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  Sommaire - Nouvelles -  BOGUE


"BOGUE"
de
Oleg Jouralev

 

"BOGUE"
de Oleg Jouralev



J’ouvre les yeux.
J’ouvre les yeux et je vois.
J’ouvre les yeux et je vois la porte. La même. Ca recommence ! Je la pousse, la porte, car je n’ai guère le choix. Derrière, un long couloir mal éclairé, je le connais très bien. Ici passe ma vie, entre les deux réveils, entre les deux murs en briques dont les joins débordent comme la crème pâtissière. Les tendons séniles des tuyaux de canalisation longent les murs. Les gouttes d’eau perlent dessus. Comme toujours de loin arrive l’écho des gouttes qui tombent dans une flaque. L’air du couloir est frais, il sent la moisie et les excréments de rat.
Je m’avance, je ne peux pas faire autrement. Une force absolue me pousse de l’intérieur de moi-même.
Le couloir me réserve quelques pièges plus ou moins astucieux. Avant je tombais dedans, aujourd’hui ils me semblent naïfs comme une devinette résolue.
C’est le cas du tout premier, je l’appelle guillotine. Je progresse sur une trentaine de mètres. C’est ici. En fait, c’est une sorte d’énorme peigne fait de barreaux roués épais comme la manche de pelle et aux extrémités pointues. Je l’ai pris une ou deux fois au tout début, j’étais alors novice du couloir. Un des piquets m’avait rentré à la base de cou, l’autre dans le ventre, le dernier m’a fractionné le fémur. Très désagréable.
Je m’arrête, presque machinalement, au moment exact où la guillotine entame sa chute. Le temps de me dire qu’il existe, probablement, un mouchard photo-électrique caché dans le mur qui la prévient de mon arrivée et les pieux s’enfoncent dans la terre humide jonchée d’excréments des rats. Cela fait trembler la terre. J’attends quand la guillotine se retire et je poursuis la route.
Le piège de disques maintenant. Celui-ci est plus vilain que la guillotine, je l’appelle hachoir. Deux disques, genre scie circulaire, jaillissent des murs opposés. Ils sont décalés l’un par rapport à l’autre. En plus, le deuxième s’actionne avec une seconde de retard, pour que vous le receviez une fois échappé au premier. L’acier est enragé et impitoyable. Ils m’ont tranché à volonté avant que je ne trouve la parade.
Voyons. Je m’approche. Oui, c’est ici, j’ai un repère, un petit point blanc sur le mur gauche. Je me concentre pendant un instant, puis je me lance.
Dès que je vois d’un coin d’œil une sphère dentelée, - cela ne se voit pas qu’elle a des dents car la vitesse de rotation est vertigineuse mais je l’ai su quand elle ma déchiqueté la toute première fois, - je me fige sur place. Le deuxième disque part à son tour. Je me trouve entre les deux scies dans un espace aussi exiguë et rempli du bruit de la vibration.
Une seconde de patience, le temps que les disques atteignent leur point culminant et se retirent et on peut continuer la route. Le couloir se serre peu à peu, par moments je me déplace à plat contre le mur ramassant avec le nez les toiles d’araignée. Cent mètres plus loin le couloir s’élargit de nouveau et afflue à un autre, perpendiculaire. Ca fait un "T". Ici il faut sortir le flingue.
Ils sont deux. L’un se cache dans le noir sur ma droite. Je n’y vais pas car, je l’ai vérifié, c’est un cul de sac plein de chauve-souries. Mais je suis obligé d’abattre ce type en premier, sinon il me flinguera dans le dos. C’est également vérifié. Sans tarder je bonds de mon couloir et j’arrose les ténèbres. Le double canon de mon flingue crache une gerbe de feu. Le type dans sa cachette s’écrie "Aieee !" et s’écroule par terre. Je ne le vois pas mais je sais que je l’ai eu. Je l’ai toujours. Le canon de mon arme fume tant il s’est chauffé.
Je me retire aussitôt dans mon terrier. Juste à temps car le deuxième tueur apparaît derrière le tournant au bout opposé du couloir et tire comme un fou. Les balles émettent un bref sifflement en passant devant moi.
J’attends mon tour. Soudain une pensée très étrange passe par ma tête. Pour ce type, que j’ai déjà abattu une dizaine de fois, je suis, moi aussi, un piège sur la route ! Simplement lui, il va dans le sens opposé au mien et se fait avoir à chaque fois.
Le répit dans ses rafales. Pour moi c’est le signe d’attaque. Je fais un pas en avant, je plie le genou gauche et vide mon chargeur en sa direction en pensant, tardivement, que j’aurais pu lui demander où il allait avant de l’abattre. Le type fait exactement le même "Aieee !" que son complice et se projette en arrière comme si mon flingue était chargé de gants de boxe.
J’enjambe le type et continue mon avancée. Le couloir est mieux éclairé à cet endroit, il est même moins humide. Un rat me traverse la route, il le fait toujours à cet endroit.
La portion de chemin qui me reste avant la fameuse « salle à porte » est jalonnée d’autres pièges dont j’ai raison assez facilement : un puits masqué dont le fond est hérissé de pieux aiguisés, une chambre de compression, une boule en pierre de la taille exacte du couloir... aujourd’hui je me sens en forme.
Enfin mon couloir débouche sur une grande salle souterraine. Elle est très bien éclairée, outrageusement bien, à mon avis c’est pour que le sang se voie mieux. La porte que je dois ouvrir est juste en face, une vingtaine de mètres nous sépare, pas plus.
Cinq autres couloirs convergent vers la salle. Dans chacun se niche un type armé. Je ne peux pas les voir, les cinq trous sont plongés dans l’ombre épaisse comme s’ils étaient remplis d’encre, mais je le sais. Leur efficacité conjuguée est fatale. Au mieux, et encore ce n’est arrivé que quelques fois, je me débrouille pour en abattre quatre, mais jamais, jamais, il ne me reste de minutions pour achever le dernier. Même avec des rafales très économes. Alors le dernier m’exécute à bout portant. Avec cet éclairage je suis une cible parfaite. Il se régale.
Il faut dire que la bataille est injuste car au lieu de viser les uns les autres tous les cinq s’acharnent contre moi ! J’en conclue que la porte n’est pas leur but, leur but c’est de ne me la pas laisser ouvrir.
Je m’accorde une minute de repos. Pour me préparer à l’échec je me dis que le jeu ne vaut pas l’effort perdu. Il n’y a peut-être rien de spécial derrière cette porte. Un cagibi abandonné plein de fripouilles poussiéreuses. Mais comme toute ma vie est la route vers cette porte, et comme il n’y en a pas d’autre, je suis obliger de l’ouvrir.
Je risque ma main armée hors l’ombre de mon couloir, dans la lumière. La réaction ne se fait pas attendre : une fusillade endiablée remplie la grotte de bruit assourdissant. Les projectiles ricochent tout autour. Dommage que les chargeurs de mes adversaires sont inépuisables. Inutile de les provoquer, ils peuvent tirer des heures. Pourtant quand je ramasse leurs flingues, ils sont toujours à plat. Mystère.
Cinq couloirs, cinq tireurs et la munition pour n’en abattre que quatre. Pourtant la solution doit exister. J’observe les bouches noires des couloirs l’un après l’autre, et la trouve. Pourquoi je n’y ai pas pensé auparavant !

- Pourquoi je n’y ai pas pensé auparavant !
- Qu’est-ce que tu dis ? Tu viens manger, c’est prêt.
-  Deux minutes, mam.
Pourquoi je n’y ai pas pensé auparavant ! Il faut le faire passer par les couloirs avec les
Tireurs car les « voisins » ne peuvent pas l’atteindre. L’envie d’aller tout droit vers la porte me fait perdre. Mon « batailleur » sur l’écran est figé mis en pause. Dans la bouche du couloir on voit la fameuse « salle à porte ». Aujourd’hui je suis en forme, je vais l’ouvrir !
- Ca va se refroidir ! Tu entends ?
-  J’arrive, mam...
En attaque ! Je mets les doigts sur le clavier.

C’est la solution, j’en suis sûr. Il faut essayer de passer par les couloirs avec les tireurs. Les « voisins » ne peuvent pas m’atteindre, cela me donne toutes les chances. L’envie d’aller tout droit vers la porte me fait perdre.
Alors, qu’est-ce que j’attends ? En attaque ! Je me lance. Je sais qu’ils ne sont pas trop habiles avec une cible en mouvement. Alors je ne perds pas le temps à riposter, je cours vers le couloir le plus proche sur ma gauche. Une petite salve bien mesurée en direction du trou noir pour annoncer ma visite. Le gars fait l’incontournable "Aïeee !". Depuis longtemps j’ai remarqué que celui-ci se couche sans résistance.
J’attends quelques secondes et m’attaque au voisin. Surpris, il se laisse avoir. La tactique marche à merveille. Au lieu de prendre le risque de traverser la salle par milieu, je reviens sur mes pas jusqu’à mon couloir et assaillit le tireur sur ma droite.
Au bout d’un quart d’heure le dernier gardien de porte et terrassé. J’appuis sur la gâchette de mon flingue pour m’assurer : la cartouche est vide. Je le jette par terre et m’approche de la porte.
Elle est faite en bois massif, noirci dans les écoinçons d’un bas-relief compliqué. Un anneau rouillé est conçu, semble-t-il, pour être tiré.
Mais je ne tire pas. Une idée inattendue passe par ma tête. C’est énorme, une blasphème abominable, mais puisque tout me réussit aujourd’hui...
Je décide de ne pas ouvrir cette porte. Essayer de résister à cette force tout-puissante qui me pousse en avant. Cela peut produire un effet inattendu. Le monde peut s’écrouler autour de moi ou moi-même, je m’exploserai d’une tension intérieure. Mais l’idée est trop séduisante. A côté de la majesté de ce projet, tout le reste dans ma vie souterraine semble encore plus inutile et moisie qu’en réalité.
Pourtant cela ne s’annonce pas comme une tache aisée. L’envie de tendre la main pour saisir l’anneau rouillé est irrésistible. C’est l’inverse à ce qu’on ressent quand on prend une aiguille et se donne l’ordre de se percer une joue. Une contradiction monstrueuse.
Je me ramasse. Je me concentre. Je décide de tenir jusqu’au bout. Jusqu’à la fin du monde, peut-être.

-  C’est pas vrai, il s’est planté !
Je tape sur tous les boutons.
-  J’y étais presque...
Je tiraille le clavier. L’image sur l’écran reste fixe. Mon personnage est immobilisé devant
la porte en bois, le regard planté dans l’anneau rouillé. En trois dimensions, le type est très bien fait, son visage a une expression presque naturelle. Je m’approche de l’écran. Très naturelle. On dirait que c’est l’expression d’un défi.
Tant pis, on va tout recommencer. Je redémarre l’ordinateur.

J’ouvre les yeux et je vois la porte. La même. Ca recommence ! Je la pousse, la porte, car je n’ai guère le choix.



Mis en ligne par pelosato


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