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  Sommaire - Nouvelles -  O.D. de Léthé


"O.D. de Léthé"
de
Violaine Mézière

 

"O.D. de Léthé"
de Violaine Mézière



Si je me souviens de vous ? Je ne fais que ça, hélas. J’aimerais ne pas me souvenir de vous. Je préférais même ne jamais vous avoir rencontré. Vous comprenez, vous m’encombrez. Oh ce n’est rien contre vous personnellement. C’est juste contre l’existence en général, la mienne en particulier, mais la votre fera tout aussi bien l’affaire.
Vous vous appelez Iân. Iân comment ? Aucune idée. En fait, je ne sais même pas si Iân est bien votre prénom, vous pourriez facilement vous l’être inventé. Nous nous sommes rencontrés, il y a de cela trois mois dans un café, ou plutôt je vous y ai vu, mais moi j’appelle ça une rencontre. Je pourrais vous donner toutes les définitions de « Rencontrer », verbe transitif du troisième groupe, placé dans le dico juste au-dessous de « Rencontre » et au-dessus de « rendement », mais je suppose qu’il vous suffira de savoir que « rencontrer » peux signifier « se trouver en présence de, se trouver au même endroit en même temps... » sans que j’aie besoin de vous réciter litaniquement le reste de la définition. Donc, peu importe que vous y ayez mis de la volonté ou non, que vous-même ayez eu, ou non, la sensation de faire ma connaissance. Vous vous êtes trouvé sur mon chemin. J’appelle ça une rencontre.
Vous portiez un costume bleu, avec très exactement, vingt-trois pellicules sur vos épaules, treize sur la gauche, et dix sur la droite, puis neuf, l’une d’entre elle se décrocha et plana rejoindre la poussière mêlée de cendres qui jonchait le sol. Votre costume avait un petit accroc au bas de la veste, d’où pendouillait un fil qui semblait se dandiner volontairement à portée de doigt et me donnait une furieuse envie de l’arracher. Chemise blanche, et chaussures marron. Marron ! Ça me tue ça ! Vos chaussures marron, je les vois et je les revois, je peux leur faire danser une petite gigue devant mes yeux si je le veux. Même si je n’étais pas moi, je crois que je m’en souviendrais de vos pompes.
Vous aviez posé sur le comptoir une petite mallette en tissu plastifié, une de ces pochettes souples et quasi chiffonables dans lesquelles on glisse normalement un ordinateur portable, mais la votre baillait sur son contenu autant qu’un soutien-gorge bonnet D sur une gamine de douze ans. Tout en buvant votre café, vous essayez laborieusement de chauffer la serveuse, une petite boulotte avec une sale gueule de bouledogue, et des bas filés.
-  Je m’appelle Iân, il est vraiment bon votre café, vous lui avez dit.
-  Humf, qu’elle vous a répondu.
-  Vous travaillez ici pour payer vos études ?
-  Humf.
-  Et vous étudiez quoi ?
-  La philosophie.
-  Oh ça doit être passionnant, ça doit être très dur aussi, il faut être rudement intelligent pour faire çà. Moi, j’ai ma philosophie personnelle bien entendu...
-  Humf.
-  C’est qui votre philosophe préféré ?
-  Bergson.
-  Qu’est ce qu’il a dit de beau, Bergson ?
-  Lâche-moi, ça te fera deux euros quarante.
Et elle vous a planté là en humhumfant derrière son comptoir pour aller servir un autre client. Vous avez fait comme si de rien n’était et avant de partir vous lui avez lancé « A la prochaine fois, la philosophe ! » Et vous vous êtes esclaffé. Vous savez que vous avez un rire particulièrement horripilant. Une espèce de petit hoquet de roquet, aigu et trop court, amputé de sa fin, comme s’il passait à travers une guillotine avant de s’échapper de votre bouche, haché, mutilé et tronqué... kouik, kouik... Je me souviens de votre rire bien trop souvent et du coup je me rappelle tous les rires désagréables que j’ai entendus dans ma vie. Les ricanements hyènesques, les bêlements, les glapissements, les rires qui chuintent et ceux qui n’en finissent pas de perler et de se secouer, ceux qui s’aspirent en longs gémissements porcins, et ceux qui se contiennent et se ravalent pour s’échapper en un pouffement flatuleux. Roulez pas des yeux comme ça ! Je me rends bien compte que je hurle ! Mais il faut bien que je puisse m’entendre par-dessus tous ces rires qui se mélangent dans ma tête.
Vous me remettez pas hein ? Pourtant j’étais juste à côté de vous, je buvais mon café, pépère, enfin pas si pépère que ça. J’essayais de vous ignorer et j’avais des flash-back de souvenirs tactiles, et des souvenirs de souvenirs ou peut-être même des souvenirs de souvenirs rêvés. Souvenirs du toucher de la peau, du toucher d’une flaque d’eau, d’un mur, d’un drap, d’une morve et je m’y perdais un peu dans tous ces souvenirs de sensations tactiles. Vous comprenez, toutes ces réminiscences se confondent trop souvent avec ma réalité, puisque ma réalité n’est faite que d’elles. Je tenais ma tasse, mais j’avais tellement de sensations différentes qui me chatouillaient la main, que je n’étais plus vraiment sûr de sentir son anse de porcelaine sous mes doigts. Un peu comme si on vous rajoutait des marches à un escalier que vous avez l’habitude de descendre à l’aveuglette. Admettez que vous vous seriez désorienté et que vous vous casseriez la gueule. Même chose pour moi, j’ai laissé tomber ma tasse, et le café s’est répandu dans la soucoupe en éclaboussant le comptoir.
Ça vous dit quelque chose ? Non hein ? Même là vous ne vous souvenez pas de moi ? Vous en avez de la chance. Vous faites partie des cinq milliards neuf cent quatre vingt dix neuf millions neuf cent quatre vingt dix neuf mille neuf cent quatre vingt onze veinards qui ne se sont pas bouffé du Léthé in-utero. Vous avez peut être même oublié le Léthé, on oublie ce qui gêne quand on est comme vous. Léthé, formule aussi secrète que celle du Coca-Cola, que tout le monde s’est bien vite empressé de biffer de sa mémoire. Ils étaient formels les savants fous blousés de blanc, vous savez, tous les petits rats auxquels on avait administré le Léthé se souvenait des parcours les plus compliqués après les avoir explorés une seule fois. Aucune raison que ça ne marche pas sur les humains. Deux mille euros, c’est le prix qu’on a payé ma mère, elle et les huit autres filles de Mnémosyne choisies au hasard dans les quartiers défavorisés, qui devaient se shooter au Léthé tout au long de leur grossesse, pour donner naissance à de prodigieux humains, plus intelligents, dotés d’une mémoire illimitée. Les pionnières, les mères de la nouvelle patrie, les ancêtres de ce que serait l’humanité si l’expérience était concluante.
On était viable à la naissance, vous savez. Ça a commencé immédiatement, je me souviens du visage de la sage-femme qui a accouché ma mère. Je sais ce que c’est que d’émerger du vagin d’une femme, parce que je peux me le rappeler. C’est le seul souvenir que j’ai de ma mère, le seul que je ne devrais pas avoir : à quoi ressemblait sa chatte et l’effet que ça faisait d’être dedans.
Les cinq premières années, on les a vécues dans le centre. On les navrait les blousés, ça se voyait. Ils se sont vite rendus compte qu’autant de mémoire était un handicap. On ne pouvait pas absorber notre environnement et avoir tous les souvenirs d’un jour s’accumuler sur ceux de la veille, de l’avant veille et de l’avant avant veille, et fonctionner normalement. Deux d’entre nous n’ont jamais appris à parler, ils ont vécu toute leur vie à ingurgiter des stimuli et à s’en souvenir, dans une boucle cauchemardesque de films vus et revus auxquels devaient s’ajouter en flashs stroboscopiques les nouveaux éléments de la journée. L’un d’entre nous s’est défenestré à quatre ans. Le centre a fini par nous laisser tomber, on nous a placés dans des orphelinats, en espérant que notre mémoire se calme ou qu’on en crève tous sans trop faire de bruit.
C’est pour ça que pour moi vous êtes un être familier, vous faites partie de mon quotidien, comme tous les autres, tous ceux que je croise ou que je ne fais qu’apercevoir. A force de me souvenir, je connais toute la putain de planète de vue.
Tenez, je connais aussi la fille qui était à ma droite au comptoir, tout juste sortie de l’adolescence et pas encore tout à fait femme, avec cet air un peu irrité, un peu affolé de quelqu’un perdu trop près du but. Elle se bouffait les ongles et se cachait derrière ses cheveux, qu’elle prétendait dégager de son visage en y passant la main, mais qu’en fait elle ramenait inlassablement, fourbement en avant. Je connais le flic qui est entré pour commander un café à emporter, un molosse dont la carrure plissait l’uniforme aux coutures, comme si le budget textile de la police ne pouvait fournir autant de mètres de tissu par personne. Je connais la petite vieille qui est passée devant le café à très exactement 10H 25 à votre montre. Oui c’était bien l’heure, je revois les aiguilles. Elle portait un manteau grisâtre qui devait puer la vieillesse tout autant qu’elle. Elle avait les cheveux de ce mauve crémeux qu’affectionnent tout particulièrement les mémés. Elle était courbée, pliée, voûtée, bossue, tordue par sa gloutonne overdose de temps et promenait une espèce de rat qu’elle devait prendre pour un chien et qui niaquait les pigeons...Pigeon, oiseau granivore de la famille des Colombidés, le pigeon Biset, ou de roche, qui niche dans les falaises et les monuments des villes, est l’ancêtre des races domestiques, tel que le pigeon élevé pour sa chair. Le pigeon voyageur, doué d’un remarquable sens...
Vous voyez, Iân, c’est ça le pire dans mes souvenirs. C’est que chaque souvenir en éveille un autre. Soyons clair, ce n’est pas le souvenir en lui-même qui m’exaspère, ni même le fait qu’il ne disparaisse jamais, mais le fait qu’il s’associe immédiatement à d’autres souvenirs, comme un premier domino branlant qui en entraînerait des centaines dans sa chute.
J’ai bien essayé de ne plus me créer de souvenir. On a tous essayé, l’un d’entre nous avec un fusil à pompe coincée entre les molaires, un autre avec une corde cravatée un peu top serré. Moi, du jour au lendemain, j’ai débranché le téléphone, la télé, la radio et je me suis enfermé dans la salle de bain après en avoir peint la fenêtre en noir. J’y suis resté une semaine entière sans aucun stimulus. J’avais réglé la question nourriture, boisson et évacuation : je buvais l’eau du robinet, mangeais des préparations de régime SlimFast en poudre par poignée, et dormais assis sur les toilettes. Aucun bruit ne venait me troubler, aucun événement. Ça aurait du normalement m’empêcher de me fabriquer des souvenirs. Pensez-vous ! Je me souviens de chaque teinte d’obscurité dans cette salle de bain, de chaque variation dans le vrombissement du silence, de chaque souvenir de souvenir que j’y ai eut, et de chaque souvenir déclenché par un souvenir de souvenir. Foutues réactions en chaîne !
Tenez par exemple quand je pense à vous, Iân, je ne pense pas qu’à la scène de notre rencontre en elle-même, ni a tout ce dont j’ai pu me souvenir à la vue du flic, de la vieille, de la serveuse ou de l’over-pubère. Quand vous avez quitté le bar, j’ai fait l’erreur de vous suivre des yeux. Vous êtes monté dans un bus, ce qui m’a immédiatement rappelé tous les bus que j’avais pris depuis ma naissance et entre autre le bus 198, qui va de l’avenue de Choiseul à la rue Leclerc, que j’avais pris dix jours plus tôt.
Il y avait vingt-sept personnes à bord, huit hommes et dix-neuf femmes. Onze avaient à vue de nez entre trente et cinquante ans, neuf étaient du troisième âge, et sept étaient ou des enfants ou des ados. Il y avait six noirs, d’ébène à ambre, deux asiatiques, deux beurs, une latina et seize de différents degrés de roseur. Ça vous intéresse pas ce que je raconte ? Mais c’est justement pour ça que je vous le raconte. Et estimez-vous heureux, à la limite, vous d’ici quelques heures, vous ne vous souviendrez pas de tous ces chiffres, alors que moi dans quarante ans, je pourrais vous les citer avec la même précision. Et s’il n’y avait que les chiffres...
Les chiffres pour vous, ce ne sont que des pense-bêtes qui codifient une scène du passé. En fait vous apprenez à coller des numéros et des noms à vos souvenirs afin justement de ne pas les oublier, vous les cataloguez dans des petits dossiers bien étanches les uns des autres, et vous les régurgitez traduits en ces confortables concepts abstraits que sont les mots.
Moi, je n’ai pas besoins de codifier quoique ce soit. Tout est gravé. Je me souviens des visages, des corps, des façons de bouger, des mots exacts qui ont été échangés, des odeurs. L’odeur de vingt-sept personnes qui m’accompagnera pour le reste de ma vie. Tout m’accompagne, vous savez, comme si je devais porter le fardeau d’avoir à me souvenir de l’humanité au cas ou la postérité n’était pas foutue d’assumer sa tâche. Et honnêtement vous croyez que çà me passionne plus que vous, ce genre de souvenir ?
Donc quand je pense à vous, je pense à ces vingt-sept personnes, dont deux finlandaises. Je sais qu’elles étaient finlandaises parce que je les entendais parler, « Sini kaski kaatukahan, koivu solki sortukahnan, kun ääni kuulunevi, kuni vierrevi vihellys ! » Entre nous, je ne panne rien au finlandais, je pourrais l’apprendre en quelques heures si je le voulais, mais çà me ferait encore plus de souvenirs ingêrables. Je sais juste le reconnaître depuis que j’ai vu une émission sur l’économie finlandaise à la télé. Evidemment, je ne vais pas vous surprendre en vous disant que je peux me repasser cette émission en boucle dans ma tête autant de fois que je le veux, « La Finlande, pays d’une superficie de 338.000 kilomètres carré sur laquelle sont disséminés cinq virgule deux millions d’habitants, est l’un des pays les plus richement boisés du monde, sa forêt s’étend sur 22 millions d’hectares... blablabla blabla... » Je me souviens de Joni Unohtaa, PDG du groupe du même nom, et de la petite statue d’un cheval ruant sur le bord de son bureau. Je me souviens de la passante à gauche de l’écran, devant le département des services sociaux de Helsinki, rue Mäkelän. Elle était empâtée, rosâtre et blanchâtre comme un loukoum poudré de sucre glace. Je l’ai revue six mois plus tard, sur cette même télé, figurante dans une série américaine certainement filmée deux ans plus tôt, comme quoi, chronologiquement parlant, mes souvenirs peuvent être fallacieux.
Dans cette série, elle tenait, pendant quatre secondes et quelques centièmes de pellicule, le rôle d’une cuisinière dans la cantine d’un lycée où s’étaient infiltrés de gentils flics incognitos dans le but d’arrêter un trafic de drogue organisé par les meilleurs élèves, rejetons de grands pontes corrompus qui avaient main mise sur toute la ville.
Cet épisode, qui s’est autant ancré en moi que la position dans laquelle j’étais assis et la marguerite qui se fanait dans son vase sur la télé, m’a évidemment rappelé ma propre expérience scolaire. Tous mes camarades de goulag qui me haïssaient parce qu’ils me croyaient béni des dieux, protégé dès le berceau par de gentilles et féeriques marraines qui m’auraient conféré, en don baptismal, ce super pouvoir, cette incontrôlable mémoire eidétique, éponge boulimique qui ne cesse de dégueuler ce qu’elle absorbe morphalement. Cette monstrueuse mémoire dont mes carabosses de marraines ont gentiment dynamité le filtre après me l’avoir offerte, ce qui la rend aussi insupportable qu’inutile.
Même les profs détestaient m’entendre ressortir mot pour mot toutes leurs leçons ou le contenu des livres, de A à Z, table des matières comprise. Une prof de latin, demoiselle et moustachue, un pied et demi dans la tombe, exaspérée par mes déclinaisons parfaites jusque dans leurs id-id-ejus-ei-eo avait un jour croassé, « la mémoire est souvent la qualité de la sottise. » Putain, ce que ça m’avait blessé. Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point ça m’a fait mal, à quel point ça me fait toujours mal.
Et je ne parle pas d’un petit mal de mauviette. Vous, quand vous vous souvenez avoir eut mal, vous vous souvenez de votre douleur de façon intellectuelle et quantitative. La douleur physique que vous avez éprouvée dans votre chair, vous ne vous en souvenez pas, vous ne la ressentez pas, vous ne la revivez pas. Vous pouvez, à la limite, si la douleur a été particulièrement éprouvante, ressentir une autre souffrance qui se substitue à cette première douleur physique. Ce substitut n’est qu’un inconfortable malaise, peut être accompagné de nausée, de maux de tête, de palpitations, de crises d’angoisse et de coups au cœur. C’est en fait votre bienheureuse et imparfaite mémoire qui vous ressert, en chat-échaudé-craint-l’eau-froide, les souvenirs barbelés, hérissés de « ne refais pas la même connerie »qu’elle s’est fabriqués pour votre propre bien. Parce que voyez-vous, votre mémoire et vous travaillez en équipe.
Moi quand je me souviens d’une douleur, je m’en souviens telle quelle. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’en me souvenant m’être cogné le genou, je revis cette douleur dans son intégralité et en perds l’équilibre, il y a tout de même une certaine marge d’éloignement qui me permet de faire la différence entre souvenir et réalité, une sorte de force de l’habitude qui me permet de passer outre cette réminiscence de douleur, de m’y habituer, de m’y mithridatiser. Mais toutes les douleurs de ma vie me butinent encore aujourd’hui, à fleur de nerfs.
Alors vous voyez ? Vous comprenez ? Quand je pense à vous, je pense à la serveuse, qui elle-même me rappelle un bouledogue et ça me rappelle le Poitou, Neuville du Poitou, parce qu’il y avait un élevage de lévriers, l’antithèse canine du bouledogue. Je pense à cet agent de police qui ne me rappelle ni Hutch, ni Maigret, ni Clint Eastwood, mais du coup finit par tous me les ré-ancrer en mémoire, à la petite vieille et son clebard chasseur de pigeons, famille des Colombidés, à cette conversation que vous avez eut avec la serveuse, à votre complet poudré de la peau morte de votre crâne, au bus que vous avez pris, à celui que j’avais moi-même emprunté dix jours auparavant, à ces vingt-sept personnes, aux deux finlandaises, à l’économie de leur pays, à la figurante de série télé, à la marguerite qui n’en finit plus de se faner sur mon écran télé, à mes difficiles périodes scolaires, aux déclinaisons latine qui me reviennent toutes d’un bloc et égrainent leurs rosa-rosa-rosam, pendant que j’ai mal.
Bien sur que j’ai eut de beaux souvenirs, du moins ils l’étaient, la première fois que je m’en suis souvenu, et peut-être même la dixième fois, mais ils s’accrochent les uns aux autres, se chevauchent, se superposent, se prennent en sandwich, se bouffent et se rognent pour essayer d’atteindre cette prédominance à laquelle aucun d’eux ne pourra jamais prétendre, faute de place et faute de temps, car, avec ces réactions en chaîne, une seconde de réalité peut être égale à des jours de souvenirs.
Comment voulez-vous que je me projette dans l’avenir alors que je suis hanté par le passé ? Comment voulez vous même que j’en aie envie quand je sais que mon avenir ne sera fait que de tous ces souvenirs que je connais déjà par cœur, qui me lassent, me fatiguent, m’ennuient et me dégoûtent, sans parler de tous ceux que je n’ai pas encore vécus. Voyez-vous, ce que je redoute dans l’avenir, c’est l’agrandissement du passé.
Moi, tout ce que je veux, cher Iân, tout ce que je veux, c’est pouvoir un jour oublier où j’ai foutu mes clefs. Mais vous savez quoi ? Je me souviens de chaque emplacement qu’elles aient jamais occupé. Et je n’en peux plus, vous comprenez, je n’en peux plus de cette mémoire trop vive, dans laquelle tout s’incruste, tout s’imprime indélébilement pour en ressortir en une incontrôlable diarrhée. Alors je me suis dit qu’était venu le moment de stériliser mes souvenirs, de les empêcher de croître et multiplier, et par coïncidence, je vous ai vu tout à l’heure attendant votre bus. C’est pour ça que je vous ai attiré ici, pour ça que vous êtes attaché, bâillonné, des nœuds bien solides que j’avais appris à faire quand je faisais de l’optimiste, le nœud de huit, le petit serpent sort du puits, fait le tour de l’arbre et re-rentre dans le puits...
C’est aussi pour ça que j’ai un flingue, en fait c’est pas pour ça que je l’ai acheté, mais c’est pour ça que je le pointe sur vous. Je l’ai acheté pour me buter moi. Je m’étais dit que, j’avais qu’à faire comme les huit autres, ce serait le meilleur moyen de mettre fin à tout. Mais qui me dit que mort, linceulé, encerceuillé et enterré, je ne continuerais pas de me souvenir ? Que je ne revivrais pas, dans une éternité de différentes teintes d’obscurité et de variations de vrombissement de silence, le souvenir de ma propre mort ? Qui me dit que chaque morsure de vers, chaque couche de mon corps décapé par la putréfaction ne s’incrustera pas dans ma mémoire baillante ? C’est un bien trop grand risque à prendre.
Mais vous, vous, je peux vous butter ! Et je crois que j’en butterais beaucoup d’autres après vous. C’est pas vous que je veux tuer, une fois de plus, ne voyez pas cela comme quelque chose de personnel. Ce que je veux éradiquer, ces sont tous les nouveaux souvenirs que vous risquez de me créer, l’encombrement qui résulterait de votre persistante existence si je ne décidais pas d’y remédier.
La seule chose qui me dérange là dedans, c’est que je vais devoir vivre avec le souvenir de votre mort. Alors, s’il vous plaît, soyez chic, faites-moi un dernier beau souvenir de vous, ayez la générosité de mourir dignement, ou je ne sais pas moi, faites quelque chose de drôle. Et si ça peut vous rendre la chose plus facile, je peux vous assurer que vous vivrez éternellement dans mes pensées.

FIN



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