SF Mag
     
Directeur : Alain Pelosato
Sommaires des anciens Nos
  
       ABONNEMENT - BOUTIQUE - FAITES UN DON
Sfmag No102
102
E
n
 
K
i
o
s
q
u
e
s
RETOUR à L'ACCUEIL
BD   CINE   COUV.   DOSSIERS   DVD   E-BOOKS  
HORS SERIES    INTERVIEWS   JEUX   LIVRES  
NOUVELLES   TV   Zbis  
Encyclopédie de l'Imaginaire, plus de 13 000 articles
  Sommaire - Nouvelles -  AU BOUT DE LA GALERIE 46


"AU BOUT DE LA GALERIE 46"
de
 ?

 

"AU BOUT DE LA GALERIE 46"
de  ?



L’auteur de cette nouvelle nous l’a envoyée sans prendre le soin de mettre son nom et ses coordonnées... Nous le rpions de se faire connaître auprès de la rédaction...

AU BOUT DE LA GALERIE 46

Mardi 23 octobre, 14 heures 26

L’équipe démarre aujourd’hui le percement du nouveau tronçon. On l’a baptisé du joli nom poétique de « galerie 46 ».
Les ingénieurs ont soi-disant repéré un espace intéressant. Avec leurs ordinateurs, ils se croient infaillibles... Moi, je n’y crois guère. Je préfère l’avis du vieux Macheux. Son expérience ne nous a jamais trompés. On dirait qu’il flaire le sous-sol comme un bon limier. Et sur ce coup-là, justement, il n’a rien senti.
Lorsqu’on nous a donné les consignes, hier, le vieux a juste froncé le nez d’un air méprisant. Il n’a guère d’estime pour les ingénieurs d’aujourd’hui. Moi non plus, d’ailleurs. Nous préférons ceux qui font leurs preuves au fond. Ceux qui mouillent la chemise... Les ingénieurs, ils descendent au mieux une fois par an. Ils se déguisent en tunneliers. Ils prennent quelques mesures. Ils font semblant de fouiner un peu partout. Ils ramassent deux ou trois échantillons... Mais ils ont le don pour éviter soigneusement la saleté. Leurs bottes neuves restent immaculées même dans les endroits les plus bourbeux. Et leur boulot au fond du trou, c’est nous qui le faisons.
Parfois, je les comprends. Notre travail ressemble de plus en plus à celui des mineurs d’autrefois. Nous atteignons désormais des profondeurs impressionnantes. La galerie 46, par exemple, s’enfoncera jusqu’à près de cinq cents mètres sous la terre. La ville, au-dessus de nos têtes, paraît si loin. Dans un autre univers...
A de telles profondeurs, on peut rencontrer toutes sortes de choses : de l’eau, des poches gazeuses, des roches dures, du sable. Les plaisirs sontt très variés. Parfois, on a la chance de dégotter un filon intéressant : uranium, tungstène. Mais c’est seulement les bonnes années.
J’ai essayé de leur parler des intuitions de Macheux. C’est Gringoire qui m’a reçu. Un arriviste de première, celui-là. Il a l’art de s’approprier les mérites des autres.
« Mon cher Lampier, » m’a-t-il expliqué avec ce ton paternaliste que je déteste tant. « Les ordinateurs sont formels. Une probabilité de quatre-vingt-seize pour cent.
- Pourtant, Macheux n’y croit pas. Et il se trompe rarement... »
Le jeune blanc-bec m’a regardé avec un petit reniflement méprisant. Comme s’il expliquait le génie de Gaudi à un pithécanthrope.
« Enfin, Lampier, vous n’allez pas mettre en doute des calculs informatiques. Tout ça au profit de superstitions d’un vieillard à moitié sénile.
- J’apprécie l’estime que vous nous portez... Je pense que Macheux serait flatté !
- Ne vous vexez pas, Lampier ! Enfin, vous êtes quelqu’un de sensé ! Vous n’allez pas vous laisser abuser par des histoires à dormir debout. A l’époque de la conquête spatiale et de l’informatique... »

Mardi 23 octobre, 16 heures 06

Les hommes de mon équipe semblent moroses. J’ai moi-même du mal à leur communiquer le moindre enthousiasme. Ils préfèrent se fier aux intuitions de Macheux. En attendant, je respecte à la lettre les indications données par cette maudite machine qui remplace l’homme. Je remarque de légères erreurs...
« On devrait rencontrer une poche de gaz dans soixante centimètres. »
Les hommes ralentissent alors la manœuvre. Ils se relaient avec une efficacité qui force mon admiration. J’examine une nouvelle fois le plan « prospective » fourni par l’ingénieur. Au total, dix-sept mètres à forer. Et normalement, le jackpot au bout ! Ce sera l’emplacement d’un couloir de service, avec locaux techniques, vestiaires pour ceux qui travailleront là plus tard, ordinateurs de contrôles...
La roche est très dure. Les pointes en alliage des forets chauffent. On en brise plus que d’habitude. Les hommes commencent à renâcler. De vieilles superstitions émergent, comme chaque fois qu’un obstacle se met en travers de notre chemin. On parle de galerie maudite. Si les ennuis continuent, je sais que mes tunneliers vont penser aux esprits qui hantent les souterrains. Je dois surveiller Frôle la Mort. Celui-là, il est capable de démoraliser toute l’équipe.
Superstitieux comme une vieille paysanne, il a échappé miraculeusement à des accidents incroyables. C’est ce qui lui a valu son surnom. Les hommes le croient protégé par une bonne étoile. Une étoile dont la lumière atteindrait le fond de notre trou. Aussi, lorsqu’il se met à déblatérer sur des fantômes ou autres sornettes, j’ai moi aussi du mal à garder mon sang-froid. Même si j’accorde peu de crédit à ces fables, Frôle la Mort m’impressionne.

Mardi 23 octobre, 18 heures 45

Nous avons fini par venir à bout de ces satanés passages de roche dure. Nous en remonterons quelques échantillons pour les ordinateurs. Ils nous doivent une explication. Je n’ai pas souvenir d’avoir jamais rencontré pareille matière. Le vieux Macheux non plus. Quant à Frôle la Mort... Son visage se crispe. Pourvu qu’il garde le silence...
L’heure de remonter approche. Les hommes sont épuisés. Ils ont mis un point d’honneur à vaincre ces poches de résistance.
« Il reste deux mètres, les gars. Je veux qu’on y arrive avant de remonter. On ne va pas les laisser à l’équipe de nuit... Et puis, à nous la bonne prime ! »
Une clameur s’élève. Mes hommes retrouvent de la vitalité. La rivalité avec l’équipe de nuit n’est qu’un prétexte. Mais la prime les motive largement. Vu les salaires qu’ils touchent chaque mois, je les comprends ! Le mien est nettement plus confortable... Je vous laisse imaginer... Avec les responsabilités en plus... Chef d’équipe... On se sent millionnaire chaque fin de mois !
En attendant, les hommes redoublent d’efforts.
« Poche de gaz ! » crie le petit Zacharias.
« Vérifie. Je lui lance. Je n’ai rien sur mon plan...
- Chef, je sais encore reconnaître une poche de gaz. On y entre aussi facilement que dans la femme du Pirron...
- Ta gueule ! » répond le Pirron.
Chacun connaît sa femme, au moins de réputation. Même les ingénieurs, paraît-il...
En attendant, Zacharias a su rendre un peu de bonne humeur à l’équipe.
« Montre voir un peu cette poche. »
On me laisse passer. Je porte une halogène. Les nouvelles lampes qu’on nous fournit sont très puissantes. Voilà un progrès technique apprécié par tous.
« Tu parles d’une poche de gaz... » Je bougonne. Tous les hommes sont là, derrière moi, serrés les uns contre les autres dans l’étroit goulet, scrutant l’obscurité. Ils attendent toujours ma décision en cas d’imprévu. Leurs visages noircis guettent leur chef. Sur le coup, j’aimerais être à leur place...
L’halogène parvient tout juste à éclairer l’autre bout de la poche. C’est carrément une caverne. Un gouffre. Je ne parviens pas à en voir le fond. Je jette une pierre... Sa chute n’en finit pas... Là, je ne couperai pas au rapport. Une fois de plus, les ordinateurs ultra perfectionnés de la compagnie se sont plantés. Installer un couloir de service me semble difficile dans un tel endroit...
Je ne peux m’empêcher d’éprouver une petite pointe d’orgueil. Le bon vieux Macheux avait raison... Qu’avait dit Gringoire, déjà ? Des histoires à dormir debout... Mais je sais qu’ils trouveront des explications pour justifier leur erreur. Ils en trouvent toujours. Au pire, ce sera la faute de l’ordinateur...
« On remballe, les mecs. La journée est finie. Et la prime nous passe sous le nez... »
Rumeurs de désapprobation. Pirron bougonne :
« Sont trop fiers pour écouter des pauvres gars comme nous. Le Macheux, il a toujours raison... »
Je préfère ne rien répondre. J’entends mes hommes qui rangent le matériel dans un silence pesant.

Mardi 23 octobre, 19 heures 02

Nous nous préparons à remonter vers la surface. Je décide de jeter un dernier coup d’œil au gouffre. Qui sait, il y a peut-être un filon apparent le long d’une paroi...
Je retourne au bout de l’étroit boyau. Je dirige le faisceau de ma lampe vers le vide. Et je n’en crois pas mes yeux... En fait de filon, j’aperçois un mouvement. Ou plutôt des tas de mouvements. Ma vision s’habitue peu à peu aux ténèbres. Je pense d’abord à une rivière souterraine, ou un ruissellement. Ce sont les terreurs des anciens tunneliers qui resurgissent en moi. Combien se sont fait engloutir à cause d’un coup de pioche qui libérait des centaines de mètres cubes d’eau... Pris au piège comme des rats...
Mais on n’a jamais vu de l’eau remonter le long d’une paroi...
On dirait plutôt des silhouettes d’êtres vivants. Et même des silhouettes humaines... Le doute n’est plus permis. Mais qui peuvent-ils bien être ? D’autres tunneliers ? Je pensais connaître parfaitement le plan d’exploitation du sous-sol de la ville. Nous venons de creuser la galerie la plus à l’ouest. A moins qu’autrefois, avant la première fermeture... Mais cela remonte à plus d’un siècle... Et nous en connaissons le moindre boyau... Aucun plan n’indique...
« Qui êtes-vous ? » je demande...
« A qui tu parles ? » me demande Zacharias.
« Il y a une équipe dans le gouffre. C’est dingue ! » Je ne trouve rien de plus intelligent à dire.
Les créatures avancent vers moi. Je peux maintenant les étudier à la lumière de ma lampe. Ce sont bien des humains qui escaladent les rochers abrupts. Ils ont pourtant certains détails étranges. Des bras et des jambes démesurés. Des oreilles et des narines plus grandes que la normale. Des yeux minuscules, comme atrophiés. Ils semblent aveugles. Des cheveux mal plantés, tout blancs.
« Qui êtes-vous ? » je demande une nouvelle fois. Je me sens de moins en moins rassuré. Je commence à comprendre ce que sont ces créatures. Les vieilles superstitions m’envahissent.
Soudain, une terrible douleur me vrille le crâne. J’ai l’impression qu’un tunnelier a décidé de me forer la tête de part en part. Et puis j’entends quelque chose. Ou plutôt, je le sens, directement dans mon cerveau. Quelque chose de complexe. Quelque chose qu’il est difficile de traduire en mots. C’est plein d’images, abstraites pour la plupart. Ca ressemble à une mythologie très ancienne. On me transmet l’image de la lumière. Celle-ci est déformée, comme interprétée. Elle n’est qu’un souvenir ancestral, presque oublié. Un souvenir entretenu. Un mythe... Je vois un peuple, enterré depuis des générations à la suite d’un grand cataclysme. Un peuple qui a su, qui a dû s’adapter à la vie souterraine. Le prix en fut très lourd. J’entends parler des « premiers ». Des familles entières châtiées par le reste de l’humanité, condamnées à la réclusion perpétuelle dans l’obscurité totale. Je sens une terreur absolue. Les motifs du châtiment sont peu clairs.
Les « engloutis » ont appris à se nourrir des rares ressources souterraines. Ils sont devenus aveugles, dans ces ténèbres absolues. En revanche, ils ont développé des sens que j’ai du mal à concevoir. Ils communiquent par télépathie. Je remarque qu’ils sont capables de fouiller mon cerveau. C’est sans doute ce qui a causé ma douleur.
Le message devient brusquement hostile. Nous sommes les « punisseurs », les « injustes », les « lumineux ». La vie horrible de ces générations d’enterrés vivants est notre faute. L’heure de la libération a sonné. Bientôt, ils reverront la lumière. Ils mangeront des matières organiques en grandes quantités. Ils sentent la présence de la ville vivante au-dessus de leurs têtes. Je frémis en découvrant que leur festin sera composé en grande partie de chair humaine. Dans leur civilisation adaptée, chacun doit faire don de son corps pour la survie des autres. Les protéines sont tellement rares, par ici...
J’essaie de leur dire que nous pouvons les aider. Que nous ne sommes pas au courant de leur existence. Que leur réclusion doit remonter à un passé lointain, oublié de tous... Que nous ne leur voulons aucun mal. Mais je sens que mes pensées m’échappent. On est en train d’investir mon cerveau. Que sont devenus mes compagnons ? Ont-ils compris ce qui se passait ? Je n’entends plus rien derrière moi. Est-ce que des « engloutis » se sont « adressés » à eux aussi ?
Des milliers de questions envahissent ma pauvre tête. Mes sens s’atrophient. J’ai la désagréable impression que quelqu’un s’empare de tout mon être. Sa culture et la mienne s’entremêlent. Je m’appelle Lampier, mais aussi Tectoplan. Et à nous deux, nous reconstituons la totalité du puzzle. Mes ancêtres étaient les glorieux Aztèques. Enfermés, emmurés sous des milliards de tonnes de roches par les conquistadores qui voulaient leur faire adorer un Dieu cruel. Un Dieu si cruel qu’on a fini par le clouer sur une croix... Les conquistadores voulaient s’emparer de nos richesses et de nos territoires. Au nom de leur Dieu, ils se sont débarrassés de nous de la façon la plus horrible. Ils ont condamné notre peuple à une fin abominable.
Les Aztèques ont su cultiver cette haine ancestrale. Je les comprends. Maintenant, ils vont pouvoir ressortir. Ils nous ont attirés. Nous avons ouvert une brèche. Nous allons leur servir d’émetteurs. Ils pourront ainsi se répandre dans le monde entier. Reconquérir ce qu’ils ont perdu des siècles plus tôt. Je sais que ma fin est proche. J’aimerais tellement prévenir mes proches. Je pense à ma femme, à mes enfants, restés à la lumière bienfaisante... Inconscients de ce qui se trame ici. Et je comprends immédiatement que je commets une erreur catastrophique.
Des éclairs d’énergie pure jaillissent de moi. Les engloutis ont profité de mes pensées. Ils les ont utilisées comme un chemin invisible. Ils arrivent chez mes amours et s’emparent de leur esprit qui à leur tour, se transforment en émetteurs. Dès qu’ils penseront à quelqu’un, un nouveau chemin sera créé. Impossible de prévenir qui que ce soit sans l’exposer. La tactique est infaillible... Lorsqu’un nombre suffisant de « lumineux » seront devenus à moitié Aztèques, les « engloutis » pourront sortir. C’est l’affaire de quelques jours, maintenant. J’aimerais tellement pouvoir prévenir l’humanité. Même si elle a commis des erreurs par la passé, tout cela remonte à des siècles... Mais mon cerveau est bloqué. Seule ma main parvient encore à griffonner ces notes. Mon corps, s’il remonte un jour à la surface, appartient à tout jamais à Tectoplan. Et mon récit n’arrivera jamais à temps.
Il y a des millions d’Aztèques enterrés. Des millions d’Aztèques qui attendent leur heure. Ils préparent patiemment leur vengeance. Elle démarre aujourd’hui... Ces pensées que je vous ai adressées inconsciemment, malheureux lecteur, font de vous un nouvel émetteur...



Mis en ligne par pelosato


Retour au sommaire