel message qu’elle distillait. Lancée sur le marché du disque alors que l’artiste connaissait des problèmes avec certains médias calomnieux à son encontre, ce morceau deviendra vit subversif. Pourquoi ? Tout d’abord, ne nous méprenons pas. Même si l’artiste semble régler un peu ses compte avec une certaine autorité, ce contre quoi il s’affronte en premier lieu c’est bien l’idée même de la justice. Imperfectibilité, partialité, délation, accusation mensongère, mise à mort ou emprisonnement d’innocents, Mike fait le tour du monde de la justice et de ses folies, de ces secondes zones aussi, souvent les pays d’Afrique, et leurs effroyables Etats totalitaires, héritage de nos si glorieuses colonies et des tentatives de puissances d’implanter leurs propres Etats au service du leur. Mais bien plus, et c’est là que les paroles sont assez étonnantes pour l’époque, la chanson ne sombre à aucun moment dans la complaisance manichéenne au service des utopies crétines et hypocrites. Car, de qui nous parle le chanteur si ce n’est de tous ces exclus, ces damnés de la terre, qu’ils soient noirs, blancs, asiatiques ou latino. Non seulement le texte parle de la misère noire mais aussi de ces blancs noirs dont la condition est souvent similaire, bien que plus localise à des individualités maltraitées. Deux clips vidéos. Tout d’abord le version prison où le chanteur excellera dans une mise en scène musclée, traversée par des séquences filmées qui retracent en quelque sorte toutes les grandes injustices immortalisées par les caméras voyeuses. C’est l’Amérique dont on ne doit jamais parler qui est ici visée, avec ses folies et paradoxes. La seconde version est un clip plus long qui cette fois-ci plonge au cœur de cet autre monde. Dans les Favelas du Brésil le chanteur va entonner un même chant, une mélopée non pas sur la subversion totale mais bien sur une révolte digne, cette pugnacité à ne jamais faillir, tomber, céder. Accompagné par les battements extraordinaires du Brésil enchanteur, le chanteur va alors exposer le même message : ne jamais se soumettre, à quelque autorité que ce soit, dès lors qu’il y a contrainte et esclavage, manipulation et mensonge, racisme et exclusion sociale. On crut à l’époque que l’artiste s’en prenait à son pays. Non, il l’aimait tant qu’il en dénonçait les ombres et les zones de silence qui laissent tant faire d’atrocités et de dénis de justice. Malgré le temps passé, cette chanson reste d’une terrible actualité. Pourquoi ? Parce que dans une société dominée par des courants économiques et des fascismes pas toujours clairement revendiqués, dans un monde où les mêmes forces sont capables de se cacher même derrière les plus justes causes pour n’en faire que des farces ou des parodies, voir des « moqueries sociales », dénoncer en chantant cette même force invisible, totalitaire et anarchique, sans faire de la victimisation mais en soulignant l’unilatéralité de cette folie moderne, est faire montre d’une maturité entière, ou tout simplement de bon sens.

Heal The World ou le prophétisme américain
Dans cette superbe mise en scène on voit Mike se promener dans un décor de désolation. Il y a deux sujets dans cette chanson, alors au cœur des événements. Tout d’abord, la déforestation sauvage, qui avait cour et a encore cour à l’heure actuelle. Ensuite, la guerre dans le Balkans et les atrocités serbes. Epoque du new age, prophétisme, messianisme, le chanteur incarne à merveille ces trois attentes, mais dans l’espace de la fiction seulement. Du début jusqu’à la fin on le voit tel un Samson entre les deux colonnes du royaume impie (deux arbres, comme les deux piliers de la nature mère, belle référence au mythe de Gaïa), mais ici il s’agit de faire l’inverse, reconstruire le monde, rappeler les défunts, et effacer la faute imputée aux hommes. Il ne s’agit pas de croyance ici, ni même d’annonce du salut, peut-être tout simplement l’espérance, bien humaine celle-là, les arbres comme végétaux simples et en même temps les plus répandus de part le monde incarnant ici ce qui reste comme dernier appui à tout un chacun, celui d’une nature en détresse. Au-delà du message écologiste, c’est une belle parabole humaine et une lutte contre ce « tout est fatal » , si bien intégré dans nos sociétés, qu’elles n’ont jamais été aussi sauvages, injustes et corrompues, intransigeantes et intolérantes, peu libérales et esclavagiste.

You are not alone ou pour combler le néant
Les enfants malades, les solitaires, les abandonnés, les rejetés, les exclus, les asociaux, les mal aimés, toute la douceur d’une mélodie au service de ceux dont on ne parle pas ou si peu, ceux qu’on accuse de leur propre malheur alors qu’on baigne dans l’opulence, ceux que l’hypocrisie sociale et la médisance tribale excluent par décision collective, ceux qui n’ont pas le droit de travailler, d’aimer, de jouir, de créer, voir de simplement écrire. Cette chanson parle de quelqu’un qui se tiendrait quelque part et nous attendrait, quelqu’un qui ne nous voudrait que du bien. Au vide Nietzschéen voulant nous faire voir ce néant qui nous regarde l’artiste invoque une présence qui nous soutient, nous attend, nous aime, que ce soit dieu, une connaissance ancienne, un amour mort ou une heureuse inconnue. L’universalisme américain, si intimement lié à cette « Wilrderness », ne peut pas s’affirmer sans cet appel qui connait déjà sa réponse, ce dieu qui peut-être tout et n’importe quoi, et qui tel chez les Celtes, se situe géographiquement quelque part, ailleurs mais quelque part. Légèreté du pas, fluidité des mouvements, la voix ouvre des portes que le locuteur, celui qui écoute, peuple de mondes, ses mondes à lui, peu importe que l’on mente au néant, dernier mal sur terre ou le premier, le plus inattaquable ? Et comme c’est le mouvement qui nie le néant, autant le faire en dansant, de cette danse si intérieure qu’un magicien des mots et des gestes tenta d’apprendre à son public, depuis la nuit des temps lui aussi. Le chanteur est immortel et ses chansons circulent plus vite que la vitesse de la lumière...

Les derniers masques

Qui est-il ? Voilà la question hypocrite et en même temps si excusable qui courut sur toutes nos lèvres, et pour laquelle en même temps on ne voulait jamais avoir de réponse. Mais ce que ses chansons auraient du nous répondre ce furent des médias qui s’y attelèrent avec la férocité de hyènes. Durant toute sa carrière, un homme qui portait ses failles et ses douleurs, ses erreurs et ses contradictions, a tenté de nous donner le meilleur de lui-même, quand même. La première grande erreur du tout médiatique est souvent de détruire les stars comme on veut détruire les mythes, alors que ce ne sont pas ces idoles là qu’on devrait abattre. La seconde erreur aura été de détruire l’œuvre par un jugement moral sur l’esprit qui l’avait engendrée, et donc de lâcher une suspicion sur la valeur de ses oeuvres. Difficile et cruel legs que celui d’un journaliste ou critique. Dans une Amérique qui peut railler des stars pour finir par les tuer, dans un continent culturel où des professeurs peuvent offrir le meilleur d’eux-mêmes et avoir le droit de produire des œuvres sulfureuses (John Norman et son best seller « mysogine ? » du cycle de Gor) on a décidé de mettre à mort un grand créateur, sur une rumeur, une bonne blague, ou une vengeance, à moins que ce ne fut-ce la volonté de faire un exemple ?
Nulle ne saura le fin mot de l’histoire, mais le fait est qu’il est apparu comme important d’achever cette étude sur ces visages étranges que la vie et les médias, les rumeurs et les suspicions, ont assénés sur les épaules d’un homme qui se plaisait avant tout sur scène, sa vie rêvée, la vie rêvée où on peut être un ange sans devenir une bête, paradoxe pascalien...

Michael Jackson le noir
A cinq ans on croit en tout et en n’importe quoi. Mais que dit donc un père à son enfant pour qu’il affiche une telle volonté transformiste ? Quelle parole fallut-il pour qu’un enfant décide de chanter et de changer, l’un n’allant jamais sans l’autre ?
Accusé d’être ce qu’il était, alors qu’il était un homme ayant une autre couleur, mais homme quand même, l’enfant voulut alors devenir un autre, sortir de sa pauvreté et sortir de sa peau, changer de peau tel un lézard ou d’un cocon magique tel le papillon. Les coups sur la tête inventèrent un petit robot, puis le robot devint automate, puis l’automate devint un pantin, puis le pantin arracha ses ficelles pour devenir enfin libre. A sa façon, la vie de Michale fut un peu comme celle des habitants d’Oz, l’attente d’une princesse venue de terre pour enfin changer, un cœur pour l’un une vertu pour l’autre, que sait-on. Puis, Mike comprit enfin qu’il devait lui-même réaliser ces miracles, alors il décida de faire rêver les autres, leur inventer un nouveau cœur pour faire que le monde survive, pour faire que les rêves ne s’abolissent pas. Les mots firent naître dans le gorge d’un adolescent une voix fine jouant toujours avec des vocalises d’hystériques et de brusque retours à une voix de rockeur prompt à déclencher ces décharges d’énergie qui firent tant de bien à ses fans. Puis le pantin se dit qu’il lui fallait inventer sa propre marche, car la marche simpliste et uniforme des hommes l’ennuyait. Alors, il se souvint de sa vie d’automate et de robot, et engendra d’un rite étrange, quelque part entre les saccades d’un nouveau né en lutte pour sortir du placenta et quelque géniale mécanique inventant des chemins de traverse. Et l’enfant noir, qui avait tant lutté contre sa négritude, décida que sa lutte n’en serait plus une mais une puissante réalisation alchimique pour faire que du noir au blanc les distances s’estompent, s’effacent, pour enfin exorciser tout à chacun de ses propres préjugés culturels.


Michael Jackson l’Illuminati
Au hasard des ballades sur le net on peut parfois tomber sur des vidéos de montage ou des sujets de réflexion soulignant certains aspects occultes de personnalités connues. Daylimotion étant envahi d’un air de conspiration, il fut donc un jour normal d’y voir un curieux sujet sur Michael Jackson l’illuminati. On y exposait ainsi sa couverture « Dangerous » en y relevant des détails scabreux qui sous un faux symbolisme révélait le caractère quasi satanique du chanteur. En revenant sur l’objet du délit, et suivant les indications de chasseurs de sorcières voilà que relevait-on ? Une couverture très riche iconographiquement, montrant sur sa gauche une sorte de petits trains ou voiture de manège pénétrer par une ouverture avec des animaux à leur bord, et qui ressortait sur la droite avec des enfants à l’intérieur. Le fait étant que nous vivons dans une société où notre culture s’appauvrissant au grès des années, et la culture fast-food étant ce qu’elle, on ne pourra pas s’étonner de voir certains sur des sites faire montre d’un certain obscurantisme, voir d’une folie qui renvoie quelque peu aux beaux jours du moyen-âge où on vous portait au bucher pour un oui ou pour un non. Revenons donc à l’image. Cette iconographie à caractère symbolique s’est vue donc décriée comme illuminati, et Michael Jackson ayant été accusé du pire des actes il devenait donc normal qu’il devienne un de ces fameux illuminati qui violent les enfants et les mangent. Comme quoi, Satan étant si bien installé sur son trône, il est devenu plus facile de la fustiger, sans avoir si on sert la quelque souverain bien où la même bande d’imbéciles qui ont mené au piquet un très grand artiste, pour faire un exemple. La scène de l’entrée et de la sortie en symbolique fait référence à un parcours tout ce qu’il y a de symbolique, rien de bien méchant. Tu rentres en étant un petit animal, tu en ressors éclairé comme un enfant qui a su conserver son innocence. Toutes les sociétés primitives renferment de telles mises en scènes plus ou moins reproduites sur des matériaux fixes. Le problème est de savoir si, dans des sociétés basées sur les grandes vérités comme Dieu ou autre, on a droit de discourir ou de formater une pensée par le biais du symbolisme sans se voir soudain accablé d’un acte alors qu’il ne s’agissait que d’un symbole. L’acte et le symbole, confusion moderne, feraient-ils l’objet à l’heure actuelle d’une très grande confusion ?
Le climat actuel pourrait rappeler quelque peu celui de la seconde guerre mondiale par certain si ce n’était cette bêtise généralisée à rechercher un leader charismatique pour éradiquer un monde pervers duquel on préfère se désengager. Mais que pourrait donc révéler cette frilosité ? Un abandon de la culture, de la recherche, du questionnement pour un monde nouveau et plus vrai et juste qu’on voudrait voir comme un enfant remplacer ce nouvel ordre mondial qui n’est que le monde en perpétuel mouvement, transformation ? Le souhait de l’enfant n’a jamais remplacé à ce point celui du croyant qu’il nous semble reculer plutôt que d’avancer, dans un monde qui, il faut peut-être le rappeler, ne s’est jamais amélioré autrement que par des combats longs et intelligents, mesurés et patients. Or, la jubilation actuelle s’emble se détacher de ce modèle pour prôner unes espèce de désire orgiaque qui paradoxalement évoque les pires moments de l’empire romain, quand les jeux du cirque se généralisèrent pour palier à l’ennui ou à une décadence somme toute bien naturelle. C’est à dire que dans une optique qui semble libertaire mais qui pourtant se retourne vers ce qui justement n’a pas toujours été gage d’égalité. Voilà qu’on demande comme à la criée un monde que l’on voudrait voir établi et même pour tous sur des vérités fondamentales et donc vraies (la Genèse, etc...). Or, ce qui fait défaut peut-être dans un tel besoin de changement c’est bien la diversité, non pas des parties en cours (on s’entend tout très bien quand il s’agit de quémander en troupe la fin des élites pour nous mettre à leur place) mais des regards sur ce monde. Ainsi, si on suit cette soudaine hémorragie subversive mais somme toute consensuelle dans des médias dits culturels, le fait que quelques uns tentent de voir ce monde autrement, par l’usage d’une symbolique (montrer une femme qu’on sacrifie ne veut pas dire qu’on la tue en vérité, mais au regard d’un individu prenant le monde pour vérité ce pourra être pris au pied de la lettre) qui atténue l’idée même de vérité nue et éternelle afin de tenter d’en faire émerger des contenus de sens cachés (et donc pris comme secrets par ceux qui ne savent peut-être pas regarder avec plus de profondeur) parce que se révérant à une démarche plus autonome. Voilà que ces gens, très vite grimés en élite se voient taxés de suspects et d’interdits parce que non conformes à cet abscisse en haut de laquelle semble se percher éternellement dieu ou une société idéale ( ?).
Des gens s’exprimant avec une symbolique sont ils suspects de vouloir s’accaparer le monde à leur propre avantage ?
Ou bien penser différemment sous ce même dieu invisible qui s’aime tant à voir ses fidèles comme ses libres penseurs édifier ensemble avec leurs différences et leurs incompréhensions un monde qui voudrait être pour tous. Vouloir, vouloir changer le monde au risque même de subir les règles de ce monde, au risque de voir nos efforts empêchés et pas toujours récompensés, mais sachant qu’au bout une possible victoire sera arrachée. Est-ce là faire preuve de sectarisme ou de servir de grand Satan quand on en parvient pas à changer le monde, et que de vouloir poser un nouvel ordre du monde soit pris au pied de la lettre comme justement une possession de ce monde ? On voit alors, de ci, de là, des langues qui soudain se lâchent sur les fameux illuminatis, comme jadis on le faisait des francs-maçons avant de les jeter dans les premiers camps, on voit des illuminatis devenir en quelque sorte les croquemitaines de service, sans qu’auparavant leurs propres accusateurs n’aient pas même pris le temps de les lire ou de connaître leurs véritables objectifs. Et si tout était faux, et si c’était des groupements bien différents dont il faudrait avoir le plus peur ? Voilà donc qu’on accuse des communautés d’hommes et de femmes amoureux de progrès, mais peut-être parfois victimes d’infiltrations d’individus néfastes dans leurs rangs, de comploter contre les libertés. C’est sans doute ignorer que ces grandes personnalités accusées d’être des maçons ou illuminatis, furent celles aussi qui sacrifièrent le plus à cette difficile lutte pour les libertés. Ainsi ce fameux Abraham Lincol. Voici donc qu’un fameux franc-maçon qui complote contre les hommes se voit assassiné parce qu’il se battait pour la liberté des noirs. Etrange occurrence pour cette nouvelle force qu’on voit émerger de nos jours et qui semble si dénuée de culture qu’elle en oublie peut-être que ces fameux gens du secret sont ceux aussi qui ont le plus durement sacrifié à leur idéal de liberté. Parler avec symbole, édifier une œuvre comme une simple pochette de disque contenant des mises en scènes relevant de rites de passage et non de meurtre relève-t-il bien d’une organisation maléfique ou bien de simples hommes ayant choisi la voie du secret et cette poésie interprétative du monde plutôt que la vérité établie pour tous ? Des musulmans et des chrétiens, des hébreux ou des bouddhistes se satisferaient-ils vraiment d’une telle perspective ? Certes non, il faut l’espérer.
Citons encore Kennedy. Celui-ci se battait-il contre un ordre secret qui a fini par l’assassiner via la CIA ou bien s’est-il vu tout simplement éliminé par des racistes qui n’avaient pas apprécié le fait qu’un président blanc pénètre dans une maison de noirs dans la misère ? L’histoire est pleine de contresens et d’interprétations, de légendes et d’affaires dans les affaires, et les médias (à ne pas confondre avec de vrais journalistes), leurs géniteurs, des faiseurs et des défaiseurs d’hommes et de femmes. On est plongé dans un monde dans lequel la caméra fausse le jeu comme elle peut le révéler, et c’est justement entre ces deux regards que doit toujours se tenir une humanité dans laquelle ces médias font un peu office de nouvelles églises.
Le fait qu’on décide ainsi, du jour au lendemain, d’accuser un chanteur d’avoir violé un enfant, fait-il de lui le plus grand violeur de toute l’histoire de l’humanité ? Et si c’est faux, en quelle mesure devons nous apprécier la force médiatique comme révélatrice de toute vérité ?
De plus, 23 millions de dollars est-il un gage de validité de cette plainte de la part d’un enfant qui ensuite se rétracte ?
Voilà donc un chanteur qui du jour au lendemain se voit accusé de violer tous les enfants, malgré le fait qu’aucune preuve n’ait été trouvée, qu’il a des enfants qui l’adorent, et que c’est un homme qui semble manifestement avoir peine à se voir touché et à toucher les autres ? Curieuse histoire que celle de l’accusation d’une star, encore plus curieuse celle de sa mort ?
Les mots tuent, les mots vous torturent et vous mettent à bas, et lorsque ce sont des médias qui se soumettent à cette pratique de délation généralisée qui cache de la religiosité avec dans les écoutilles des petits et petites mafieuses, c’est encore plus malheureux à voir.
Alors, peut-être qu’au lieu de chercher à savoir si l’auteur de cet article est lui aussi l’un de ces terribles illuminatis ou un maçon, peut-être que la meilleure chose qu’il y aurait à faire serait de se rendre dans une bonne boutique d’ésotérisme et de s’acheter un livre pertinent traitant de l’usage de la symbolique dans ces sociétés secrètes. Peut-être qu’alors les intéressés pourrons enfin faire la différence entre acte et symbole.
Mais à une époque où c’est le sensationnalisme bidon et les complots faciles qui prévalent, il est toujours difficile de faire cette démarche simple comme de se rendre dans une librairie, l’un de ces lieux où on vous vend cette culture qui souvent nous échappe et qui pourtant n’a jamais été aussi présente dans le fil de nos sociétés bétonnées, atrophiées, hiérarchisées. Peut-être que comme dans une fiction de Wim Wenders nous ne la voyons pas cette culture, peut-être que nous nous en sommes interdit l’accès à force de défiance vis-à-vis de la mise en question et de confiance envers la culture formatée, prête à la consommation. Un penseur disait que c’était l’oubli qui menaçait le plus une société quand la culture faisait défaut. Espérons que cet oubli ne soit que passager à l’heure où on écoute des médias comme jadis le bon peuple les églises ou ces hérauts qui annonçaient les bons dires du bon roi...

Michael Jackson le musulman
Et voilà donc qu’acculée, la bête humaine vint à frapper à la porte du grand Mahomet afin non pas qu’on lui présente dieu mais qu’on le mette en présence de celui-ci.
Voilà comment on pourrait commencer ce dernier morceau d’histoire. Déçu par le dieu des blancs, Bambi se tourna alors vers celui des musulmans. En fut-il plus heureux ou bien cherchait-il toujours l’homme derrière le nom ? Mike rejoignit alors les Mohammed Ali et autres pour trouver enfin un vrai refuge. L’invisible dieu qui se chante comme des vers de poésie lui apporta-t-il réconfort ? Nul ne le saura jamais. Ainsi, un noir aura-t-il fait le tour des dieux et des hommes, peut-être pour se rendre compte qu’il ne fut jamais que Peter Pan, ce gosse à jamais perdu mais toujours retrouvé, dès lors qu’un enfant se surprend à rêver des aventures anciennes contre les pirates et le crocodile qui fait tic tac, pour se dire lui aussi faire partie des enfants perdus, ceux qui n’aiment qu’une seule chose, bondir, danser, crier, chanter, pleurer rire, bref, la liberté.
Maintenant, Mike est parti, mais il demeure derrière lui une très grande œuvre. A un âge honorable il n’avait plus rien à prouver, mais il avait su nous faire espérer quant à son retour.
Hormis son talent de chanteur, Michael Jackson possédait aussi un don d’acteur, chose retrouvée dans « Moonwalker » et le prodigieux « Captain EO », court métrage édifiant nous montrant un homme capable de développer bien plus devant une caméra que ce qu’on lui croyait capable de faire. « Captain Eo » c’était presque comme un rêve impossible, faire de la musique et de la parole une énergie capable de transformer les gens, même les plus méchants, en la meilleure part d’eux-mêmes. Aboutissement du parfait, réalisation du grand œuvre, en un sens Michael Jackson atteignait là le plus haut degré de l’excellence. L’enfant ne cachait pas qu’un être brisé qui se démenait dans la folie des hommes, il abritait un génie et un humaniste, à sa manière, quelqu’un qui voulut un temps changer l’humanité par les multiples éclats de son vaste rêve...
Et Mike s’en est allé, Peter a pris le premier train pour Willoughby, le pays de la jeunesse éternelle, et il nous manquera beaucoup...
Il fit comme un Robert Ervin Howard ou un James Dean, il rejoignit l’éternité d’un monde qui n’a de cesse d’abriter ses vivants et ses morts, ses écorchés et ses révoltés, ses faiseurs de rêves aussi.
Aussi le mime sublime laissa-t-il des enfants dont l’adorable katherine qui dit tout simplement qu’il était le meilleur père, tout simplement. Enfant brutalisé, enfant spolié de sa vie d’adulte, ce grand homme avait su quand même être père. Sublime réponse à la fatalité et preuve qu’il n’y a pas de destin, sauf celui qu’on en fait...
Merci beaucoup, mon ami, mon frère, merci pour ces années de rêves et de révoltes sages si pleins d’espoir...

Emmanuel Collot


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