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  Sommaire - Livres -  M - R -  Crimes Apocryphes tome 1 et 2



"Crimes Apocryphes tome 1 et 2 "
de
René Réouven

Editeur :
Denoël
 

"Crimes Apocryphes tome 1 et 2 "
de René Réouven



10/10

René Réouven, outre les formidables pastiches de Sherlock Holmes, a construit une œuvre très particulière, dans des genres littéraires déjà particuliers. Il a fait œuvre de précurseur en ouvrant la voie au roman policier historique pour satisfaire, avec un souci d’esthète, deux de ses passions : l’Histoire et la construction de beaux récits. Il a élaboré, ainsi, des intrigues subtiles où il introduit une large part de faits historiquement reconnus, qu’il trouble par l’adjonction d’une dose de fiction si réelle que l’on reste dubitatif devant le résultat. En effet, où est la réalité, où commence l’imaginaire ? Qu’est-ce qui relève du fait historique avéré, qu’est-ce qui relève de l’imagination fertile de M. Réouven ?

L’anthologie, en deux volumes des « Crimes Apocryphes » par la sélection de neuf textes représentatifs permet de mieux mesurer la richesse et la variété de l’inspiration de l’auteur. Celui-ci s’attache à des faits historiques « mineurs » et développe alors sa propre histoire mêlant des matériaux réels et imaginaires. Le qualificatif d’apocryphe, sied alors à merveille à ces romans. Ce terme qui, dans son sens premier concerne : « Ce que l’Eglise ne reconnaît pas, n’admet pas dans le canon biblique », s’applique par extension à tous les textes : « dont l’authenticité est au moins douteuse. ». L’auteur propose lui-même sa définition en ces termes : « ...si, à l’évidence, on ne peut prouver que c’est vrai, encore faut-il mettre les exégètes dans l’impossibilité de prouver que c’est faux. »
Ainsi, en huit romans et une novella, M. Réouven nous invite à découvrir une explication rationnelle à neuf « mystères historiques ».
Avec Tobie or not Tobie, l’auteur s’appuie sur ce texte de la Bible où le démon Asmodée est rendu responsable de la mort « de sept prétendants successifs au lit de la belle Sarah ». Il développe une intrigue autour de la belle jeune femme qui n’est pas encore mariée à vingt ans.
Dans Le Grand sacrilège, l’auteur s’offre une explication toute personnelle du mythe de la Bête du Gévaudan.
Un Fils de Prométhée mêle le mystère de Kaspar Hauser et le cauchemar, de la future Mary Shelley, d’où naîtrait la créature du fameux Docteur...
Les Confessions d’un enfant du crime conjugue la mort étrange de Gérard de Nerval, le manuscrit perdu de sa pièce sur Villon et Charles Jud, véritable Fregoli du crime, qui inspira, dit-on, le personnage de Fantômas.
Le Rêveur des plaines lui permet d’expliquer comment Billy the Kid est devenu le tireur le plus rapide de l’Ouest, quand il rencontre quelqu’un qui manie ce qui deviendra la théorie du quanta.
Les Grandes profondeurs concernent celles de l’âme humaine à l’époque victorienne. Lorsque les pensées les plus secrètes prennent corps, au sens littéral, grâce à l’invention de William Crookes, le drame couve à Whitechapel.
Voyage au centre du mystère met en scène l’antagonisme entre Jules Verne et son neveu.
Le Cercle De Quincey est une association qui demande à ses membres de coucher sur le papier un crime parfait. Mais n’est-ce pas inciter les dits-membres à vérifier le bien-fondé de leurs hypothèses ?
Dans Souvenez-vous de Monte-Christo, René Réouven exploite la vengeance entre des descendants des acteurs du drame qui inspira Dumas et donna naissance au mythe.

Outre une intrigue « au cordeau », où chaque élément s’emboîte parfaitement, l’intérêt des romans de Réouven se retrouve aussi dans une écriture superbe, de qualité, un regard de sociologue sur notre société, d’humaniste et un humour omniprésent.
L’auteur se livre volontiers à nombre de réflexions sur la nature humaine, sur ses travers et contradictions, et Dieu sait s’ils sont nombreux. Il examine, en observateur attentif et impartial de notre mode de fonctionnement, les gestes, les attitudes humaines avec bon sens, et en tire des remarques fort ironiques. Il se laisse aller à formuler quelques remarques acerbes, cependant, sur la gente féminine, lorsque, par exemple, il exprime les réticences d’un personnage à donner une information confidentielle : « ...il le dira au moins à sa femme, et de là à tout Ninive. »
Il régale le lecteur avec un vocabulaire d’une grande richesse, un art de l’image et un travail tout en finesse pour l’assemblage de termes et de mots. Cependant, il en résulte une lecture aisée, agréable, facilement accessible. Il possède une solide argumentation philosophique sur nombre de thèmes et maîtrise fort bien la rhétorique.
Son humour se teinte souvent d’ironie. Mais si l’auteur est moqueur, il n’est jamais blessant. Il couvre tous les registres de l’humour, allant du calembour du style : « il vaut mieux peindre sur soie que compter sur les autres. » à l’image percutante comme : « William, qui chipotait volontiers, contempla d’un œil rond l’assiette de hors-d’œuvre que Celi s’était confectionnée, à mi-chemin du Vésuve et de la pièce montée. ». Il décale les situations, et place des phrases, entrées aujourd’hui dans le langage commun, dans un contexte inattendu. Il élabore ce qui semble des anachronismes superbes. Mais ceux-ci peuvent se révéler exacts si on prend les propos au pied de la lettre. C’est le cas par exemple de la respiration artificielle par le bouche à bouche en usage en Médie au VIè siècle avant notre ère.
Aborder un livre de M. Réouven donne l’assurance de passer un excellent moment. On a la garantie de découvrir une histoire solide, érudite, contée sur un ton léger, badin, un ton de grand seigneur prenant tout au sérieux mais possédant le recul indispensable pour discerner l’important du futile. Ce récit est servi par une écriture pétillante aux images remarquables.

Si vous ne devez acheter qu’un seul livre cette année, c’est cette anthologie. Et l’année prochaine allez vite chercher le recueil sur les pastiches holmésiens (Chez le même éditeur). Vous vivrez de grands moments.

Serge Perraud

Crimes Apocryphes tome 1 et 2, René Réouven, Denoël coll. Lunes d’Encre, octobre 2006, 678 et 706 pages, 27 et 28 €






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