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  Sommaire - Livres -  G - L -  La Dague d’argent



"La Dague d’argent"
de
Anne Kelleher

Editeur :
Harlequin-Collection Luna
 

"La Dague d’argent"
de Anne Kelleher



8/10

Lorsque tout jeune on se prenait souvent à rire de ces romans à l’eau de rose que les filles lisaient pourtant avec la foi de bénédictines, on ne se demandait jamais pourquoi ces récits à rallonge, exigeant toujours le même schéma discursif, fascinaient tant ces "jeunes filles en fleurs" qu’elles étaient à notre regard encore vierge de leur nudité. Or, avec le temps, les amours, et quelque menue critique sur notre façon d’envisager un tel romanesque, on doit reconnaître que si ces romans ne suscitaient guère nos têtes épiques, ils démontraient néanmoins d’une réelle tenue romanesque ou tout au moins d’une habilité à mener un récit jusqu’à son terme, alors que des hommes dans le même exercice s’y seraient probablement perdus depuis longtemps. Voici qu’à présent, non contente de connaître des ventes titanesques pour ses séries fleuves délitant indéfiniment des rivières de sentiments à outrance, voici que cette auguste maison à laquelle on doit tout de même du respect, voilà que les éditions Harlequin se lancent dans une collection de Fantasy, la collection "Luna". Je peux voir déjà votre moue du visage, trahissant quelque quinte contenue, esquisser le signal de la victoire . Apprenez que, comme dans votre enfance, vous commettez la même erreur. Mais attention, là les données ont changé, vous êtes en terrain connu, et votre critique sera d’autant plus difficile à donner que la qualité littéraire est encore au rendez-vous.....

Histoire

Le Royaume de Brynhiver ploie sous les intrigues et complots fomentés par les nombreux clans qui pullulent en ses territoires comme autant de factions avides de pouvoir. Le Roi Hoël, Donnor, étant un incapable immature, sa folie doit être palliée par sa femme, le belle Cecily. Nessa vit à Killcairne et est la fille du forgeron Dougal. Ce soir, elle vient de faire un cauchemar terrifiant. Des Gobelins la poursuivaient dans son rêve. Son père surgit dans sa chambre, la rassure avec cette tendresse teintée de la sagesse des premiers jours. Nessa se rendort avec l’insouciance de l’enfant, sans peut-être savoir que ce rêve banal couve de bien tristes jours à venir. Un Gobelin a été retrouvé mort dans le lit de la rivière, et son père, suite à la demande de la part de deux inconnus de la forge d’une dague en argent, a mystérieusement disparu. Or, il est connu que "La Résille d’Argent", fut jadis forgée par Bran Brunebarbre et la Reine des Sylphes, et qu’elle demeure dans le grand palais situé au centre de "L’Outremonde", reposant sur la fameuse "Pierre de Lune". Nessa sait qu’elle protège son village de toute invasion de Gobelins, même si sa mère fut jadis victime d’une créature magique, un Sylphe. Devenue orpheline de père et de mère et alors que se prépare une guerre au pouvoir dans les divers royaumes de son monde, Nessa prendra la décision ultime et désespérée, celle de franchir les frontières de l’Outremonde, et au-delà, retrouver son père bien aimé, et pourquoi pas, reprendre sa mère aux Sylphes.

Un romanesque à la croisée des genres et l’art des échappées thématiques

Ce qu’il y a de plus curieux dans ce premier volet de la saga d’Anne Kelleher, c’est cette fusion presque totale entre les diverses "tonalités romanesques" qui organisent le récit autour de la trame de la perte, de labsence. Le début puise tout son onirisme sous-jacent, et ce de façon très prégnante, au coeur même des contes populaires, comme ceux des frères Grimms. L’onirisme de la scène d’ouverture, discrète dans ses effets, économe dans ses motivations, mais puissante dans sa mise en branle d’une histoire par le biais du rêve prémonitoire, pourrait se ramener au conte de fée. Une enfant fait un rêve, se réveille, prend peur. Son père surgit et la rassure. Puis, il y a évocation et récit de "ce qui", "au dehors", protège le village et de fait l’enfant. Enfin, il y a rapport à un fait antérieur qui met en question la validité de la protection, magique, c’est la règle. Cette première scène installe un climat onirique mais met dans une position d’inquiétude cette "divine providence" qui souvent sanctionne un méfait dans le conte classique. La morale est effacée mais cela ne veut pas dire non plus qu’on s’éloigne du conte, on est au contraire en plein dans le conte, mais dans une trame rappelant combien les contes des frères Grimms étaient modernes, ou, tout du moins, en préfiguraient l’élan subversif. Exit la belle leçon, la comptine, le doute instaure un climat et appelle au bouleversement d’une norme (La Résille d’argent protectrice du village) et au souvenir (la mère enlevée et entraînée en "Outremonde" par une créature magique) . Faerie-Fantasy sur fond d’intrigue de cour, cette première mouture au cycle de Kelleher nous révèle une plume remarquable en tout point. Hésitant constamment entre l’onirisme du conte primitif, les intrigues et jeux politiques, et une Fantasy intimiste laissant la part belle aux déchaînement des sentiments, ce récit s’inscrit parmi les oeuvres les mieux abouties du genre.
Ainsi, le légendaire chez Anne Kelleher ne fait pas appel aux mêmes référents géographiques et anthropologiques qu’un Tolkien. Les Gobelins ont leur propre royaume, ils ne sont pas inféodés à un dictateur étranger (Sauron) . Quand aux Sylphes, même s’ils ont des traits humains, la luminescence de leur visage en fait des créatures magiques, et leur habitat de jadis se résumait à des cloisonnement sous les berges des rivières et autres points d’eaux. En réactivant d’anciennes légendes mais diluées dans des intrigues politico militaires, l’auteur nous raconte à la foi l’histoire de la mythique Faerie et les manigances sombres qui travaillent à la reconquête. Le roi des Gobelins, Xerruw, est un ancien despote, ruminant un passé glorieux où Sylphes et Humains n’étaient que du bétail pour son peuple. La Reine des Sylphes est enceinte et le Roi des Gobelins complote un plan pour que sa race redevienne la race dominante en Faerie et dans le monde des hommes, comme elle le fut jadis. La prose de Kelleher est un condensé des scènes les plus diverses du roman classique, que ce soit des séquences intimistes, des scènes d’amour, des complots, l’absence, la disparition, le monstrueux. Au travers de toute une galerie de portraits, l’auteur nous dresse, somme toute, des personnages à la psychologie plus fouillée que ce qu’on a l’habitude de voir en Fantasy, des personnages faillibles, souvent tenaillés par des dilemmes, et des choix mettant en jeu à la fois leurs sentiments et leurs engagements pour des causes. Bref, en arpentant les terrains maintes fois rebattus par les auteurs de fantasy généralistes, Anne Kelleher réussit à fusionner le paroxysme sentimental propre aux romans Harlequins et de brillantes mises en images de la mécanique du conte de Fantasy. Ce n’est pas là une Fantasy moderne mais une Fantasy aux brillantes échappées thématiques, alliant le linéaire du conte populaire au lyrisme poétique des fresques historiques romanesques. Les chapitres se découpent de manière séquentielle. Le lecteur aura vite l’impression de lire une pièce en plusieurs actes, chaque chapitre présentant des personnages différents dans des décors différents. Cela permet à l’auteur de préparer ainsi le terrain à son histoire, de mettre en oeuvre les artefacts narratifs aptes à provoquer une intrusion du lecteur dans un monde épanché par un autre (La Faerie) . Quand à l’onirisme et au grégaire tribal ils organiseront les tribulations amoureuses des protagonistes et leurs déchirements appartenant à une antériorité que l’auteur met parfaitement en abîme au début de son récit pour ensuite les réactiver. Le souvenir constitue pour ce premier récit la pierre de touche du conte, et les ébats et combats qui les animent à nouveau, des processus dynamiques. Attention ! Un petit chef d’oeuvre de méticulosité et un manuscrit fait de délectables mises en scènes romanesques dans un cadre hésitant toujours entre l’épique collectif et la fable intimiste.

La Dague d’argent, Anne Kelleher, Editions Harlequin, Collection Luna, traduit de l’américain par Lucie Perineau, 472 pages, 7.50 €.






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