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  Sommaire - Nouvelles -  CELUI DE LA NUIT


"CELUI DE LA NUIT"
de
Christine Delfosse

 

"CELUI DE LA NUIT"
de Christine Delfosse



- Il s’est glissé dans le fond de mon âme, un soir où la lune, sur la Nouvelle-Orléans, avait cette clarté surréaliste, qui annonce la pluie. J’entends, quand elle est parée d’un voile d’incertitude qui trahit les ombres en les étirant. Comme un oiseau de nuit, il m’a enveloppée de ses ailes noires, pour ne plus jamais quitter mon esprit, ni la moindre de mes pensées. Comprenez-vous bien, ma chère ?
C’était une très vieille femme, et sa main tremblait en versant le thé dans les tasses de porcelaine. Elle en but une gorgée, les yeux mi-clos, puis, secouant doucement la tête, comme si le breuvage n’était pas encore à son goût, elle ajouta du miel à l’aide d’une minuscule cuillère en argent. Elle goûta à nouveau.
- C’est mieux ainsi. Prenez un peu de miel, vous verrez. Nos abeilles sont tellement généreuses ! La Nouvelle-Orléans est une terre généreuse, et elle l’était plus encore avant. Avez-vous déjà vu les bateaux voler ?
Je savais que sa question avait un sens, car elle était aussi lucide qu’on l’est à vingt ans.
Je suivis son conseil, et ajoutai un peu de miel à mon thé. Il prit à ce moment une saveur nouvelle, que je n’ai jamais retrouvée en France. Il en est ainsi quand l’instant que l’on vit est magique.
Elle posa une main frêle sur la table que recouvrait une superbe nappe de dentelle.
- Ne dirait-on pas une vieille pomme ridée ? C’est étrange, mais les rides me sont venues bien tard. J’étais jolie. Je peux le dire maintenant, et pas seulement dans SES yeux ! J’étais belle dans les miroirs. Il y a un portrait de moi, au premier étage... Ah oui, poursuivit-elle rêveuse, j’ai vu les bateaux voler. Cela vous fait sourire !
Elle entonna d’une voix claire une vieille chanson créole qui parlait du Mississippi et des bateaux à roue.
- Vous avez remarqué comme le fleuve est surélevé, par rapport à la ville ?
- Oui, c’est surprenant, lui répondis-je.
- Je ne quitte plus souvent la maison, si ce n’est aux heures plus fraîches du soir, mais j’aime toujours regarder les bateaux glisser sur le ventre bombé du Mississippi. Voyez-vous, c’est le fait que le niveau du fleuve soit plus haut que celui de la ville qui donne l’illusion de voir voler les bateaux. Mais quel âge avez-vous, ma chère ?
Je lui répondis que j’avais vingt-cinq ans, et que je poursuivais des études littéraires. La littérature fantastique en particulier, était l’un de mes thèmes favoris. Je préparais une thèse sur le sujet.
- Oh, je vois, me répondit-elle, mais ce que je ne m’explique pas, c’est la raison de ce rendez-vous. Si je n’étais pas si curieuse, je ne vous aurais pas reçue. Vous êtes, cependant, d’une bien agréable compagnie.
Je la remerciais de son accueil, et chose curieuse, je ressentais le besoin de peser chacun de mes mots. A la lueur des bougies, le visage de Louise Maisonville semblait parfois s’animer d’une jeunesse véritable.
- Comme je vous l’ai dit, madame, c’est cette thèse que je prépare, qui m’a conduite jusqu’à vous.
- Ah oui ! Vous rédigez une thèse sur EUX, ou seulement sur LUI ?
- Il n’a donc pas de prénom ? m’étonnai-je, après l’avoir entendue à plusieurs reprise employer le “il” ou le “lui”, en parlant de celui de la nuit.
Les yeux de Louise se perdirent quelque part entre le passé et le présent. C’étaient d’immenses yeux bleus qui prenaient possession d’une grande partie de son visage. Ils étaient vifs et insondables, comme de grands lacs.
- Continuons sur ce ton, me fit-elle, je ne lui connais pas de prénom. Cela vous dérange-t-il ?
Je lui fis signe que non, d’un geste de la tête, et elle soupira, comme soulagée.
- C’est Frédéric Fréville, je suppose, qui vous a conseillé de venir me trouver ?
- Quelle clairvoyance ! lui fit-je, surprise.
- Ce n’était pas difficile de le deviner. Vous avez passé des heures à la bibliothèque, et ce jeune homme y est fourré des journées entières. J’en viens à me demander s’il n’est pas comme tous ces livres... un peu poussiéreux. On ne lui connait pas de petite amie, ajouta-t-elle tout bas, sur le ton de la confidence. Savez-vous que Frédéric Fréville est un descendant des Rivard ?
- Ceux qui commerçaient dans la fourrure, au XVIIIème siècle ?
- Ceux-là, oui, mais peu importe. Revenons à LUI. J’allais avoir trente ans, et nous étions trois soeurs, qu’un oncle charitable et fort bon, avait élevées à la mort de nos parents. Il dirigeait la plantation de main de maître. Sans lui, elle aurait sombré dans le désastre. Il était ferme mais juste, envers les esclaves. Il lui est même arrivé de cacher des fugitifs pour les dérober à un maître brutal. Tous ces pauvres oubliés de Dieu, en apparence, se passaient le mot, risquant de mettre en péril la réputation de mon oncle. Il n’en avait cure. Il y avait ce grand coeur qui battait dans sa poitrine large...Comme je vous le disais, j’étais à l’aube de mes trente ans, et je n’avais point d’époux, ce qui affligeait fort le cher homme...
Je notais en sténo tout ce qu’elle me disait, de peur d’omettre un mot ou une sensation.
- Et pourtant, n’avez-vous pas dit que vous étiez jolie ?
Elle s’amusa de ma question.
- Cela pouvait-il changer quelque chose ? Il y avait trop de romantisme en moi pour tolérer ou subir aveuglement un mariage de raison, comme en avaient fait mes soeurs aînées. Elles vivaient dans des plantations voisines et je les voyais se flétrir jusqu’à l’oubli. Je cherchais l’amour, sans vraiment le chercher. Je l’appelais à mi-voix, quand je m’asseyais, le soir venu, au milieu de la roseraie. J’ai toujours aimé la nuit et ses parfums.
Pendant un long moment, Louise se tut. Durant ce temps, pas un muscle de son visage ne frémit. J’entendais sa respiration calme qui s’alignait sur les battements de l’horloge. Chaque fois qu’elle marquait ce genre de pause, je la devinais loin, au-delà des grandes demeures à étages aux toits de tuiles.
- Vous savez que la fièvre jaune a fait dix-mille victimes, cette année-là, en 1853 ? Me fit-elle. Les pauvres gens ! Cette épidémie n’épargna pas les plus nantis. Elle ne choisit pas non plus la couleur des peaux qu’elle frappa. On n’achète pas la mort, elle se donne. C’est à cette époque qu’IL est arrivé.
Combien de fois l’avait-elle effleuré sans en parler vraiment ? Elle m’avait avoué, dès mon entrée, préférer les heures du soir, pour recevoir ses rares visiteurs. Elle trouvait beaucoup de charme et d’intimité dans le tressautement des flammes sur le chandelier d’argent.
- Voulez-vous encore un peu de thé ? Me demanda Louise.
Ma main s’avança pour lui faire comprendre que non. Ce qui sembla la chagriner. Me ravisant, je lui tendis ma tasse.
- Au début, c’est sa voix que j’ai aimée. Une voix au timbre chaud et lointain. Dès le premier soir, “il” éveilla en moi tous les sens endormis de mon corps.
- Sa voix, à elle seule, pouvait produire cet effet ?
Elle eut un rire cristallin en portant la tasse à ses lèvres.
- C’est qu’il avait une voix à nulle autre pareille. Mais je conçois que vous ne me compreniez pas. Je vais vous expliquer. Quand il parlait, il entrait en moi par tous les pores de ma peau. C’était comme une étreinte. Pouvez-vous comprendre ?
J’émis une suggestion, qu’elle repoussa immédiatement d’un revers de main.
- Vous étiez envoûtée ?
Elle resta à me regarder, me donnant l’impression de vouloir m’absorber tout entière dans le tourbillon de son regard.
J’insistai pourtant :
- Louise, dites-moi... croyez-vous qu’il était ce que je pense ?
Elle ne répondit pas à ma question et laissa planer un nouveau silence pendant que ses doigts jouaient avec les flammes des bougies, projetant des ombres étranges sur les murs et les tentures.
- La lune était pâle, reprit-elle, comme je vous l’ai dit. Nous attendions la pluie, et tout ce qui peuplait les marais s’en réjouissait. J’étais assise au milieu des roses, sur un banc de pierre. Je méditais sur mes mains solitaires, et sur le sort du pays, toujours en proie à cette fièvre terrifiante qui m’avait épargnée. C’est un frôlement dans les feuillages qui me tira de mes pensées. Mais j’eus beau scruter tout alentour, dans la nuit profonde, je ne vis rien, qu’ici ou là, deux petits lampions vivants, qui n’étaient autres que les yeux d’un alligator. Ils étaient si nombreux, que nous avions dû dresser des palissades de fortune pour nous en protéger. Un animal avait pu provoquer ce bruit dans mon dos. Mais j’entendis soudain prononcer mon prénom : “Louise...”
Elle avait fait en le disant, le geste d’un joueur de flûte. Elle m’expliqua que la voix avait répété plusieurs fois son prénom, et qu’elle semblait toujours provenir d’un endroit différent.
- ... Si bien, me fit-elle, que tournant la tête rapidement en tous sens, j’en étais étourdie. Mais curieusement, je n’avais pas peur. La voix me demanda de ne pas quitter le banc, puis voulut savoir si nous avions perdu beaucoup de nos gens du fait de l’épidémie. Ma peau frissonnait sous les notes de sa voix. C’était un homme bien sûr, enfin, c’est ce qu’indiquait le ton. Beaucoup d’esclaves avaient trouvé la mort et la main d’oeuvre venait à manquer dans les champs de coton. Il m’assura que la main de Dieu s’étendrait bientôt sur le domaine, et que ces temps de douleur ne seraient plus. Ce fut vrai.
- Il vous parlait donc de Dieu ? Lui lançai-je plus qu’étonnée.
- De Dieu, oui, et du diable aussi, et puis des hommes, surtout des hommes et de leur convoitise.
En me disant ceci, elle avait eu un petit haussement d’épaules.
- Ensuite, poursuivit-elle, une rose rouge se posa près de moi, sur le banc, sans que j’eus le temps d’apercevoir la main qui me faisait cette offrande.
- Qu’avez-vous fait, alors ? L’avez-vous vu ? Etait-il comme LES montrent les livres ?
- Oh, ma chère, je ne veux pas que vous pensiez que je me moque de vous... mais je vous trouve un peu trop crédule. Car enfin, ce ne sont que des images, des histoires que les esclaves se racontaient au coin du feu. Pensez-vous un instant que cela puisse exister ?
- Pourquoi pas ? Je ne sais pas ! Vous y avez cru, vous, madame.
- Ce n’est pas ce qui compte. Que vous a dit Frédéric Fréville à propos de ma personne ? Je crois le deviner, mais racontez-moi cela.
Je ne savais comment lui rapporter les propos du jeune homme. En fait, il y avait beaucoup de tendresse dans sa voix quand il m’avait dit, en souriant, que la vieille Louise Maisonville était folle à lier, mais qu’elle pourrait utilement apporter de l’eau à mon moulin.
- Vous ne répondez pas ? Insista Louise. Vous êtes trop bien élevée pour m’en faire l’aveu.
- Il dit que vous êtes folle à lier, madame. Mais je ne le crois pas.
- C’est sûrement lui qui a raison. Il est le seul à manifester encore quelque intérêt pour la vieille femme que je suis, en ce monde, en tout cas. Il me rend visite chaque semaine et m’apporte des corbeilles de fleurs ou de fruits parfumés. Ce qu’il vous a dit, il me l’a déjà dit. C’est un si bon garçon ! Vous devriez le dépoussiérer un peu, et danser aussi, vous ne dansez jamais ! C’est triste pour une si jolie jeune fille. Vous feriez fureur dans les bals chics de la Nouvelle-Orléans !
Je restai bouche béé ! Comment savait-elle que je ne dansais jamais ?
- Je n’aime pas toutes ces frivolités, lui répondis-je simplement, et je n’ai jamais appris.
- Oh, vous mentez mal ! Un petit amoureux, jadis, a bien dû vous apprendre les pas de la valse. Est-ce que je me trompe ? Vous n’auriez pas dû le sacrifier. J’apprécie la jeunesse cultivée, mais il faut aussi savoir s’amuser ! Telle que vous me voyez, j’étais une excellente danseuse.
C’était, cette fois, bien plus que de la perspicacité ou de la clairvoyance. Mon premier amour m’avait appris à valser. Mais je ne pensais toujours qu’à mes livres.
- Après qu’il m’ait offert cette rose, me fit Louise, reprenant son récit, je me suis retrouvée seule, sur le banc. J’ai appelé, sans réponse. J’ai fini par me lever pour explorer les buissons. Il faisait noir et tout était silencieux. Etrangement silencieux, car le silence n’est jamais absolu, habituellement, autour des marais. Pas un clapotis, ni le moindre chant d’une grenouille ou d’un oiseau nocturne. Une paix lourde et palpable. C’est là seulement que j’ai eu peur, même si c’est un bien grand mot.
Louise se leva et disparut, happée par l’obscurité d’une pièce voisine. Je l’entendis ouvrir un tiroir et remuer des papiers. Elle cherchait quelque chose, car sa voix me parvenait, un peu étouffée. “Mais où ai-je pu ranger cela ? se demandait-elle à elle-même”. Quand elle revint, elle déposa sur la table, un petit sac de velours noir, fermé par une cordelette. Ce qui ne fit qu’exciter ma curiosité, déjà presque à son comble.
- Vous vieillirez, ma chère, tout comme moi, et vous ne saurez plus où vous rangez les choses. Mais vous verrez que les ans ne sont pas si cruels.
- Est-il revenu vous voir ?
- LUI ? Oui, tous les soirs durant des années.
- Alors, vous l’avez-vu ?
- Longtemps après, m’avoua-t-elle. Les autres fois, je ne pouvais que l’entendre. Nous avions de longues conversations philosophiques qui me ravissaient. Il était d’un raffinement et d’un goût si sûr !
Je devais en arriver à une question qui me brûlait les lèvres. J’avais lu des témoignages archivés qui me plongeaient dans le doute.
- Les archives regorgent de rapports qui parlent de mutilations effroyables sur des animaux. Ce ne sont pas là que paroles d’esclaves, mais également de personnes tout à fait dignes de foi, et d’un rang très élevé dans la société de l’époque.
- Et qu’en pensez-vous, ma chère ?
- On parlait beaucoup de vampires dans les populations africaines, mais aussi au coeur des grandes maisons coloniales.
- Vous y voilà donc ! Vous n’aviez pas encore prononcé ce mot, ou d’une toute petite voix, quand vous êtes arrivée, tout à l’heure. Vous ne semblez pas vous rendre compte que la révolte grondait parmi les esclaves. Ils étaient nombreux à fuir les plantations. Ils se regroupaient en bandes, et subsistaient de ce qu’ils pouvaient prendre ici et là, au sein des troupeaux. Ce n’est rien de plus, je vous l’assure. Il en est toujours pour faire ressurgir de vieilles croyances et terroriser les gens. Ce n’était que cela, de pauvres hères affamés, qu’on avait arraché à leur pays pour les enchaîner à fond de cale, sur des bateaux. Pour leur grand malheur, on a souvent repris les coupables. Il faut que vous sachiez qu’on leur prenait jusqu’à leur âme et leur foi.
- Vous ne me dites pas la vérité, madame !
J’avais dit cela sur un ton de révolte dont elle ne s’offusqua pas le moins du monde. Au contraire, elle continua son récit, tout en caressant le sac de velours.
- Un jour, j’ai pu le voir. Ou plutôt, j’ai aperçu les contours de sa forme. Il était grand et mince. Il portait une chemise blanche, aux manches bouffantes, et par dessus, une cape sombre comme une nuit sans lune. Il ne m’interdisait plus de le regarder, mais se plaçait de façon à ce que je ne puisse le voir dans son entier. Comme vous l’aurez compris, j’étais véritablement amoureuse de son ombre et de sa voix. Quand il me conseilla de prendre un mari, je défaillis. Il était partout en moi, dans mes nuits et dans mes jours, sur ma peau et mon sein palpitant, et il me demandait de prendre pour époux un homme de la plantation voisine, que je détestais. C’est pourtant lui qui avait raison et je savais qu’il était sage de me soumettre. Mon oncle avait beaucoup vieilli et se faisait du souci pour moi. Il savait qu’une fois qu’il serait mort, je ne pourrais jamais, seule, m’occuper d’une plantation comme la nôtre. Et il n’y avait pas d’autre parti à des lieues à la ronde. J’ai pleuré ce soir-là, pour la première fois. C’est alors qu’il a posé sa main glacée sur moi.
- Glacée, dites-vous, comme la main d’un mort ?
- C’était une main gantée de blanc. Une main légère. Il m’a alors dit, en pressant doucement mon épaule, qu’il ferait en sorte que cet homme me demande en mariage. Je m’inquiétai de savoir si je le reverrai, et à l’instant où j’allais saisir sa main, il s’arracha de moi et recula.
Je m’aperçus que je m’étais arrêtée de prendre des notes. Le temps m’avait échappé, mais je me souvenais de tout. Louise poussa le sac vers moi et me demanda de le prendre et de l’enfouir dans ma poche.
- Quand il y aura sur vos mains autant de rides qu’il y en a aujourd’hui sur les miennes, vous ouvrirez ce sac. Mais pas avant ! Jurez ! Pas avant ! Répéta-t-elle comme s’il y allait de ma vie.
Puis elle ajouta :
- C’est une partie de lui.
Je lui fis le serment de ne pas chercher avant l’heure à découvrir le secret dissimulé dans l’écrin de velours. Elle me sourit tendrement.
- Vous savez très bien ce qu’il était, n’est-ce pas ?
- Vivez d’amour si vous le pouvez, ou de tout sentiment humain qui vous rapproche du divin, mais ne regardez pas ce qu’il est interdit aux yeux de voir.
- Vous a-t-il embrassée ?
- Il a dû m’embrasser mille fois, mais pas comme vous le croyez. A l’instant même où il me touchait, il n’était déjà plus là.
- Cet homme n’était pas un humain ordinaire ?
Elle éluda la question, comme elle l’avait fait depuis le début. Un coeur semblait battre dans ma poche, à l’endroit du sac de velours.
- J’ai épousé l’autre homme, l’année suivante. Il m’a meurtrie, faisant de ma nuit de noces un cauchemar. C’est, Dieu merci, la seule fois où il me rendit de façon si bestiale que j’en tombais malade, l’hommage qu’un époux doit à sa femme. Ensuite, il retourna aux filles de joie qui faisaient son ordinaire, et qu’il pouvait soumettre à sa guise. Mon oncle est mort. Ce mariage a sauvé le domaine.
- Et votre... amant ?
Je ne savais quel terme employer pour désigner l’ombre si tendre et mystérieuse, que Louise gardait dans les eaux paisibles de ses grands yeux.
- Je l’ai revu une fois après mon mariage. Il m’a dit que seule comptait l’éternité, et nous en ferions tous deux, bientôt partie, m’affirma-t-il. Qu’il en était déjà, et qu’il viendrait un jour me chercher. Le temps n’avait aucune signification à ses yeux. Il s’est attardé plus que de coutume, cette dernière nuit. Il est parti un peu avant l’aube, après m’avoir remis ce petit sac de velours que je vous ai confié.
Elle se leva et m’entraîna vers la fenêtre dont elle écarta les rideaux. Toutes deux, nous regardâmes un moment les bateaux qui volaient. Puis la lumière changea, annonçant le petit jour qui ne tarderait pas. Louise me demanda de l’aider à tirer les doubles-rideaux de toutes les fenêtres. Je m’exécutai. Elle me dit qu’elle était un peu lasse, que cette longue nuit l’avait épuisée et qu’elle souhaitait dormir. Elle m’avoua que le soleil lui était pénible et blessait ses yeux : “N’est-ce pas ce que l’on dit des yeux bleus, ma chère, que le soleil leur est cruel ?”.
Elle ne m’accompagna pas sur le seuil de la maison qui donnait sur les quais. Je sortai dans le petit jour, pour me mêler à un peuple grouillant déjà, agité et joyeux. Je sentais la morsure du soleil sur ma peau.

Aujourd’hui, je contemple mes mains solitaires, ridées, qui ressemblent à du parchemin. Je pense à Louise dont je n’ai plus eu de nouvelles. J’ai cherché à la revoir, mais il n’y avait personne dans la grande maison de briques rouges, et nul n’a pu me renseigner de son sort. Pas même Frédéric Fréville.
Il est temps. J’ouvre le tiroir de mon bureau pour en sortir le petit sac de velours qui me brûle déjà les doigts. En proie à une intense émotion, je dénoue nerveusement la cordelette et je libère le contenu. C’est un superbe rubis. Il ressemble à une larme de sang. Je reste à le contempler sans en comprendre la signification.
C’est alors qu’un rayon de soleil se faufile au travers d’un volet entrebâillé. Le temps de poser à nouveau mon regard sur la larme de rubis, afin d’en percer le mystère, il n’en reste que des cendres.

FIN



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