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  Sommaire - Interviews -  Juan-Miguel Aguilera
Interview de Juan-Miguel Aguilera
Par Par Francois Schnebelen

Dernier ajout : samedi 10 avril 2004

"Juan-Miguel Aguilera"

La Science-Fiction a la bonne habitude de nous réserver chaque année son lot de surprises. La révélation 2001 est sans aucun doute Juan Miguel Aguilera, auteur espagnol qui a conquis le monde francophone avec une nouvelle “ La forêt de glace ” et un roman La Folie de Dieu, deux facettes de son immense talent, qui nous révèlent une SF espagnole de qualité. Maîtrisant aussi bien la SF pure et dure que les variations possibles de l’Histoire, Juan Miguel nous entraîne dans des récits surprenants qui savent nous tenir en haleine du début à la fin. SF MAG ne pouvait pas passer à côté d’un entretien avec cette nouvelle voix.


Juan Miguel, pourriez-vous vous décrire brièvement aux lecteurs français qui ne vous connaîtraient pas encore ?


Je m’appelle Juan Miguel Aguilera et je suis né à Valence, Espagne, en 1960. Depuis toujours, je suis un véritable amateur de science-fiction, que j’ai découverte enfant, avec Jules Verne. J’ai sauté la barrière lecteur-auteur avec Mundos en el Abismo, roman publié en 1988 et dont l’édition est prévue en France. Ce roman est assez connu dans mon pays parce qu’il se trouve être le premier récit espagnol de hard SF, premier roman d’une série située hors de notre galaxie, sur Akasa-Puspa. L’humanité s’est développée dans cette région de l’espace où les étoiles, très proches les unes des autres, permettent les voyages interstellaires, conformément aux lois de la relativité. Ce point de départ, très riche, permet la confrontation d’une multitude de cultures humaines et extraterrestres. Puis, plus tard, sont parus Hijos de la Eternidad et El Refugio (écrits en collaboration avec Javier Redal), ainsi que plusieurs contes et nouvelles comme Maleficio, Hari el Tonto, La forêt de glace et En un Vacío Insondable. Mon roman La Folie de Dieu, dont l’action se passe au XIVe siècle, et qui se situe à la frontière de la science-fiction et du roman historique, est mon premier ouvrage traduit en français, publié dans la collection “ Au diable Vauvert ”. Mon dernier travail en Espagne est le scénario du film de SF Stranded qui a été présenté au festival Utopiales 2001.


Dans La Folie de Dieu, vous vous servez des failles de l’Histoire pour envoyer Ramon Lull dans une quête palpitante. Est-ce à dire que l’histoire a très bien pu se passer ainsi, mais que l’on n’en a rien su ?


Il faut prendre cette histoire comme un divertissement. Je ne prétends pas rivaliser avec les historiens, mais plutôt produire une fiction aussi réaliste que possible. J’ai toujours aimé la hard SF, parce que pour moi, écrire un bon roman de science-fiction revient à réussir un tour de magie, à créer une “ illusion ”. Si l’on présente cette illusion de façon sérieuse, nourrie de détails réalistes, elle ne sera que plus forte et efficace. Pour la hard SF, on y parvient en intégrant des éléments authentiques tirés de la physique ou de la biologie ; pour La Folie de Dieu j’y suis parvenu en rassemblant une documentation historique pointilleuse. On peut jouer sur les variations du “ Et si. ”, mais ce n’est qu’un jeu.


Votre maîtrise historique m’a impressionné. Cette période (début XIVe siècle), vous intéressait-elle déjà particulièrement ou était-ce simplement le cadre parfait pour une superbe épopée ?


La personnalité de Ramon Llull m’a toujours intéressé, et touché. Sa vie n’a été qu’un voyage à travers le monde connu, en quête de quelque chose qui obséda ses contemporains : la logique du monde et de Dieu. La pensée médiévale s’inscrit pour une grande part dans ce contexte guère favorable à la science, dominé en Occident par le pouvoir omnipotent de l’Église qui, via l’anathème et le bûcher, maintenait l’orthodoxie et redressait toute tentative de déviation. Ramon Llull est un religieux animé d’une foi sincère, dans un monde où Dieu constituait l’unique réponse à toutes les questions. Il veut appréhender la logique du monde à travers la logique de Dieu et cet élan m’a toujours paru fascinant. À la même époque, suite au monumental échec de la Dernière Croisade, on abandonne définitivement la Terre Sainte. Ramon prétendait lever une nouvelle Croisade, armée non pas d’épées mais de concepts. “ Convaincre les infidèles par la force de la raison, et non par la raison de la force ”. Il pensait que les Musulmans se convertiraient ainsi en masse au christianisme. Évidemment, aujourd’hui tout cela nous paraît bien utopique, mais j’ai toujours préféré les héros idéalistes. Lorsque j’ai décidé d’écrire La Folie de Dieu, j’ai rassemblé une documentation importante sur l’époque et tous les détails qui apparaissent dans le roman, depuis la fabrication de dirigeables jusqu’aux itinéraires qu’empruntaient les voyageurs médiévaux pour traverser l’Anatolie, qui sont authentiques. C’est ma façon de travailler, il me faut créer d’abord mon histoire pour la rendre ensuite convaincante pour le lecteur. Et je prends très au sérieux la crédibilité : par exemple, n’étant moi-même pas très religieux, j’ai confié mon texte pour révision à un ami prêtre afin qu’il vérifie qu’aucun concept athée n’apparaît dans le raisonnement de Ramon Llull.


Ce livre renoue avec le “sense of wonder” cher aux amateurs de SF. Parlez-nous un peu de tout ce qui vous a influencé dans sa rédaction.


Le Voyage Fantastique est probablement l’archétype le plus marquant de la SF. Voyages dans l’espace ou le temps, à l’intérieur du corps humain, la littérature du voyage, réel ou imaginaire, a toujours satisfait notre besoin de nouveauté et de surprise. Les récits des périples médiévaux sont gorgés de ce “ sens du merveilleux ”. Marco Polo et d’autres voyageurs se dopaient à l’étrange, à l’exotique, comme nous continuons de le faire à travers les romans de SF qui parlent d’expéditions vers des mondes éloignés, peuplés de créatures surprenantes et incompréhensibles. La science-fiction telle que nous la connaissons aujourd’hui est peut-être un mélange entre différents genres (aventure, terreur, utopie...), mais pour ma part ce sont les récits de voyages qui seuls parviennent à me toucher, encore et toujours. Les histoires de voyages merveilleux et de héros intrépides qui s’aventurent dans l’inconnu ont capté mon imagination dès l’enfance. Les romans de Jules Verne, de Mark Twain et de Haggard, les films de Simbad avec les fantastiques créatures de Ray Harryhausen... tout cela continue de faire vibrer mon sens du merveilleux, et La Folie de Dieu se place dans cette même tradition du roman d’aventures. L’autre auteur qui m’a influencé est Jack Vance. Le “sense of wonder” est, selon moi, l’âme même de la science-fiction. Avec Jack Vance et sa capacité sans pareille pour recréer la fascination de l’étrange et de l’étranger, le “sense of wonder” se retrouve sous sa forme la plus pure.


Aux Utopiales 2001 à Nantes, le public a pu vous voir aux côtés de Valerio Evangelisti pour une conférence. Le clin d’œil à Nicolas Eymerich dans le livre, était-il volontaire ?


Bon, c’est une plaisanterie entre Valerio Evangelisti et moi, mais Eymerich est son personnage, il ne fait qu’une apparition dans mon roman. Quand j’écrivais La Folie de Dieu, le roman d’Evangelisti Nicolas Eymerich, Inquisiteur n’était pas encore paru en Espagne, et lorsque j’ai fini par le lire, il m’a impressionné. Je pense que c’est un livre magnifique et qu’il démontre qu’ayant un passé commun, nous pouvons écrire des romans qui nous soient davantage proches et personnels que la science-fiction américaine. C’est à peine si en Espagne l’on connaît la science-fiction européenne, et c’est dommage car elle a beaucoup plus à offrir que la SF américaine.


Une autre conférence a permis de réunir plusieurs auteurs de SF de langue espagnole. Les spectateurs ont pu en découvrir la grande richesse. Pourriez-vous juste nous donner quelques repères ?


Je me sens très proche de Rafa Marin et de Rodolfo Martinez, peut-être parce que l’on se connaît depuis des années et que chacun apprécie l’œuvre des deux autres. Pour moi, Rafa et Rudy incarnent le meilleur du genre en Espagne, mais si quelqu’un qui ne connaît pas la SF espagnole tombe sur un livre de Elia Barcelo, de Eduardo Vaquerizo, de Javier Negrete ou de Angel Torres Quemada, qu’il l’achète et le lise, car il l’appréciera. J’espère que mon livre permettra la traduction d’autres auteurs espagnols en France. Notre culture commune nous permet de raconter des histoires plus intéressantes et proches que les interminables séries auxquelles nous ont habitués les auteurs américains. De la même façon, je souhaite que la science-fiction française se fasse mieux connaître dans mon pays. Puisque de toute façon, on traduit, pourquoi se limiter aux Anglo-Saxons ?



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