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  Sommaire - Nouvelles -  Le Pirate de la voie lactée


"Le Pirate de la voie lactée"
de
Eric Vincent

 

"Le Pirate de la voie lactée"
de Eric Vincent



Les mains emprisonnées dans les orifices de guidage, Casper Valentin menait sa navette avec dextérité. À quelques encablures du museau de sa rapide monture, le beau jeune homme, cheveux blonds, teint pâle, silhouette élancée, voire filiforme, découvrait Space Tower, la plus grande des stations spatiales, dont le volume total avoisinait un dixième de la Lune. La plus sécurisée, également. Elle était constituée de divers assemblages distants les uns des autres de plusieurs kilomètres. La liaison entre les complexes industriels s’effectuait par navette ou par tube de lumière. A l’écart, un bâtiment à la forme reconnaissable entre toutes flottait en rotation lente. Pour le décrire, il suffisait d’imaginer six fleurs de tulipe perroquet reliées par une structure centrale en forme de prisme au niveau de leur base ronde. À la place des pistils, d’immenses paraboles projetaient des ondes tourbillonnantes vers six points de l’espace : les six points cardinaux. Chaque élément, appelé justement "tulipe", comportait un gigantesque hangar capable d’accueillir une centaine de navettes. Au-dessus, des complexes hôteliers cohabitaient avec des centres commerciaux modernes. Des espaces de détente et de loisirs s’étendaient sur des dizaines d’étages. Des ascenseurs de lumière solide propulsaient les détenteurs de passeports spéciaux aux ultimes étages, dans le saint du saint, la Bourse. Un privilège réservé aux "golden boys" dûment accrédités.
À l’aide de quelques battements de cils perçus par un capteur, Casper composa le code d’autorisation d’entrée dans le périmètre de Space Tower. Il aurait l’occasion de vérifier immédiatement si ce code valait le prix déboursé. Si la réponse négative se profilait à l’horizon, puissamment armés, une vingtaine de chasseurs du Groupement Logistique AéroSpatial (le G.L.A.S.) lui collerait aux basques dans les trente prochaines secondes, et c’était trop peu pour leur échapper. La concentration militaire et policière atteignait un tel niveau à Space Tower qu’on rencontrait un type en uniforme pour deux usagers. Avec ces crétins verts (leurs uniformes étaient kakis...), il était hors de question de négocier. Ils tiraient toujours avant de poser des questions. Un réflexe inné !
" Code accepté !" aboya quelqu’un dans le système d’amplification sonore.
La voie était libre. Il vérifia sa tenue dont la couleur, grise, était tout à fait appropriée pour un grossiste en marchandises. Elle le protégerait des terribles rayons cosmiques et des vents solaires, fréquents près d’Aldara, une étoile naine blanche. La ceinture de protection de Space Tower s’abaissa en un point précis et libéra un passage juste assez large pour sa navette, un engin trapézoïdal de type Kenno dépourvu d’armement, large d’une vingtaine de mètres et long d’une quinzaine,. Il ne traîna pas pour traverser. D’autres obstacles, nettement plus sérieux, l’attendaient, auxquels il faudrait ajouter quelques désagréables surprises improvisées au gré des allers et venues dans le complexe industriel et économique. Pas question de commettre la moindre erreur : les troupes veillaient au grain dans le moindre petit recoin des modules.
Malgré tout, Casper n’y accordait pas tellement d’importance. Ce qu’il redoutait, c’était le système de bourse virtuelle. Les débutants ne résistaient pas plus de trente secondes lors de leur première connexion. Pour former un bon boursier, capable de supporter le branchement et de tenir la distance, un minimum de six mois de formation était nécessaire. Lui n’aurait droit qu’à une seule tentative pour réussir sa vente.
Du bout des doigts, il donna de légères impulsions au moteur. Le réacteur obéit et libéra une salve de silico-hydrox, un mélange d’oxygène, d’hydrogène et de silicium enflammé, pour se rapprocher de la "tulipe" qui lui faisait face. Parvenu à moins de cinq kilomètres, il abandonna les commandes au gestionnaire du parking des navettes. Etant donné l’encombrement de l’aire de stationnement, le contrôle à distance s’imposait. Il ressentit une modification dans le comportement de son appareil, comme s’il venait d’atterrir sur des rails invisibles où de multiples aiguillages modifiaient à tout bout de champ sa direction. Prudent, il se sangla à son siège ; l’attraction magnétique réservait parfois de déplaisantes secousses. Une bonne initiative car l’administrateur des emplacements imprima une brusque poussée qui multiplia par dix le poids de son corps durant quelques secondes.
" Oh ! Doucement l’ami ! Je tiens à la vie !
- Désolé !" répondit une voix rauque et métallique.
Une saleté de cyborg ! pensa Casper. Insensible aux accélérations et à la douleur ! Je me demande quel abruti l’a placé à ce poste ? Méfie-toi, mon pote ! Tu recommences ce genre de torture et je t’en promets une belle et longue dès que j’aurai quitté la station !
L’attracteur le déposa au niveau de l’un des étages supérieurs. Tous les systèmes de navigation se turent ; il était à quai. Il sortit de la cabine pour se poster à l’entrée du sas et prit soin de vérifier une dernière fois qu’il ne transportait aucun objet illicite susceptible d’attirer l’attention de la Sécurité. Le bruit caractéristique du verrouillage du couloir souple lui parvint. Il se munit d’une minuscule mallette bleue et y fourra son passeport électronique universel - qui lui servirait également à régler les petites transactions -, un communicateur longue distance, une vidéo et sa brosse à dents accompagnée d’un tube de dentifrice. Quelques instants plus tard, il quittait le navire.
Il se présenta à l’enregistrement des voyageurs en transit. L’officier, une femme au crâne totalement rasé, symbole de son appartenance au G.L.A.S, décrypta son passeport durant cinq bonnes minutes en lui faisant subir toute une batterie de tests, comme pour prendre en défaut l’authenticité du précieux sésame. Devinait-elle qu’il s’agissait d’une copie ? Le type à l’allure de gamin qui se tenait devant elle n’était pas non plus le godelureau qu’il prétendait être. Son instinct le lui criait. En un autre lieu, elle l’aurait sans doute abattu sans sommation. Un flot de haine la submergea et elle porta inconsciemment la main à l’étui de son arme. Puis elle reprit ses esprits. La suspicion faisait partie de sa nature. Elle n’était pas devenue commando spécial, section d’élite au sein du G.L.A.S. par hasard. Elle avait été sélectionnée en fonction de son patrimoine génétique et soumise à une intense préparation.
" Ouvrez votre mallette !" ordonna-t-elle.
Casper s’exécuta sans protester, mais il n’en pensait pas moins : cette créature sans âme ne méritait pas la dénomination de "femme". D’ailleurs, possédait-elle seulement une once de féminité ? Probablement pas. En outre, son conditionnement avait balayé toute forme de sentiment.
"Qu’est-ce que c’est ?
- Un support vidéo de produits à vendre.
- Et ça ?
- Je déteste avoir une haleine de coyote. Je vends aussi des brosses à dents et du dentifrice. Celui-ci traite et colmate les caries. Il protège aussi des concentrations de gamma que l’on trouve dans certains sucres de synthèse. Quant à la brosse, c’est un système révolutionnaire activant la régénération des tissus de la gencive. Avec elle, terminé le déchaussement dû aux carences en vitamines réelles.
- Rien à foutre de votre baratin ! Vous venez pour la première fois, à ce que je vois !
- Oui.
- Vous faites chier ! Vous êtes un de ces connards qu’on va réexpédier sur une civière, les neurones en marmelade ! Barrez-vous tout de suite, vous nous éviterez des formalités !
- Je tiendrai. Ne vous en faites pas ! la rassura Casper.
- C’est ça ! Allez ! Circulez ! Par-là !"
Cette aberration de la nature désignait l’accès aux centres commerciaux. Il poussa un ouf ! intérieur de soulagement.

* * *

L’apprenti boursicoteur n’avait jamais été confronté à une telle concentration humaine de sa vie, même dans ses pires cauchemars. Il progressait lentement dans la masse, jouait parfois des coudes, submergé par les décibels des centaines d’annonces publicitaires diffusées simultanément. Cette cacophonie lui faisait regretter amèrement le silence souverain de l’espace.
A chaque intersection, des contrôles inopinés s’opéraient sous l’égide du G.L.A.S. Casper navigua parfois à contre-courant pour éviter la flicaille. Son passeport avait sans doute passé le premier contrôle avec succès, il n’en demeurait pas moins un faux, réalisé il est vrai par un artiste de génie.
Il aperçut enfin son objectif : un immense cercle, large d’une cinquantaine de mètres de diamètre, contenant une myriade de plaques circulaires mono-métrique. Casper ne connaissait pas ce type d’ascenseurs mais Space Tower concentrait le nec plus ultra de l’innovation technologique. Il suffisait de mettre les pieds sur l’un des emplacements éclairés en vert.
Casper s’avança sur une plaque libre, sentit le sol se ramollir sous ses pieds, prendre une consistance gélatineuse. Puis il éprouva une légère perte d’équilibre due à l’élévation soudaine du plateau de lumière. Qui prit de la vitesse et stoppa au dix-septième étage de la Bourse. Avant cela, il avait franchi les quarante étages de la zone commerciale.
Des flèches jaunes se matérialisèrent sur le sol afin de le guider jusqu’à son poste de travail. Il découvrait le sanctuaire de l’argent, la cause de quelques crashs économiques et de nombreuses embolies cérébrales. Chaque "golden boy" disposait d’une cabine personnelle pour intervenir sur le marché avec tout le confort et tous les outils nécessaires à son activité. Casper exécuta un tour complet sur lui-même. Chaque cabine était identifiée par un numéro. La sienne se trouvait au quatre-vingt-quatre. Il y en avait cent. Ce cercle de cabines existait en cinq autres exemplaires à l’étage. Comme il savait qu’il y avait trente étages consacrés à la bourse et six tulipes, il parvint rapidement à un total de cent-huit mille. Cent-huit mille cabines ! La connexion assurée avec Universal Net, le réseau d’échange d’informations à l’échelle de la galaxie !
La Bourse n’avait plus rien à voir avec l’antiquité du vingtième siècle où se pressaient des jeunes loups aux dents affûtées. La cotation des différentes monnaies était rangée au rayon des souvenirs. Dans toute la galaxie, tout se réglait en grabuges. Cette nouvelle unité monétaire avait condamné une expression typiquement française : "Il va y avoir du grabuge !", signifiant que les ennuis, voire la bagarre, allaient commencer. A présent, cette maxime était synonyme d’une arrivée massive de pognon !
Universal Net était le canal le plus rapide pour faire grimper son compte bancaire. Le plus dangereux, aussi, à cause des risques de folie provoquée par la surcharge des neurones. Casper se convainquit que cette réputation était surfaite et il pénétra dans la cabine. Il devait vendre ses marchandises. Il ouvrit sa mallette et prit la cartouche vidéo. Pas de problème de compatibilité, ces cassettes à pile étaient parfaitement standards. Il l’introduisit dans le lecteur. En deux secondes, elle fut décodée, prête à l’emploi. Il s’installa sur le fauteuil en cuir. L’endroit était sinistrement fonctionnel. Un carrelage blanc, des murs en résine synthétique peints en bleu ciel, le plafond en blanc. Le mobilier se résumait à un mini-bar garni, des toilettes et une cabine de rafraîchissement. Le strict nécessaire pour soutenir des journées de travail de soixante-douze heures, un record qu’atteignaient certains "golden boys" gavés d’amphétamines, de tonicardiaques et de puissants dérivés de la caféine. Ces tarés se faisaient des fortunes gigantesques mais, une fois sur deux, le profit leur échappait pour cause de décès prématuré. Les conséquences d’une surdose massive d’excitants artificiels et chimiques.
De part et d’autre du fauteuil étaient suspendus les éléments d’un harnais cinq points et d’une simple ceinture deux points. Autant que sur un chasseur Véga ! Diable ! L’expérience secouait-elle à ce point ? Par prudence, Casper passa les bras et les jambes dans les sangles et les verrouilla au niveau de la poitrine. Puis il tira les boucles une à une pour resserrer. Enfin, il emprisonna ses cuisses avec la ceinture deux points, prit son communicateur et l’activa.
" Transmission dans vingt minutes.
- OK !" répondit une voix inconnue.
Il reposa le minuscule boîtier dans sa mallette. Deux boutons contrôlaient l’intégralité du système de bourse virtuelle. Celui de gauche démarrait la séquence, celui de droite la stoppait. Enfin, pas toujours ! Le système était si enivrant, si subversif, qu’il vous submergeait, vous entraînait dans les méandres tumultueux des programmes et des informations. Il emportait votre esprit, le numérisait, et seule l’odeur de la putréfaction après quelques jours passés dans la cabine alertait la sécurité de Space Tower. Les programmes et la folie avaient le pouvoir de vous empêcher d’appuyer sur le bouton droit. Ces saloperies codées avaient même trouvé la parade contre une astuce de certains "golden boys". Quelques uns d’entre eux avaient bricolé un système avec du latex placé entre leur main et l’accoudoir et ils devaient par conséquent fournir un réel effort pour garder la main en l’air. A la moindre faiblesse passagère, au moindre coup de fatigue, ils se relâchaient, la main s’abattait sur le bouton pressoir et libérait leur esprit. Eh bien ! les programmes capteurs d’information avaient trouvé une riposte, le tétanos virtuel, qu’ils inoculaient à un "golden boy" persuadé d’en être victime, lui bloquant tous les muscles et lui empêchant l’interruption inopinée de la transmission. Ils se connectaient sur votre cervelle et vous vidaient les neurones en une trentaine de secondes. Des milliards d’informations primaires étaient transvasées dans leurs mémoires avides et gourmandes. Il se murmurait que ces programmes émanaient de mutants cyborg, une race en perpétuelle croissance qui visait la conquête de la galaxie.
Casper inspira profondément et enfonça le bouton d’initialisation. La cabine disparut instantanément. A la place, il se vit entièrement libre de ses mouvements, évoluant sur des plans mobiles. D’autres plans transparents se coloraient de menus de navigation dans le système. Il suffisait de les effleurer de ses mains irréelles. Des images de promotions, de publicités accompagnées de musiques tonitruantes surgirent devant lui. Tout se passait comme si une armada de panneaux publicitaires, d’enseignes lumineuses, d’écrans holographiques surgissait hors du sol, cherchant à occuper la meilleure place pour être en vue du nouvel arrivant sur le marché. En moins de cinq secondes, il fut cerné. Trois secondes plus tard, l’assourdissant vacarme atteignait cent-vingt décibels : le seuil au-delà duquel la surdité était assurée. A cent-cinquante, c’était la mort. La douleur s’amplifia, l’assaut devint impossible à contenir. Il pressa instinctivement le bouton droit, sentant sa vie en danger.
Il transpirait à grosses gouttes. En huit secondes ! Il évaluait mieux l’ampleur du problème. Il ne devait pas se laisser emporter. Il devait dominer ces forces démoniaques. Il prit une profonde inspiration et se reconnecta en prenant immédiatement la parole. C’était la clef de la réussite. Naviguer en vocal pour vaincre.
" Je veux créer une société commerciale. Je souhaite obtenir le formulaire standard. Celui-ci apparut. Sans perdre une seconde, Casper enchaîna : Voici les renseignements. Prénom du gérant : Casper. Nom : Valentin. Forme : grossiste en biens meubles. Compte : 2454771122HK. Virer mille grabuges pour la création de la société. Domiciliation : base Lunar vingt."
Il reprit son souffle après avoir débité ses ordres sans discontinuer. Cela suffit pour que de nouvelles réclames apparaissent.
" Ecran produits à télécharger de la page un à la page vingt-six. Transférer mes offres sur le marché."
Il coupa la communication dès que la création de sa boutique virtuelle fut achevée. Les pages de produits concernaient des épices, des bijoux, des outils d’excavation, des tenues de fête, des pièces de rechange pour des télescopes spatiaux, des conserves de caviar en provenance d’Océania, la planète du poisson. Un véritable bazar. Un inventaire de bonnes affaires réalisées dans tous les recoins de la Voie Lactée ? A voir...
Casper consulta son ordinateur de poignet. Encore dix-sept minutes à patienter. Il se détacha. Les sangles étaient distendues. Un signe évident que son corps avait violemment réagi pendant sa connexion. Pour sa bonne santé, il devrait éviter de prolonger ce genre d’activité. Il ouvrit le réfrigérateur. A sa portée, il y avait un assortiment de bouteilles colorées. Il se versa une rasade d’alcool de noix. La liqueur titrait environ cinquante degrés. Il défit un petit paquet de gâteaux et grignota un biscuit sablé. Il disposait d’un peu de temps.

* * *

Casper s’était mentalement préparé à une nouvelle connexion. La dernière. Cela valait mieux pour sa santé. Il répéta une dernière fois l’enchaînement des opérations à mener au cœur de la Bourse, et il plongea.
Immédiatement, ses mains écartèrent les publicités et ses doigts sélectionnèrent le marché aux enchères. Vocalement, il se dirigea vers sa boutique. Des offres avaient été enregistrées pour l’ensemble des marchandises. Il les avait choisis suffisamment attractives pour susciter l’intérêt des acheteurs. Le prix de base des épices avait été placé à un niveau tellement bas qu’il était assuré de casser la baraque. En se faisant remarquer sur le marché, il gagnerait une réputation de sérieux en quelques minutes.
Les enchères stagnaient. Il patienta une minute sans cesser d’occuper ses fonctions cérébrales, conscient du danger. Il sélectionna le catalogue de "Gun Corporation", un des géants de l’armement léger, le descendant des Winchester et autres Smith et Wesson. Le nouveau Trion sortait. A deux cent-trente grabuges, un prix dérisoire, cette arme, basée sur l’émission de faisceaux de micro-ondes concentrées, se moquait pas mal des boucliers déflecteurs de rayons lumineux. Son principe révolutionnaire grillait un mec normalement constitué en un centième de seconde. Sa portée avait été améliorée ; elle atteignait trente-cinq mètres. Au-delà, la dispersion entamait son efficacité. Après cinquante mètres, elle n’occasionnait plus la moindre lésion. Deux cent-trente grabuges pour cette petite merveille.
Malgré ces caractéristiques alléchantes, Casper penchait pour le fusil d’assaut à accélération de particules. Certes, un bouclier pouvait stopper ou dévier le tir. Mais la violence de l’impact était telle que l’adversaire était déséquilibré neuf fois sur dix ; le second coup au but, lui, était fatal.
Il reprit pied sur le marché aux enchères. Le cours du mandragone, une épice semblable au saté entrant dans la composition de soupes et de sauces, avait progressé. Les offres reprirent et il libéra le stock au profit d’un "golden boy" oeuvrant au nom d’un grand distributeur alimentaire. Tout en passant des ordres de vente, il chargea les pages vingt-sept à trente-cinq de son catalogue. Il cédait contre espèces sonnantes et trébuchantes des diamants synthétiques, des robots Activa parfaits pour les travaux ménagers, des serres miniaturisées indiquées pour la survie en milieu hostile, des kits de survoltage pour les moteurs de navettes et du Nadar. Ce minerai solide, une fois raffiné, devenait un liquide aussi clair que de l’eau. Il provenait essentiellement d’une seule planète de la galaxie : Tekra. Ce carburant hautement énergétique et parfaitement instable était essentiel à l’amorçage des centrales à fusion et autres générateurs de plasma des vaisseaux spatiaux, du plus petit chasseur au plus grand tanker. Sa rareté en faisait un produit, malgré les tentatives de plafonnement du cours entreprises par le gouvernement interplanétaire dirigé par le président Wang.
L’information circula. De nouvelles enchères débutèrent. Casper pria le système de lui afficher la météo régnant dans Alpha du Centaure, soucieux des vents solaires de la géante rouge. L’activité de ce type d’astre était si démesurée qu’elle perturbait gravement l’électronique de bord et qu’elle générait des cancers que la médecine savait désormais guérir, sans doute, mais à condition qu’ils soient dépistés avant la phase terminale. Il glissa ensuite vers les nouvelles internationales, un œil concentré sur les images et les commentaires, l’autre rivé sur le temps universel.
Tout à coup, le système suspendit automatiquement les cotations pour diffuser une nouvelle extrêmement importante. Les images s’incrustèrent devant quelques dizaines de milliers de rétines dans l’environnement virtuel. Impossible de les dater afin de déterminer si elles étaient filmées et diffusées en direct.
" Le cargo de classe supérieure Tokyo, l’un des géants de l’espace, jaugeant cinquante-trois millions de tonnes, a été arraisonné par un vaisseau pirate. D’après la vidéo qui nous est parvenue, nous sommes en mesure d’affirmer que le Tokyo a été gravement accidenté. Sa cargaison de Nadar, un produit essentiel à la fusion, a été perdue. Selon toute vraisemblance, le coup aurait été fomenté par le tristement célèbre capitaine Calypso, ce pirate dont nous ignorons toujours la véritable identité. Ce scélérat est sous le coup d’un mandat galactique et doit être livré à la justice. Si vous le rencontrez, vous devez impérativement le dénoncer sous peine d’être accusé de complicité passive. La disparition du cargo nous prive de deux mois de production de la planète Tekra. Prenez donc vos précautions afin de ne pas être pris au dépourvu !
En résumé, le journaliste exhortait les négociants à constituer des stocks et à faire flamber les prix. Une aubaine pour Casper et ses cinquante mille barils de trois cents litres.
Le cours décolla en flèche. Paniqués, les acheteurs se battraient à coups de grabuges. Oui ! Il y allait avoir du grabuge !
En quelques secondes, sous l’impulsion d’une centaine d’acteurs, le prix du litre franchit la barre des deux mille. Casper patienta. Il attendait une surenchère absolue d’un dénommé Razor. Ce pseudonyme de "golden boy" cachait en vérité un émissaire du gouvernement. Quitte à piquer un monceau de pognon, Casper avait moins de scrupules à piocher dans la caisse du président Wang.
La cote grimpa à deux mille huit cents grabuges. Trois concurrents demeuraient en lice. Deux grands négociants et Razor. Ce dernier tua le jeu définitivement en multipliant le cours par trois, sur un coup de tête ! Huit mille quatre cents grabuges le litre ! Casper n’obtiendrait rien de plus et, avant que le futur investisseur ne regrette son geste, il donna l’ordre de vente en précisant le lieu de stockage visible en direct dans Space Tower dès que la somme serait créditée sur son compte bancaire. Et quelle somme ! Cent vingt-six milliards de grabuges ! Il se demanda si son compte numéroté posséderait assez de cases pour contenir tous ces chiffres.
Il ne prit pas le temps de réfléchir. Le danger des publicités le guettait. A la moindre défaillance, sa cervelle passerait à la moulinette. Il commanda à la bande vidéo de charger deux pages spéciales. La première contenait la liste de ses emplettes personnelles. La seconde n’était pas ordinaire. Ce n’était pas de la vidéo numérique mais deux programmes.
Un "golden boy", matérialisé par une forme humaine bleue, fut brusquement expulsé pour avoir introduit des marchandises fictives. Les programmes flics du système passaient leur temps à vérifier l’existence réelle des biens mis en vente sur le marché. Ce négociateur avait produit des cartons vides de denrées ! Les enquêteurs numériques utilisèrent la méthode consistant à tétaniser les muscles pour l’immobiliser, puis ils broyèrent le siège de ses informations, à savoir : sa cervelle. Casper assista à la mise à la corbeille des restes virtuels du boursicoteur amateur. Une véritable aubaine, cette digression réalisée par les programmes ! Elle lui permit d’introduire les programmes concoctés par son vieux complice, Magellan, navigateur de son état. Un premier programme destiné à effacer les traces de son passage dans le système, à transférer l’argent restant sur d’autres comptes, une nuée de comptes de transit. Plus un autre surprise. Magellan avait bien mérité sa part du gâteau : ses petits bijoux bourrés d’instructions s’évanouirent sur Universal Net.
Casper enfonça le bouton droit et s’affranchit de la Bourse. Il posa les pieds par terre, la démarche mal assurée. Il tanguait. Ses jambes se dérobaient.
Il se tourna vers le siège. Les sangles étaient arrachées ! Lui-même était couvert d’hématomes et il suait comme une bête. Il avait dû perdre deux à trois litres d’eau.
Il récupéra une bouteille dans le mini-bar pour se réhydrater plus tard. En attendant, l’urgence lui imposait de prendre des mesures radicales. Il prit sa brosse à dents, étala une bonne dose de dentifrice sur les poils et introduisit le tout dans le lecteur de cartouche vidéo en utilisant un logement escamotable situé à l’arrière de la cassette. Il se pencha en avant. Des gouttes de sang tombèrent sur le sol carrelé. Il s’essuya le nez d’un revers de la main.
" Saloperie de système virtuel !" bougonna-t-il.
Les risques de la virtualité boursière n’étaient pas une légende. Ils contraignaient les "golden boys" à s’offrir des défenses électroniques, à changer des parties de leurs corps ou à subir des mutations volontaires pour évoluer dans ce milieu hostile.
Son incursion dans ce monde déjanté en resterait là. Il valait mieux déguerpir en quatrième vitesse. Les ordres d’achat avaient été confirmés et les marchandises seraient livrées dans un jour à "Pleasure Land". Il remercia intérieurement le capitaine Calypso et sa bande de pirates d’avoir eu la merveilleuse idée d’attaquer le Tokyo. Une brillante idée de la part d’un homme dont le seul nom suffisait à semer la terreur. Calypso !... Un être dénué de tous scrupules et qui ne faisait jamais de prisonniers. Jamais ! C’est à ce prix que son identité demeurait un mystère.

Casper referma sa mallette. Dans la cabine, il ne laissa que la cassette avec le manche de la brosse dépassant légèrement et quitta les lieux sans regret.
Dehors, il eut presque un coup au cœur. Un comité d’accueil du G.L.A.S ! Non... Les miliciens s’étaient amenés pour s’occuper de son voisin de cabine, l’infortuné fraudeur. Ils traînèrent sa dépouille sur une vingtaine de mètres. Le crâne du type avait carrément explosé. Voilà comment Universal Net récompensait les arnaqueurs ! Voilà comment Casper aurait pu finir car il avait monté une monstrueuse arnaque. Une arnaque à cent vingt-six milliards de grabuges ! Le plus beau coup de sa vie. Une telle somme valait la peine de risquer sa vie et d’attaquer le Tokyo. Son malheureux confrère avait eu moins de chance. Les quatre hommes du G.L.A.S. l’évacuèrent par le conduit d’incinération des déchets.
Lorsqu’il prit place sur l’un des cercles lumineux, il sut qu’il avait gagné la partie. Le lent changement chimique de la pâte dentaire bricolée et mixée avec les détonateurs dissimulés dans les poils de la brosse à dents venait de ravager la cassette, le lecteur et l’ordinateur associés. A cette minute même, le système ignorait qui était Casper Valentin, qu’il avait occupé la cabine quatre-vingt-quatre et avait effectué des transactions. Casper Valentin n’existait plus.
Tous les biens seraient donc livrés à "Pleasure Land". Sauf un. Essentiel. Le "Canyon". Un destrier ultra-rapide, avec des moteurs dignes de ce nom. Il fallait en prendre livraison immédiatement au cas où un os surviendrait. Ensuite, dans un coin de la galaxie connu de lui seul, Casper ferait transformer l’appareil.
Il s’abrita dans encoignure pour se livrer à quelques transformations et réapparut teint mat, longs cheveux brun bouclés, yeux noirs. Désormais, il était un autre. Un certain Ivar Caïro.

* * *

Casper songeait déjà à l’heureux dénouement de sa supercherie lorsque, à l’autre bout de Space Tower, un jeune lieutenant du G.L.A.S. découvrit, totalement détruit, le lecteur de cassette vidéo numérique. L’officier s’étonna qu’un "golden boy" désabusé ait pu s’en prendre au matériel mis à sa disposition et s’apprêtait à conclure au vandalisme pur et simple lorsqu’un mystérieux personnage en armure synthétique souple apparut. Les militaires lui firent barrage. Bien que gêné selon toute apparence par la barre métallique qu’il tenait dans sa main droite, l’homme plaqua deux militaires contre le mur, l’un derrière l’autre, et les écrasa sans ménagement après les avoir soulevé du sol sans le moindre effort. Comme leurs os émettaient d’inquiétants craquements et qu’ils étouffaient sous la pression, leurs confrères voulurent leur porter assistance. Il les tint à distance en activant la barre. L’une des extrémités crépita et s’irisa de couleurs rouges, l’autre prit une teinte située entre le blanc et le bleu. Les militaires reconnurent l’arme, une lance thermo-glaciale qui crachait des jets de chaleur avoisinant les dix mille degrés et d’autres frisant le zéro absolu, soit moins deux cent soixante-treize degrés Celsius. Elle appartenait à Lord Systar, un chasseur de primes à la solde du président Wang. Un homme à tout faire chargé d’exécuter les basses besognes du gouvernement. Son armure synthétique décuplait sa force grâce à l’adjonction de composants électroniques. Comme aucune source d’énergie n’était visible de l’extérieur, il se murmurait qu’il la tirait de son propre corps. Ce tueur maniait sa lance avec une redoutable efficacité et une dextérité de virtuose.
" Lord Systar ! Excusez-nous pour cette regrettable méprise !
- Excuses acceptées," répondit-il d’une voix sépulcrale en relâchant sa prise.

Les deux victimes churent lourdement au sol. Une dizaine de secondes de méprise de plus et elles auraient franchi les portes de l’enfer.
" Qu’avez-vous découvert ? fit le chasseur de primes.
- Un lecteur vidéo détruit.
- Et qu’en avez-vous conclu ?
- Pur vandalisme ! répondit le lieutenant avec assurance.
- Comment a-t-on détruit cet appareil ?
- La cartouche a fondu à l’intérieur. Il n’en reste plus qu’une masse compacte et informe.
- Et d’après vous, il s’agit de vandalisme ! s’emporta Lord Systar. Que vous a-t-on appris à l’école de guerre ? Vous avez la cervelle remplie de yaourt ?
- Je ne comprends pas.
- C’est bien ce que je vous reproche, lieutenant Casé ! Croyez-vous qu’un déçu du marché virtuel réagirait de la sorte en introduisant une matière échauffante et acide ? Il s’agit d’un acte de sabotage délibéré, prémédité. Avez-vous procédé à un prélèvement et à une analyse ?
- Non.
- Naturellement ! Mais vous n’aurez pas besoin de le faire. Je peux d’ores et déjà vous annoncer ce que vous allez découvrir. Du thermoplast en pâte additionné à de l’acide sulfurique et du sodium. A cela, vous ajouterez une pincée de détonateur au phosphore sous forme de filament. Et avec un peu de chance, si vous décelez quelques parcelles intactes dans cette bouillie de matière, vous découvrirez des poils de brosse à dents et de la pâte dentaire.
- Quoi ? ! Comment savez-vous cela ?
- Je le sais parce que je vous suis supérieur en tous points. Parce que ce coup a déjà été réalisé et que je connais son auteur.
- Et qui est-ce ? parvint à demander l’officier médusé.
- Le capitaine Calypso.
- Le pirate ?
- En effet ! Vous vous êtes fait berner.
- Je vais lancer un avis de recherche et faire boucler le secteur ! On va l’avoir !
- C’est inutile, lieutenant.
- Inutile ?
- Comme je vous connais, vous allez perdre votre temps à chercher qui a occupé cette cabine. Le dernier abruti inscrit sur les registres informatiques ne sera pas l’homme que nous recherchons car il aura effacé toute trace dans le système. Ensuite, vous lancerez un avis de recherche auprès de vos troupes afin de mettre la main sur le soldat qui a contrôlé le possesseur d’une brosse à dents et de tubes de dentifrice. Vous allez jubiler lorsqu’un témoin vous fournira une description parfaite de notre fameux pirate. Sûr de votre fait, vous diffuserez dans tout Space Tower le portrait du suspect. Mais il sera trop tard. Vous imaginez bien que notre individu aura changé d’apparence. Calypso ne s’est jamais montré sous son vrai visage. Ceux qui ont eu la malchance d’en faire la connaissance ont rejoint la longue liste de ses victimes. On n’arrête pas Calypso aussi facilement.
- Qu’est-ce que vous en savez ? voulut s’insurger le lieutenant.
- Je le piste depuis deux années terrestres. Croyez-moi, c’est est malin !
- Mais... qu’est-il venu faire ici ?
- Enfin une excellente question, lieutenant. Trouver le motif de sa venue, c’est avancer à grands pas vers sa capture. Sans aucun doute accomplir un coup magistral ! Il a arraisonné un cargo rempli de Nadar. Je suis prêt à parier qu’il est venu vendre une partie de la cargaison en misant sur l’envol des cours."
Lord Systar désactiva sa lance, un geste qui détendit quelque peu les militaires alentour. Cette arme n’avait aucun équivalent dans la galaxie. Systar n’avait aucun équivalent. Le chasseur s’interrogea :
"Un coup magistral pour trouver des liquidités. Vérifiez les gros achats effectués depuis douze heures ! ordonna-t-il.
- A partir de cent mille grabuges ? interrogea le lieutenant.
- Je n’ai pas parlé d’argent de poche ! A partir du milliard, espèce de crétin !
Le militaire fonça vers une console d’interrogation. Systar devinait quelle serait la réponse. Calypso avait fait l’acquisition d’un vaisseau spatial : un nouvel appareil à la hauteur de sa réputation et de ses ambitions. Cet achat le perdrait, assurément. Il pouvait le coincer avant qu’il ne s’échappe. Il lui suffisait de se rendre aux entrepôts situés à l’extérieur de la station. Lord Systar tourna les talons et activa son système de propulsion.
Une sirène stridente mugit dans Space Tower. Une alerte au feu ! Toutes les parois protectrices s’abaissèrent en même temps, isolant les innombrables modules du complexe spatial. Malgré la promptitude de ses réflexes, Lord Systar s’écrasa sur un blindage d’acier. Il se releva sans une égratignure en maugréant contre ce qui s’apparentait à un simple exercice anti-incendie. Une voix de machine éructa l’explication à plusieurs reprises, enfonçant le clou :
" Alerte intrusion ! Alerte intrusion ! Un pirate s’est introduit dans notre système. Aucun visiteur ne peut quitter le centre sans l’autorisation du capitaine Calypso !"
Sous son masque synthétique, Systar concéda un sourire amusé. La prime de cinq cents millions de grabuges promise pour la capture du pirate l’aidait à endurer les facéties de cette légende vivante. Ce n’était qu’une question de temps.

Eric Vincent est auteur des salons d’Anice-Fiction



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